UN MARIAGE D'AMOUR
LK 14 octobre 1822, \ iclor-Marie Hugo, âgé de vingt ans, membre de l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse, épousait à Saint-Sulpice Adèle-Julie Foucher, plus jeune que lui d'un an. Ce mariage réalisait une prédiction. Il y avait environ vingtcinq ans que le père du poète, alors major el rapporteur du premier Conseil de guerre, servant de témoin au mariage de son ami Pierre Foucher, greffier du même conseil, lui avait porté ce toast pittoresque et prophétique :
2 ]a:s amolrs d l.\ polti:
u Ayez une liile, j'aurai un garçon, et nous les marierons ensemble. Je l)ois à la sanlé de leur ménage »i
Ce ménage naissait sous d'heureux auspices. La volonté des parents l'avait moins favorisé que l'amour réciproque et tenace des deux enfants, dont le vicaire Dumas avait l^éni les liens. Ils se connaissaient depuis plus de quinze ans. Un jardin de l'impasse des Feuillantines, « grand, profond et mystérieux », dépendant du vieux couvent que IMadame Hugo avait loué en 1808, avait abrité les premiers jeux de leur enfance. Victor et ses deux frères Abel et Eugène, Adèle et son petit frère Paul, avaient couru, lutté, crié, sous la surveillance de leurs mères, dans les grandes allées vertes du jardin sauvage où, avant eux, avaient prié des religieuses.
Madame, les yarçoiis sont le souci des mères. Car ils ont la fureur de courir dans les pierres Comme font les démons !
Ces démons associaient la pelile fille à leurs inventions diaboliques, dont l'escarpolette n'était pas la plus dangereuse. Ils se cachaient dans les lieUx les plus secrets pour y manier le salpêtre el la poudie. Etait-ceune façon de
LES AMOLRS DUiX POÈTE 3
rappeler qu'ils élaieiit les fils iruii général? Piéeisëmenl celui-ci, séparé d'eux depuis longlemps, les fit venir à Mailiid, d'où il gouvernail plusieurs provinces. L'absence dura un an. Au retour, ils retrouvèrent leur grand jardin et leur petite amie. Les relations des parents reprirent, cl aussi les jeux des enfants. Victor était précoce en tout. En passant à Bayonne, il avait ébauché une courte idylle. Dans le jardin des Feuillanlines, il commença un grand amour. Adèle l'attirait et le retenait c( avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses ». Un soir d'été, sous les marronniers, après s'être essoufflés à se poursuivre, ils s'assirent sur un banc de gazon et lurent ensemble, les yeux posés sur la même page, un voyage de Spallanzani.
Quel giorno pin non vi leggeinnto avanie.
Un baiser innocent interrompit, comme le baiser criminel que Dante a immortalisé, la lecture commencée. Seize ans après, déjà célèbre et encore fidèle, Victor Hugo évoquait, au milieu des horreurs du Dernier Jour d'un Condamné., la fraîcheur de cette scène.
<.' \os têtes se toucliaient, nos cheveux se
l\ LlîS AMOURS D UN POKTE
mclaieiit, nos haleines peu à peu se rapprochèrenl^ et nos bouches tout à coup.
« Quand nous vouhniies continuer notre lecture, le ciel était étoile.
« — O maman, maman, — dit-elle en entrant, — si tu savais comme nous avons couru!
« Moi, je gardais le silence. — Tu ne dis rien, — me dit ma mèj'e, — tu as l'air triste.
« J'avais le paradis dans le cœur. »
Quand elle quitta, le 3i décembre i8i3, le jardin verdissant et tumultueux qu'une rue nouvelle devait couper. Madame Hugo s'installa avec sa famille rue du Cherche-Midi. Elle se rapprochait ainsi des Foucher, qui habitaient l'hôtel du Conseil de guerre. On était presque en face les uns des autres. Il y avait chez les Foucher un jardin malingre, auquel les enfants préféraient, pour leurs jeux et leurs batailles, une vaste remise, dans laquelle ils étaient rejoints par les fds du général Lucotte. Cette bande terrible, charmée par la coquetterie de Madame Lucotte, effrayait la placide Madame Foucher et surtout l'ancien greftier du Conseil de guerre dont la vie régulière s'accommodait mal de cette turbulence. Pourtant l'intimité continuait entre Victor et Adèle.