‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 3 sur 74 · PREFACE V · texte numérisé non relu

PREFACE V

trer que cette faiblesse ne s'acheva pas en faute. Mais comment son impartiale bonne foi n'accorderait-elle pas à des documents inédits le droit d'être discutés à côté du dossier qu'il a lui-même enrichi de tant de pièces curieuses? Ceux que j'apporte ont un intérêt incontestable : on jugera s'ils sont décisifs.

Madame Victor Hugo connaît un sort analogue à celui de Madame Charles, qui (ut la femme légitime d'un grand homme de sciences. On discute la question de savoir jusqu'à quel point Madame Charles fut la maîtresse de Lamartine, et là-dessus M. René Doumic, qui tient pour la chute, et M. Léon Séché, plus indulgent, eurent une grande querelle. Après ce que je publie des papiers conservés par Sainte-Beuve, chacun pourra se faire une opinion sur l'étendue de la faute de Madame Victor Hugo. Qui donc, à ma place, eût détruit ou dissimulé ces documents?

J'en ai moins à dire pour justifier la partie de mon livre, d'ailleurs la plus abondante, qui concerne Juliette Drouet. Sa liaison avec Victor Hugo n'attendit pas la consécration du temps pour être publique. Elle ne se cachait

VI LES AMOUBS D UK POETE

pas, elle s'affichait. Pendant près de cinquante ans le poète vécut, d'une vie extérieure qui les rendait inséparables, avec la femme intelligente et dévouée dont un hasard de théâtre avait fait sa maîtresse. En France et au dehors il ne voyageait jamais sans l'emmener avec lui. Ses amis partageaient leurs hommages entre elle et Madame Victor Hugo. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le prospectus de.Y Edition de l Imprimerie Nationale des OEuvres complètes de Victor Hugo ait annoncé les «Lettres a Juliette, ce qui est attendu depuis si longtemps et avec une si grande curiosité ». Il faudra attendre plus longtemps encore cette prime alléchante puisque les Lettres à Julietuet le Livre de V Anniversaire déposés à la Bibliothèque Nationale ne seront livrés au public qu'en ig63. Je doute que Victor Hugo en demandât autant. Juliette avait, en i833, dans un geste de colère, détruit les premières lettres que son amant lui avait écrites. Il en avait amèrement gémi et il prenait ses précautions contre une récidive. « Je ne veux pas, lui disait-il, que cette trace de ta vie dans la mienne soit à toujours effacée. Je veux quelle

PREFACE Vil

reste ; je veux qu'on la retrouve un jour quand nous ne serons plus que cendre tous les deux, quand cette révélation ne pourra plus briser le cœur de personne. Je veux qu'on sache que je t'ai aimée, que je t'ai estimée, que j'ai baisé tes pieds, que j'ai eu le cœur plein de culte et d* adoration pour toi1. »

Le génie de Victor Hugo ne perdra rien à la révélation un peu plus accentuée qu'elle ne le fut jusqu'ici de ses amours, et peut-être la réputation de son cœur y gagnera-t-elle. Je ne crois pas qu'on diminue un grand homme en montrant qu'il fut un homme. Je suis là-dessus de l'avis de Montaigne :

« J'ai une singulière curiosité de connoistre l'âme de mes autheurs. Il faut bien juger leur suffisance mais non pas leurs mœurs ni eux par cette montre de leurs escris qu'ils étalent

au théastre du monde Je choisiroy plutost

de scavoir... ce que Brutus faisoit en son cabinet et en sa chambre que ce qu'il faisoil emmy la place et au Sénat. »

i. Inédit.

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