I. Inédit
avait fait d'elle pendant six. ans une douloureuse héroïne, la malheureuse femme se retira de l'amour, dont « quelques retours amers et les dernières convulsions » arrachèrent à Sainte-Beuve des cris de méprisante colère. Ce même homme qui, en i833, écrivait : « Serrons-nous bien, chère ange, et aimonsnous jusqu'à la mort et après la mort. Je t'aime », en vint en 1840 jusqu'à dire dans son Journal : « Je la hais ». Cette haine ne céda pas devant le malheur. Après la catastrophe de Villequier, où Léopoldine Hugo périt en i843, Sainte-Beuve refusa dans une lettre égoïste et vilaine de suivre le conseil émouvant de Pavie qui lui demandait de « rentrer par cette large blessure ». Il y a hélas ! à lui reprocher un manquement autrement grave. Dans ce même moment, en effet, un imprimeur composait pour lui le trop fameux Livre d'Amour qui, sans rien ajouter à sa gloire littéraire, par ailleurs si grande, si puissante et si féconde, inflige à sa mémoire la honte inexpiable d'une action vile et basse que rien ne peut excuser.
Ce Livre d'Amour, de quelque façon qu'on le considère, qu'on le tienne pour le récit exact d'une passion clandestine dont tous les
désirs ont été satisfaits, ou qu'on l'accepte comme une fiction poétique et comme une vantardise, est une goujaterie. Il ne faut pas reculer devant le mot propre pour flétrir cette vilenie indigne d'un galant homme. On excuserait Sainte-Beuve amoureux d'avoir écrit des poésies d'amour en l'honneur d'une héroïne qu'il n'aurait pas nommée et, s'il avait eu du génie, il aurait immortalisé sa passion. Mais le Livre tV Amour contient des précisions brutales, des prénoms, ceux de la femme et de la fille, des allusions où la femme et le mari se reconnaissent, des récits circonstanciés, des scènes décrites, qui ne peuvent laisser aucun doute sur la réalité des personnages, ainsi marqués comme dans un signalement, et sur le caractère d'une intrigue perfidement conduite jusqu'à la chute de la femme par la trahison de l'ami le plus glorieux et le plus cher :
Et je plains l'offensé noble entre les grands cœurs.
Toutes ces pièces étaient déjà composées en 183g1.
1. J'ai eu entre les mains un cahier autographe renfermant toutes les poésies du Livre d'Amour, à l'exception de
L'édition de i843, la seule qui ait été imprimée du vivant de Sainte-Beuve, fut tirée à environ deux cents exemplaires. Distribué à
celle qui dans le volume porte le numéro XXXIV et commence par ce vers :
De Broussac, un matin, deux manants m'arrivèrenl.
Sur la première page, cette indication, d'une écriture tremblée dont je n'ai pu établir l'identité : preuve d'amour et de confiance de lui à moi, — preuve d'amitié et de reconnaissance de moi à lui. — 1839.
Les poésies n'ont pas été copiées par Sainte-Beuve, à l'exception du sonnet final : Insensé, qu'ai-je fait? mais elles portent souvent des corrections de sa main. Il y avait une pièce, numérotée X, que Sainte-Beuve n'a pas publiée. Il a lui-même écrit au crayon « mauvais, à supprimer «.L'épigraphe était la suivante : « Pourquoi les larmes qu'on verse sont-elles de saveur amère et ce que cela signifie? » (Adèle, lettres. — Saint-Augustin, Confessions.) Et voici le sonnet, vraiment détestable.
C'est que celui qui pleure au temps de l'allégresse Fuit la corruption et la légèreté, Et que cette eau soudaine, où le sel est jeté, Donne un goût salutaire et fait tomber l'ivresse.
C'est que celui qui pleure au fort de la détresse, Foulant à deux genoux son beau rêve éclaté, Essuyant de ses mains l'ulcère à son côté, Verse en larmes le fiel qu'il ne faut pas qu'on laisse.
Et s'il ne pleurait pas, si cet aride orgueil Comme un sable enflammé se logeait dans son œil, Le levain aigrirait la plaie intérieure.
Mais ces pleurs au dehors abondants et penchés
Entraînent la colère et tous venins cachés;
La douleur reste pure.... Heureux celui qui pleure.'
(Inédit.)
LES AMOURS d'un POÈTE I o3
un très petit nombre d'amis intimes, ce recueil ne fut à ce moment connu et commenté que dans un cercle infiniment restreint. Sainte-Beuve le destinait à la postérité, dont il attendait ainsi sa consécration comme poète. Il disait dans son testament du 19 décembre i843 : « Mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas ». Il avait écrit deux courtes préfaces pour en fixer l'origine et en déterminer le caractère. L'une est restée dans l'exemplaire si précieux de la Bibliothèque nationale, qui contient des annotations particulièrement suggestives1. Je possède le texte autographe de l'autre. Elles ont deux ou trois phrases communes. Je donne celle des deux préfaces qui est inédite.
« Voici des vers d'amour composés autrelois, au temps où ceux qui sont vieillards aujourd'hui ou dans la tombe étaient jeunes encore. Ils portent avec eux leur explication suffisante et n'en souffrent pas d'autre ici. Fruit rare et mystérieux de plusieurs années d'étude, de contrainte et de tendresse, ils se ressentent par moments de ce manque de