I. Inédit
2l4 LES AMOURS d'uN POÈTE
Elle fui sensible à cet hommage, mais un rôle aurait mieux fait raffaire de son amourpropre et de son intérêt; car elle songeait autant à son avenir qu'à une revanche. Au mois de février i836, la Esmeralda^ où elle ne pouvait jouer, n'en fut pas moins pour elle une occasion douloureuse de se rappeler qu'elle avait assez longtemps attendu et souffert. Elle ne pouvait pas songer sans tristesse aux années écoulées dans l'oisiveté, qui ne lui avaient rapporté ni gloire ni bien-être, et elle appréhendait avec une trop légitime angoisse de compromettre irrémédiablement sa jeunesse. Tout rôle que Victor Hugo destinait ou donnait à une autre femme aggravait d'un dommage matériel l'humiliation morale qu'elle en ressentait.
En novembre, obsédée par ces craintes, et jalouse aussi, il faut le dire, des interprètes qu'il fréquentait, elle supplia son « bien-aimé » de comprendre que seule « la garantie de son état » pouvait la rassurer sur son avenir. Elle avait depuis dix mois renoncé au Théâtre- Français, par intérêt pour le poète, auquel on voulait faire payer trop cher le prix de cet engagement, et dans des conditions qui firent honneur à sa droiture généreuse et à son dé-
vouement. Mais les autres théâtres lui restaient ouverts. En i838, elle eut une heure d'espérance. Enthousiasmée par le rôle de Marie de Neubourg, elle demanda à Victor Hugo, qui venait de lui lire Ruy Blas^ de le lui confier. Il y consentit et signa pour elle en septembre un engagement avec Ànténor Joly, directeur delà Renaissance. Madame Victor Hugo avait essayé de prévenir cette rentrée dans Ruy Blas^ non par jalousie contre « la dame », mais dans l'intérêt « d'une des plus belles choses qui soient ». Elle avait écrit à Anténor Joly une lettre confidentielle où elle revendiquait le droit de s'occuper d'un succès a compromis volontairement ». Elle ajoutait : « Je suis convaincue que le début de Mademoiselle Juliette sera moins chanceux pour elle, s'il a lieu dans un autre ouvrage. Ils ne peuvent manquer à votre théâtre, et tout le monde s'en trouvera mieux'. » L'espoir enthousiaste de Juliette avait vite fait place à des pressentiments qui ne la trompèrent pas. Le rôle lui fut retiré sans qu'elle eût même pris part à des répétitions. Elle en éprouva une mortification profonde, mais, si désespérée