‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 76 sur 131 · I. Guimbaud, op. cit., 339-34o · texte numérisé non relu

I. Guimbaud, op. cit., 339-34o

23o LES AMOURS d'uN POÈTE

rent sur Victor Hugo? « Tu ne peux t'imaginer, écrivait-il à sa femme, la beauté de la vallée de Soissons quand on monte la côte vers Coucy: je l'ai montée à reculons, tant c'était beau. Je renonce à te peindre Coucy. Je t'en parlerai. C'est une ville du moyen âge sur une colline presque intacte, avec un admirable donjon au bout, comme l'ongle au bout du doigt... » Presque intacte I Aujourd'hui la ville et le donjon sont un monstrueux chaos, où je n'ai vu que des pierres entassées, triste souvenir d'un vandalisme qui accuse et déshonore une race sans pitié, sans âme et sans goût !

Au cours de ce voyage Victor Hugo, qui savait dépouiller la majesté d'Olympio pour devenir un gavroche spirituel aux plaisanteries faciles, décochait de-ci de-là des vers vengeurs aux hôteliers dont il avait à se plaindre. Il suivait à la lettre les conseils de sa femme, qui lui écrivait avec son habituelle indulgence : « Si tu t'amuses, je ne te trouve aucun tort. » Je crois que, plus sévère, il s'en trouvait. Les lettres qu'il écrivait à Adèle pour lui faire le récit pittoresque et vivant de ses excursions ne portent pas seulement le témoignage d'une affection sincère; il n'est pas nécessaire d'en forcer le sens pour y découvrir quelques re-

LES AMOURS d'uK POÈTE 23 1

mords, u Je t'aime bien, va, mon Adèle. » (26 juillet.) Ou : « C'est aujourd'hui le jour de bonheur de notre excellent Pavie. Je lui souhaite encore une femme comme toi. Après cela, qu'il remercie Dieu. » (28 juillet.) Ou : « Tu vois, mon Adèle, qu'aucune de ces belles et bonnes choses ne m'empêche de songer à toi, pauvre amie. Tu es la plus belle des choses qui sont belles, tu es la meilleure des choses qui sont bonnes. Avec quelle joie je te reverrai ! » (i3 août.) Ou enfin : « Oh! rien n'est changé dans mon cœur. Je t'aime plus que tout au monde, va, tu peux bien me croire. Tu es ma propre vie. » (16 août.) Il y a dans ces courts passages deux va dont la simplicité en dit long sur le cœur du poète partagé entre deux amours.

Victor Hugo disait à sa femme dans une de ses lettres : « Je suis heureux que tu te sois un peu amusée à Angers ». Elle voyageait en effet de son côté, appelée par le mariage de Pavie^ où elle rencontra Sainte-Beuve, avec lequel elle passa plusieurs jours à Angers, aux Raiigeardières et à Nantes. Il fut respectueux et affectueux. Touchée de ces attentions, elle en fit part à son mari, auquel elle alla même jusqu'à recommander de lui écrire, dès son retour

à Paris, pour le remercier. Je doute que Victor Hugo ait envoyé cette lettre. Il y avait seize mois qu'il avait pris congé de Sainte-Beuve dont les procédés obliques avaient fini par décourager sa trop grande générosité. Sa lettre ne laissait pas d'espoir à une réconciliation. Qu'on se rappelle ce passage : « Il y a tant de haines et de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées, renoncent et se délient. » La rupture était douloureuse, mais définitive : « Adieu donc, mon ami. Enterrons, chacun de notre côté en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. ^^ (i" avril i834.) Si Victor Hugo avait cédé, en remerciant Sainte- Beuve, à la soUi citation un peu trop ingénue de sa femme, il aurait risqué de justifier l'appréciation perfide que le critique écrivait dans ces Cahiers intimes où il distillait son venin. ce S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'hommegrossieresthomme à faire intervenir près de vous, dans la conversation, le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux.... »

Les quelques jours que Sainte-Beuve avait

LES AMOURS d'UjV POÈTE 233

passés avec Madame Victor Hugo avaient exaspéré sa jalousie et sa haine. Il détestait dans Victor Hugo le mari et il enviait le poète. Précisément un volume était sous presse, où les torts avoués du mari s'afTicliaient avec un lyrisme dont le poète n'avait jamais dépassé Téclat. Rentré à Paris depuis un mois, Sainte- Beuve connut, au moins en partie, le nouveau chef-d'œuvre qui s'imprimait. Il flaira le scandale. Ce n'est pas assez dire : il le prépara. On a de lui à ce sujet deux lettres vraiment trop suggestives. L'une, du 3 septembre, à Béranger : « ... Nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Victor Hugo. Il y aura des vers à' amour ; malgré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une unité de plus qu'il brise dans sa vie poétique ([\\m\,é domestique après la politique et la religion), peu importe à nous autres fondateurs des unités et au public, qui ne s'en soucie plus guère ; les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché. » L'autre, du 26 septembre, à Pavie : «... Son volume (de vers) s'imprime. Il V en a beaucoup à cette Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et à la chinoise, avec l'amour conjugal des Feuilles d' Automne

qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne très enjeu lors de cette publication. » Quand les Chants du Crépuscule parurent, ce fut Sainte-Beuve qui fit l'éclat et qui excita la curiosité et la malignité publiques par son article, perfidement nuancé, de la Revue des Deux Mondes. Non content d'accorder moins d'éloges au génie du poète, il osa blâmer son « manque de tact littéraire », qui lui avait inspiré « d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. » Evidemment Victor Hugo avait manqué de tact, et non seulement de tact littéraire, en publiant sous la même couverture le Date lilia^ qui était un magnifique liommage à la vertu indulgente de sa femme, et les hymnes d'amour passionnés que lui inspirait l'amour de Juliette. La sévérité austère de Vinet pouvait blâmer cette faute de goût. Mais, Sainte-Beuve ! Il était le seul qui n'eût pas ce droit. Les convenances les plus élémentaires lui interdisaient une allusion publique à un amour dont il aggravait le scandale. Il

LES AMOURS I) U^ POKTE

savait, lui, la vérité. Celte vérité aurait dû arrêter sa plume. D'ailleurs, quelques semaines après la publication de son article, il écrivait à Louis Noël une lettre qui mettait avec plus d'exactitude les choses au point, u... Victor Hugo n'est pas tel aujourd'hui que certaine rumeur injuste le ferait être. Peu de personnes savent exactement ces choses intimes et vraies des hommes célèbres. Après avoir été plus que personne sous le premier charme, j'en suis venu à savoir bien le vrai sur ce caractère; je me trouve aussi être du très petit nombre qui sait au juste ce qui en est de sa vie et des causes qui l'ont mené là. Je dois vous dire que c'est ce que tant de gens blâment si haut en lui que je trouve le moins blâmable. Son plus grand tort est dans l'orgueil immense et l'égoisme infini d'une existence qui ne connaît qu'elle : tout le mal vient de là. Quant aux autres faiblesses, elles appellent l'indulgence tant qu'elles ne sont que des faiblesses\ » (i8 décembre i835.) Voilà un langage peutêtre sévère, mais, dans son ensemble, mesuré et humain. L'hommage que l'article prétendait rendre à Madame Victor Hugo se retourna

Page 1