Inédit
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Ion taire. Elle revint et ne se tint pas de manifester une joie folle. Après « ces horribles huit jours passés clans le désespoir des damnés », elle reprit, rendue au voisinage de son amant, la vie commune avec lui. Il la conduisit à une représentation de Marie Tudor. On ne savait rien autour d'eux de ce qui s'était passé entre eux et ils apparurent comme « les plus heureuses gens de la terre et du ciel ».
Blanche, après avoir travaillé chez une lingère « pour gagner sa vie honnêtement et sérieusement », trouva une situation de gouvernante auprès d'une famille honorable avec laquelle elle alla en Portugal en 1874 et en Angleterre en 1873. Mais ces absences ne l'avaient pas tout à fait écartée de Victor liugo. Ils se revirent jusqu'au jour où leur séparation prit la forme d'une rupture presque tragique, que Juliette leur imposa définitivement eu 1878 par un acte d'implacable volonté. Entre le moment où Madame Drouet avait surpris leur secret et celui de la crise dont elle régla le dénouement, elle avait, à la suite de Victor Hugo, changé d'appartement. Ils s'installèrent pour la première lois dans une maison commune. Ils occupaient rue de Clichv deux étages superposés. Victor Hugo avait
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recueilli auprès de lui, avec ses deux petitsenfants, sa belle-fille, veuve depuis trois ans. Juliette, qui avait conservé avec elle sa nouvelle femme de chambre, assuma sans effort la charge de devenir l'intendante commune. Elle dirigeait le ménage, faisait les comptes, composait les menus, qu'elle voulait « honnêtes, simples et substantiels », soumettait à Victor Hugo la liste des invitations et organisait les réceptions, dont elle faisait les honneurs comme une véritable maîtresse de maison. Après quarante et un ans d'union, elle avait acquis le rôle, le rang et les droits que Chateaubriand, autorisé par sa propre expérience avec Madame Récamier, attribuait aux relations qui s'imposent par leur durée même. « Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps l'a décorée de rides. A la vérité deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent unis par respect humain, souffrent un peu de leur vénérable état; ils s'ennuient et se détestent cordialement dans toute la mauvaise humeur de l'âge : c'est la justice de Dieu.
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« Malheur à qui le ciel accorde de longs jours! »
La hautaine ironie de Chateaubriand avait peut-être raison d'accabler sous l'ennui et le dédain réciproques les dernières années, qu'il racontait, de la liaison de Saint-Lambert avec Madame de Houdetot. Mais le trait ne porterait pas si on voulait l'appliquer à Victor Hugo et à Juliette Drouet. Ils s'aimaient et ils ne s'ennuyaient pas. Il est vrai que Victor Hugo n'était pas, dans ce faux ménage, un « vertueux époux ». Juliette, qui avait des lettres, lui citait les vers de Voltaire :
Qui n'a pas le cœur de son âge.
De son âge a tout le malheur,
pour s'excuser de le tracasser par ses jalousies de vieille femme attardée. Mais c'est surtout lui qui défiait l'âge, sinon par le cœur, que seuls ses petits-enfants paraissaient sincèrement émouvoir, du moins par la complexion amoureuse à laquelle les satisfactions platoniques ne pouvaient pas suffire. Le départ de Blanche, qui était l'ennemie la plus dangereuse, parce qu'elle s'offrait dans la place même, et que d'ailleurs elle paraissait avoir allumé plus qu'un caprice, avait rassuré Ju-
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lietle. Mais il y avait d'autres dangers. Quoiqu'elle en souffrit, elle s'y habituait. Elle faisait la part du feu et elle fermait les yeux pour ne pas voir les entreprises auxquelles son amant se prélait sans répugnance et sans lassitude. Des actrices, souvent très jeunes, et d'autres femmes, qui appartenaient plus ou moins aux lettres, faisaient au poète des visites trop prolongées dont l'art n'était pas l'unique objet. Juliette les tolérait.
Pourtant, il arrivait que la mesure fût comble et que son repos et sa dignité eussent trop à souffrir de tentatives et d'agressions qu'elle qualifiait avec une sévérité indignée. A-lors elle s'avouait vaincue, décidée à ne plus combattre, et elle le suppliait de la laisser partir. Menacé de la perdre, et craignant peut-être le scandale de son départ, qui offrirait à la malveillance de trop faciles occasions de s'exercer contre lui, il puisait dans son génie, qui, lui non plus, n'avait pas vieilli, le moyen de l'apaiser et de la retenir. Pour l'émouvoir et pour l'éblouir, il lui envoyait des vers admirables, où il la célébrait magnifiquement, et dont le titre seul : A une Immortelle devait la dédommager des ennuis terrestres qu'il lui causait :
Vous jalouse ! cle qui ? vous troublée ! cl pourquoi .
Le jour sans nuit, c'est vous. L'amour sans fin, c'est toi.
Qui peut-elle envier, celle que tout envie?
Qui donc détrônerait, du trône de la vie,
La beauté? Qui pourrait saisir ce diamant,
Vénus, et l'arracher du front du firmament?
Sois calme, en ton azur. Que t'importe à toi, flamme,
Clarté, splendeur, toujours présente comme une âme,
A toi l'enchantement de l'abfcme vermeil,
Faite pour le baiser éternel du soleil,
Qu'un rayon en passant sur une fleur se pose?
L'étoile au fond des cieux n'a pas peur de la rose.
(7 juillet IS74.)
Elle avait trop de goût pour rester insensible à un tel hommage, mais son amourpropre en était flatté sans que son amour fût consolé. Elle savait qu' « aucune cuirasse, fùtelle en diamant », ne pouvait protéger le cœur contre la jalousie et que « la plaie vive de la femme » exaspérée par l'âge s'agrandissait chez son amant auquel elle reprochait de n'avoir pas le courage, plus facile, il faut le dire, à conseiller qu'à pratiquer, de la cautériser une fois pour toutes! Et comme il ne se corrigeait pas, et comme elle ne se résignait pas, et comme elle continuait à souffrir dans ce qu'elle avait « de plus fier, de plus délicat et de plus tendre dans l'âme », elle le sup-
pliait à nouveau de la laisser partir. Mais il ne consentait pas à cet « arrachement ».
Leur vie heurtée continuait au milieu des hommages que rendait à son génie, enfin consacré et triomphant, le culte public dont elle s'était instituée la vigilante prêtresse. Tout ce qui comptait à Paris et qui contribuait au renom de la France passa, de 1874 à 1878, invité aux dîners ou aux réceptions, dans le salon de la rue de Clichy. Juliette en faisait les honneurs avec une aisance et une grâce souveraines. Aidée par son tact naturel, elle savait tenir aux côtés de Victor Hugo, sans ostentation agressive, la place que lui avaient value quarante ans d'amour, de fidélité et de dévouement. Sans être tout à fait la maîtresse de la maison, elle était plus et mieux qu'une maîtresse. D'autres moins délicates ne seraient parvenues qu'à se faire tolérer, elle avait réussi à se faire respecter. Les plus grands hommes inclinaient devant elle leurs hommages. Un jour qu'elle avait envoyé a Renan des places de théâtre pour entendre une œuvre de Victor Hugo, elle recevait la lettre suivante :
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Chère Madame,
Que vous nous avez fait passer une belle soirée! Que béni soit votre billet, qui nous a permis de voir cette œuvre si forte, si émouvante, toute conçue de génie et si habilement agencée! Ary est ravi; notre bonne petite Noémi était tout en pleurs. Quel beau privilège du grand art et que le maître doit être heureux de savoir ainsi toucher en nous ce quily a de meilleur et de plus pur !
Recevez, chère Madame, tous nos re merciments et croyez à notre vive amitié1.
E. Renaw.
Hanté par la politique, et d'ailleurs sollicité par l'opinion républicaine d'y reprendre sa place, Victor Hugo avait promis à Juliette de l'amener avec lui tous les jours à Versailles s'il rentrait dans une des assemblées. Cette espérance l'avait remplie d'une joie telle qu'elle s'était surprise à fredonner tous ses refrains d'autrefois. Victor Hugo fut élu sénateur de la Seine le 3o janvier 1876. Il tint sa promesse et Juliette ne manqua pas de l'ac-