‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 128 sur 131 · I. Guimbaud, op. cit · texte numérisé non relu

I. Guimbaud, op. cit

écrit dans ses Soiive/iirs si vivants et si dignes du grand nom qu'elle porte. Il y eut comme une marche descendue dans la santé, puis dans l'esprit du beau vieillard.... Je vois Victor Hugo au grand bout de sa table : le maître vieilli, un peu isolé, un peu sourd, trône avec des silences de dieu, les absences d'un génie au bord de l'immortalité. Les cheveux tout blancs, la tête colorée, et cet œil de vieux lion qui se développe de côté avec des férocités de puissance, il écoute mon mari et Catulle Mendès, entre qui la discussion est très animée — Pendant le débat, on est passé au salon. Victor Hugo songe au coin du feu, et, célèbre, universel et demi-dieu, regrette peutêtre sa jeunesse, tandis que Madame Drouet sommeille doucement. Ses beaux cheveux blancs ombrant sa fine tête comme deux ailes de colombe, et les nœuds de son corsage suivant sa respiration douce, presque résignée, de vieille femme endormie*. »

Au moment de l'installation dans l'avenue d'Eylau, Blanche réapparut. Victor Hugo, qui, avant sa maladie, la voyait tous les jours, lui avait promis de ne jamais l'abandonner, quoi

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qu'il pùl arriver, et de lui conserver toujours son estime. Forte de cette parole, la jeune femme, isolée, maliieureuse, et peut-être sincèrement éprise, tenta de le revoir chez lui pour avoir une explication sur une rupture dont la soudaineté et les circonstances l'avaient si durement surprise. Elle se heurta à la surveillance et à la rigueur inflexible de Juliette Drouet qui ne voyait dans ces tentatives que « mensonge et dé|)ravation, spéculation et immoralité vulgaire ». Mais je crois que Blanche rencontra Victor Hugo au Sénat, dont les barrières étaient moins sévèrement fermées que les portes de l'hôtel de l'avenue d'Eylau. Ce fut, vraisemblablement, leur dernière entrevue. Juliette Drouet redoubla de vigilance. Sa crainte d'un scandale alla jusqu'à confier à une agence « la garde de la belle ». Dès ce jour, les lettres, dont le respect n'empêchait pas la ferme dignité, que Blanche adressait à Victor Hugo furent interceptées. Ce fut Juliette qui y répondit, de 1879 ^ 1881. k\ec la petite somme qui lui avait été donnée en dédommagement, Blanche s'était mise au travail et elle avait monté un petit fonds de papeterie. L'affaire ne réussit pas. Mariée avec un brave employé le 2 décembre 1879, ^^^^ luttai

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encore, mais elle connut des heures difficiles. Ses lettres montraient, selon son propre aveu, des u alternatives de colère et de prière, de raideur et d'humilité ». Elles irritaient Juliette Drouet, qui croyait à un chantage. Elle avait tort, et elle aggravait par la dureté de son langage l'humiliation des aumônes qu'elle envoyait à son ancienne rivale, brutalement congédiée et condamnée par l'injustice d'un sort cruel. Avait-elle donc oublié l'admirable chant (In Crépuscule que le poète lui avait adressé il y avait quarante-six ans :

Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe! Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe ! Qui sait combien de jours sa faim a combattu !

La faute en est à vous.

Blanche n'était pas seule responsable de la faute qu'elle avait commise, et la malheureuse fille n'avait pas tort, il faut savoir l'avouer, quand elle opposait à Victor Hugo sa propre devise : pro jure contra legem. Elle valait mieux que sa destinée!

Victor Hugo ignora la fin d'une aventure dont Juliette s'était réservé le règlement. Malgré ses promesses et le sérieux avertissement

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d'une maladie grave, oourut-il, Jupiter impé^ nitent, à d'autres métamorphoses? En décembre 1878, Juliette le suppliait de rejeter loin de lui « toutes les séductions malsaines toutes les habitudes dangereuses, tous les plaisirs funestes ». Il n'y avait donc pas renoncé? En août 1880, elle lui écrivait qu'elle « recollait tant bien que mal les morceaux de son idole, sans pouvoir en dissimuler les cassures». Cet aveu donne à réfléchir! Il y avait dans ce très grand homme un peu plus qu'un homme. Il était supérieur ou étranger aux conditions normales de la vie. Sa nature était en tout si exceptionnelle qu'il faut renoncer, sous quelque aspect qu'on le juge, à le soumettre à la commune mesure des actions humaines. Quand il n'était pas au-dessus de cette mesure, il était en dehors d'elle.

Juliette, dont les infidélités de son idole avaient si longtemps exaspéré la jalousie, avait fini par s'en attrister comme d'un dommage qui risquait d'amoindrir sa gloire. Elle n'avait plus le ridicule de se plaindre comme une maîtresse irritée; elle intervenait avec l'autorité que donne à des conseils avisés la fidélité d'une longue amitié et d'un inaltérable dévouement. Il l'aimait toujours, ou il ne

monliail pas qu'il l'aimait moins. Elle paraissait avoir dans son cœur, que la vieillesse avait endurci, la même j)lace et il lui témoignait les mêmes égards extérieurs. Seulement, après tant d'années, et à cet âge de vieillesse avancée, l'amour avait lentement cédé la place à l'amitié. Victor et Juliette recommençaient l'éternelle et délicieuse aventure de Philémon et Baucis, dont peu d'amants, hélas ! vivent assez pour goûter les charmes et la délicate douceur.

Hyménée et rAmour, par des désirs constants, Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps: Ni le temps ni Tin mon n'éteignirent leur flamme... . . , Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient ; L'amitié modéra leurs feux sans les détruire, Et par des traits d'amour sut encore se produire.

Victor Hugo avait, dès 1864, renouvelé avec magnificence le sentiment qui inspirait ces vers exquis de La Fontaine, en adressant à Juliette un adorable dizain :

Quand deux cœurs en s'aimant, ont doucement vieilli, O quel bonheur profond, intime, recueilli! Amour, hymen d'en haut, ô pur lien des âmes ! Il garde ses ravons, même en perdant ses flammes. Ces deux cœurs qu'il a prisjadis n'enfontplus qu'un. Il fait, des souvenirs de leur passé commun,

L'impossibililé de vivre Tun sans l'autre; (Juliette, n'est-ce pas? cette vie est la nôtre!) Il a la paix du soir avec l'éclat du jour, Et devient l'amitié, tout en restant l'amour.

Je crois bien que ces vers sont les derniers que Juliette ait inspirés à Victor Hugo, mais il ne la traitait pas en prose moins royalement. Où qu'il fût, les anniversaires, celui de sa première nuit avec Juliette et celui de la naissance de son amie, et le dernier jour de l'année lui étaient des occasions d'exprimer la fidélité de son amoiu\ Il redisait évidemment les mêmes choses, mais le miracle n'était-il pas d'avoir, au bout de quarante-cinq ans, les mêmes choses à dire? Elle attendait avec impatience ces courts billets où, surtout vers la fin, les souvenirs unis de leurs enfants morts, sous les ailes angéliques desquels il s'abritait, lui dictaient des paroles de confiance dans une éternité heiu'euse. Il croyait fermement à cette éteinité, et son âge augmentait sa foi. En 1881, un de ces billets disait à Juliette :

Ma bien-ainiée^ le grenue moment de la vie où je suis tourne vers des pensées graves aussi ^ et pourtant douces. C'est l'heure où

In solennité de la vie apparaît et oh Von se sent plus que jamais la force souveraine de V amour. Nous avons tout et nous n'avons rien si nous n avons pas V amour. Je t'aime^ je t'aime comme à la première heure, il y a presque cinquante ans. Je sens que tout., pour moi comme pour toi., est dans ce mot d'infini : je t'aime, 6 ma bien-aimécy je t'aime plus que jamais. Dieu le sait., Dieu le voit, et c'est parce qu'il le sait et qu'il le voit, qu'il donne à ce grand amour la grande vie. Je t'aime; cela signifie éternité pour lui., éternité pour nous. Aimons-nous ! tout est là. Aimons-nous encore et toujours^

Leur « grande vie », que ramotir dont elle fut pleine n'avait pas libérée du sort commun, s'acheminait lentement vers la mort. A peu de mois d'intervalle ils prirent, l'un et l'autre, leurs dispositions.

Le 8 septembre 1881, Juliette, consultant la cote de l'avant-veille dans le bulletin de la Bourse de Bruxelles, constata que les soixantedix actions de la Banque Nationale dont elle était détentrice représentaient, au taux de

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