‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 28 sur 74 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

j'en sais une autre, on verra sans tarder que toutes les deux ont la même origine, le même auteur et que l'une et l'autre rappellent, sans qu'on puisse s'y méprendre, les procédés de discussion, la vigueur d'analyse et la force de style employés par Victor Hugo dans sa plaidoirie devant le tribunal de commerce sur l'interdiction de : Le Roi s'amuse.

Serré à la gorge par un adversaire qui ne le lâche pas, Alphonse Karr se débat comme il peut. J'ai réussi à retrouver ses réponses, que Juliette avait conservées, mais que la liquidation de la succession de son héritier avait dispersées. Ainsi le dossier est complet. Je ne me serais pas décidé à remuer ces cendres éteintes si, dune part, Juliette n'avait gardé, classé, légué toutes ces pièces et si, d'autre part, le pamphlétaire des Guêpes- et l'auteur témérairement indiscret du Livre de Bord pouvait mériter quelque ménagement. C'est assez s'acquitter envers lui que de lui donner la parole dans sa propre cause. Voici sa réponse :

Que ce soit à tort ou à raison, votre lettre me blesse. J'ai accepté avec empressementune occasion de vous être utile. La recon-

naissance que je vous dois et que je suis loin de nier me pèse en effet du jour où vous me la rappelez avec cette sécheresse et je vous remercie sans restriction de l'occasion que vous m'offrez de m acquitter.

Jusqu'ici, aussi pauvre, plus pauvre que vous, j'ai souffert plus que vous peut-être, et mes pauvres meubles ont été saisis. Souvent j'ai pensé à tout ce que vous croyez devoir me dire et si\ dans ma vie sans intérêts, f ai quelquefois désiré un sort plus heureux, vous étiez pour beaucoup dans ces désirs, mais alors je n'aurais pas compté les procédés, j'aurais fait pour vous tout ce qui aurait dépendu de moi.

Il est triste pour vous et pour moi que du jour où vous ne 711 aimez plus, vous ne compreniez plus ni mon caractère ni mon cœur.

Pour ce qui est de l utilité personnelle que vous voulez que je trouve dans cette affaire, il me faut peu pour vivre et le peu que je gagne me suffit en m' imposant quelques privations. J'ai à Paris des intérêts prochains et aussi des affections qu'il m'est pénible de quitter, mais votre lettre d'aujourd'hui fait disparaître tout cela et je vous suis très reconnaissant de l'occasion, non de gagner

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un argent dont je peux me passer, mais de ni acquitter envers vous.

Pour ce qui est du patronage que j ai paru craindre, j'ai eu tort d en parler parce que je ne dois pas douter de moi à ce point.

Je ne puis répondre à cette demande un peu trop pédagogique sur la manière dont je remplirais les fonctions que j'ai acceptées, — ce sont des choses qui me regardent au moins autant que l'homme que vous ne nommez pas.

Je suis décidé, comme je vous l'ai dit, sans hésitation. Si vous avez besoin de plus que vous ne m'avez dit, parlez. Vous me donnez desleçons avec si peu de ménagement que je dois vous dire aussi qu'il eût été plus noble de votre part de me rendre les lettres auxquelles vous faites allusion. Excepté cette affaire, je suis sans ressources plus que je ne le saurais dire.

J'accepte sans hésitation, non pour l'argent qui me reviendra puisque je vous offre de vous faire l'abandon de tout ce qui me restera, non cejjendant pour vous rendre service puisque vous m'en refusez le plaisir, mais pour me rendre à moi-même le service important de m'acquitter envers vous.

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Adieu^ Juliette, songez à votre lettre, à ce qu'elle a de blessant pour moi, songez au passé, songez que je vous ai aime'e malgré tout. J'ai fait un livre où je parlais de vous comme je croyais vous comprendre. Lisez-le. Il s'appelle Une heure trop tard. Je crains de ni être trompé. J'attends un mot de vous1.

Le mot ne se fait pas attendre. Il ne semble pas, à la façon dont il a, sans le nommer, parlé de Victor Hugo, qu'Alphonse Rarr ait soupçonné son rôle dans cette correspondance. Je doute qu'autrement il eût pris ce ton avec lui. Il n'était vraiment pas de taille. Jugez-en par cette réplique, où l'on sent une griffe impitoyable qui ne lâche pas son morceau.

Monsieur,

Ma lettre vous a blessé : la vôtre me blesse encoi^e plus.

Que voulez-vous que je pense en effet d une lettre où chaque mot détruit Vautre? Vous dites que le peu que vous gagnez vous suffit et vous ajoutez que vos meubles sont saisis.

i. Inédit.

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Vous dites que vous pouvez vous passer de ce peu d'argent que je vous offre l'occasion de gagner et vous ajoutez que vous êtes sans ressources. Vous dites qu'il n'y a aucune utilité personnelle pour vous dans ce voyage et volts ajoutez que vous êtes plus pauvre que moi. Si vous êtes plus pauvre que moi, vous deviez avoir bien besoin du service que je vous rendais.

Ce service, je ne veux pourtant pas vous l'imposer. Je ne veux vous enlever ni à vos ntérêts ni à vos affections. Je pensais que vous accepteriez avec joie, vous acceptez autrement, et votre lettre où vous me remerciez sans restrictions est pleine de restrictions.

C'est donc à vous de voir et de me dire si je puis dignement à mon tour accepter votre acceptation.

Si ce voyage vous est à ce point pénible, dites-le moi. J'attends de vous que vous m'indiquerez en même temps quels autres moyens vous comptez employer pour cette restitution que je nai réclamée de vous, le ciel le sait, quà la dernière extrémité et en particulier pour ce fatal billet dont V échéance est si prochaine et dont vous ne me parlez pas.

Je vous avoue que votre lettre ma blessée profondémen t .

Il ij a bien des choses qui resteront à jamais entre nous, dont le secret ne sera jamais connu que de nous deux et sur lesquelles fen appelle tranquillement à votre conscience.

J'ai été toujours présente à votre esprit, dites-vous, et depuis dix mois que f ai descendu tous les degrés du malheur jus qu à la vente publique en place du Châtelet, jusquà la traduction en police correctionnelle, vous qui gagnez assez pour vous suffire à vousmême, vous qui avez un bras et une plume, vous qui êtes de plus d'une façon mon débiteur, croyez-vous avoir bien fait tout ce que vous deviez envers moi? Sans chercher à me voir, d'autres ont cherché à me servir. Vous pouviez me servir, vous, de vingt manières. U avez-vous fait? Je ne vous ai rien demandé, vous le savez, mais ne deviez-vous pas tout m offrir? Dans une occasion récente où toute ma vie, tout mon avenir, étaient en question, où votre influence pouvait beaucoup pour moi, ne m avez-vous pas complètement abandonnée? Je vous dévoile ici une plaie bien cachée et que j ose à peine m' avouer à moi-

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même. Mais dans le secret de mon cœur, sans en n'en dire à qui que ce fût, f avais compté sur un mystérieux appui dans cette occasion, sur un ami qui voudrait concourir à ce qu'un autre ami essai/ait de faire pour moi; cet appui, cet ami, c'était vous. Vous m'avez manqué,

Maintenant comprenez-vous que tant de choses que f ai dû dévorer et sur lesquelles les convenances me forcent à me taire aient mis de la sévérité et, comme vous dites, de la sécheresse dans mes paroles? Comprenezvous que vous n'avez pas fait pour moi ce que vous deviez faire comme vous deviez le faire? Comprenez-vous que je souffre plus en vous écrivant ces lettres que vous en les recevant? Voulez-vous en effet ni aider dans ma détresse, et ni1 aider comme un homme doit aider une femme, simplement, loyalement, noblement, sans fausse générosité et avec un vrai dévouement ? Voulez-vous qu'après tout, et tout séparés que nous sommes, nous soyons amis ? Voulez-vous réparer le passé, y compris la lettre que vous m'avez écrite ce matin?

Cela dépendra de la réponse que vous ferez à celle-ci.

Je V espère digne de vous et de moi1.

Non, vraiment, si intelligente qu'elle fût, et même sous l'empire de l'indignation et de la colère, Juliette n'était pas capable de trouver de tels accents. Il fallait à ses côtés, derrière elle, dictant pendant qu'elle tenait la plume, un homme de pensée, de dialectique et de style. Ces deux lettres terribles ne peuvent être que de "Victor Hugo : elles sont de lui. Blàmera-t-on son rôle? J'avoue, pour ma part, que je m'interdis de le juger sévèrement. Malgré tous les sacrifices qu'il a faits et qui ont épuisé ses ressources, la situation de Juliette est désespérée. La malheureuse femme, amoureuse de son poète, qui n'est pas riche, a abandonné son prince, elle a renoncé à sa vie de luxe, mais ses dettes la poursuivent, et elle est traquée. Un homme, qui fut son amant, lui doit de l'argent, de V argent prêté. Elle lui demande de travailler pour s'acquitter envers elle, et elle lui en offre le moyen. Faut-il, pour l'excuser, plaider la circonstance atténuante de la contagion romantique? Je ne le crois pas. Toute femme, sans doute, en tout

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