UN MARIAGE D'AMOUR
Le 14 octobre 1822, Victor-Marie Hugo, âge de vingt ans, membre de l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse épousait à Saint-Sulpice Adèle-Julie Foucher, plus jeune que lui d'un an. Ce mariage réalisait une prédiction. Il y avait environ vingtcinq ans que le père du poète, alors major cl rapporteur du premier Conseil de guerre, servant de témoin au mariage de son ami Pierre Foucher, greffier du même conseil, lui avait porté ce toast pittoresque et prophétique :
c< Ayez une fille, j'aurai un garçon, et noiib les marierons ensemble. Je bois à la santé de leur ménage ».
Ce ménage naissait sous d'heureux auspices. La volonté des parents l'avait moins favorise que l'amour réciproque et tenace des deux enfants, dont le vicaire Dumas avait béni les liens. Ils se connaissaient depuis plus de quinze ans. Un jardin de l'impasse des Feuillantines, « grand, profond et mystérieux », dépendant du vieux couvent que Madame Hugo avait loué en 1808, avait abrité les premiers jeux de leur enfance. Victor et ses deux frères Abel et Eugène, Adèle et son petit frère Paul, avaient couru, lutté, crié, sous la surveillance de leurs mères, dans les grandes allées vertes du jardin sauvage où, avant eux, avaient prié des religieuses.
Madame, les garçons sont le souci des mères, Car ils ont la fureur de courir clans les pierres Comme font les démons !
Ces démons associaient la petite fille à leurs inventions diaboliques, dont l'escarpolette n'était pas la plus dangereuse. Ils se cachaient dans les lieux les plus secrets pour y manier le salpêtre et -la poudre. Était-ce une façon de
rappeler qu'ils étaient les fils d'un général? Précisément celui-ci, séparé d'eux depuis longtemps, les fit venir à Madrid, d'où il gouvernait plusieurs provinces. L'absence dura un an. Au retour, ils retrouvèrent leur grand jardin et leur petite amie. Les relations des parents reprirent, et aussi les jeux des enfants. Victor était précoce en tout. En passant à Bayonne, il avait ébauché une courte idylle. Dans le jardin des Feuillantines, il commença un grand amour. Adèle l'attirait et le retenait « a\ec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses ». Un soir d'été, sous les marronniers, après s'être essoufflés à se poursuivre, ils s'assirent sur un banc de gazon et lurent ensemble, les yeux posés sur la même page, un voyage de Spallanzani.
Quel giorno pin non vi leggemmo avanie.
Un baiser innocent interrompit, comme le baiser criminel que Dante a immortalisé, la lecture commencée. Seize ans après, déjà célèbre et encore fidèle, Victor Hugo évoquait, au milieu des horreurs du Dernier Jour d'un Condamné^ la fraîcheur de cette scène.
o Nos têtes se touchaient, nos cheveux se
mêlaient, nos haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches tout à coup.
« Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était étoile.
« — O maman, maman, — dit- elle en entrant, — si tu savais comme nous avons couru!
« Moi, je gardais le silence. — Tu ne dis rien, — me dit ma mère, — tu as l'air triste.
« J'avais le paradis dans le cœur. »
Quand elle quitta, le 3i décembre i8i3, le jardin verdissant et tumultueux qu'une rue nouvelle devait couper, Madame Hugo s'installa avec sa famille rue du Cherche-Midi. Elle se rapprochait ainsi des Foucher, qui habitaient l'hôtel du Conseil de guerre. On était presque en face les uns des autres. Il y avait chez les Foucher un jardin malingre, auquel les enfants préféraient, pour leurs jeux et leurs batailles, une vaste remise, dans laquelle ils étaient rejoints par les fils du général Lucotte. Cette bande terrible, charmée par la coquetterie de Madame Lucotte, effrayait la placide Madame Foucher et sur loin l'ancien greffier du Conseil de guerre dont la vie régulière s'accommodait mal de cette turbulence. Pourtant l'intimité continuait entre Victor et Adèle.
Quand la Restauration installa Louis XVIII sur le trône, les deux familles se réjouirent d'un retour qui flattait leurs opinions et leurs espé= ranees. Elles assistèrent, d une fenêtre louée par M. Foucher, au passage du cortège de la Cour qui se rendait à "Notre-Dame pour une cérémonie solennelle. Décoré, comme ses frères, par les nouveaux souverains, de 1 ordre du Lys, Victor, qui donnait le bras à Adèle, se rendit à la fête, << radieux d'avoir son hs à sa boutonnière et une femme à son bras ». Appelée auprès de son mari à Thionville, qu'il avait héroïquement défendue et conservée à la France, Madame Hugo confia ses enfants aux bons soins de Madame Lucotte qui occupait le premier étage de la même maison. On allait souvent chez les Foucher, non seulement pour se « désennuyer », mais pour travailler. Des années s'écoulèrent. Victor fit de brillantes études. En 1818, Madame Hugo, dont le mari, retenu ailleurs, prenait peu de soin, dut habiter un appartement plus modeste et elle s'installa avec ses deux plus jeunes enfants, sortis de pension, dans la rue des Pelits-Augustins. Elle n'en continua pas moins à voir ses vieux amis. Presque Ions les soirs, pendant l'hiver de 181 8i8i(), elle se rendait, accompagnée d'Eugène
0 LHS AMOURS D U> POETE
et de Victor, à l'hôtel Toulouse, où l'on faisait cercle dans la grande chambre à coucher de Madame Foucher. On causait, ou l'on brodait, mais l'on parlait peu, et les enfants, habitués par leur mère à une sévère discipline, n'avaient garde d'interrompre le silence. D'ailleurs, la monotonie de ces soirées était rachetée pour eux par la présence d'Adèle, dont la beauté naissante charmait leurs yeux. Quand on n'allait pas rue du Cherche-Midi, la tristesse gagnait Victor, déjà « rêveur et passionné ». Quand on sortait pour s'y rendre, il pressait la lenteur d'Eugène, sans se douter que cette lenteur dissimulait une impatience égale à la sienne, et née du même amour. Seul il se déclara. Le 26 avril 18 19, assis aux pieds d'Adèle, et interrogé par elle, il lui livra son grand secret, qu'elle accueillit en lui confianl le sien. Ils s'aimaient. A eux deux ils réunissaient trente-trois ans! Leur joie s'efforça d'être discrète et ils firent de leur mieux, avec cette intelligence du cœur qui chez les amoureux devance l'âge, pour cacher à leurs parents le roman qui enchaînait leurs vies. Ce fut Madame Foucher qui, la première, devina la cause des assiduités de Victor. Évidemment, « son bonheur n'était pas de voir pétiller le feu, ni
de passer deux heures immobile sur une chaise mal rembourrée ». Ses yeux, son esprit et son cœur étaient absorbés par Adèle. Madame Foueher et son mari traitèrent tout d'abord cet amour naissant comme la prolongation inévitable d'une camaraderie d'enfance qui se faisait illusion sut1 son véritable caractère. Ils prirent si peu de précautions que dès la fin de 1819, quelques mois après leur serment d'amour, les deux jeunes gens purent échanger de longues lettres où leurs sentiments s'exaltaient dans l'aveu renouvelé de fiançailles mystérieuses. C'est à peine si la mère, ignorante de cette correspondance, crut devoir faire à sa fille quelques observations inspirées par un légitime souci de prudence et de convenance. Il s'écoula plusieurs mois avant que des commérages, auxquels elle ne pouvait se dispenser de prêter l'oreille, vinssent lui révéler la gravité de la situation et lui imposer la nécessité de prendre un parti. Madame Hugo, elle, n'avait rien vu : elle ne savait et elle ne soupçonnait rien. Quand ses deux amis se présentèrent chez elle pour l'avertir et la pressentir, elle ne put dissimuler une surprise dans laquelle il entrait quelque irritation indignée. Elle avait pour son plus jeune fils, dont elle
8 LES AMOURS D'il» POÈTE
pressentait le génie, des ambitions qui se conciliaient mal avec le mariage à la fois prématuré et disproportionné dont la visite des Foucher lui apportait l'offre imprévue. Les vieux amis se séparèrent, Leur rupture se produisit le
26 avril 1820, un an jour pour jour après les confidences qui avaient à leur insu fiancé les deux enfants dans l'hôtel Toulouse. Les relations ne reprirent entre les parents qu'au mois d'octobre. Elles restèrent, d'ailleurs, froides et lointaines au point que Madame Hugo, gravement malade depuis deux mois, mourut le
27 juin 182 1 sans qu'on fût venu prendre de ses nouvelles. Cette disparition fut pour Victor, qui aimait passionnément sa mère, un coup terrible. Elle le plongea dans une affreuse solitude et il chercha à revoir Adèle, avec laquelle il avait repris depuis le mois de mars sa correspondance secrète. Sa ténacité et son courage, auxquels se reconnaissait la sincérité' d'un amour profond et résolu, finirent par triompher de la résistance de M. Foucher, mais il n'obtint la main d'Adèle qu'après seize mois d'épreuves et d'efforts, au cours desquels, supérieur par la réflexion et par sa volonté à ses dix-neuf ans, il fit preuve d'une vaillance indomptable et d'une rare hauteur d'àme.
Il avait conquis sa femme et il méritait son bonheur. Les premières heures de ce bonheur furent assombries par un accident terrible. Eugène, qui avait prononcé pendant le dîner de noce des paroles incohérentes, et qu'on avait discrètement emmené, tomba pendant la nuit dans une crise de folie violente. Au fond de cet accident il y avait un drame. Eugène, depuis longtemps, aimait Adèle. Son enfance s'était, comme celle de Victor, passée à ses côtés. Entre son frère et lui l'amitié était profonde. Élevés ensemble, mêlés aux mêmes études et aux mêmes jeux, associés dans les mêmes voyages, ayant les mêmes goûts littéraires, ils ne s'étaient quittés ni aux Feuillantines, ni dans la maison de la rue du Cherche- Midi, ni à la pension Cordier, où chacun exerçait, dans une émulation cordiale, une sorte de royauté sur des équipes disciplinées qui subissaient leur ascendant.
Eugène enfant avait, au dire de son père, la plus belle figure du monde. Tandis que Victor était posé, réfléchi et studieux, il était, lui, vif comme la poudre et moins porté vers l'étude. Peu à peu cette vivacité s'atténua, il devint capricieux et bizarre, et, tandis que ses frères Abel et \ iclor participaient à des dîners
littéraires, il lui arrivait souvent de rester enfermé à la pension dont leurs sollicitations ne réussissaient pas à le faire sortir. Aux réceptions de l'hôtel Toulouse il regardai! Adèle, qu'il se prit à aimer, sans rien lui dire, et sans avouer à Victor sa passion rivale. Il souffrait. En 1 8 1 8 il envoya aux Jeux Floraux de Toulouse, où elle obtint « un souci réservé », une ode sur la mort du duc d'Enghien qui, dépourvue d'images et d'éclat, ne manque pas pourtant de souffle et de mouvement. Je doute qu'il eût du génie. Malgré ce premier succès, il se tint à l'écart. Au moment de la mort de sa mère, il ne signa pas la lettre que Victor et Abel envoyèrent à leur père pour lui annoncer ce malheur. Je possède cette lettre émouvante. Victor l'a écrite en entier, sauf un post-scriptum énigmatique où Abel dit : « Eugène n'est pas dans le cas de l'écrire ». A mesure que la certitude du mariage de Victor se précisait, ses bizarreries devenaient plus inquiétantes. Que voulait dire Victor, dans sa lettre à Adèle du 16 février 1822? « Je te dirai mes projets, je te parlerai même des chagrins que me donnent mes frères. L'égoïsme et l'ingratitude sont deux tristes choses. » Quatre mois après, un accident grave accusa
une situation qu'il était impossible de dissimuler au général Hugo. Victor, dont le courage assumait toutes les charges, écrivit à son père une lettre, du 9 avril 1822, qu'A bel se contenta de signer avec lui.
« Mon cher papa. Depuis hier nous sommes clans la désolation. Il y a bien longtemps qu'Eugène était tout à fait changé pour nous. Son caractère sombre, ses habitudes singulières, ses idées bizarres avaient mêlé de cruelles inquiétudes aux dernières douleurs de notre mère bien-aimée. Si nous n'avions mené une vie aussi paisible et aussi simple, on eût pu croire que quelque chose de violent se passait en lui. Depuis la perte de notre pauvre mère, il avait cessé de témoigner à ses frères et à ses amis aucune affection. Avant-hier, enfin, il a disparu, nous laissant un billet froid et laconique où il nous annonce que des événements imprévus l'obligent à partir à l'instant même et où il fait pressentir qu'un jour il reviendra. Nous nous perdons en conjectures et en recherches; depuis longtemps nous remarquions qu'il sortait à des heures extraordinaires, nous empruntait notre argent, souvent en revenant demander plusieurs fois
dans la même journée; qu'il écrivait des lettres cachées pour ses frères, qui n'avaient point de secret pour lui. Pourquoi faut-il que ce dernier acte de folie nous force à te révéler ce que nous aurions voulu te laiscer toujours ignorer, ;!pm de t'épargner au moins celle-là d'entre les souffrances de notre mère? Mais après avoir attendu son retour vingt-quatre heures, il est de notre devoir de t'in former de cette disparition déplorable. Nous t'en supplions, mon cher papa, songe que ce pauvre Eugène est encore plus à plaindre que nous ; quelques mots de son billet nous font craindre qu'il ne t'écrive une lettre qui serait marquée au coin de la plus inexplicable ingratitude si elle n'était dictée par la démence. Rappelle-toi, mon cher papa, toute la tendresse du père, toute ton indulgence d'ami ; Eugène a un excellent cœur, mais la position incompréhensible où il paraît placé le force à chercher des prétextes bons ou mauvais pour colorer sa conduite. Peutêtre ton fils, qui semble avoir été entraîné par des liaisons funestes, sortira-t-il pur et honorable de l'abîme où nous le croyons tombé. Mais alors pourquoi ne nous avoir laissé en partant aucune trace d'affection? « Suspendons notre jugement, mon cher papa ;
Eugène a un bon cœur; il reconnaîtra sa faute; en attendant, plaignons-le et plains-nous comme nous te plaignons. En attendant ta réponse, nous t'embrassons tendrement. Peutêtre va-t-il revenir et nos bras comme les tiens lui seront ouverts.
« Tes fils désolés et respectueux,
Victor, A. Hugo. »
Je ne voudrais pas, sous le prétexte de le pénétrer, forcer le sens de cette lettre. Mais elle en dit trop ou elle n'en dit pas assez. Si vraiment Eugène était frappé de folie et de clémence, pourquoi toutes ces précautions pour lui assurer une indulgence que son père ne pourrait pas refuser à son lamentable état et à son irresponsabilité? Qu'était-ce donc que ce « quelque chose de violent » qui se passait en lui et que signifiait eette « position incompréhensible » où il s'était placé? Que disait-il à son père ou de son père, dans la lettre si froide qu'il avait laissée à ses frères avant sa disparition? Je ne peux pas oublier que le consentement du général Hugo au mariage de Victor, qui redoutait une réponse négative avait été envoyé un mois avant, le 22 mai 1822, et je ne peux pas me défendre d'un rappro-
chement entre cette décision, d'où le mariage devait irrévocablement sortir, et la crise de désespoir que la fuite d'Eugène avait révélée. La crise se prolongea. Le 1 8 septembre, Victor, pour excuser une lettre d'Eugène, et pour lui obtenir un nouveau témoignage de la « tendresse généreuse et paternelle » du général, lui disait qu'il était « un peu fou » quand il l'avait écrite. La folie se déchaîna dans la nuit du mariage. On trouva le malheureux dans sa chambre, dont il avait allumé toutes les lumières, et dont, en poussant des cris forcenés, il tailladait les meubles avec un sabre!
Les contemporains avaient soupçonné ou connu les dessous de ce drame de famille. Soulié l'attribuait à la passion d'Eugène pour Adèle. Mais l'affirmation de Gaspard de Pons est encore plus probante. Poète, et camarade d'Alfred de Vigny, qui fut l'un des témoins de Victor Hugo à son mariage, Gaspard de Pons connut de bonne heure celui-ci, qui le remercia de ses « vers gracieux ».
Qu'importe d'ailleurs que je suive Chatterton mort dès sou printemps, Qui s'en alla sur l'autre rive Faire des vers à dix 'mit aus° Que le dieu des arts me délivre
LES AMOURS D L^i POETE I)
De ce corps formé pour souffrir ; Ta muse, ami, me fera vivre, Si la mienne me fait mourir.
La faiblesse de ces vers trop aisés, où domine l'inspiration du « doux Parny » et de « l'heureux Bertin » que d'ailleurs la pièce invoque, ne diminue pas la sincérité des sentiments d'amitié qui la dictent. Les relations entre les deux poètes avaient conduit Gaspard de Pons à devenir, sous la direction de Victor Hugo, l'un des collaborateurs du Conservateur Littéraire. Ces constatations donnent un prix décisif à son témoignage. Il y a dans ses Adieux poétiques — on doit à M. Edmond Biré cette trouvaille, qui compense trop de fâcheuses erreurs — une pièce significative. Elle a pour titre la Démence et elle s'adresse A ce que fut Eugène, dont une note précise la personnalité :
Peut-être, dédaigné par l'Amour et la Muse. Un désespoir jaloux s'alluma dans ton coeur : Tu haïs maigre toi ton rival, ion vainqueur... La mort de la pensée au plus affreux destin
A seule, hélas! pu te soustraire; Tu cessas bien à temps d'être toi, d'être frère,
Le premier frère fut Caïn.
Oui. certe, et dans ce mot ne vois pas un outrage; L'outrage serait lâche autant que solecnpl.
lG LES AMOLltS d'u]\ POÈTE
Ton cœur fut assez chaud pour qu'un moment d'orage En toi pût allumer un foudre criminel.
Évidemment il ne faut pas rapprocher ces vers déplorables des strophes sublimes que le souvenir d'Eugène, mort en 1837 a l'hospice de Charenton, inspira à Victor Hugo dans les Voix Intérieures :
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poète; Puisqu'il plut au Soigneur de comprimer ta tête
De son doigt souverain, D'en taire une urne sainte à contenir l'extase, D'y mettre le génie, et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain.
Mais les vers de Gaspard de Pons ont brisé le sceau et découvert la passion douloureuse et impuissante où sombra, déjà faible peutêtre, la raison d'Eugène Hugo!
Victor et Adèle vont au mariage comme on va au bonheur. Ils se connaissent si bien, ou ils croient si bien se connaître, n'ayant eu depuis tant d'années rien de caché l'un pour l'autre, qu'ils ne doutent pas de leur félicité réciproque. A ce bonheur la vie peut apporter des obstacles, dont aucune existence n'est
exempte, mais il leur semble que tout ce qui viendra d'eux devra les rappocher et les unir. Se trompent-ils? Leur correspondance livre leurs âmes. Il n'est que de la consulter pour les pénétrer jusqu'au fond.
Huit jours avant la célébration de leur mariage, que tant d'empêchements avaient entravé et retardé, Victor, exultant de joie, écrivait à sa fiancée : « Notre histoire, chère aimée, aura été une preuve de plus de cette vérité que vouloir fermement, c'est pouvoir ». La volonté était, en effet, un des traits caractéristiques de cette nature passionnée et frémissante qui, dès sa jeunesse, sut se maîtriser, se diriger et marcher au but par les voies qu'elle s'était fixées et frayées. Il avait dix-neuf ans quand il écrivait : « Une volonté ferme fait la destinée, et, quand on a su souffrir, on sait vouloir. D'ailleurs l'homme qui met sa vie au jeu dans les calculs de son avenir est presque toujours sûr de gagner — »
Victor Hugo avait mis, dès l'âge de quinze ans, sa volonté au service de son travail. Amoureux, il la fit servir au succès de son amour. D'ailleurs il subordonnait son travail à sa passion. Rien dans ses Lettres à la Fiancée ne trahit la vanité de l'homme de lettres. Il
l8 LliS AMOURS Dli\ POÈTE
n'en a ni les détours ni les travers. Quand il parle de la situation littéraire qu'il s'est déjà acquise et des premiers succès que lui a valus la précocité de son génie, sa discrétion et sa modestie ont un charme irrésistible. Songez qu'il a déjà des ennemis et que, enfant encore, il se réveille en butte aux rivalités, aux attaques et aux haines! A peine entré dans la carrière, il rencontre la bassesse humaine et les « grandes petitesses » qui sont la rançon de la gloire. Il les subit moins par ambition que par dévouement. Il est l'esclave de son amour. Il veut se faire un nom pour l'apporter en dot à celle qu'il aime et aussi pour répondre aux préoccupations de parents qu'un avenir incertain effraie trop justement. La jeune fille se faitelle l'écho de leurs craintes, il lui écrit, le 8 janvier 1822, une lettre qui met sa situation au point avec un tact délicieux. Condamné à parler, il ne peut pas tout dire. Il en pense évidemment plus qu'il n'en dit; il croit par une foule de détails que « son avenir présente bien quelques espérances », mais, sans en écrire davantage, il laisse à sa fiancée le soin de deviner ce qu'il hésite à préciser : « Que n'assistes-tu à ma vie actuelle? Tu me comprendrais sans peine et peut-être même tes
espérances iraient-elles au delà des miennes. » Je doute que la confiance puisse mieux s'accorder avec la modestie.
Cette confiance ne ressemble pas à un mol optimisme qui s'abandonne aux chances du destin ; elle s'aide par un travail acharné, dont Adèle conseille à Victor d'éviter les excès, surtout ceux des longues veillées qui l'épuisent. Son labeur est considérable. Il londe le Conservateur Littéraire, auquel, sous des pseudonymes et des initiales variés, il suffit pour la plus large part. Ce journal, où il srrt la littérature et le trône, remplace le g orieux aine que Chateaubriand inspirait. Il y défend les « sains principes qu'il lui a légués avec son titre ».
Mais il sait aussi y faire une place aux tristesses et aux exigences de son amour. Quand la porte d'Adèle lui est fermée, et qu il ne peut plus lui écrire, il exhale ses plaintes, dont il espère que l'écho viendra jusqu'à elle. En juillet 1820 il publie une élégie qui a pour titre : le Jeune Banni. — Waijmond à Emma. C'est l'histoire d'un jeune poète, disciple de Pétrarque, auquel son père a interdit d'aimer et qui, amoureux, se donne la mort, ijw correspondant du Con-
servateur LiVéraire, épris d'érudition, écrit au journal pour rappeler un poème analogue de la littérature allemande : les Adieux de Doxat de Stittzbel à Ida, fille d' Herman, duc de Souabe. Il s'agit bien de Doxat de Stittzbel ou de Raymond d'Ascoli ! Ce sont ses amours et ses malheurs, et non ceux des autres, que le poète confie au Conservateur Littéraire. Il ne veut pas toucher le cœur d'Adèle par une légende. Il ne désespère pas de l'atteindre par le récit à peine déguisé de ses souffrances. Si peu sensible qu elle soit à la poésie, dont le rythme lui échappe, et si fermée que soit son oreille à la musique des vers, comment serait-elle indifférente à des allusions et à des précisions dans lesquelles elle retrouve sa propre histoire? Emma Giovanna Stravaggi, que le poète paraît mettre en scène, était-elle brune ou blonde? La légende n'en dit rien. Mais c'est elle, Adèle, qui, sous les yeux enflammés de Victor, a tressé ses
Longs cheveux d'ébène.
Emma avait-elle un frère? Nul ne le sait, mais son frère à elle, Paul Foucher, a été le témoin inconscient de ses amours avec Victor,
qui lui a prodigué ses caresses, et c'est de lui = qu'il dit :
I Ton frère, encore enfant, jouait sur mes genoux.
C'est elle qui, le 25 février 1820, lui écrivait : « Tu as toute ma confiance, j'avais la prétention de te regarder comme mon mari », et l'écho de ce tutoiement conjugal se prolonge dans la pièce :
Et toi, dans ta gaîté naïve, Tu m'appelais ton jeune époux.
N'est-ce pas en souvenir des travaux d'aiguille et de broderies abrités par la lampe de Madame Foucher dans l'hôtel Toulouse qu'il a écrit ces vers évocateurs :
Auprès de toi je suis entré, Dessins, tissus, travaux de ta main diligente, J'ai tout vu, j'ai tout admiré.
Et comment, enfin, ne se retrouverait-elle pas, craintive et pudique, innocente et honteuse, dans
... la trop douce espérance Des baisers que tu m'as promis?
Contrainte et surveillée par sa famille, que
le refus hautain de Madame Hugo a froissée et éloignée, elle ne peut pas répondre à l'émouvant appel que Victor lui adresse sous un nom d'emprunt. Mais la volonté de son fiancé n'est pas de celles qu'une difficulté décourage. Il saisit toutes les occasions d'affirmer ses espérances. Et c'est ainsi que le Conservateur Littéraire s'efforce de ne pas trop déroger à son titre en louant, pour flatter M. Foucher, la clarté de son Manuel du Recrutement, dont les matériaux ont été recueillis par « un homme utile et laborieux » qui n'a même pas eu « la consolation de voir son nom sur la couverture ! »
Capable d'une habile diplomatie, qui fait servir la littérature à ses intérêts de fiancé, la volonté de Victor Hugo ne fléchit pas quand il s'agit de conserver intacte son indépendance. Ce jeune homme, cet enfant presque, auquel la gloire a prodigué ses premiers regards, « plus doux que les feux de l'aurore », en marque moins d'orgueil que de ferme et courageuse dignité.
Quand il attend la pension littéraire qu'on lui a promise, il sait qu' « il est bien des manières de faire fortune », et qu'on peut « acheter des faveurs par des flatteries »,
mais il s'y refuse. Il préfère « travailler quinze nuits de suite que solliciter une heure ». Il s'arrête « au point où les humiliations deviennent des indignités ». Pour obtenir Adèle, toutes les conditions lui paraîtront douces, même les plus dures, mais il faut qu'elles soient convenables, et si, pour arriver plus vite au but tant souhaité, il se sent quelquefois capable de « descendre à tout », il se réveille aussitôt, il se révolte contre lui-même et il se redresse. Sa passion enthousiaste lui a dicté la résolution, prise du fond de l'âme, « de marcher noblement et sans fléchir dans cette vie où les prospérités ne s'achètent que trop souvent par des bassesses ». Il méprise, même pour gagner les journalistes à son œuvre, les « bienséances de convention », qu'il trouve stupides ou révoltantes, et il affirme avec fierté sa profession de foi : « On respecte celui qui se respecte ».
Son courage égale sa dignité. Il est royaliste. Mais quand son camarade, Edouard Delon, « qui aimait le bruit, le hasard et le péril », est condamné à mort pour sa participation à la conspiration de Saumur, il écrit à la mère du jeune conspirateur pour offrir à celui-ci un asile dans sa chambre. Les parents d'Adèle
l[\ LES AMOURS d'uK POÈTE
blâment son imprudence. A sa fiancée qui l'en avise, il répond avec simplicité, une simplicité admirable si Ton songe qu'il a vingt ans et que cette imprudence peut, en effet, lui coûter cher ! « Je pouvais me compromettre ; je l'ignore; mais, avant de faire une chose juste, doit-on jamais chercher si elle est utile ou nuisible?... Dans la position de Delon, j'aurais été heureux qu'il fît pour moi ce que j'ai fait pour lui. Cela suffisait. »
Sans soupçonner ou sans dire tout ce qu'il vaut par son talent, il se connaît moralement, et il se juge. « J'entends au fond de moi, écrit-il à Adèle, je ne sais quelle voix qui me dit que je ne perdrais pas â être connu de toi tel que je suis. » Et encore : « Je ne t'ai pas toujours montré une très profonde estime pour le commun des hommes. Ma conscience ne me dit point que je suis plus qu'eux, mais je ne suis pas comme eux, et cela lui suffit. » 11 se défend de céder ainsi à l'orgueil, mettant ses prétentions plus haut, dans sa conscience et dans son amour.
Cet amour a tout dominé et dompté en lui, un « tempérament brûlant », un « esprit fier », une « âme ambitieuse », ou plutôt il les a ramenés à lui et concentrés « dans un
seul désir, un seul sentiment, une seule pensée ». Cette soumission de son cœur n'est pourtant pas l'abdication de sa volonté ou de son intelligence. Avant de rien accueillir, il examine tout, en homme prudent, avec sa raison. Il fait peu de cas « des croyances communes et des conventions traditionnelles ». Cette liberté d'esprit lui donne parfois un air ou un ton d'insolence, dont la tante d'Adèle s'est plainte à celle-ci, qui renouvelle à Victor un sage conseil. « Aie un peu plus de liant dans le monde. Cet air de bienveillance entre parfaitement dans cette dignité qui doit nous accompagner. Depuis longtemps je te le dis; fais-le, je t'en prie, et pense que tu me feras plaisir. » Elle parle ainsi pour les autres. Dans l'homme supérieur qu'elle admire, elle sent que « c'est le seul côté attaquable », dont elle ne veut pas qu'on se serve contre lui : « J'aime tellement tout en toi que tu serais un peu raide que cela ne m'effraierait pas... »
A dire vrai, il est plutôt triste et irritable que raide et insolent. La vie ne l'a pas gâté par ses sourires. Le ménage de ses parents est disloqué et le général, qu'une maîtresse impérieuse accapare, s'occupe peu de ses
2G LES AMOURS d'un POÈTE
enfants. Déjà des ennemis se dressent, des rivaux inquiets, dont les bourdonnements et les piqûres agacent sa sensibilité. Il n'a pas encore assez de philosophie pour ne pas s'en fâcher, et surtout il n'a pas l'esprit assez tranquille pour les mépriser. « Ce qui ne ferait quem'importuner, si j'étais heureux, m'est aujourd'hui odieux; je souffre quand de misérables moucherons viennent se poser sur mes plaies. » Quoique si jeune, la douleur est pour lui une vieille connaissance. Ardent et expansif avec Adèle, il promène dans les salons où il doit dissimuler son amour, un air ennuyé et froid sur lequel on le juge mal. Il passe brusquement de l'abattement à l'exaltation. Des idées de suicide traversent sans cesse ses lettres d'amour; il a à peine vécu et déjà la vie lui est un fardeau. Ce n'est pas une pose qu'il se donne. 11 n'est pas le plagiaire littéraire d'un René désabusé. Il est sincère, étant amoureux jusqu'au fond de l'âme, et c'est de son amour que lui viennent alternativement les détresses sous lesquelles il succombe et les espérances qui le transportent.
Il est passionnément jaloux et ce trait de son caractère, qui persistera, vaut d'être mis
en lumière. D'ailleurs, il ne songe pas à s'en défendre ou à en rougir. Il ne comprend pas l'amour sans la jalousie. Quand Adèle, honteuse de lui écrire à l'insu de sa mère, et prise de remords, lui dit qu'elle voudrait pour lui « une femme qui eût une réputation sans tache et une conscience sans reproche », cette phrase fait naître clans son esprit des soupçons qui l'égarent et il supplie la malheureuse enfanlde mettre fin à ses tourments en lui répondant par un oui ou par un non, dût-il en mourir, si elle en a aimé un autre que lui ! Il s'ingénie à se tourmenter, pour un mot, pour un geste, pour un silence, pour un coup d'œil, pour un sourire. Au retour d'un bal, où elle a dansé avec d'autres, plus élégants que lui, et qui dansent mieux, il lui avoue « l'infernale émotion » dont il a été saisi. Qu'un autre, un étranger, lui ail, quelques jours après, offert son bras, cette idée s'empare de sa tète et le trouble. Cet incident est l'occasion d'une professsion de foi où il livre le fond de son âme. Loin de penser que la jalousie est ridicule, il déclare, après s'être sévèrement examiné, qu'elle est « de l'essence de l'amour chaste, exclusif et pur » qu'il a voué à Adèle. Il n'en conlond pas la délicatesse ombrageuse avec
28 LliS AMOURS D'uH POÈTE
« la brutalité des esprits vulgaires ». Il l'offre à sa fiancée comme un témoignage respectueux de sa tendresse, et qu'elle doit agréer non comme un soupçon, mais comme un hommage, o Ma jalousie, chère Adèle, doit
te plaire; si elle t'effraie, tu ne m'aimes pas
L'amour n'est ni vrai, ni pur, s'il n'est jaloux. Crois que ceux qui aiment toutes les femmes ne sont jaloux d'aucune. » Faut-il, avec ces sentiments, s'étonner que, deux mois après, l'ayant rencontrée dans la rue, sans qu'elle l'ait vu, il ait éprouvé un vrai supplice à constater qu'elle relevait trop sa robe et que les passants retournaient la tête?
Quand on a de telles exigences et qu'on demande de tels comptes, il faut de toute évidence que l'on donne l'exemple. C'est parce qu'il était sans reproche que Victor pouvait exagérer ses sévérités. Il avait dès le début de leur correspondance secrète, en avril 1820, promis à sa fiancée de lui apporter « un corps pur et un cœur vierge ». Fidèle à cette promesse, il avait résisté aux tentations et aux séductions dont « l'immorale indulgence » du monde aurait excusé son âge et son sexe. Et le 23 février 1822, à trois jours de ses vingt ans, il écrivait à sa fiancée, qui,
LES A MOI l'.S L> Ufl POÈTE 'M)
non sans raison peut-être, la trouvait extraordinaire, une lettre où il abordait avec une audacieuse chasteté ce redoutable problème. « Je ne considérerais que comme une femme ordinaire {c est-à-dire assez peu de chose)\xv\e jeune fille qui épouserait un homme sans être moralement certaine, par les principes et le caractère connu de cet homme, non seulement qu'il est sage, mais encore, et j'emploie exprès le mot propre dans toute sa plénitude,
qu'il est vierge, aussi vierge qu'elle-même
Je pense également que la pudeur la plus sévère n'est pas moins une vertu d'obligation pour l'homme que pour la femme; je ne comprends pas comment un sexe pourrait répudier cet instinct, le plus sacré de tous ceux qui séparent l'homme des animaux. » Il sait qu'en pensant et en parlant ainsi il n'exprime pas les idées de son siècle, mais il lui importe peu. Quand Adèle, étonnée et gênée, lui exprime quelque mécontentement d'une confidence au moins inutile, il s'étonne à son tour, sûr de n'avoir rien dit qui ne puisse « être écouté par l'oreille la plus pure et la plus virginale », et il accentue son aveu en disant à sa fiancée. « Je te montrais combien est grande t'A puissance sur moi, puisque
jo LtS AMOURS D'US POÈTE
ta seule image est plus forte que toute l'effervescence de mon âge. »
Un tel amour mérite évidemment de s'appeler un amour « d'esclavage », ou « d'exception », ou « d'idolâtrie », comme il l'a défini lui-même. Ce sera « un amour immortel dans une union éternelle ». Il voit dans Adèle « un ange, une fée, une muse », un être surhumain dont il a t'ait l'unique but de son existence. Elle a, à ses yeux, toutes les qualités, tous les charmes, toutes les vertus. Il lui consacre son travail, son talent et sa vie. Il ne la vaut pas et il ne vaut que par elle. Il met en elle, à laquelle il a voué un culte de respect, de dévouement et d'enthousiasme, sa gloire et son orgueil, sa foi et ses espérances. Il s'est donné tout entier, et cette immolation de son être, sacrifié à un être d'élection, qu'il croit un être d'élite, il l'a traduite dans le plus beau cri d'abnégation et de confiance : « Je suis une chose qui est à toi ».
Quelle est donc cette jeune fille dont la « puissance enchanteresse » fait de la têie d'un tel homme « un chaos d'amour, d'ivresse et de joie »? Est-elie digne de son amour et de
son génie?Ou son ivresse, exaltée par l'attente, le rend-il victime d'une méprise et dvune illusion?
Physiquement, elle est belle, et quand les passants se retournent dans la rue pour la regarder, il n'est pas besoin d'une robe gauchement relevée pour attirer leur attention. Grande, brune, casquée de magnifiques cheveux noirs, l'œil fier, le type hardi, elle porte, sur de superbes épaules, une tète royale. Elle est à la fois majestueuse et lente. Quoique Parisienne de naissance, son teint, son allure, sa démarche la font prendre souvent pour une étrangère, et il arrive à tel voyageur rentré du Levant de croire trouver en elle une Maltaise. Aimée de Victor, elle l'aime, mais elle répond par une affection tranquille, où il ne semble pas que ses sens et son cœur soient encore éveillés, à la plus ardente des passions. Quelque dix ans plus tard, victime d'une illusion ou satisfait d'une conquête, un adorateur hésitera, pour la comparer, entre sainte Thérèse et la Religieuse Portugaise. A dix-huit ans, rien ne révèle cette âme enflammée. Elle pense, elle écrit, elle agit comme une pensionnaire, innocente et maladroite, qui confond ses petits péchés avec une grande passion. Ses
DES AMOURS D VU l'OETK
lettres n'ont ni reliel, ni accent, ni élan, ni couleur. J'y ai vainement cherché un cri ou une image. Elle est sincère, et pure, et bonne, mais son amour n'a pas d'ailes. Une seule fois, elle paraît devenir héroïque, mais quand, cette fois, elle offre à Victor de fuir avec lui, rien ne montre qu'elle sente la gravité de cette détermination. Ce n'est pas une folie romanesque qui l'entraîne, mais plutôt une compassion ingénue dont l'audace est sans lendemain et sans péril. D'ailleurs, il n'y a là qu'un accident. A l'ordinaire, elle est posée et calme. Son sang -froid si sage déconcerte Victor. Il la trouve « froide », « prodigieusement raisonnable », plus empressée à le fuir qu'à le rechercher. Il sent en elle, et il le lui dit, « plus de compassion que de tendresse » et. moins d'amour que de pitié. Il lui arrive de'le laisser sur un « adieu glacial », dont il souffre pendant plusieurs jours sans pouvoir reprendre son travail, pourtant de toutes façons nécessaire. Comment en serait-il autrement puisqu'elle trouve que « la passion est de trop » et qu'elle lui oppose, prosaïquement, la tranquillité et la paix dans lesquelles elle veut vivre? Elle l'aime « beaucoup », mais voilà tout, dit-il, pensant, non sans raison,
LLS AMOURS D*Uïi POÈTE 33
que ce tout n'est pas assez. A cinq semaines de leur mariage, après des fiançailles qui ont duré plus de trois ans, la communion de leurs âmes n'est pas faite et, même en tenant compte de l'exaltation du cœur et des sens que cette longue attente a développée chez Victor, on ne peut manquer d'être frappé de la disproportion qu'il y a dans leurs manières d'aimer. Ecoutez cette plainte, d'une douloureuse tristesse : « Quand je me suis approché de toi et que je t'ai dit en te quittant : A demain à six heures, rien ne m'a témoigné que cet intervalle d'absence te parût comme à moi bien long. Je n'ignore pas, x\dèle, qu'il ne dépend point de loi de l'abréger, mais il dépend de toi de me le rendre moins insupportable en n'y paraissant pas entièrement indifférente. Un mot, un geste, un signe de regret m'auraient presque consolé, tandis qu'en ce moment, à la peine d'être si longtemps séparé de toi, se joint celle de penser que tu ne t'aperçois point de cette séparation — » Il n'oublie pas les preuves de dévouement qu'elle lui a données et il lui sait gré de sa bonté, de sa générosité, de la fidélité courageuse avec laquelle elle l'a soutenu contre les obstacles et aux jours des épreuves. Mais, quoiqu'il n'ait
j$4 LES AMOUKS d'l> POÈTE
jamais aimé qu'elle, il sait aussi le tort que les petites marques d'indifférence peuvent faire aux grandes protestations d'amour. « C'est dans les riens, dans les mots, dans les regards que l'amour se décèle. Les plus fortes preuves de l'amour sont une foule de choses imperceptibles pour tout autre que l'être aimé. C'est dans les mouvements, dans les promptes et premières inspirations de l'âme qu'il se révèle tout entier. La générosité ne va pas si loin, hélas! et tout ce que tu fais pour moi peut être le résultat d'une pitié généreuse, sans qu'aucun indice certain me prouve que c'est de l'amour. » En lui écrivant cette lettre, empreinte d'un doute attristé, le 5 septembre 1822, Victor s'exprime sur le compte d'Adèle comme il le faisait le Ier novembre 1 821, et même il donne à ses plaintes et à ses craintes un accent plus poignant. Je sais que tout aussitôt elle le rassure, elle le console, elle le reprend, et qu'il s'excuse de ses déraisons et de ses extravagances. Mais le mariage est si près, et vraiment non, ce n'est pas de la même façon qu'ils s'aiment! Lui, éperdu de lyrisme, dupe de son cœur, de ses sens, de son imagination, il subit la loi de son génie, qui exalte son amour eu
LES AMOURS b U\ POETE J »
passion. Il se prosterne devant l'âme qu'il croit destinée à son âme. Elle, douée d'un robuste bon sens et d'un tempérament tranquille que les désirs impatients ne troublent pas, elle est sermonneuse, sans être pourtant, comme elle le dit ingénument, radoteuse. Les conseils qu'elle donne à son fiancé sont ceux d'une bourgeoise raisonnable qu'aucun démon ne tente. Elle lui recommande, et de quel ton ! l'ordre, l'économie, la sévérité des mœurs , comme si elle avait consulté un « Manuel des Bons Ménages », dépourvu de tout idéal, prosaïque et utilitaire. A la seule pensée qu'un aulre pourrait obtenir des droits dont le refus de mariage le priverait, il pousse un cri de défi. « Il me semble que cette insupportable idée ferait bouillonner mon sang dans mes veines après ma mort. » Et, tout de suite, la rage lui monte à la tête : « De quoi dépend la vie? Qu'un homme me marche aujourd'hui sur le pied ou me regarde de travers, et qui sait où je serai demain? » A cet Othello déchaîné elle reproche la barbarie d un usage qui ne prouve rien et elle prêche le respect de la vie humaine. Je ne dis pas que sur le fond des choses elle ait tort, mais j<> lui voudrais un autre accent que celui-ci.
Jo
« Quand, pour un mot, souvent insignifiant, mais pris de travers, ou risque de mettre la moilié du temps, et presque toujours, une famille dans le deuil, il faut avoir un bien petit amour propre pour ainsi tout lui sacrifier. Laisse-moi, au moins, Victor, cette tranquillité. » Elle a des étounements un peu niais que l'inexpérience de son jeune âge ne suffit pasà expliquer, lorsque, par exemple, avertie du concours que Victor doit apporter à une pièce royaliste pour en assurer le succès, elle lui écrit : « Si cette pièce est bonne, elle n'a pas besoin de cabales... et on doit la laisser tomber si elle ne vaut rien ». Il est vrai qu'elle se ravise, ou qu'elle s'excuse. « Au reste, je parle comme une aveugle qui voudrait juger des couleurs. » Elle a ainsi des retours sur ellemême, dont il serait injuste de nier la sincérité ou la naïveté cbarmantes. Elle n'a ni coquetterie, ni vanité. Si elle est modeste, ce n'est pas par habileté pour provoquer une flatterie. Telle elle se voit, telle elle se juge. « Tu auras une femme qui ne sera bonne à rien, si ce n'est à t'aimer; cela me désole vraiment, mais ce n'est pas ma faute. » Les compliments que Victor lui adresse la gênent comme une erreur dont son bon sens
redoute les désillusions dangereuses. Elle se dit « terrestre » et elle se reluse même à se laisser trouver « charmante ». Il y a dans l'humilité de ses aveux comme un pressentiment. « Je suis la femme la plus ordinaire qui existe! je dis ce que je pense, tu t'en apercevras un jour, et alors tu m'aimeras moins et cela fera mon malheur. Je te le dis, je ne suis rien qu'une femme qui t'aime, rien autre chose. » Pourtant, dans leurs querelles, qui sont fréquentes, elle ne cède ni vite ni toujours ; elle se défend, elle résiste, ses regards deviennent mécontents, son front soucieux, sa parole brève, et il lui arrive même d'imposer silence à son fiancé. Lui, il pardonne aux torts qu'elle a eus, étant assez généreux ou assez habile pour les mettre à son propre compte :
Et pour la paix il faut que d'avoir eu raison, Confus et repentant, je dem-uide pardon.
^Aîsdré Chémer.)
Elle s'aventure même sur le terrain littéraire et telle discussion sur Chateaubriand, dont Victor a parlé avec enthousiasme, prolonge entre eux unebrouille. A-t-elle du goût? Enfant, clic a vu Naples, mais, inditlërente à
38 LES AMOURS D*UH POÈTL
la beauté du paysage, elle n'a conservé d'autre souvenir que celui des têtes des brigands exposées sur la route. Elle n'a pas des curiosités d'esprit. Elle dessine bien, mais, fiancée à un poète, et quel poète! elle ne comprend pas la poésie et elle lui fait l'aveu de son ignorance. Alors il lui explique que la poésie, étant l'expression de la vertu, peut se manifester aussi bien par une belle action que par un beau vers. « L'être le plus ignorant peut sentir la poésie, cette poésie rêveuse et pure à laquelle les connaissances positives n'ajoutent rien, qui revêt toutes ses pensées fantastiques d'images vivantes, qui se nourrit d'amour, de dévouement, d'entbousiasme, et révèle aux êtres généreux les mystères les plus secrets de leurs âmes. Cette poésie, Adèle, tu la comprendras toujours parce que tu es bonne, douce
noble et simple » Hélas! elle est si simple,
qu'elle répond avec une simplicité déconcertante : « Les vers ne sont donc pas de la poésie ? » Et quelques jours après, recevant la pièce qui a pour titre A toi, elle pleure, mais je crois bien que son esprit ne s'associe pas à l'émotion de son cœur. « Je n'ai pas oublié de te remercier de les vers, ils sont charmants. Je ne m'y connais pas » La prose de son
LES AMOURS d'lt]V POÈTE 39
fiancé lui échappe presque autant que ses vers. Peu cultivée et ne suppléant pas par la vivacité d'une intelligence spontanée aux lacunes de son éducation, elle n'a pas de goût littéraire. Quand il lui envoie les premiers feuillets de Han cT Islande, écrit pour elle, et qui raconte leurs amours, elle ne peut se dispenser de lui dire qu'elles les a lus avec plaisir et qu'elle en attend la suite avec impatience, mais son jugement est d'une banalité bien sommaire : « Il faudrait en lire davantage pour te dire au juste ce que j'en pense. Il y a beaucoup d'originalité et d'imagination »
Sa famille est indifférente à l'œuvre de Victor, que celte indifférence froisse. De toutes les maisons où il va, la sienne est la seule où l'on ne s'inquiète pas de ses occupations. Elle imite la réserve de ses parents. Il souffre de son silence, moins encore dans son amourpropre que dans son cœur. Quand elle le rompt, il pousse un cri de soulagement. « Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt? Pourquoi m'as-tu laissé croire si longlemps que l'emploi de mon temps et la nature de mes occupations ne l'intéressaient en rien? » Elle lait pour s'y inléres>.ser un effort sin-
cère, auquel la porte moins la nature de son esprit que le sentiment de son devoir. Son instinct l'avertit qu'elle ne peut pas être pour Victor, malgré les louanges dont il l'accable sans relâche et sans mesure, un guide, un conseiller, un censeur de son œuvre. Elle regrette seulement de ne pas pouvoir lui prêter un concours matériel en écrivant sous sa dictée et en allégeant satâclie. Méthodique et même méticuleuse, elle ne comprend pas qu'il travaille en même temps à plusieurs œuvres. Les lois de l'inspiration lui échappent et il lui semble qu' « on ne devrait commencer une chose qu'après avoir terminé ce que l'on avait mis en train ». D'ailleurs elle ne parle ainsi que par acquit et par sincérité de conscience et, tout aussitôt, un peu honteuse de s'être aventurée sur un terrain qui n'est pas le sien, elle s'excuse avec bonne grâce de sa sévérité. Elle a plus de droiture dans le caractère que d'élévation dans l'esprit. Elle est foncièrement honnête. Sa pudeur a des naïvetés qui font sourire, mais qui la font estimer. Quand, un mois avant leur mariage, Victor lui prend un baiser sur les lèvres, elle ne veut pas troubler sa joie par des remords, mais elle craint de s'être
LKS AMOURS D UN POÈTE l\\
diminuée à ses yeux : « Pourvu, lui écrit-elle, que tu m'estimes toujours, que je sois toujours aussi pure ! Tu me l'as promis, je suis toujours la même, la femme-demoisel!e? Alors, mon Victor, je puis dormir tranquille, car, sans cette idée, adieu le repos. Oh ! oui. mon ami, mon âme est bien pure, et même ma conscience est paisible. Je pense que Dieu verra toujours mes intentions. »
Il ne faut pas voir une banalité dans cette dernière phrase, qui, tout au contraire, achève de peindre Adèle au naturel. On la connaîtrait mal, et des incidents de sa vie ultérieure seraient moins aisément explicables, si l'on ne savait qu'elle avait l'âme religieuse et que par là, ouverte à de certains moyens d'action, elle offrait des prises à certaines influences. Élevée dans la religion catholique, elle en suivait les pratiques. On la voit occupée aux exercices du Carême. Parfois elle s'accuse de trop penser à Victor, vers lequel son âme est portée, et de n'adresser que « des oraisons de bouche » à son Dieu, qui a d'un souffle pourrait l'enlever ». Quand Victor doute de son amour, elle évoque des souvenirs évangéliques pour le rassurer. « Je prierai Dieu, qui peut tout, de l'apprendre la
4^ LES AMOURS d'u> POÈTE
vérité comme jadis, il l'enseigna à foseph lorsqu'il lui dit que Marie était pure. » Elle croit à la toute-puissance de Dieu et aux devoirs qu'il faut remplir envers lui, et telle de ses lettres semble l'écho attardé d'une leçon de catéchisme. « Dieu nous a placés sur la terre pour parcourir l'espace qu'il y a entre nous et l'éternité, de manière que nous puissions dans celte vie terrestre nous honorer du titre de créatures de Dieu. »
Tels sont, saisis dans leurs rapports et dans leurs contrastes, et en quelque sorte peints par eux-mêmes, les deux jeunes gens que leur volonté a fiancés depuis trois ans et demi, et dont un mariage d'amour associe les destinées. Le jeune époux a tenu sa promesse. Il avait écrit à sa fiancée qu' « il conserverait jusqu'à la nuit enchanteresse des noces son heureuse ignorance ». Il lui apporte, avec la pureté ardente de sa passion, la virginité sévèrement gardée d'un corps qu'aucune tentation n'a pu vaincre. Aussi la joie est-elle dans son âme au niveau de son amour. Rien ne contraint plus leurs entretiens et leurs caresses. Elle est à lui, telle qu'il l'a rêvée,
LES AMOURS d'U]\ POÈTE \3
« entièrement, uniquement, éternellement ». S'ils n'ont pu envelopper leur bonheur de « l'ombre et du silence » qu'il aurait voulus, du moins ont-ils évité que l'on mêlât « des conjectures grossièrement plaisantes aux plaisirs les plus permis et les plus sacrés ». Un noble poète, un rival déjà célèbre, dont la gloire a salué le génie, Lamartine, s'est assis à leur table. Il l'a vu, lui, « comme un vendangeur ivre », entraîner sa femme vers l'humble maison, où, pour l'amoureuse agape,
Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits.
Il l'a vue, elle, incertaine et ravie, troublée, mais non tremblant-0, lever vers son Dieu triomphant des yeux de soumission attendrie :
Psyché de cette scène où s'éveilla ton àmc, Tes yeux noirs regardaient avec étonnement, Sur le Iront de l'époux tout transperce de flamme, Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément.
Les voici unis, heureux, confiants, résolus. La vie s'ouvre devant eux. Que serat-elle? Ils sont sans fortune. La jeune femme apporte en dot un capital de deux mille francs, dont des meubles t'ont une partie. Le
jeune homme est riche d'une pension annuelle de mille francs que le roi Louis XVIII, ami des lettres, lui a allouée sur sa cassette particulière, maU l'amour et le génie lui donnent une confiance ardente qui envisage sans crainte les devoirs, les obstacles et les responsabilités de la vie. L'avenir ne l'effraie pas. « Avec tant d'espérance, quel courage n'aurai-je pas? Avec tant de courage, quel succès n'obtiendrai-je pas? » Un des témoins de sa jeunesse laborieuse, Saint-Valry, a dit dans une phrase forte et sobre l'impression qu'd donnait : « Chez lui l'amour, la poésie, l'inspiration, la raison même, étaient comme les grandes ailes d'une volonté de fer, que rien ne pouvait détourner de son but. » Le mariage qu'il avait, obtenu à force de le vouloir n'avait pas réalisé seulement les aspirations de son cœur. Il l'avait recherché aussi comme le refuge de son travail. Il n'aimait pas le monde, dont il luvail les faux plaisirs et dont il méprisait les vanités oiseuses, les devoirs insipides, ies bavardages et les mouvements stériles. La vie et le bonheur du mariage, les soins et les félicités de la famille, tel était le but qu'il s'assignait avec une sincérité que son goût du travail et le besoin qu'il en avait ne permettent
pas de révorruer en doute. Je suis moins tenté de le croire quand il dit son désir d'une «vie obscure ». Il ajoute, il est vrai, « s'il est pos= sible », mais comment serait-elle possible avec le bruit qui s'est déjà fait autour de son nom, puisque, de son propre aveu, on le dit appelé à une éclatante illustration*! Heureusement que le bonheur domestique n'est pas incompatible avec la gloire, et même que celle-ci peut être le moyen d'assurer celui-là. Il ramène donc sa gloire à ^ dèle, dans laquelle il n'a ce -se de voir son modèle, son idole, son conseiller, l'inspiratrice et le guide de son génie, sa seconde conscience : « Je vivrais hors de la gloire, tout en ayant pour elle le respect que 1 on doit toujours à de la gloire. Si elle m'arrive, comme on le prédit, je ne l'aurai ni espérée, ni désirée, car je n'ai ni espérance, ni désir à donner a d'autre que loi. »
En envoyant en juin 1822 à sa fiancée le premier exemplaire des Odes et Poésies diverses, Victor Hugo l'avait enrichi d'une dédicace où ces sentiments trouvent leur pleine expression : A mon Adèle bienair/tée, à l'ange qui est ma seule gloire comme mou seul bonheur. Deux poésies du volume : Au
j<> LES AMOUilS d'ijA POÈTE
vallon de Cherizy et A toi célébraient son amour. Quelques mois après, d'autres poésies, d'une inspiration délicate et du sentiment le plus pur, chantaient son bonheur :
C'est toi, dont le regard éclaire ma nuit sombre ; Toi, dont l'image luit sur mon sommeil jo\ eux; CVsttoi qui tiens ma main quand je marche dans l'ombre Et les ravons du ci**l me viennent de tes >eux.
Han 'd'Islande, commencé pendant les fiançailles, parut en février 1823. Sous les noms d'Ordener etd'Elhel, le poète racontait, sinon sa propre aventure, du moins, comme il l'écrivait dix ans plus tard, « l'état particulier de l'âme, de l'imagination et du cœur dans l'adolescence quand on est amoureux de son premier amour ». Salué avec éloge par Charles Nodier, le volume valut à Victor Hugo une nouvelle pension, qui s'élevait cette fois à deux mille francs. Le premier enfant du ménage, un garçon, mourut à l'âge de trois mois, le 9 octobre 1822. Un second, une fille, Léopoldine, condamnée à un si tragique destin, naquit en juillet 1824, au numéro 90 de la rue de Vaugirard, où, après avoir logé d'abord chez les Foucher, les jeunes époux, riches des deux pensions royales, avaient
LES A.MOUKS DUH POÈTE 4/
installé leur domicile. Écoutez un témoin de la vie du poète, Dubois (de la Loire-Inférieure), qui fut le maitre de Sainte-Beuve : « Je l'avais visité dans son modeste et charmant réduit de la rue de Vaugirard. Là, dans l'entresol d'un atelier de menuiserie, j'avais vu dans un tout petit salon un jeune père et une jeune mère balançant Jans leurs bras un enfant de quelques mois, et lui enseignant à joindre ses petites mains pour la prière en face de quelques jolies copies et gravures des madones et des enfants Jésus de Raphaël. Bien que toujours un peu arrangée, la scène, cependant naïve et sincère, car les traits du cœur y perçaient à tout moment, surtout chez la jeune mère, m'avait touché et ravi. »
Madame Victor Hugo était, en effet, une mère admirable. Quand des difficultés de nourrice l'obligèrent à envoyer à Blois, chez ses beaux-parents, son premier enfant, qui d'ailleurs y mourut au bout de quelques semaines, elle s'en préoccupait avec une sollicitude attentive aux moindres détails. Elle recommandait pour sa nourriture la biscotte, « saine et légère », et, avec un sur instinct dont la puériculture a fait depuis un devoir, elle protestait contre les maillots trop serrés.
48 LES AMOURS d'uH POÈTE
Elle a écrit sur l'enfance de Léopoldine des pages simples et touchantes. Bonne mère, elle était aussi une ménagère appliquée, occupée de son linge et de ses affaires domestiques. Ces soins, forcément un peu prosaïques, ne diminuaient pas l'auréole poétique dont son mari l'avait entourée. Appelé à Reims par une invitation spéciale en mai 1825 au sacre de Charles X, qui le nommait en même temps que Lamartine chevalier de la Légion d'honneur, Victor Hugo écrivait à sa femme des lettres passionnées et charmantes où s'atteste un amour heureux, intact, plus ardent que jamais. Cette correspondance lui faisait oublier les peines et les fatigues, les chagrins et les embarras d'un voyage dont la gloire ne compensait pas à ses yeux une chère absence. «Ta lettre est bien douce, disait- il à sa femme. Écris-moi toujours, toujours. J'ai mis un baiser sur ton baiser et sur la larme. » Près de son retour, il lui écrit : « Aime-moi. Le moment approche où je te reverrai. Il me semble que c'est là un de ces moments dont on peut mourir. Adieu, ange! » Sans avoir un tel accent, et sans renfermer de ces cris de passion, les lettres que sa femme lui envoie, simples et familières, dénotent aussi un amour accru
qui jouit pleinement de son bonheur. Elle n'est pas indifférente au but poétique de ce voyage officiel. « Fais une belle ode, mon Victor, digne de toi, de ton nom; ta gloire m'est chère, et ce sera ma récompense. »
En juillet de la même année une bonne aubaine échut aux jeunes époux. Le libraire Urbain Canel fit les frais d'un voyage en Suisse que les ménages Nodier et Hugo, celui-ci accompagné de Léopoldine, accomplirent pendant un mois, après s'être arrêtés à Saint-Point chez Lamartine. De 1823 à i83o, les œuvres se succèdent, et aussi les enfants. Charles en novembre 182G, François-Victor en octobre 1828, Adèle en juillet i83o. Bug- Jargal, les Odes et Ballades, Cronuvell et s;i préface retentissante, les Orientales et le Dernier Jour d'un Condamné grandissent la réputation du poète. Sa femme jouit de sa gloire, mais elle est étrangère à son œuvre, qui la dépasse. Absorbée par les soins que ses enfants exigent, elle fait avec bonne grâce les honneurs de sa maison que remplissent de jeunes talents attirés par le génie de son mari, leur chef d'école. C'est chez son beau-père que Victor Hugo lut trois actes de Cromwell en mars T827. C'est ohez lui, dans la maison
de la rue Notre-Dame-des-Cbamps, où il était installé depuis deux ans, qu'il lut Mari on de Lorme en juillet 1829 devant des amis d'élite. L'interdiction de cette pièce, loin de le décourager, le remit au travail, et il écrivit Hernani. Quand il fallut engager la bataille, qu'on savait devoir être âpre et tumultueuse, .Madame Victor Hugo en prit, pour sa large part, la direction. Elle avait inspiré quelquesuns des vers d'amour les plus émouvants du chef-d'œuvre, qui traduisaient avec un incomparable lyrisme la passion ardente des Lettres à la Fiancée. Sa maisou était envahie par la jeunesse des « ateliers », qui venait y recevoir le mot d'ordre et y retirer les billets de théâtre. La bataille s'acheva sur un triomphe. D'un mouvement spontané, la salle, tournée vers sa loge, associa la femme à la gloire de son mari.
Sainte-Beuve était parmi les spectateurs. Engagé d'amitié et d'honneur, il avait combattu pour la pièce. Ses mains avaient applaudi. Mais où était son cœur? Cinq jours avant la première représentation, il avait écrit à Victor Hugo une lettre saccadée et hargneuse, pour retirer la promesse de l'article qu'il devait donner à la Revue de Paris de
Véron. Il dép'orait que la « chasteté lyrique » du poète fût souillée par les démarches. les visites et les compromissions auxquelles une tactique obligée le contraignait, et qui avaient « comme dévasté son loyer ». Un postscriptum étrange accentuait cette irritation. « Et madame? Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre lyre que quand on écoulerait vos chants à genoux; celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d hier; cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue; le mot de dévouement prostitué, l'utile apprécié avant tout, les combinaisons matérielles l'emportant! »
L'art et le théâtre étaient étrangers à ces imprécations enflammées Elles étaient l'expression, désordonnée etconluse, d'un amour désormais impuissant à se contenir.