‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 129 sur 131 · I. Inédit · texte numérisé non relu

I. Inédit

3075 francs, une somme globale de 21234^ ^^^ J'ai sous les yeux le calcul fait de sa main en marge de la cote même d'un journal, avec la note ci-jointe :

Aujourd'/ii/i, jeudis 8 septembre 1881, M. Victor Hugo est entré en pleine possession des soixante-dix actions de la Banque Nationale de Belgique^ dont trente-cinq actions au porteur et trente-cinq actions nominatives^ quil niavait trop généreusement autrefois données. Le transfert i^oulu par moi lui a été envoyé par la Banque Nationale aujourd^ hui mênie\ — 7. D,

Ce document prouve la délicatesse de Juliette qui ne voulait pas priver, au profit de sa propre famille, la descendance de Victor Hugo d'une grosse somme, quoiqu'elle lui appartînt légitimement, mais ne répond-il pas en même temps à ceux qui ont accusé le poète de n'avoir pas assez fait, de son vivant, pour la sécurité matérielle de son amie fidèle?

Il songea à elle pour assurer son sort après sa mort. Je possède parmi mes reliques cette

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page écrite par lui d'une main dont l'âge n'avait pas ébranlé la fermeté.

Paris ^ 6 février 1882.

La rente viagère que je fais à madame Drouet sera payée de la façon que voici.

Tous les trois mois., à la surveillance de mes exécuteurs testamentaires, une somme de cinq mille francs^ prise sur ma succession, sera mise à la disposition de madame Drouet., de manière à faire au bout de l'année la rente de vingt mille francs par an que je lui donne après ma mort.

Cette dette est sacrée.

Victor Hlgo\

Madame Drouet ne connut pas cette libéralité. La mort la guettait. Depuis des années un cancer la dévorait. Les intimes de la maison le savaient, mais Victor Hugo seul continuait à l'ignorer. « Madame Drouet, écrit Madame Alphonse Daudet, vieillissait doucement auprès de lui, abritée sous deux bandeaux de neige, d'une élégance un peu théâtrale et surannée, jusqu'au jour où un

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mal impitoyable creusa ses traits si fiers, en fit l'effigie douloureuse qu'a peinte Bastien Lepage, qui devait mourir en proie aux mêmes tortures. Dans les derniers temps, le maître regardait douloureusement, aux dîners intimes, cette assiette vide, cette nohle figure ravagée.

« — Madame Drouet, vous ne mangez pas, il faut manger, avoir du courage.

« Manger! Elle se mourait »

Mais elle avait du courage. L'amour, l'admiration et le dévouement la soutenaient. N'étaitelle pas, comme il l'appelait, la « lumière de la vie » de son cher poète adoré? Il T'entretenait, pour animer ses espérances, dans l'évocation de leurs souvenirs, sans que le poids des années marquât le déclin de son lyrisme.

En 1881, le Livre de r Anniversaire^ dont elle avait recopié à part cette page, disait :

Souvenir profond et doux^ nuit sacrée! Il y a quarante-huit ans tu t'es donnée à jnoi^ je fai possédée à ma discrétion^ toi^ la beauté^ toi^ la grâce, toi^ la femme de ton siècle. Que ce jour soit grand à jamais^ ma bien-ainiée ; je t'aime., je te possède, je te bénis., je t'adore. Tu es ma joie avec un

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sourire — Sois ma joie à jamais; sois mon espérance et ma consolation; je pense à loi^ je vis en toi^ tu me remplis^ tu me possèdes^ tu in emportes avec toi^ tu me ravis et tu me charmes^ et nos anges sourient^ et nous devenons de plus en plus des âmes, et il fait bleu dans nos cœurs, ma hicn-aimée^ et là, près de nous^ un coin du ciel s'ouvre lentement. ... Je t'aime. Ce mot est la base de tout, il est le couronnenicnt de tout; je le sens en moi avec toute sa plénitude; la matière et la nature nous donnent des ordres mystérieux, mais en regard de Vamour, cest V ordre suprême * —

En 1882, le même livre renfermait la même pensée, que le prodigieux assembleur de mots répétait sous une forme nouvelle. « Oui, ce livre contient ma vie et la tienne. En écrivant sur ce livre, il me semble que j'ajoute des heures sacrées à nos douces heures et de l'éternité à notre existence. Dieu nous regarde d'un œil béni, je le sens; vois comme il fait beau, on dirait que le soleil veut être des nôtres et que notre humble fête d'ici-bas est une

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