I. Inédit
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motion, fut jalouse de la protectrice, mais, sans commettre l'inconvenance de dénaturer l'histoire des relations du poète avec la princesse qui l'admirait, on peut dire que la jalousie de Juliette, puisqu'elle ne s'alarmait pas moins des infidélités de l'esprit que de celles des sens, s'était parfois éveillée et excitée avec moins de raison. Il y avait huit ans que Victor Hugo avait été présenté à la duchesse d'Orléans dans une des fêtes données à Versailles pour le mariage de l'héritier du trône. Elle lui dit qu'elle avait lu tous ses livres, qu'elle savait beaucoup de ses vers par cœur, et elle lui récita le début de la pièce célèbre des Chants du Crépuscule :
C'était une humble église au cintre surbaissa', L'église où nous entrâmes.
Elle évoqua aussi les conversations qu'elle avait eues avec « Monsieur de Gœthe ». Née de iMecklembourg, elle descendait en effet par sa mère d'Auguste de Saxe-\^ eimar, le célèbre jMécène de cour, qui eut Gœthe et Schiller pour amis. Elle avait l'esprit indépendant et le goût cultivé. Victor Hugo fut conquis. Peu après il composa Ruy Blas, Camille Pelletan a justement remarqué que tout le drame est
construit sur Tadmi ration d'une reine pour un génie réformateur et, sans vouloir pousser plus loin la comparaison, il ajoute : « Les poètes sont fatalement conduits à mêler, peutêtre à leur insu et par le jeu secret des ressorts du cerveau, les préoccupations qu'ils sentent au fond d'eux-mêmes à la trame purement imaginaire des passions qu'ils mettent enjeu. »
Le couple princier ne ménagea pas à Victor Hugo les témoignages de sa s} mpalbie. Rompant avec une abstention qui durait depuis le début du règne^ les deux époux assistèrent à sa réception académique. Quand le prince tomba à Neuilly, victime d'un accident de voiture, ce fut Victor Hugo qui porta au Roi l'Adresse de l'Institut. 11 y avait un hommage à la princesse « si Française par son cœur et par notre adoption, qui a donné à la patrie deux Français, à la dynastie deux princes, à l'avenir deux espérances ». Après cette mort tragique, les relations continuèrent entre la duchesse d'Orléans et son poète favori. Elle avait contribué à rapprocher Victor Hugo de Louis-Philippe. Ce fut elle qui, triomphant des résistances de la Cour et du Gouvernement,
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obtint pour lui la pairie. Il la méritait par l'éclat (le son génie et par la splendeur de sa gloire, mais à peine venait-il de l'obtenir que cette dignité faillit sombrer dans un scandale. La protection du roi contribua à sauver le poète, et aussi cette complaisance de l'opinion publique dont Lamartine disait avec esprit : « La France est élastique : on se relève même d'un canapé ».
Y avait-il un canapé dans la chambre du passage Saint-Rocli où un commissaire de police se présenta le 5 juillet 1843 pour constater un flagrant délit d'adultère? Les procèsverbaux de celte sorte ne font pas l'inventaire du mobilier et je ne saurais prendre à mon compte des descriptions trop précises où l'imagination joue un plus grand rôle que l'exactitude contrôlée. Le commissaire de la place Vendôme avait été requis par un peintre assez connu, M. Biard, qui soupçonnait sa femme d'entretenir des relations d'adultère avec un acteur du boulevard. Le délit était flagrant, mais, du moins au moment où la police le constatait, ce n'est pas un acteur qui en était le bénéficiaire. Les nom, prénom et qualités du complice révélèrent au mari outragé et au commissaire embarrassé une des plus grandes
illustrations du pays, un pair de France, membre de l'Académie française. Victor Hugo, ainsi pris au gîte extra -conjugal, excipa de sa qualité parlementaire, qui le rendait inviolable, pour écliapper à l'arrestation dont le commissaire le menaçait. La presse s'empara de l'incident et il fit grand bruit'. Les amis de Victor Hugo s'en émurent.
Lamartine, toujours généreux, écrivait à
I. La Pairie, le National et la Quotidienne fui-eut parmi les journaux qui révélèrent au public ce scandale intime. Journal d'opposition, le National n'avait pas pardonné à Victor Hugo, dont l'adhésion fortifiait le régime, sa nomination comme pair de France. L'incident venait à point pour satisfaire sa rancune et il ne manqua pas d'en tirer profit. On peut en juger par ce passage.
« La scandaleuse aventure dont plusieurs journaux ont entretenu le public ces jours derniers soulève une grave question de droit constitutionnel. Un illustre personnage, qui cumule les lauriers du Parnasse et le manteau d'hermine de la pairie, a été surpris en conversation criminelle avec la femme d'un peintre. Le mari, qui était à la piste de l'intrigue, se présenta tout à coup dans l'asile qu'ils avaient choisi aux environs de Saint-Roch, accompagné d'un commissaire de police. Ce fonctionnaire se mit en mesure d'arrêter les coupables pris en flagrant délit. La justice ne se pique point de galanterie : elle s'empara de la femme sans façon et sans explication. Mais le pair se mit à parlementer et iuvoqua l'inviolabilité dont il est couvert par la Constitution. Le commissaire hésita et finit par laisser sortir le galant vicomte. Les mêmes journaux qui ont révélé cette aventure et annoncé un procès en adultère devant la Cour des Pairs nous apprennent aujourd'hui que les choses se sont arrangées. »
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Dargaud, son confident intime : « L'aventure amoureuse de mon pauvre ami Victor Hugo me désole. On dit qu'il s'éloigne de Paris pour qu'on ne demande pas l'autorisation de le poursuivre à la Chambre des pairs; mais ce qui doit être navrant pour lui, c'est de sentir cette pauvre femme en prison pendant qu'il est libre. » Béranger, plus narquois, disait : ce On craint ici que Victor Hugo ne fasse un sot début à la Chambre des pairs. Il est question de la colère d'un mari, peintre de renom, qui intente à sa moitié et à Oh mpio un procès en adultère, appuyé d'un procès-verbal de flagrant délit et d'une correspondance fort détaillée. » Sainte-Beuve, définitivement éconduit, et qui n'avait plus rien à espérer d'un tel incident, affectait hypocritement devant ses amis Olivier une mine attristée. « On ne parle que de cela. Vous, n'en dites rien. Jugez, chère madame, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez! »
Il y avait au moins un an qu'une intrigue durait entre Victor Hugo et madame Biard au moment où la police vint jeter dans leurs amours un regard indiscret. Agée de vingtcinq ans, intelligente, coquette, embarrassée
d'un mari que Chopin disait « très laid jj, la jeune femme avait, au témoignage d'Arsène Houssaye, « la grâce onduleuse et serpentante ». Cette sirène conquit le poète, qui lui écrivit des lettres passionnées et fit même pour elle un dessin dont le rébus, difficile à déchiffrer si l'on n'en avait pas la clef, avouait au moins sa défaite'. Le mari passait pour être frénétiquement jaloux, mais peut-on lutter contre Jupiter? En prévoyant que l'affaire serait arrangée et n'aurait pas de suites, au moins pour le complice, Déranger avait vu juste. Madame Victor Hugo eut le beau rôle. Les témoignages concordent pour faire honneur à son indulgente et généreuse bonté d'une démarche qui désarma le mari. Elle fut
I. Ce dessin appartient à M. Maurice de Fleuiy, qui me l'a obligeamment communiqué. Il n'est pas dans la manière habituelle de Victor Hugo, mais il démontre son aptitude à changer de manière. Le secret en consiste dans le jeu combiné des initiales de Victor Hugo avec les initiales du nom de jeune fille de madame Biard, née Léonie d'Aunet. L'initiale L figure une sorte de prie-Dieu, qui porte sur l'un des côtés le mot victrix. L'initiale A représente un grand chevalet auquel est suspendu par un clou un paysage maritime avec ces deux mots : en haut, Lea\ eu bas, Solitttdo. Le V de Victor est un V brisé et comme agenouillé sur le prie-Dieu. L'H est couché : les trois pieds du chevalet s'appuient sur lui. Sur sa branche gauche on lit : Léo Fictor; sur sa branche droite : rictus Leœna. La dédicace
vraisemblablement aidée par le roi Louis- Philippe et par la duchesse d'Orléans, intéressés à protéger d'une souillure le manteau d'hermine que leur admiration littéraire avait jeté sur les épaules du poète. Celui-ci en fut quitte pour la peur et peut-être aussi pour une semonce du chancelier Pasquier, qui avait été fort hostile à sa nomination. Quant à la femme, elle ne souffrit pas longtemps des rigueurs de la prison que Lamartine redoutait pour elle. Après un rapide séjour à Saint-Lazare, elle passa six mois dans un couvent d'Augustines, où elle fit la conquête des religieuses, auxquelles elle dictait ceux des vers de Victor Hugo qu'on pouvait enseigner à des fdles de quinze ans!
Le plus curieux, le plus invraisemblablement curieux dans cette aventure, c'est qu'elle ne fut pas, à l'heure où elle se produisait, connue de Juliette. Celle-ci ignora ce que tout Paris savait . Cette ignorance est d'autant plus étrange que Juliette suivait avec un soin particulier et une attention ininterrompue tout ce qui touchait à la gloire ou à la vie de Victor Hugo. Les articles de journaux prenaient dans leur
suffit à donner à ce rébus compliqué toute sa signification : Sous vos pieds. Victor II.
langage conventionnel le nom pittoresque à'épluchures. « J'ai lu tout ce qui te concernait ce soir. C'est par ça que j'ai commencé, » lui écrivait-elle le 2 décembre i835; et le 17 novembre i836, elle lui disait : « J'ai mis en ordre tous vos papiers et tous vos journaux depuis quinze jours, quel tas M... » Il est à croire qu'au lendemain de l'aventure du passage Saint-Roch, Victor Hugo lui-même avait mis de l'ordre dans le tas, pour en expurger les feuilles indiscrètes qui sp gaussaient de sa rencontre inopinée avec un commissaire de police. Les amies de Juliette furent discrètes. Ainsi peut-on expliquer qu'elle ne sût rien. Mais une ironie singulière voulut qu'elle eût à se défendre elle-même, presque au même moment, contre les bruits calomnieux qui continuaient à mettre en doute sa fidélité. J'en trouve la preuve dans une lettre qu'elle écrivait au mois d'octobre i845 à son amie madame Robert, à Bruxelles.
Je rrC empresse^ ma bonne amie, de te tranquilliser sur les histoires absurdes dont on t'entretient. Une autre fois^ je te prie d'être