‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 10 sur 74 · Volupté, 1, |t. t · texte numérisé non relu

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sans travail d'avenir. Tout enfant, je ne rêvais dans la vie qu'un bonheur, l'amour, et je ne V ai pas obtenu ni même pleinement ressenti »

Le 18 décembre 1 83 1 , il écrivait à son camarade de collège, l'abbé Barbe, resté son ami et son confident : « J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je Vai sentie; elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceur, et un devoir de sacrifices qui a son bon effet, mais qui coûte bien à notre nature. »

Est-il nécessaire de forcer le sens des mots et de lire entre les lignes pour donner à ces deux lettres également émouvantes leur vraie signification? La première crie une passion désespérée; la seconde, de quelque façon d'ailleurs qu'on entende la satisfaction, et quel que soit le degré auquel on la mesure, avoue une passion satisfaite. Deux années, l'année i83o et l'année i83i, se sont écoulées entre le moment où Sainte-Beuve a eu la conscience de s<u*i amour et celui où il l'a fait partager par celle qu'il aimait. Années dou-

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loureuses et tragiques où trois êtres, jusque-là fraternellement unis, ont été empoisonnés jusqu'au fond de l'âme par les affreux tourments du doute et de la jalousie.

A peine sortait-il du tumulte envahissant d'Hernani, qui avait souillé à ses yeux le cher foyer où il avait édifié son autel, — « un nid bruyant et plein d'ordures », disait en écho son ami Gutlinguer, — que Sainte-Beuve éprouvait le chagrin d'une séparation plus grande. Au mois de mai i83o le ménage Hugo abandonna la rue Notre-Dame-des-Champs, où la famille accrue se trouvait trop à l'étroit, pour s'installer dans un quartier lointain, rue Jean-Goujon. Ce départ fut pour Sainte-Beuve un coup terrible dont il essaya d'atténuer l'amertume en demandant l'hospitalité à Ulric Guttinguer, qui habitait Rouen. Pendant les premiers mois de l'année i83o son amour l'avait bouleversé et il s'était montré à l'égard de ses amis « si sottement irrégulier et fantasque » qu'il éprouva le besoin de s'en excuser auprès de Madame Victor Hugo. Elle lui avait accordé la permission de lui écrire. Cette permission sollicitée n'est-elle pas la preuve, ou de l'aveu qu'il lui avait fait, ou du secret qu'elle avait surpris? « Quand je ne vous ver-

rais plus, lui écrivait-il le i3 mai, quand je serais jeté pour toujours à des centaines de lieues de vous sans même vous écrire, je n'en serais pas moins le même pour vous par le cœur, et votre pensée ne serait pas moins mon consolant recours, mon bon génie, ma meilleure action. »

Est-ce avant son départ, ou seulement à son retour, que, pour expliquer à Victor Hugo les irrégularités de son étrange conduite, il se résigna à lui révéler l'état de son pauvre cœur? La date de l'entrevue reste incertaine, mais les témoignages émanés d'amis de Sainte-Beuve, qui confirment les allusions à peine voilées de Volupté, ne permettent pas de mettre en doute la réalité de la démarche. Victor Hugo lui répondit « avec la tendresse de l'homme fort », et d'ailleurs sûr de sa femme, qu'il ne fallait pas s'inquiéter d'une situation garantie par la loyauté des sentiriients réciproques. « On se crée parfois les inconvénients à force d'y songer et de les craindre, comme si l'on creusait un beau fruit intact pour s'assurer du dedans1. »

Hélas! le fruit n'était pas intact. Ce n'était

i. roJupte, I, p. 317, 3io, 3a 1.

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pas, cette fois, un nuage qui avait passé sur leur amitié si pure. C'était le tonnerre, avec sa soudaineté et ses ravages. Rentré à Paris, Sainte-Beuve n'était plus allé chez ses amis. Et quelle étrange confession de son âme il faisait, en juillet, à Victor Hugo, dont la générosité, toujours confiante et tendre, l'accablait, mais, loin de l'apaiser, irritait son amertume ! « J'ai d'affreuses, de mauvaises pensées, des haines, des jalousies, de la misanthropie ; je ne puis plus pleurer; j'analyse tout avec perfidie et une secrète aigreur. »

La révolution de Juillet, qui ruina son espoir d'un poste de secrétaire d'ambassade, ne fut pas une diversion à son amour. Il avait le vide et la mort au cœur. Il regrettait, dans une lettre à Madame Victor Hugo, datée du i4 septembre, les temps d'une amitié si longue et si douce, à laquelle il ne pouvait plus penser qu'avec larmes, et il la suppliait de ne pas le chasser tout à fait. Presque au même moment, il faisait à Victor Pavie l'aveu déchirant de sa détresse irritée : « Je suis redevenu méchant ».

Victor Hugo et sa femme ne se lassaient pourtant pas de le traiter en ami. Ils mettaient ses vilains procédés au compte d'une aber-

ration passagère, dune sorte de folie guérissable, et, tendres dans leur bonté fidèle, ils lui faisaient tenir Adèle, leur troisième enfant, sur les fonts baptismaux. Cette attention, où il y avait un gage si précieux de leurs sentiments, fut suivie trois jours après dans le Globe d'un article que Sainte-Beuve publia sur Diderot, et qu'il lit habilement servir aux fins de son amour (20 septembre i83o). De même que Victor Hugo avait dans Han d'Islande prêté à Ordener pour Ethel ses sentiments pour Adèle, qui en recueillait, comme une confidente, l'expression directe et discrète, de même Sainte-Beuve empruntait aux effusions de Diderot pour Mademoiselle Voland un moyen détourné, mais sûr, de faire connaître à Madame Victor Hugo, qui seule ne pouvait pas s'y méprendre, la fidélité et l'ardeur accrue de sa passion. Comment aurait -elle été insensible à des citations qui étaient une déclaration ? Je n'en retiens qu'une, dont le ton suffit.

« J'ai élevé dans mon cœur une statue que

je ne voudrais jamais briser Avec vous, je

sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse, j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute autre, Il y a quatre ans que vous me parûtes

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belle (ces quatre ans marquaient la durée exacte des relations de Madame Victor Hugo et de Sainte-Beuve); aujourd'hui, je vous trouve plus belle encore ; c'est la magie de la constance, la plus difficile et la pius rare de nos vertus.... »

Dans le second article, daté du 5 octobre, il donnait sa sympathie et ses larmes à « l'amour jeune, plus complet, plus sévère et aussi plus fatal, tel qu'il éclate souvent au milieu de la virilité ou même sur le déclin, résumant et consumant du dernier coup

toutes les puissances de notre être L'amour

de Diderot pour Mademoiselle Voland fut un de ces amours de Y été de la vie, profonds, mûris, irrémédiables, et qui ne demanderaient que des obstacles pour devenir orageux. Mais les orages n'éclatèrent pas, parce que les obstacles furent à peu près nuls ».

Il en fut tout autrement de l'amour de Sainte-Beuve pour Madame Victor Hugo.

Profond et sincère, il prit un caractère désespéré devant les obstacles auxquels il se heurtait et dont la résistance de la femme aimée ou son indifférence restait le principal. Les articles du critique continuaient à exprimer la détresse ou à aider les desseins de sa

passion. Aucun ne renferme plus d'amertume que la préface, publiée dans le Globe, de la deuxième édition de la Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme. Elle accentue en termes aigris le pessimisme du livre. Ce « pauvre diable de Joseph Delorme » y raconte les douleurs, les déceptions et les déconvenues que lui a values l'espoir « de renaître à une sympathie plus bienveillante ». Il compare ses amitiés à « une tendresse de solitude pour quelques êtres absents » et il regrette de s'être « trop amolli dans ses propres larmes » au lieu de s'être exposé, comme son ami Farcv, aux balles qui sifflaient dans les jours sublimes de la révolution récente. Non content de donner à cette révolution un gage d'adhésion, il incline vers l'amour de Y humanité progressive, et s'il se résoud à y entrer, sachant qu'il heurte les croyances religieuses de Madame Victor Hugo, c'est dans un sentiment de dépit et de défi, de revanche et d'espoir.

Victor Hugo, ému par cet article, dont les éloges ne pouvaient lui dissimuler la tristesse sombrement irritée, interrompit son roman de Notre-Dame de Paris, promis à date fixe, pour conjurer Sainte-Beuve de ne pas se dé-

courager et de ne pas s'abandonner. « Songez, lui écrivait-il avec une grandeur et une douceur de l'âme qu'on ne saurait trop admirer, songez que vous nous appartenez et qu'il y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien. »

La lettre se terminait par ces mots : « Votre meilleur ami. Venez nous voir. » Cette invitation ne pouvait laisser Sainte-Beuve insensible. Victor Hugo et lui se rencontrèrent. L'entrevue eut un caractère tragique. Sans qu'on puisse en fixer la date avec une entière certitude, une lettre postérieure de Victor Hugo permet de la placer dans les premiers jours de décembre i83o. Il est moins facile d'en pénétrer le secret et môme, s'il n'existe pas des papiers inédits de Sainte-Beuve, il faudra renoncer à le connaître. La lettre de Victor Hugo, si profondément émouvante, ouvre des hypothèses entre lesquelles il est difficile de choisir. « Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde, pût jamais être oublié, surtout par

vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu

Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n'ont pas effacé en vous jusqu'à Pombre

-fj LES AMOURS L> DU POIITE

de l'image des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous! Rappelez-vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert, ce que je vous ai proposé, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et de faire comme vous voudriez... » (18 mars i83i.)

Cette entrevue et ces propositions, dont pourtant Sainte-Beuve fut contraint de reconnaître le caractère « irréprochable, digne, ferme et noble », ne réussirent pas à apaiser sa jalousie ou à contenir sa passion. Il errait comme un damné, en proie aux désirs les plus contradictoires, honteux d'avoir brisé la vie « paisible et bénie » qu'il menait auprès de ses amis, navré de les avoir oerdus, irrité contre lui-même, irrité contre Victor Hugo dont la générosité sublime l'accablait, et auquel il écrivait ces folles paroles : « Il y a en moi du désespoir, voyez-vous, de la rage; des envies de vous tuer, de vous assassiner par moment en vérité ; pardonnez-moi ces horribles mouvements. » (3 décembre i83<>) Victor Hugo pardonnait. Il faisait lire à sa femme les lettres déchirantes de Sainte-Beuve, et

tous deux, pris de pitié pour cet ancien ami qu'un amour doublement interdit égarait et ravageait, lui conservaient, malgré tout, leur cœur et lui ouvraient leur porte. « Venez donc dîner après-demain avec nous, lui écrit le 2 janvier i83i Victor Hugo en le remerciant des cadeaux qu'il a envoyés aux enfants. i83o est passé ! »

Les deux derniers mois de cette année i83o avaient été tragiques. Ils avaient révélé à Victor Hugo la profondeur de la passion où Sainte-Beuve s'était laissé entraîner envers sa femme, mais celle-ci, que savait-elle, que pensait-elle? Il est hors de doute que Sainte- Beuve lui avait avoué son amour, mais je crois que jusqu'aux derniers événements, il n'avait pas encore franchi la première nuance, celle où l'on n'a « d'autre désir que de continuer en secret d'aimer, de servir à genoux dans l'ombre et de se répandre en pur zèle par mille muets témoignages1 ». Depuis que la crise avail éclaté, Madame Victor Hugo avait compris toute la portée de l'allusion que faisait l'article sur Diderot à l'amour « complet et fatal, consumant toutes les puissances de notre

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