Volupté, l. p. "îio
être ». Cet amour était celui que Sainte-Beuve éprouvait pour elle. Secouée dans la « sécurité nonchalante » où la plongeaient sa rêverie, sa distraction et « ces espèces d'apathies mystérieuses » qui endormaient sa sensibilité1, elle fut tout d'abord effrayée, mais, ayant l'esprit rassis, les sens tranquilles et le cœur tendre, elle eut pitié du pauvre ami qu'une fatalité tragique poussait aux pires erreurs et à des erreurs de toutes sortes. Sainte-Beuve, reniant l'inspiration religieuse des Consolations, dont elle avait été la Muse respectée, se jetait en effet de plus en plus dans les théories nouvelles auxquelles il n'avait donné jusqu'ici que des gages superficiels. Le parti républicain et le saint-simonisme lui suggéraient jusqu'en avril i83i une série d'articles qui permettaient de voir en lui un converti et un adepte. Il allait même jusqu'à rédiger le 18 janvier la profession de foi saint-simonienne, à laquelle Pierre Leroux n'avait contribué que par deux ou trois mots changés et un ou deux pâtés d'encre. C'étaient là les « nouveaux amis » auxquels Victor Hugo reprochait d'avoir effacé jusqu'à l'ombre de
:. folup/c, I, p. 184, 192.
l'image des anciens. La crise saint-simonienne dans laquelle un dépit d'amour avait jeté Sainte-Beuve ne dura d'ailleurs que trois mois, au bout desquels pardonné, malgré tout ce qu'il avait fait « d'insensé, d'aigre et de violent », il revint chez Victor Hugo.
Est-ce Madame Victor Hugo qui lui donna l'idée d'aller voir Lamennais à Juilly en mai 1801 ? Je ne sais, mais celte rencontre eut sur lui au point de vue religieux une influence qui le rapprocha de Madame Victor Hugo. C'était une nouvelle conversion. Elait-il sincère? Il y a de lui un mot terrible, qu'il écrivait en i863 à Madame Hortensc Allard de Méritens, une ancienne amie, trop digne de le comprendre. « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps; elle s'est évaporée. C'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. J^a jeunesse a du temps et se sert de tout. » On peut ne voir là qu'une forfanterie déplorable, mais on peut y voir aussi un aveu dont, avec un lel homme, le cynisme n'excluait pas malheureusement la sincérité. Toujours est-il qu'il tenta de « filer un plus tendre amour », et que, rappelé dans le jardin d'Armide, il se laissa de nouveau
8o LES AMOURS d'lN POÈTE
entraîner au charme puissant et doux qui enchaînait Renaud1. Entre Victor Hugo et lui, de nouveau, des lettres tragiques s'échangèrent. Un instant, en juillet, on put croire que son départ pour Liège, où l'appelait un cours de littérature française, mettrait fin à une situation intolérable. Mais, brusquement, il y renonça. Il fallait en finir. Victor Hugo, que le départ projeté avait rassuré et réjoui, lui envoya, le 6 juillet, une des lettres les plus belles, les plus émouvantes, les plus humaines qu'un cœur torturé ait jamais écrites. J'en retiens seulement, pour fixer le sujet et les dates, quelques accents. « Nous ne sommes plus ces deux frères incomparables que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne
m'avez plus, il y a quelque chose entre nous
Tout m'est un supplice à présent. L'obligation même, qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici, d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d'absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre ab-
i . Cahiers, j>. \i.
LES AMOURS d'un POÈTE 8l
sence même. Au moins, le vide sera complet. Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer — »
Cette séparation, loyalement consentie de part et d'autre, valait mieux que la « demiintimité, mal reprise et mal recousue » dont ils venaient de faire pendant trois mois l'essai douloureux et heurté. Sainte-Beuve l'accepta comme « des arrêts indéfinis » que l'amitié « plus calme et tout à fait guérie » de Victor Hugo lèverait un jour. Il fit tout pour hâter cette heure, multipliant les attentions et les prévenances, et portant, par espoir d'amour, à Marionde Lorme, entrée en répétitions, la sollicitude que, par dépit d'amour, il avait refusée à Hernani. Il assista à la première représentation.
Le 7 juillet, il avait écrit à Victor Hugo : « Quant à l'autre personne que j'éviterai aussi de nommer, — bien qu'elle soit restée pour moi l'objet d'une affection invincible et inaliénable, — je ne crois pas l'avoir pu blesser par aucun retour vers un temps évanoui. Je ne l'ai jamais revue seule : quand vous n'y étiez pas, il y avait toujours des témoins, et mon intérêt ne se manifestait jamais que par
des questions relatives à la santé et à l'état physique » . Faut-il donc reporter vers ce temps évanoui les scènes familières que raconte dans le Livre d'Amour la pièce intitulée l'Enfance d'Adèle, que Sainte-Beuve a datée du 9 août ?
Elle est là, mon Adèle...
enfermée par un « sombre époux », qui réclame, comme un lion jaloux, sa part dans sa beauté et la serre dans ses bras de fer, rêvant à l'«ami » pour lequel elle garde son cœur, le seul don que, vainqueur timide, il veuille d'elle sans dénouer sa ceinture d'or et sans l'exposer aux remords des souillures amères. Si l'Enfance d'Adèle évoque des souvenirs exacts et s'il faut tenir pour vraie la date que Sainte-Beuve lui a assignée dans son livre secret, il en résulte qu'au mois d'août i83i, Madame Victor Hugo avait accepté les hommages d'un amour dont les précautions respectueusse atténuaient la faute, mais qui n'en était pas moins une relation clandestine, défendue et dangereuse.
Cet amour avait-il fait des progrès trois semaines plus tard? La pièce VI du Livre d'Amour, intitulée seulement Sonnet, et datée du Ier septembre, rassure, console et
exalte « la folle bien-aimée » qui se lamente sur ses « charmes défleuris », sur les ravages du temps et sur quelques cheveux précocement pâlis. Sainte-Beuve a donné pour épigraphe aux pièces XXII et XXIII un court extrait des lettres qu'il écrivait à son amie. La pièce VI devait être accompagnée des extraits de lettres d'Elle, dont la copie que je possède est de la main de Sainte-Beuve. « Ceci se trouvait, écrit-il, après le sonnet : Que vient-elle me dire ? »
Je cite dans leur ordre ces curieux fragments :
... La souffrance ne fera que sanctifier et fortifier, s il est possible, notre amour. (Elle, lettres.)
...Je voudrais te faire une vie complette (sic)... Si je pouvais répandre mon sang goutte à goutte pour te faire toujours un bonheur plus vif à chaque goutte répandue, je ne balancerais pas une minute — (Elle, lettres.)
... Imaginez, mon Charles, que ce malin, dans mon lit, je pensais que cela m amuse-
84 I-ES AMOURS D'UN POÈTli
rait d écrire pour moi ma vie jusqu'à cette époque. Je diviserais cela en trois chapitres par V ordre des événements . Ce serait écrit comme un portier, mais c'est égal — (Elle.)
... Je ne me rappelle pas m être jamais ennuyée, tant fai toujours eu un monde à moi.... (Elle1.)
Faut-il rapporter à la même époque la première des deux lettres de Lui à Elle dont Sainte-Beuve avait conservé une copie autographe, et qu'il voulait sans doute donner comme commentaire à son livre? On verra que la seconde est incontestablement de i832. Pour faire entrer la première dans le cadre des événements qui marquèrent la fin de l'année i83r, je peux invoquer comme raison la similitude des sujets traités dans le sonnet VI et dans la lettre. Je crois aussi que l'allusion religieuse sur laquelle celle-ci se termine ne trouve sa vraie date que dans une période assez contemporaine de celle où l'influence de Lamennais sur Sainte-Beuve s'exerçait ou se prolongeait. Quoi qu'il en
i. Tous ces fragmeuts sout inédits.
LES AMOURS d'u> POÈTE 86
soit, je cite dans leur entier les fragments de la lettre tels que Sainte-Beuve les avait recopiés de sa main. Si la date, restée douteuse, ouvre plusieurs hypothèses, l'intérêt du moins n'est pas contestable.
... Mon amie, une autre idée m'a encore af/Jigé un peu, c'est de sentir qu'il se passe actuellement quelque chose en toi, — quelque chose comme une lutte, comme un sacrifice d'espérances et d'illusions trop chères; tu m'as admirablement exprimé cela hier : tu veux que ton amour soit plus grave, plus fixe, plus résigné, moins de jeune fille, avec moins de superstitions et de gentillesses capricieuses, tel en un mot que l'âge, les rides, la mort, n'aient plus rien à y changer. Tu veux donc le dépouiller toi-même d'avance, 6 mon amie, le dépouiller dans ton cœur de sa jeunesse, de cette robe légère et charmante sans doute, mais qui n'est pas lui. Et cela te fait souffrir. Mon amie, j'en pleure comme toi et ne puis rien te dire. Moi, mon amie, te Vavouerai-je ? cette robe de grâce et d'illusions charmantes, mon amour ne l'a pas eue, ou du moins il ne l'a portée qu à peine, par rares
moments et comme un habit de fête inaccoutumé1. C'est pour cela peut-être que cet amour en moi ne frappe pas assez tes yeux : il n'est pas éclatant de blancheur, ô mon ange ; il est sombre, il se confond avec ces nuances tombantes du soir dans ces églises où nous allons'1 ; il a été veuf pour ainsi dire, et un peu découragé dès son berceau; il s'est habitué au deuil même au sein du bonheur'0. Adèle, j'ai toujours été médiocrement doué de la faculté de l'espérance, j'ai toujours senti l'absence et l'empêchement en toutes choses ; mes sentiments ont toujours un peu manque de soleil dans la saison propice1. Mais si m on espérance sait mal sourire, j'ai la foi et l'amour, mon ange : je t'aime, je