I. Inédit
De tels vers enthousiasmaient Juliette, mais, s'ils flattaient son amour, ils ne rassuraient pas sa jalousie, toujours inquiète et qu'elle ne réussissait pas à dissimuler. Si j'en crois l'allusion discrète de l'une de ses lettres, elle redevint à ce moment jalouse de madame Victor Hugo. Ses soupçons se trompaient d'objet. La femme légitime dont elle était la rivale avait depuis longtemps renoncé à se prévaloir de ses droits conjugaux, et, si elle tenta de détourner son mari d'une situation irrégulière, elle employa des arguments d'un ordre matériel auquel l'amour était étranger. Victor Hugo ne céda pas. Il déclarait à Juliette qu' « il ne pourrait pas plus comprendre la vie sans elle que le ciel sans Dieu » et il acheva l'année par des vers qui semblaient prolonger ceux qui l'avaient commencée :
Qu'est-ce que cette année emporte sur son aile ? Je ne suis pas moins tendre et tu n'es pas moins belle; Nos deux cœurs en dix ans n'ontpasvieilli d'un jour. Va, ne fais pas au temps de plainte et de reproche. A mesure qu'il fuit, du ciel il nous rapproche, Sans nous éloigner de l'amour!
J^a fête de Juliette tombait le 22 mai. Victor Hugo ne manquait jamais de la lui souhaiter.
soit dans le Lwre de r Anniversaire^ soit dans une lettre. Il va de soi qu'il lui rendait aussi visite. En 1842, peut-être appelé aux Roches, il V manqua et elle s'en plaignit. En i843, s'il n'alla pas la voir, elle n'eut pas trop lieu de se plaindre, puisqu'il lui envoya des vers qui, sans être parmi ses meilleurs, n'en exprimaient pas moins la fidélité de son amour. Tls ont d'ailleurs le mérite d'être inédits.
Aime! Quon les loue ou les blâtne, Toujours les grands cœurs aimeront.
Joins celte jeunesse de Came A la jeunesse de ton front!
Aime! afin de charmer tes heures, Afin quon voie en tes beaux yeux Des çoluptés intérieures Le sourire mystérieux.
Aimons-nous toujours davantage !
Unissons-nous mieux chaque jour.
Les arbres croissent en feuillage, Que notre âme croisse en amour!
Toute ambition allumée
Dans notre esprit, brasier subtil^
Tombe en cendre ou vole en fumée , Et Von se dit : Quen reste-t-il?
26G LES AMOURS d'uN POÈTE
Tout plaisir, fleur à peine éclose Dans notre avril sombre et terni, S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose. Et Von se dit : c'est donc fini?
V amour seul reste. O noble femme.
Si tu ceux dans ce cil séjour.
Garder ta foi, garder ton a me, Garder ton Dieu, garde r amour.
Conserve en ton cœur, sans rien craindre, Dusses-tu pleurer et souffrir, La flannne <pii ne peut s éteindre Et la fleur cpii ne peut mourir\
C'est dans ses vers seulement que Victor Hugo affirmait la vanité de l'ambition et la comparait soit à la cendre qui tombe, soit à la fumée qui vole. La vie réelle la lui présentait sous un autre aspect. Loin de songer à dire de la pairie : qiieii reste-t-il? il acceptait avec joie de siéger au Luxembourg et de coiffer le bicorne orné de plumes blanches. Il fut nommé le i5 avril ]8/p. La duchesse d'Orléans prit à cette nomination une part décisive. Je ne sais si Juliette, heureuse de la pro-