Les amours d'un poète
Ce livre n'est pas un roman : il est la vie même, cueillie à ses sources. Aucun des personnages qu'il met en scène n'est imaginaire : ils ont tous existé et lutté, aimé et souffert. Leurs noms, qu'il était inutile de couvrir de voiles transparents, appartiennent à l'histoire littéraire et à la vie morale du xixe siècle : il est impossible de les en séparer et de faire l'oubli sur ce qui fut public.
Chacun de ces personnages a son caractère propre, sa physionomie originale, son tempérament, qui s'expriment dans des documents authentiques où il n'est pas besoin pour les découvrir d'un don exceptionnel de psychologie. Aussi me suis-je moins attaché à commenter qu'à raconter.
L'illustration est, à sa façon, un commentaire. Dans un livre où les sentiments dominent les événements, elle est inutile et dangereuse parce Qu'elle détourne l'analyse vers la banalité, traduite en paysages et en images, de scènes convenues. Mais où l'illustration proprement dite, qui est l'interprétation exacte du texte, ne trouve pas de place, la décoration doit, au contraire, contribuer à une présentation plus harmonieuse.
Or, nul ne pouvait mieux que Victor Hugo lui-même décorer les Amours d'un Poète. // fut un grand dessinateur, qui eut l'abondance et la variété, la force et la grâce. Ses dessins prolongent son œuvre et ils la complètent. Ceux que M. Beltrand a si habilement gravés pour ce livre ne s'y rapportent pas directement, mais leur fantaisie est moins déconcertante que ne l'eut été une
illustration directe. Ils sont un ornement. Ils sont de plus un témoignage. Le génie de Victor Hugo — ce génie innombrable — se montre ainsi sous la prodigieuse diversité de tous ses aspects. Les dessins que j'ai pris dans ma collection ne s'accordent pas tous avec le sujet ; je le sais, et je n'ai pas besoin qu'on me le dise ; mais s'ils enrichissent le texte et s'ils l'animent de leur vie puissante, leur reproduction aura atteint son but et satisfait, je l'espère, le goût des lecteurs.
Louis Barthou.