Gustave Simon, la Vie d'une Femme, a2y, 23o
2l6 LES AMOURS d'uK POÈTE
qu'elle fût, peut-être ne mesurait-elle pas sur le premier moment loule l'étendue du coup qui la frappait. Ce rôle retiré et mort pour elle tuait sa carrière àH actrice^ cette carrière dont elle disait, deux ans auparavant, qu'elle ne consentirait pas plus à en céder les droits que ceux de maîtresse du poète. Elle dut pourtant y renoncer, et pour toujours.
La « claustration amoujeuse » dont Juliette n'avait pas réussi à se libérer pour retourner au théâtre avait eu, dans les trois premières années de sa liaison, la compensation des semaines d'été et d'automne passées aux Metz. C'était sa récompense, impatiemment attendue, et sa joie, qui pourtant là, comme ailleurs, n'était pas sans mélange.
Ils menaient tous les deux une vie d'oiseaux ou d'écoliers en vacances. Tous les jours, par tous les temps, dans les prairies et sous les bois, ces amoureux ravis allaient à la rencontre l'un de l'autre, mêlant à leurs jeux et à leurs projets, à leurs souvenirs et à leurs espérances, la nature qu'ils aimaient également et dont ils goûtaient la tranquillité bienfaisante.
Ils avaient découvert un châtaignier dans
lequel ils mettaient les lettres qu'ils échangeaient. Un jour d'orage, il leur servit d'abri, et cette heure resta pour eux inoubliable. Lui, il disait :
Souvenons- no us toute notre vie de la journée d'hier. N' oublions jamais cet effroyable orage du 24 septembre 18 35, si plein de douces choses pour nous. La pluie tombait à torrents^ les feuilles de l'arbre ne servaient quà la conduire plus froide sur nos têtes^ le ciel était plein de tonnerres^ tu étais nue entre mes bras, ton beau visage caché dans mes genoux ne se détournant que pour me sourire, et ta chemise collée par l'eau sur tes belles épaules. Et pendant cette longue tempête d'une heure et demie, pas un mot qui n'ait été un motiCamour; tu es ravissante! Je t'aime plus qu'il ny a de paroles pour te le dire, ma Juliette. Quel affreux tumulte hors de nous., en nous quelle délicieuse harmonie ! Que ce jour- là soit un jour d'or pur sur les jours qui nous restent^.
Elle, entraînée par son lyrisme, répliquait :