‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 12 sur 131 · I. folupté, T. p. 3 17, Z · texte numérisé non relu

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pas, cette fois, un nuage qui avail passé sur leur amitié si pure, (l'était le tonnerre, avec sa soudaineté et ses ravages. Rentré à Paris, Sainle-Beuve n'était plus allé che/ ses amis. El quelle étrange conléssion de son àme il Taisait, en juillet, à Victor Hugo, dont la générosité, toujours confiante et tendre, l'accablait, mais, loin de l'apaiser, irritait son amertume! « T'ai d'aOreuses, de mauvaises pensées, des haines, des jalousies, de la misanthropie; je ne puis plus pleurer; j'analyse tout avec perfidie et une secrète aigreur. »

La révolution de Juillet, qui ruina son espoir d'un poste de secrétaire d'ambassade, ne fut pas une diversion à son amour. Il avait le vide et la mort au cœur. Il regrettait, dans une lettre à ^Madame Victor Hugo, datée du i4 septembre, les temps d'une amitié si longue et si douce, à laquelle il ne pouvait plus penser qu'avec larmes, et il la suppliait de ne pas le chasser tout à fait. Presque au même moment, il faisait à Victor Pavie l'aveu déchirant de sa détresse irritée : « Je suis redevenu méchant ».

Victor Hugo et sa femme ne se lassaient pourtant pas de le traiter en ami. Ils mettaient ses vilains procédés au compte d'une aber-

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ration passagère, d'une sorte de folie guérissal)Ie, et, tendres dans leur honte fidèle, ils lui faisaient tenir Adèle, leur troisième enfant, sur les fonls baptismaux. Otte attention, on il y avait un gage si précieux de leurs sentiments, fut suivie trois jours après dans le Globe d'un article que Sainte-Beuve puhlia sur Diderot, et qu'il lit habilement servir aux fins de son amour (20 septembre iiS'3o). De même que Victor Hugo avait dans lia n (V Islande prêté à Ordener pour Ethel ses sentiments pour Adèle, qui en recueillait, comme une confidente, l'expression directe et discrète, de même Sainte-Beuve empruntait aux effusions de Diderot pour Mademoiselle Voland un moyen déloiuuié, mais sûr, de faire connaître à Madame Victor Hugo, qui seule ne pouvait pas s'y méprendre, la fidélité et l'ardeur accrue de sa passion. Comment aurait -elle été insensible k des citations qui étaient une déclaration ? Je n'en retiens qu'une, dont le ton suffit.

« J'ai élevé dans mon cœur une statue que je ne voudrais jamais briser — Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse, j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute autre. H y a quatre ans que vous me parûtes

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l)elle (ces quatre ans marquaient la durée <'\acte des relations de Madame Victor Hugo (M de Sainte-Beuve); aujourd'hui, je vous liouve plus belle encore; c'est la magie de la conslanee, la plus difficile et la plus rare de nos vertus — »

Dans le second article, daté du 5 octobre, il donnait sa sympathie et ses larmes à « l'amour jeune, plus complet, plus sévère et aussi plus fatal, tel qu'il éclate souvent au milieu de la virilité ou même sur le déclin, résumant et consumant du dernier coup

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de Diderot pour Mademoiselle Voland fut un de ces amours de Vc'fr de la vie, profonds, mûris, irrémédiables, et qui ne demanderaient que des obstacles pour devenir orageux. Mais les orages n'éclatèrent pas, parce que les obstacles furent à peu près nuls ».

Il en fut tout autrement de l'amour de Sainte-Beuve pour Madame Victor Hugo.

Profond et sincère, il prit un caractère désespéré devant les obstacles auxquels il se heurtait et dont la résistance de la femme aimée ou son indifférence restait le principal. Les articles du critique continuaient à exprimer la détresse ou à aider les desseins de sa

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passion. Aucun ne renferme plus d'amertume que la préface, publiée dans le Globe, de la deuxième édition de la Vie, Poésies et Pensées (le JosepJi Delorme. Elle accentue en termes aigris le pessimisme du livre, (^e « pauvre dial)le de Joseph Delorme » y raconte les douleurs, les déceptions et les déconvenues que lui a values l'espoir « de renaître à une svmpatbie plus bienveillante ». Il compare ses amitiés à « une tendresse de solitude pour quelques êtres absents » et il regrette de s'être « trop amolli dans ses propres larmes ^^ au lieu de s'être exposé, comme son ami Farcy, aux balles qui sifflaient dans, les jours sublimes de la révolution récente. Non content de donner à cette révolution un gage d'adhésion, il incline vers l'amour de V humanité progressive, et s'il se résoud à y entrer, sachant qu'il heurte les croyances religieuses de Madame Victor Hugo, c'est dans un sentiment de dépit et de défi, de revanche et d'espoir.

Victor Hugo, ému par cet article, dont les éloges ne pouvaient lui dissimuler la tristesse sombrement irritée, interrompit son roman de Notre-Dame de Paris, promis à date fixe, pour conjurer Sainte-Beuve de ne pas se dé-

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coiirager et de ne pas s'abandonner, v Songez, lui eciivail-il avec un(^ grandeur et une douceur de l'âme qu'on ne saurait troj) admirer, songez que vous nous appartenez et r/ii'i'l y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien. »

La lettre se terminai' par ces mots : « \otre meilleur ami. Venez nous voir. )> Cette invitation ne pouvait laisser Sainte-Beuve insensible. Victor Hugo et lui se rencontrèrent. L'entrevue eut un caractère tragique. Sans qu'on puisse en fixer la date avec une entière certitude, une letlre postérieure de Victor Hugo permet de la placer dans les premiers jours de décembre i83o. Il est moins facile d'en pénétrer le secret et même, s'il n'existe pas des papiers inédits de Sainte-Beuve, il faudra renoncer à le connaître. La lettre de Victor Hugo, si profondément émouvante, ouvre des hypothèses entre lesquelles il est difficile de choisir. « Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls cm monde., pût jamais être oublié, surtout par

vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu

Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n'ont pas effacé en vous jusqu'à l'ombre

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(le l'image des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous! Rappelez- vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert^ ce que je vous ai proposé^ vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et de faire comme vous voudriez... » (i8 mars i83i.)

C^ette entrevue et ces propositions, dont pourtant Sainte-Beuve fut contraint de reconnaître le caractère « irréprocliable, digne, ferme et noble », ne réussirent pas à apaiser sa jalousie ou à contenir sa passion. Il errait comme un damné, en proie aux désirs les plus contradictoires, honteux d'avoir brisé la vie « paisible et bénie » qu'il menait auprès de ses amis, navré de les avoir perdus, irrité contre lui-même, irrité contre Victor Hugo dont la générosité sublime l'accablait, et auquel il écrivait ces folles paroles : « Il y a en moi du désespoir, voyez-vous, de la rage; des envies de vous tuer, de vous assassiner par moment en vérité ; pardonnez-moi ces horribles mouvements. » (3 décembre i83o) Victor Hugo pardonnait. Il faisait lire à sa femme les lettres déchirantes de Sainte-Beuve, et

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lous deux, pris de [)ilic pour cet ancien ami qu'un anioui- doujjlement interdit égarait et ravageait, lui conservaient, malgré tout, leur cœur et lui ouvraient leur porte. « Venez donc dîner après-demain avec nous, lui écrit le 2 janvier i83i Victor Hugo en le remerciant des cadeaux qu'il a envoyés aux enfants. i83o est passé ! »

Les deux derniers mois de cette année i83o avaient été tragiques. Ils avaient révélé à Victor Hugo la profondeur de la passion où Sainte-Beuve s'était laissé entraîner envers sa femme, mais celle-ci, que savait-elle, que pensait-elle? Il est hors de doute que Sainte- Beuve lui avait avoué son amour, mais je crois que jusqu'aux derniers événements, il n'avait pas encore franchi la première nuance, celle où l'on n'a « d'autre désir que de continuer en secret d'aimer, de servir à genoux dans l'ombre et de se répandre en pur zèle par mille muets témoignages* ». Depuis que la crise avait éclaté, Madame Victor Hugo avait compris toute la portée de l'allusion que faisait l'article sur Diderot à l'amour « complet et fatal, consumant toutes les puissances de notre

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