‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 20 sur 74 · G. Michaut, p. 2a6-a · texte numérisé non relu

G. Michaut, p. 2a6-a

grand air et de soleil; ils ont sans doute des parties difficiles et obscures : mais ils y gagnent du moins pour la vérité, la sincérité. Faits en vue, d' abord, d'un objet unique, en vue aussi d'un petit nombre d'élite dans l'avenir, trouveront-ils grâce et sanction aujourd'hui auprès du petit nombre qui va les connaître et d'un mot décider s'ils doivent vivre? Quoique le recueil se compose de pièces détachées, un certain ordre, une certaine composition graduée s'y peut saisir : les lenteurs au début, les perfidies d'une invasion détournée de la passion; puis une nuance d'amour discret, mi-voilé, et sentimentalement religieux; puis, cette nuance franchie, le règne de la passion ellemême sur les deux êtres; et pour dernière confidence, après bien des intervalles, des accidents plus ou inoins gracieux et des tristesses, un moment d exaltation souveraine et d'idéal délire dans la pièce du Retour de Saint-Mandé. Y a-t-il dans cette marche des sentiments de ces deux cœurs un progrès et un développement en tout point enviable? Il y a du moins naturel, il y a unité et fidélité continue. Après cela, comme toute passion humaine, si fortement nouée qu'elle soit, a

son terme tôt ou tard dans le relâchement, le déchirement ou la mort, si V on se demande comment celle-ci a fini [car le poète s est arrêté à un moment suprême et semble n'avoir plus rien voulu ajouter après), je répondrai qu'il y a tout lieu de penser que la mort seule, l'inévitable, a pu rompre à la fin r harmonie de ces deux cœurs, — pour la reporter plus haut1. »

ïoule la subtilité déliée et toute la pénétrante finesse de Sainte-Beuve se retrouvent dans cette préface, si merveilleusement nuancée qu'aucun commentateur du Livre d'Amour ne l'a égalée. Elle est, en même temps qu'un commentaire du livre, une analyse délicate, où tant d'idées tiennent en si peu de mots! de la passion sentimentale que le recueil exprime. Ce recueil fut fait d'abord « en vue d'un objet unique ». Est-ce à dire qu'il fut écrit avec le consentement de Mme Victor Hugo? A mon sens il n'y a pas de doute qu'elle l'ait connu et approuvé. Deux pièces en témoignent. L'une, faisant appel à

i. Les passages eu italiques sont inédits.

l'absolution de l'indulgent avenir, espère qu'il sauvera dans leur alliance intime

>~otre double mémoire aspirant à s'unir.

L'autre forme le même vœu en vers moins médiocres :

Puisse-t-il, immortel dans sa fleur encore rare, Peindre aux tendres heureux nos noms avec honneur. Et par nos chants si doux, sous le sort qui sépare Leur dire d'aimer leur bonheur.

A ce témoignage s'ajoute la déclaration formelle de l'exemplaire de la Bibliothèque nationale. « On s'est décidé à en assurer l'existence, puisqu'ils ont été faits de l'aveu des deux êtres intéressés pour consacrer le souvenir de leur lien. » Ces témoignages ont paru suspects aux défenseurs intransigeants de Madame Victor Hugo, qui en ont dénoncé la partialité intéressée. Peut-être me serais-je rangé à leur avis s'il n'était pas contredit, d'une façon qui me parait décisive, par une lettre inédite, à laquelle les circonstances dans lesquelles elle a été écrite donnent toute sa signification.

Imprimé en 1843 et confié à un petit nombre, le Livre d'Amour n'aurait sans doute connu que le sort posthume auquel Sainte-

Beuve le destinait si Alphonse Karr n'avait dénoncé Une infamie dans un numéro des Guêpes d'avril 1 845. L'infamie ainsi révélée était celle d'un poète « béat, confit, et fort laid » qui racontait, avec des détails circonstanciés et des preuves à l'appui, dans un volume d'une centaine de pages, « en vers au moins médiocres », ses amours avec « une belle et charmante femme » et les «joies qu'il avait usurpées à la faveur d'un accès de folie ou de désespoir ». Afin de prouver l'exactitude de ses renseignements, Alphonse Karr ajoutait à d'autres précisions le sonnet XXX qui, sous le titre : Aux Champs-Elysées , décrivait « d'une manière laidement erotique » une promenade en fiacre des deux amoureux. Quoiqu'ils ne fussent pas nommés, ils fuient neconnus. Surtout, ils se reconnurent. Brouillés ou du moins séparés depuis plusieurs années, la crainte d'un scandale les rapprocha. Il fallait éviter ce scandale, dont les dangers et les écl;.boussures pouvaient entraîner les conséquences les plus graves. Je ne peux pas affirmer que Sainte-Beuve etMadame VictorHugo se virent, mais il dut y avoir des intermédiaires el, tout au moins, il y eut des lettres. Celle que je donne avait été conservée en copie par Sainte-

Io8 LES AMOURS d'un POÈTE

Beuve et elle est, comme les autres documents inédits que j'ai empruntés au résidu du Livre d'Amour, tout entière écrite de sa main.

Ce lundi matin.

Madame

L'importance de V affaire me décide à vous adresser quelques réflexions encore qui me sont venues depuis et à tête plus reposée, et que je crois essentielles : elles sont toutes dans le même sens de ce qui a été dit, mais vous me permettrez d'y insister comme plus précises.

Plus les deux personnes menacées paraissent d'accord sur lepoint important, et moins il y -aura de prétexte aux ennemis de l'une qui sont (ou qui se disent) les amis de l'autre d'agir contre l'une en affectant de servir Vautre.

Moins vous paraîtrez étonnée et irritée, moins ils auront de prétexte à marquer une irritation qui frapperait contre les deux.

Je n'ai droit de dicter aucun sentiment, aucune parole, mais si vous pouviez dire ce qui suit ou quelque chose d'approchant, il me semble qu'il n'y aurait rien de leur part

à répliquer; vous diriez donc, ou quelque chose dans ce sens qui me semble celui de la vérité :

« Tout ce qui est là dedans, je le connais, je le connais depuis longtemps, vous ne m'apprenez rien, cela a été écrit dans des temps anciens, accomplis ; cela peut n'avoir aucun inconvénient dans des temps éloignés, très éloignés; mais dans le présent, dans des temps rapprochés, il y a tout danger, et vous qui êtes mes amis, vous faites ce danger.

« Vous le faites, car par suite d1 arrangements et de rapprochements dans le détail desquels je n'ai pas à entrer et qui ont eu lieu depuis une année, fai acquis la certitude qu'il ne peut rien transpirer du côté de la personne avec moi intéressée là dedans; fai certitude et satisfaction de ce côté, que je V aie également du vôtre. »

Voilà le sens de mes réflexions, madame ; pardon de me risquer ainsi à vous les adresser, mais l'importance ma fait passer sur les inconvénients. En un mot si les gens sont sincères, il importe qu'ils sentent bien qu'on ne trouve nulle haine là oii ils en voient, qiCils s'abusent en voyant une vengeance là oit il n'y a qu'un désir de durée et de consé-

cration à distance, qu'eux-mêmes et eux seuls peuvent faire le mal et qu'ils le font contre deux à la fois.

Il y a des situations dans lesquelles, par égard et par garantie pour le passé, par prudence comme par souvenir, on n'aurait jamais dû cesser de se donner la main tant qu'on est en cette vie. Quand onvoit deux personnes n'avoir pas cessé cï être unies, cela désarme et décourage les ennemis de l'une ou de l'autre; quand une fois la séparation s'est marquée, les ennemis se jettent ci la traverse, et tout ce qu'ils essayent de faire ici : frapper l'une par l'autre, c'est-à-dire frapper les deux.

Mille pardons encore et agréez mille sentiments ' .

Cette lettre est un chef-d'œuvre de diplomatie persuasive et adroite. Tous les mots y sont pesés et tous les mots portent. Elle affronte avec une franchise apparente et avec une habileté calculée les points douloureux d'une situation délicate. Elle va droit au danger et au but. Mais elle est en même temps pleine d'aveux.

i. Inédit.

Quoiqu'elle ne soit pas datée, il est impossible de ne pas y voir une réponse à l'article d'Alphonse Rarr. Un passage la date : « Si les gens sont sincères, il importe qu'ils sentent bien qu'on ne trouve nulle haine (le mot est souligné dans la lettre) là où ils en voient » C'est

une réplique précise et directe à l'accusation des Guêpes : « Ce livre de haine est appelé par l'auteur Livre d'Amour ». Ce livre, Madame Victor Hugo l'avait lu, et elle l'avait lu en entier. Comment Sainte-Beuve aurait-il eu l'impudence de lui dire, et de lui faire dire, qu'elle le connaissait si elle n'avait pas connu « tout ce qui était là dedans » ? Comment aurait-il osé faire allusion aux rapprochements et aux arrangements qui avaient eu lieu depuis un an s'ils ne s'étaient, elle et lui, rapprochés et arrangés? Seulement, elle n'avait voulu qu'une « consécration à distance », pour des temps très éloignés,

A l'heure inévitable où rouleront sur nous La tempête funèbre et le gouffre jaloux.

Elle était étonnée et irritée parce que le livre, destiné à l'avenir, avait été distribué, répandu, discuté. Elle souffrait, depuis l'article d'Alphonse Rarr, un ami plus généreux qu'adroit,

et cette irritation avait son côté fâcheux dont Sainte-Beuve luisignalait avec énergieles périls, qu'il fallait éviter, à moins de courir au scandale et à l'abîme. Le bon apôtre, dont le cynisme, la fatuité et la vanité avaient fait tout le mal, se défendait de dicter des sentiments ou des paroles, mais il n'en donnait pas moins des conseils, qui s'achevaient, dans la dernière partie de la lettre, sur un reproche singulièrement révélateur. Quand on parle sur ce ton à une femme des égards et des garanties qu'il faut, par prudence, donner au passé, je veux bien admettre qu'on n'agit pas en galant homme, mais quels gages d'amour ne faut-il pas avoir reçus pour tenir un semblable langage?...

Cette lettre démontre par son allure cérémonieuse la froideur, sinon la rupture, des relations de Madame Victor Hugo avec Sainte- Beuve depuis plusieurs années. Fut-elle l'occasion de leur reprise? Je ne sais, mais en 1848, au moment de l'insurrection de Juin, Sainte- Beuve s'informa avec une sollicitude toute particulière de la santé de la famille, enfermée place Royale par l'émeute, tandis que Victor Hugo abordait courageusement les barricades pour haranguer et apaiser les insurgés. Quel-

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ques mois après, Sainte-Beuve fut nommé professeur de l'Université de Liège, où il resta un an. Sa nomination donna lieu à des protestations et à des incidents dont le Livre d'Amour fut en partie le prétexte. Sainte-Beuve avait eu des démêlés littéraires avec le critique belge Michielsqui, dans une brochure intitulée les Nouvelles Fourberies de Scapin, l'avait attaqué sans ménagement et avait reproduit, en le nommant, l'article des Guêpes où Sainte- Beuve était désigné sans être nommé. Michiels, dénonçant les vengeances sournoises et les perfidies atroces dont il jugeait son confrère capable, disait crûment: « S'il cherche à perpétuer le déshonneur d'une femme pour la punir de lui avoir donné un moment la préférence sur un homme bien préférable, quels moyens n'emploierait-il pas contre un adversaire qui l'a démasqué! » La Revue de Belgique, emboîtant le pas à Michiels, concluait à son tour que le Livre d'Amour rendait Sainte- Beuve indigne de succéder à M. Lesbroussart î « Ce torrent d'injures et d'insultes » ne manqua pas d'affecter Sainte-Beuve, qui en souffrit cruellement, de son propre aveu, « dans sa fierté d'honnête homme1 ». L'incident fut sans

i. L'incitent est raconte en entier avec des cloeumcnis

doute inconnu de Madame Victor Hugo. Mais il est certain que Sainte-Beuve était à Liège en correspondance avec elle. J'apporte au dossier de leur roman une lettre, jusqu'ici inédite, que Sainte-Beuve lui adressait en mars 1849, et dont je ne crois pas exagérer la valeur en disant qu'elle est une des plus curieuses qu'il ait écrites.

Liège. Mars 1849.

Je vous ai donc écrit, mon amie, une lettre bien maussade et bien ennuyeuse; je vous jure que je ne m'en doutais pas, ou que du moins je ri y ai rien mis de ce qui pouvait ressembler à de l'irritation. Et d'où cette irritation aurait-elle pu venir? J'y répondais d' abord, et un peu longuement peutêtre, un peu lourdement à une petite querelle que vous-même m'aviez faite assez vive au sujet de ces deux nouveaux académiciens, dont je suis innocent comme l agneau1 . Il est

intéressants dans les Eludes sur Sainte-Beuve, p. "3-8!, de M. G. Michaut.

i. Il s'agit des élections du duc de Noailles (n janvier 1849) et du comte de Saint-Priest (18 janvier), préférés l'un et l'autre à Balzac pour lequel Victor Hugo, reconnaissant au grand romancier de s'être autrefois retiré devant lui, et son journal r Événement avaient mené une rive cam-

vrai qu'après cela je me plaignais un peu des choses et de la fortune ! Mais à qui se plaindrait-on, sinon auprès de V amitié? Croyez bien que je ne me plains pas avec tout le monde. Je sais me taire quand je sens qu'il n'y a pas lieu à V èpanchement. Vous nie dites sur la solitude des choses sévères et qu'il ne tiendrait quà moi de trouver dures. Il y a quelque malentendu ici. Je ne me plains pas du monde ni de la société, je la regrette et je l'ai trouvée très aimable pour moi. C'est une de mes souffrances d'en être privé. Pourtant la solitude elle-même ne me déplairait pas, si j'y avais le libre emploi de mes heures et de mon esprit : la solitude m'est douce avec ses rêves et ses légers ennuis dans lesquels je retrouve le passe le plus cher. « Le meilleur ami à avoir, c'est le passé. » C'est Mme de Krùdner qui a dit cela. Ainsi, ne me faites pas, je vous en sup-

pagne. Cet échec all'ecta beaucoup la famille Hugo, et Madame VictorHugo s'en plaignit à Sainte-Beuve, dont il est fâcheux que la première réponse ail été perdue. Balzac prit l'accident avec bonne humeur. « L'Académie m'a préféré M. de Noailles. Il est saus doule meilleur écrivain que moi; mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo. Et puis, M. de Noailles est un homme rangé, et moi, j'ai des dettes, palsamblcu! » (Lettre du i) février 1849.)

I 1 (5 LES AMOURS d'un POÈTE

plie, plus misanthrope que je ne le suis en effet. Quant à ce malheureux âge qui vous choque dans ma bouche, il ne faut pas exagérer non plus ce que je dis : non, je ne suis pas un vieillard, — oui je suis et je me crois en effet dans la force de r esprit et de la maturité de la pensée. Mais ma santé est frêle, mon corps nerveux, et mes organes me font faute souvent. Je suis comme un cheval un peu fin quon aurait mis au brancard. Je voudrais n avoir point de brancard, et j'en vois difficilement le moyen.

C'est assez parler de moi. Souffrez, mon amie, que j'ajoute quelque chose de plus sérieux. Vous me dites : « Ne découragez et ne brisez pas ce qui se donne à vous. » Vous me l'avez déjà donné à entendre plusieurs fois, et vous me le répétez dans cette lettre en termes formels. Quoi! parce que je vous aurais écrit une lettre qui vous aura moins plu {et où je n'ai pourtant voulu rien mettre que d'amical), vous verriez un danger pour cette amitié même de se briser! A chaque lettre que j'écris, je devrais donc me dire : il faut lui paraître aimable, sans quoi il y a péril et menace de refroidissement. Mon amie, ''e mets le plus haut prix à votre affec-

don, à nos bons rapports, le contraire ma été une douleur profonde, une cause de déchirement et de souffrance ; voilà le vrai. J'ai été touché de vous voir avec bonté revenir à ces sentiments dans lesquels je n ai rien tant à cœur que de voir s'établir la certitude et l'égalité. Vous m'avez vu peut-être toujours sur une certaine réserve : c'est qu'avant tout, je désire dans nos rapports rétablir la durée et légalité. Je serai franc ; j'aimerai mieux moins de votre part et que cela durât, que plus avec de nouveaux tiraillements et des voyages. — Vous vivez dans le monde, dans la famille, vous êtes dans le torrent de la vie, votre existence est comble : je sens le prix d'une place que vous y réserveriez à part, vous le sentez vous même. Le soleil à son midi peut trouver mauvais qu'il reste quelque part sous son rayon de la rosée et de l'ombre. Je suis celui qui aime l'ombre. Suis-je sûr pour cette audace d'être pardonné? Votre dernière lettre m en fait douter, car elle me déclare malade et peu sain d esprit pour ce goût de la retraite et de l'ombre. Je ne cherche pas cette fois à vous plaire, mon amie ; je fais appel à votre justesse de sens en même temps qu'à votre ami-

IIcS LfcS AM0U11S D'UN POÈTE

tié. Ayons des rapports vrais, unis, surs ; si nous causons, qu'un peu de dissidence d'opinion puisse s'y mêler sans aigreur; que nous puissions différer de jugement sans que l'amitié même se lève aussitôt toute choquée, pour mettre, comme on dit, le marché à la main. J'ai durant ma longue séparation de vous, pris bien des plis, dont je ne pourrais me défaire ; j ai acquis des défauts, un peu d humeur peut-être : qui sait ? J'ai peut-être aussi des chagrins. Tout cela ne se supprime point d'un mot, ni même d'un rayon. Ce qui est toujours possible, c'est l'estime, le doux souvenir, l'intérêt vrai, les bons témoignages, un fonds de confiance; dusse- je me rabattre là avec vous, je serai encore satisfait, plus que d'une relation plus vive, plus saccadée, impérieuse, comme a droit de l'être un seul genre de relations. Quand, je parle toujours de ma vieillesse, cela veut dire uniquement que j'ai renoncé à ce dernier genre de relations. — Adieu, je serai à Paris dans peu de jours, et je causerai mieux que je ne le fais ici, et en y ajoutant, si je puis, ce qui explique et fait pardonner1 .

i. Lettre inédite. — A la différence des documents qui constituent le résidu proprement dit du Livre d'Amour, cette

Sainte-Beuve avait à se faire pardonner d'autres torts, auprès desquels celui-ci était bien léger! Il y fut aidé par l'indulgence de Madame Victor Hugo. Les relations continuèrent entre eux sous l'Empire. Il y eut des lettres échangées et des visites. Madame Victor Hugo, toujours obsédée par l'idée d'une réconciliation entre son mari et son ami, ne manquait pas une occasion de communiquer au premier ce qu'il y avait d'élogieux pour lui dans les lettres du second. Sainte-Beuve n'avait donc pas tort d'écrire à Baudelaire le 5 janvier 1866, en parlant d'elle : « C'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce monde-là. » Elle mourut à Bruxelles le 27 août 18G8. Sa mort causa à Victor Hugo un vrai chagrin, dont ses lettres à Madame Chenay, à Vacquerie, à Meurice, à Victor Pavie, à Théodore de Banville renferment d'éloquents échos. Il écrivait à Madame Chenav, la sœur d'Adèle : « Dieu recevra cette âme douce et grande dans la lumière. Elle a maintenant des ailes. » Il était sincère, non

lettre n'est pas de la main même de Sainte-Beuve. Elle a été recopiée par un secrétaire, mais, outre qu'elle porte quelques corrections faites par Sainte-Beuve, c'est lui qui a écrit l'origine et la date; Liège, mars 1849, et 1;* suscription de l'enveloppe : Lettre à madame H.

seulement parce qu'il était fidèle aux tendres souvenirs de sa jeunesse, mais aussi parce qu'il n'avait jamais douté de la fidélité de sa femme, même aux heures cruelles où il écrivait : « J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon cœur cessât de m'aimer. » Il ne lui avait pas gardé ce cœur tout entier. Au moment où elle mourait, il y avait trente-cinq ans qu'il en avait aliéné une partie au profit d'une autre femme, celle à laquelle il écrivait le iG février de cette même année 1868 sur le Livre de l'Anniversaire :

S'è/re longtemps aimés sur la terre, c'est devant Dieu le droit de s'aimer toujours au

delà de la terre Chaque fois qu'une année

s'ajoute à notre amour, il me semble qu'une étoile s'ajoute à notre ciel. Sois bénie comme tu es adorée ' .

i. Inédit

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