Toutes ces pensées sont iuéditrs
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qu'ils traitaient moins en camarade qu'en intruse, et il fallut toute l'énergie de Victor Hugo pour lui maintenir, à travers toutes sortes d'incidents, son rôle jusqu'à la première représentation (G novembre i833). Celle-ci, marquée par un succès pour la pièce, fut pour elle un désastre. Les incidents des répétitions, connus et commentés, avaient créé une atmosphère hostile. Dans la lutte des deux femmes, de Jane et de Marie, de la gazelle contre la panthère, disait Victor Hugo, de Mademoiselle Juliette et de Mademoiselle George, ce fut la panthère qui l'emporta. La gazelle ne reparut pas sur la scène à la seconde représentation. Victor Hugo lui écrivit une lettre admirable pour la consoler et pour la rassurer. Il lui promettait l'avenir, les salles croulant sous les applaudissements, le succès, la gloire, l'immortalité. Mais ces belles phrases, que l'amour inspirait, étaient démenties par l'injustice d'une réalité brutale. Méconnue, Juliette souffrait et pleurait.
Et les créanciers, impitoyables, frappaient à sa porte, Elle eut recours aux usuriers. Ses meubles saisis furent vendus. Lasse d'expédients inutiles et rebutée par des appels infructueux, elle dut avouer à Victor Hugo,
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dont la générosité avait épuisé les ressources, sa situation désespérée. Ce fut une crise terrible, aggravée par les souvenirs, qui hantaient le poète, de sa vie amoureuse. Affolée, poursuivie, elle tenta de se sauver en recourant à l'un de ses anciens amants, Alphonse Karr, toujours débiteur envers elle des sommes assez importantes qu'elle lui avait avancées. Non pas qu'elle pût espérer le remboursement immédiat et intégral de la somme qu'il lui devait, mais elle songea à lui faire obtenir un emploi propre à assurer, par acomptes, sa libération progressive. Ce fut Victor Hugo qui trouva cette place, à Marseille, et sans doute dans un journal. Occupé à Paris, où il avait ses habitudes, ses relations, son travail et sa maîtresse, Alphonse Karr parut ou ne pas comprendre ou ne pas vouloir. Sans dire ni oui ni non, il ergota pour éluder une proposition gênante. Irritée, Juliette prit la plume, mais écrivit-elle spontanément ou sous la dictée de Victor Hugo? J'en laisse juges ceux qui vont lire sa lettre, dont j'ai le brouillon écrit de sa main.
Je voulais vous écrire ce matin; obligée de paraître aujourd'hui en police correction-
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nelle, je ne puis vous écrire que ce soir.
Vous ri avez compris ni ma lettre ni ma démarche ; moi, hier, je ne vous ai pas compris non plus; j'ai été tellement étonnée de la manière dont vous avez pris cette affaire que j'ai gardé le silence. Ce silence, il importe que je vous V explique aujourd'hui.
Il y a deux choses dans cette affaire, il y avait deux choses dans ma lettre: occasion d'être utile à moi, et d'être utile à vous.
Vous n'avez pas compris cela. Vous avez accepté pour m être utile à moi seulement, disiez-vous , vous souciant d'ailleurs fort peu, vous personnellement, des avantages qui vous restent dans nos conventions, paraissant en outre peu charmé du voyage et plus ou moins inquiet de ce que vous appeliez le patronage. Enfin vous avez semblé n'accepter que par générosité pour moi, et comme un homme qui attend de la reconnaissance.
Il importe de bien vous fixer. Dans cette occasion je ne crois pas que, s'il y a générosité de l'une des deux parts, ce soit précisément de la vôtre. Je regrette que vous n ayez pas senti de vous même que si l'un de nous deux peut demander à l'autre de la reconnaissance, ce n'est pas vous, c'est moi.
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Je suis fâchée de vous le dire, mais il le faut pour ma dignité et pour la vôtre. Vous, honnête homme, vous êtes engagé de deux manières envers moi. Vous avez à faire honneur à deux choses : à un devoir, à une dette.
Une dette, je souligne ce mot à dessein, une dette matérielle, dont j'ai les preuves entre les mains ; je ne vous les envoie pas parce que je ne doute pas qu'elles ne soient également dans votre mémoire. Cette dette, si Von voulait tout additionner, dépasserait de beaucoup la somme que je suis contrainte de réclamer de vous. Vous le savez bien.
Cette dette, je regrette pour vous que vous ne m en ayez pas parlé de vous-même hier. Cela m eût épargné le déplaisir de vous écrire cette lettre, et cela eût posé notre double situation dans cette affaire d'une manière plus digne pour vous et pour moi.
Cette dette, depuis dix mois que ma détresse augmente chaque jour, que je suis accablée de poursuites qui vont jusqu'à vendre mes bas et mes chemises place du Châle - Ici, que sous les charges énormes qui pèsent sur moi j' épuise en preuves de toutes espèces le dévouement d'un homme dont le désespoir aujourd'hui est d'être réduit à V impossibilité
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de m aider., — - cette dette, depuis dix mois, dis-je, moi misérable, vous peut-être heureux, vous ne vous en êtes pas souvenu et je ne vous V ai pas rappelée.
Je ne vous V aurais jamais rappelée même, dans quelque extrémité que je me fusse trouvée, s' il ne s' était pas présenté tout d'un coup, comme un bonheur inespéré tombé du ciel, l'occasion dont je vous ai entretenu hier, c est-à-dire un moyen de vous être utile à vous tout en m étant utile à moi, un moyen de vous servir en me servant. Comprenez-vous maintenant ?
Je vous rends un service en vous offrant un moyen facile de gagner une somme assez forte dans un voyage d'agrément. Ceci est un service, j?iais ce qui en est un plus grand encore selon moi, c'est de vous donner le moyen cV acquitter envers moi tout à la fois votre devoir et votre dette. Et en vérité il me semble qu'il y a longtemps que cela devrait vous peser, il me semble que vous devriez savoir gré à n importe qui, à plus forte raison à moi, de vous offrir un moyen, tout ensemble si commode, si agréable et si noble, de vous libérer moralement et matériellement envers moi.
Comprenez-vous maintenant que c'est moi qui dans cette occasion vous rends service et que c'est vous qui me devez de la reconnaissance ? Il importe, pour me fixer sur ce que je dois penser de vous, de savoir si vous V entendez ainsi, et il importe que vous n acceptiez ce que je vous ai proposé hier que si vous V entendez ainsi.
Vous sentez que je ne puis consentir à un air de fausse générosité qui déplace nos situations, la mienne et la vôtre, et que la vraie générosité chez vous serait de reconnaître que dans cette circonstance le service rendu vient de moi.
Répondez-moi quatre lignes à ce sujet.
Mais, que vous persistiez à accepter ou non, que le comité de Marseille puisse vous nommer ou non, est-ce que vous ne sentez pas le besoin de me fixer sur ce que je dois faire à V échéance du billet du médecin dont je vous ai montré la lettre hier ? Vous savez quand et comment et pour qui a été contracté cet engagement. Je n'ai pas ces trois cents francs; je n ai aucun moyen de les avoir d'ici au \l\ décembre. Le billet sera protesté s il n'est pas payé à V échéance et une nouvelle saisie sera faite chez moi. Son-
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gez-y et répondez-moi encore un mot à ce sujet.
Je sens le besoin de vous le répéter, je ne m adresse à vous qiCapres que V homme dont je vous ai déjà parlé dans cette lettre a épuisé pour moi toutes ses ressources d'une manière qui vous surprendrait si vous en connaissiez les détails. Il ignore complètement tout ce qui se passe entre nous en ce moment, excepté le fait matériel de la place que je lui ai demandée pour vous, que beaucoup d'autres lui demandaient et qu'il s'est empressé de me donner en tant que la chose dépend de lui. J 'ai cru vous honorer en vous proposant le partage que je vous ai proposé ; quant à lui, il nen sait rien.
Je n'ai plus quun mot à vous dire. C'est le résumé de ma lettre. Comprenez-vous que vous avez déplacé hier la question entre nous? Acceptez-vous avec joie le service que je vous rends et êtes-vous heureux que f aie trouvé moyen de vous dispenser de la reconnaissance en vous mettant à même de m en rendre un de votre côté? Etes-vous décidé, pour ma responsabilité vis-à-vis du tiers que nous ne nommons pas, à faire de votre
mieux pour remplir les conditions de la place et sentez-vous que toutes ces objections de patronage, etc., sont choses bien petites et bien mesquines en présence d'une situation comme la vôtre et comme la mienne?
T attends de vous en réponse à toutes ces questions un oui, un oui sans restriction et sans hésitation qui honorerait votre loyauté1.
Quoi qu'en dise la lettre, le tiers qui n'était pas nommé, et dont le patronage déplaisait à Alphonse Karr, avait fait autre chose que de trouver la place; il avait dicté la lettre, Juliette avait tenu la plume et elle avait signé, mais c'est Victor Hugo qui avait rédigé cette formidahle mise en demeure. J'ai lu des centaines de lettres de Juliette Drouet : il y a de l'esprit, de l'aisance, de la minauderie, de l'émotion, de la tendresse, de l'éloquence, et souvent des trouvailles d'expression pour traduire l'ardeur d'une passion qui était devenue une sorte d'adoration cultuelle. Mais je n'en sais pas une qui ait cette puissance, celte dialectique serrée, cette argumentation pressante, celte logique irrésistible, ou plutôt, si