LA FAUTE DE LA FEMME
Au moment de la représentation iV Hernani. il y avait trois ans que Victor Hugo et Sainte-Beuve se connaissaient. Leur intimité était née, avec la spontanéité d'un coup de foudre, de leur
1. Trop de livres et trop d'articles ont été consacrés aux relations sentimentales de Sainte-Beuve et de Mme Victor Hugo pour qu'il entre dans mon plan de faire revivre tous les détails de cette histoire d'un amour romantique. Je renvoie auv ouvrages essentiels, qui disent tout, de MM. Gustave Simon. G. Micliaut et Christian 3Iaréchal.
Le Saint' -Dritve amoureux et i>oùte de M. IMi'-haut, si ingénieux et si clairement ordonné, et la Clef de Folttpté de M. Maréchal, dont l'analyse est neuve et profondément fouillée, s'accordent pour accuser plus ou moins nettement la chute intégrale de Mme Victor Hugo. Au contraire le Roman de Sainte-Beuve de M. Gustave Simon, qui a versé au dossier la totalité des lettres de Sainte-Beuve, est un plaidoyer animé, éloquent et persuasif en faveur de la faute sa s chute de l'héroine du livre.
Les plus importants ries documents inédits que je publie me paraissent ébranler fortement cette dernière thèse. Ecrits en entier de la main de Sainte-Beuve ils avaient été conser-
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première rencontre, dont un article de Sainte- Beuve sur les Odes et Ballades^ paru dans le Globe en janvier 1827, avait été l'occasion. Le poète et le critique habitaient, presque porte à porte, la même rue de Yaugirard. Victor Hugo n'ayant pas trouvé chez lui Sainte-Eeuve, qu'il voulait remercier de son étude à la fois très élogieuse et très impartiale, celui-ci s'empressa de lui rendre sa visite. La conversation des deux jeunes hommes, rapprochés par la même passion des lettres et par le même goût novateur, porta sur l'art poétique. Victor Hugo, si jeune et déjà illustre, avait un charme irrésistible, dont Saint- Valrv, témoin impartial, a rendu témoignage. « Le génie en sa fleur était empreint sur son large front ; quelque chose de fort, de puissant et d'inspiré se révélait jusque dans ses moindres paroles — Je fus séduit, fasciné par tant de pureté, de grâce et d'imagination mariées à un génie si franc et si vigoureux; l'admiration développa en moi un sentiment d'amitié et un enthousiasme
vés par lui dans un dossier qu'il appelait le résidu du Livre d\4mour. Afin de donner à ces documents leur vraie valeur, je les ai encadrés à leur place dans un récit rapide, dont je sais les lacunes volontaires, des événements auxquels ils appartiennent, et qu'ils éclairent.
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presque aussi vifs et aussi passionnés que l'amour même. >
Sainte-Beuve, à son tour, fut eojiquis. Dans la solilutle de sa jeunesse laborieuse, conseienl de sa force et accablé par son impuissance , l'édnit à des travaux obscurs, sans lelatioMS et sans ap|^ui, il éprouvait « un tressaillement douloureux à chaque triomphe nouveau de ses jeunes contemporains )> et une sorte de « tristesse resserrante » dans laquelle il entrait une véritable humiliation. I/accueil de son aîné le rassura par sa simplicité cordiale et confiante. Victor Hugo lui exposa ses vues, ses intentions, ses procédés, et il hiihvramême quelques-uns de ses secrets de rvthme et de couleur.
Madame Victor Hugo assistait h l'entretien. Elle avait eu sa part, discrète et flatteuse, dans l'article de Sainte-Beuve. «Qu'on imagine à plaisir tout ce qu'il y a de plus pur dans l'amour, de plus chaste dans l'hymen, de plus sacré dans l'union des âmes sous l'œil de Dieu ; qu'on rêve, en un mot, la volupté ravie au ciel sur l'aile de la prière, et l'on n'aura rien imaginé que ne réalise et n'efface encore M. Hugo dans les pièces délicieuses intitulées Encore à toi et Son nom : les citer
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seulement, c'est presque en ternir déjà la pudique délicatesse. )> Ce fut incidemment, par une question, posée à brûle-pourpoint, sur un article que le Globe avait consacré au Cinq Mars de Vigny, que Madame Victor Hugo entra dans la conversation. Elle ignorait et elle voulait connaître le nom de l'auteur de l'article. Sainte-Beuve dut le prendre à son compte et s'excuser des sévérités qu'il renfermait. Entre la femme du poète et le critique tout se borna , dans cette première entrevue, à cet échange de paroles sur le livre d'un des amis de la maison. Amoureuse et aimée, fière de son mari et mère d'un enfant de deux mois, qu'elle allaitait, la jeune femme ne fit pas autrement attention à ce jeune homme, petit et gauche, laid et timide. Il ne semble pas que, fasciné par le génie du mari et tout entier aux confidences de sa riche conversation, il ait lui-même éprouvé une impression moins banale. N'est-ce pas cette entrevue qu'il a, d'une phrase, fixée dans son admirable roman vécu de Volupté^ au milieu de tant de scènes où il s'analyse avec une pénétration délicate et puissante qui raconte les souvenirs de son cœur? « De Madame de Couaën et de ce qu'elle me parut
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à celle visite et aux suivantes, j'ai j)eu à vous dire, mon ami, sinon qu'elle était effectivement fort ])ollc, mais d'une de ces beautés étrangères et larcs auxquelles nos yeux ont besoin de s'accommoder. »
Les occasions de cette accoutumance ne lui firent pas défaut. Entre Victor Hugo et Sainte- Beuve l'intimité prit très vite en effet le caractère d'une amitié fraternelle, faite d'une communauté de sentiments, de goûts et d'espérances qui ne tarda pas à les rendre inséparables. Ils ne cessaient pas de se voir. Quand le jeune ménage quitta la rue de Yaugirard pour la rue Notre-Dame- des- Champs, Sainte-Beuve se trouva encore à sa porte. Entre lui, toujours timide, et la femme, aisément distraite, l'intimité mit du temps à s'établir. « Je me trouvais encore, après six mois de liaison, a-t-il écrit, dans une suspension de sentiments, qui, bien loin de tenir à l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect Présent, je la saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me tourner vers elle, je la vovais sans la regarder'. »