Gustave Simon, o/>. ci!., p
d'Automne, auxquelles il consacra un article magnifique, il crut avoir trouvé l'occasion de rentrer en grâce et de voir finir les arrêts dont il souffrait. Il sollicita ce retour. « Je vous prie de croire, malgré ces absences et ces silences qui dorment comme des fleuves infranchissables entre nous, au sentiment durable et profond qui me reporte sans cesse à votre Elysée dont j'étais alors, comme ces ombres que l'antique fatalité nous montre tendant encore les bras au passé, ripas ulterioris cimore. On me dit de toutes parts que Madame Hugo va mieux et que sa santé paraît se réparer; c'est pour moi une bonne nouvelle à laquelle j'ai besoin de croire. »
Au mois d'avril i832 les arrêts imposés depuis neuf mois par la prudence de Victor Hugo n'étaient pas encore levés. Les silences dont se plaignait Sainte-Beuve avaient été coupés par une assez fréquente correspondance, mais l'absence opposait à ses désirs un « mur sacré » qu'il n'avait pu réussir à franchir. Victor Cousin, léger ou ignorant, ne faillit-il pas un jour l'emmener par surprise dîner chez le poète? En juin, c'est par Renduel que Sainte-Beuve avait des nouvelles. Pendant l'été, Victor Hugo et sa famille s'ins-
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tallèrent aux Roches, chez les Bertin. L'hiver amena les répétitions de Le Roi s'amuse, auquel Sainte-Beuve s'intéressa, mais de loin et sans être invité chez ses anciens amis. En décembre, après l'interdiction du drame, il intervint auprès d'Armand Carrel pour obtenir une protestation du National contre l'acte arbitraire. « Je voudrais avant tout, mon ami, écrivait-il à Hugo, ne pas vous manquer, ne pas vous être inutile en cette circonstance, ne pas* démériter auprès de vous d'une amitié si glorieuse et toujours si chère, et qui, depuis qu'elle ne m'a plus échauffé directement, n'a pas cessé pour cela de présider à l'astre morne et mélancolique de ma vie. »
Ainsi l'année s'acheva sans que Sainte-Beuve eût franchi le seuil de la maison familière dont sa folie amoureuse l'avait éloigné. Il en souffrait doublement, dans son amour gêné et dans son amour-propre humilié. Mais sa vie étaitelle aussi morne et aussi mélancolique qu'il affectait de le dire pour tempérer la rigueur et vaincre la résistance d'un mari trop clairvoyant et trop justement sévère? Le Livre d' Amour renferme sur cette année i83'2 six pièces dont l'une, lamentable au point de vue poétique, est d'une précision brutale sur les conditions
de son amour partagé et satisfait. J'accorde que le témoignage est suspect, mais il y a des lettres d'Ulric Guttinguer à Sainte-Beuve qui lui apportent une confirmation singulièrement troublante1. Et puis, et surtout, il y a la lettre même de Sainte-Beuve à Madame Victor Hugo, que je verse, puisqu'il faut que tout soit connu, au dossier de cette histoire d'amour.
Mon Adèle chérie, combien vous avez été bonne et belle hier! et que cette demi-heure dans le coin de cette chapelle laissera en moi a" éternels et délicieux souvenirs. Mon amie, il y a quatorze ans que je n étais venu là; et j'y étais venu il y a quatorze ans avec des émotions bien vives et bien tendres aussi, fêtais très pieux dans ce temps, c était la première année de mon arrivée à Paris.
J'avais un regret navrant de mon pays et de ma mère, je travaillais beaucoup au collège et tout le temps que je ne travaillais pas, dans mes sorties, en récréation, je le passais à pleurer, mais c'était surtout à l'église que ces pleurs me venaient. Il y a dans les livres de messe un psaume que je relisais
i. G. Michaut, op. cit., p. 143.
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particulièrement, Super flumina Babylonis1, quand les Hébreux captifs à Babylone s'assoient près des saules du fleuve, et pleurent en se souvenant de S ion, et refusent de jouer de la lyre sur une terre étrangère. Je me rappelle encore la place et le jour ou je lisais ce psaume, près de V endroit où nous étions assis hier. Oh! mon amie, comme ces quatorze ans d' intervalle n'ont pas été perdus pour moi, puisque je me suis retrouve', après ce temps, assis sur ces mêmes chaises, presque au même coin du pilier, encore tendre et pieux de cœur et si tendrement aimé. Au lieu du psaume de tristesse, c'étaient tes amoureuses paroles qui m'inondaient, mais qui avaient leur tristesse pieuse dans cette idée de la séparation et du veuvage où nous vivons. Ma vie commençait alors : je quittais pour la première fois le coin du feu de famille, j'abordais le monde et sa froideur et son incertitude . Aujourd'hui ma vie est close, mon Adèle, j'en rends grâce