I. Guimbaiu], op. cit
Installée en juillet i834 rue du Paradis, avec trois pièces et un loyer annuel de ^oo francs, Juliette déménagea en mars iS56 pour occuper rue Sainl-Anastase un appartement plus confortable, mais encore modeste, dont le prix était de 800 francs. En changeant d'appartement, elle ne changeait pas sa vie. Pendant douze ans, jusqu'au moment où Victor Hugo fut, en 1845, nommé pair de France, elle mena la même existence retirée et simple. Ses dettes, auxquelles Victor Jingo continuait à faire face, et dont la libération ne parait avoir été complète qu'en 1842, lui interdisaient un train plus aisé. D'autre part, son amant, chargé de quatre enfants et jusqu'ici peu comblé par les éditeurs, avait des ressources relativement restreintes sur lesquelles il prélevait, non sans peine, ce qui lui était nécessaire. J'ai sous les yeux les comptes de ménage de l'ancienne princesse Negroni pour les premiers jours du mois d'août 1837. Ils s'élèvent à la somme de 246 fr. 97. La même feuille porte l'état des recettes pour la même période. J'y relève le 2, 10 francs, argent de la bourse de mon Toto; le 5, 45 francs, argent gagne par mon chéri ; le 8, 7 francs, argent de la bourse de Toto; le 10, 90 francs, argent gagné par mon Toto ;
2o8 LES AMOURS d'uN POÈTE
290 francs, argent de la maison de Toto ; 200 francs, argent gagne par mon Toto. Sur une recette générale de 1 i52 fr. 17, les versements de Victor Hugo s'élevaient à la somme de 642 fr. 4o. Ces comptes démontrent à la fois la rigueur attentive, allant jusqu'aux liards, avec laquelle ils étaient tenus, et l'effort accompli par Victor Hugo pour équilibrer un budget dont les dettes et les dépenses courantes étaient également à sa charge.
A côté de la nécessité qui astreignait Juliette à une vie modeste, il y avait, du moins dans l'esprit et dans les intentions de Victor Hugo, un principe de vie. Il trouvait que la pauvreté, courageusement supportée, avait sa noblesse, et que la toilette n'ajoutait rien aux charmes d'une jolie femme. Juliette était trop femme pour penser comme lui, mais elle faisait contre nécessité bon cœur et bon visage, et elle en prenait son parti avec une charmante bonne humeur, montrant ainsi que son amour lui donnait le courage de sacrifier sa coquetterie. Elle s'occupait du ménage, de ses vêtements, peu soignés chez lui, de son installation. Elle copiait ses manuscrits, et elle l'aidait à corriger ses épreuves imprimées. Le soir, il travaillait auprès d'elle, dont l'adoration se Iradui-
sait en silence par des regards d'extase, dans un coin confortable où son génie, respecté et choyé, pouvait librement s'abandonner aux lois de l'inspiration.
Je me fais bien petite, en un coin près de vous; Vous êtes mon lion, je suis votre colombe ; J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux; Je ramasse parfois une feuille qui tombe' —
Ainsi les heures, quand il venait le soir, étaient «■ très doucement passées ». Il arrivait même à Olympio de se détendre dans une libre familiarité où son esprit ne s'interdisait aucune fantaisie et aucune extravagance. Seule Juliette payait cher l'attente de ces délassements. Son « lion », toujours jaloux, surveillait et réglementait les visites qu'elle recevait : quelques amies modestes, auxquelles, pour égaler leur admiration à son adulation, elle lisait les œuvres et racontait les belles actions de la vie de son héros. Il ne la laissait presque pas sortir sans lui. Car, toujours, son passé, son terrible passé de « femme damnée et maudite », projetait son ombre entre eux. Il poursuivait sa réhabilitation par