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PRÉFACE

LA vie et l'œuvre de Victor Hugo sont inséparables : Tune inspire, commente et explique l'autre. Aucun poète lyrique n'a mis dans ses vers plus de son âme. Avant de dicter ses souvenirs, où il entre parfois trop d'arrangement, à un « témoin de sa vie », Victor Hugo s'était analysé et raconté dans tous ses recueils. J'accorde que la beauté de son œuvre, la plus riche et la plus variée qu'aucune littérature ait connue, se suffit à elle-même si l'on veut n'en admirer que la forme, abondante et prodigieuse, mais la plénitude de son sens intime ne peut se

révéler que dans la connaissance de l'homme, de sa nature, de ses habitudes, de ses passions, de ses amours.

L'amour, de quelque façon d'ailleurs que l'on entende ce mot complexe, a joué dans la vie de Victor Hugo un rôle auquel seule son ambition fut comparable. Sa jeunesse fut exceptionnellement chaste, mais, à partir de trente et un ans, la femme ne cessa d'occuper son âme et ses sens — plutôt ses sens — jusqu'au jour où, dans son extrême vieillesse, la nature lui imposa un renoncement dont il ne s'accommoda pas volontiers. Le mariage lui donna huit ans d'un bonheur sans mélange. Heureux et confiant, il fut fidèle, sans qu'une tentation pût lui mériter un reproche ou même un soupçon. L'amour qu'il eut poux la mère de ses quatre enfants fut l'amour le plus pur de sa vie. Quand il douta, il souffrit cruellement, mais Juliette Drouet, sa première maîtresse, vint à point pour atténuer sa torture, et leur union dura près de cinquante ans.

Madame Victor Hugo et Juliette Drouet remplissent presque à elles seules ce livre, consacré aux amours du poète. Me blâmera-t-on d'avoir rapproché dans le même ouvrage la femme légitime et la maîtresse i C'est un reproche auquel personne ne pourra se flatter d'échapper. Il est impossible, même si on les étudie séparément, de parler de l'une sans s'occuper de l'autre. Quand M. Gustave Simon consacre un livre à la Vie d'une Femme, qui est madame Victor Hugo, il rencontre sur son chemin Juliette Drouet, et il la juge. Quand M. Guimbaud raconte l'histoire de Juliette, comment pourra-t-il ignorer madame Victor Hugo et se taire sur son rôle i D'ailleurs, l'exemple de Victor Hugo lève tous les scrupules. Publiés en 1835, les Chants du Crépuscule renfermaient dans leur dernière pièce, Date Lilia, un hommage lyriquement ému du poète à sa femme, mais tous les chants d'amour enivré que contenait le recueil s'adressaient trop visiblement à sa maîtresse. Que Sainte-Beuve manquât d'autorité pour reprocher à l'ami qu'il avait trahi de confondre « deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent », je le démontrerai sans peine. Mais il n'y en avait pas moins les deux couleurs et les deux encens.

Je ne juge pas madame Victor Hugo, je la condamne moins encore, mais je la plains. Sa faute fut rachetée par une vie de dignité, d'abnégation et de sacrifice. Elle fut la victime d'un vilain personnage, dont le talent* je dirai même volontiers le génie, s'accordait avec une rare bassesse d'âme. Ce sont les indiscrétions de Sainte-Beuve qui ont fait la publicité de cette

histoire d'amour. Ai-je tort d'y ajouter i J'aurais peut-être hésité si, ici encore, je ne pouvais invoquer des exemples autorisés et décisifs. M. Emile Faguet a consacré à la liaison de madame Victor Hugo avec Sainte-Beuve un des chapitres les plus fouillés de ses Amours d'Hommes de Lettres, où il aborde sans détour la question brûlante de savoir s'ils furent amants dans le « sens précis et complet du mot ». M. Jules Lemaître, dans ses Péchés de Sainte-Beuve, ne garde pas plus de réserve. «Cette histoire, dit-il, est maintenant très connue. Elle ne peut plus nuire à personne. Tout le mal est fait depuis longtemps. Mais en outre on y pénètre mieux l'âme de ceux qui y jouèrent leur rôle. Car c'est dans nos faiblesses et nos fautes que nous nous faisons le mieux connaître. » Et M. Gustave Simon, enfin, n'at-il pas traité le même sujet dans son Roman de Sainte-Beuve i Je sais bien que, s'il ne nie pas que madame Victor Hugo eut une faiblesse amoureuse pour l'auteur des Consolations, il essaie de démontrer que cette faiblesse ne s'acheva pas en faute. Mais comment son impartiale bonne foi n'accorderait-elle pas à des documents inédits le droit d'être discutés à côté du dossier qu'il a lui-même enrichi de tant de pièces curieuses i Ceux que j'apporte ont un intérêt incontestable : on jugera s'ils sont décisifs.

Madame Victor Hugo connaît un sort analogue à celui de madame Charles, qui fut la femme légitime d'un grand homme de science. On discute la question de savoir jusqu'à quel point madame Charles fut la maîtresse de Lamartine, et là-dessus M. René Doumic, qui tient pour la chute, et M. Léon Séché, plus indulgent, eurent une grande querelle. Après ce que je publie des papiers conservés par Sainte-Beuve, chacun pourra se faire une opinion sur l'étendue de la faute de madame Victor Hugo. Qui donc, à ma place, eût détruit ou dissimulé ces documents i

J'en ai moins à dire pour justifier la partie de mon livre, d'ailleurs la plus abondante, qui concerne Juliette Drouet. Sa liaison avec Victor Hugo n'attendit pas la consécration du temps pour être publique. Elle ne se cachait pas, elle s'affichait. Pendant près de cinquante ans le poète vécut, d'une vie extérieure qui les rendait inséparables, avec la femme intelligente et dévouée dont un hasard de théâtre avait fait sa maîtresse. En France et au dehors, il ne voyageait jamais sans l'emmener avec lui. Ses amis partageaient leurs hommages entre elle et madame Victor Hugo. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le prospectus de l'Edition de l'Imprimerie Nationale des Œuvres complètes de Victor Hugo ait annoncé les

« Lettres à Juliette, ce qui est attendu depuis si longtemps" et avec une si grande curiosité ». Il faudra attendre plus longtemps encore cette prime alléchante puisque les Lettres à Juliette et le Livre de l'Anniversaire déposés à la Bibliothèque Nationale ne seront livrés au public qu'en 1963. Je doute que Victor Hugo en demandât autant. Juliette avait, en 1833, dans un geste de colère, détruit les premières lettres que son amant lui avait écrites. Il en avait amèrement gémi et il prenait ses précautions contre une récidive. « Je ne veux pas, lui disait-il, que cette trace de ta vie dans la mienne soit à toujours effacée. Je veux qu'elle reste ; je veux qu'on la retrouve un jour quand nous ne serons plus que cendres tous les deux, quand cette révélation ne pourra plus briser le cœur de personne. Je veux qu'on sache que je t'ai aimée, que je t'ai estimée, que j'ai baisé tes pieds, que j'ai eu le cœur plein de culte et d'adoration pour toi. »

Le génie de Victor Hugo ne perdra rien à la révélation un peu plus accentuée qu'elle ne le fut jusqu'ici de ses amours, et peut-être la réputation de son cœur y gagnera-t-elle. Je ne crois pas qu'on diminue un grand homme en montrant qu'il fut un homme. Je suis là-dessus de l'avis de Montaigne :

« J'ai une singulière curiosité de connoistre l'âme de mes autheurs. Il faut bien juger leur suffisance mais noi pas leurs mœurs ni eux par cette montre de leurs escris qu'ils étalent au théastre du monde... Je choisiroy plutost de scavoir... ce que Brutus faisoit en son cabinet et en sa chambre que ce qu'il faisoit emmy la place et au Sénat. »

UINTMARIAGE D'AMOUR

LE 14 octobre 1822, Victor-Marie Hugo, âgé de vingt ans, membre de l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse, épousait à Saint- Sulpice Adèle- Julie Foucher, moins jeune que lui d'un an. Ce mariage réalisait une prédiction. Il y avait environ vingt-cinq ans que le père du poète, alors major et rapporteur du premier conseil de guerre, servant de témoin au mariage de son ami Pierre Foucher, greffier du même conseil, lui avait porté ce toast pittoresque et prophétique : « Ayez une fille, j'aurai un garçon, et nous les marierons ensemble. Je bois à la santé de leur ménage. »

Ce ménage naissait sous d'heureux auspices. La volonté des parents l'avait moins favorisé que l'amour réciproque et tenace des deux enfants, dont le vicaire Dumas avait béni les liens. Ils se connaissaient depuis plus de quinze ans. Un jardin de l'impasse des Feuillantines, « grand, profond et mystérieux », dépendant du vieux couvent que madame Hugo avait loué en 1808, avait abrité les premiers jeux de leur enfance.

Victor et Adèle vont au mariage comme on va au bonheur. Ils se connaissent si bien, ou ils croient si bien se connaître, n'ayant eu depuis tant d'années rien de caché l'un pour l'autre, qu'ils ne doutent pas de

leur félicité réciproque. A ce bonheur la vie peut apporter des obstacles, dont aucune existence n'est exempte, mais il leur semble que tout ce qui viendra d'eux devra les rapprocher et les unir. Se trompent-ils i Leur correspondance livre leurs âmes. Il n'est que de la consulter pour les pénétrer jusqu'au fond.

Huit jours avant la célébration de leur mariage, que tant d'empêchements avaient entravé et retardé, Victor, exultant de joie, écrivait à sa fiancée : « Notre histoire, chère aimée, aura été une preuve de plus de cette vérité que vouloir fermement, c'est pouvoir. » La volonté était, en effet, un des traits caractéristiques de cette nature passionnée et frémissante qui, dès sa jeunesse, sut se maîtriser, se diriger et marcher au but par les voies qu'elle s'était fixées et frayées. Il avait dix-neuf ans quand il écrivait : « Une volonté ferme fait la destinée, et, quand on a su souffrir, on sait vouloir. D'ailleurs l'homme qui met sa vie au jeu dans les calculs de son avenir est presque toujours sûr de gagner... »

Victor Hugo avait mis, dès l'âge de quinze ans, sa volonté au service de son travail. Amoureux, il la fit servir au succès de son amour. D'ailleurs il subordonnait son travail à sa passion. Rien dans ses Lettres à la Fiancée ne trahit la vanité de l'homme de lettres. Il n'en a ni les détours ni les travers. Quand il parle de la situation littéraire qu'il s'est déjà acquise et des premiers succès que lui a valus la précocité de son génie, sa discrétion et sa modestie ont un charme irrésistible. Songez qu'il a déjà des ennemis et que, enfant encore, il se réveille en butte aux rivalités, aux attaques et aux haines ! A peine entré dans la carrière, il rencontre la bassesse humaine et les « grandes petitesses » qui sont la rançon de la gloire. Il les subit moins par ambition que par dévouement. Il est l'esclave de son amour. Il veut se faire un nom pour l'apporter en dot à celle qu'il aime et aussi pour répondre aux préoccupations de parents qu'un avenir incertain effraie trop justement. La jeune fille se fait-elle l'écho de leurs craintes, il lui écrit, le 8 janvier 1822, une lettre qui met sa situation au point avec un tact délicieux. Condamné à parler, il ne peut pas tout dire. Il en pense évidemment plus qu'il n'en dit ; il croit par une foule de détails que « son avenir présente bien quelques espérances », mais, sans en écrire davantage, il laisse à sa fiancée le soin de deviner ce qu'il hésite à préciser : « Que n'assistes-tu à ma vie actuelle i Tu me comprendrais sans peine et peut-être même tes espérances iraient-elles au delà des miennes. » Je doute que la confiance puisse mieux s'accorder avec la modestie.

Capable d'une habile diplomatie, qui fait servir la littérature à ses intérêts de fiancé, la volonté de Victor Hugo ne fléchit pas quand il s'agit de conserver intacte son indépendance. Ce jeune homme, cet enfant presque, auquel la gloire a prodigué ses premiers regards, « plus doux que les feux de l'aurore », en marque moins d'orgueil que de ferme et courageuse dignité.

Quand il attend la pension littéraire qu'on lui a promise, il sait qu* « il est bien des manières de faire fortune », et qu'on peut ■ acheter des faveurs par des flatteries », mais il s'y refuse. Il préfère « travailler quinze nuits de suite que solliciter une heure ». 11 s'arrête « au point où les humiliations deviennent des indignités ». Pour obtenir Adèle, toutes les conditions lui paraîtront douces, même les plus dures, mais il faut qu'elles soient convenables, et si, pour arriver plus vite au but tant souhaité, il se sent quelquefois capable de « descendre à tout », il se réveille aussitôt, il se révolte contre lui-même et il se redresse. Sa passion enthousiaste lui a dicté la résolution, prise au fond de l'âme, « de marcher noblement et sans fléchir dans cette vie où les prospérités ne s'achètent que trop souvent par des bassesses ». Il méprise, même pour gagner les journalistes à son œuvre, les « bienséances de convention », qu'il trouve stupides ou révoltantes, et il affirme avec fierté sa profession de foi : « On respecte celui qui se respecte ».

Son courage égale sa dignité. Il est royaliste. Mais quand son camarade Edouard Delon, « qui aimait le bruit, le hasard et le péril », est condamné à mort pour sa participation à la conspiration de Saumur, il écrit à la mère du jeune conspirateur pour offrir à celui-ci un asile dans sa chambre. Les parents d'Adèle blâment son imprudence. A sa fiancée qui l'en avise, il répond avec simplicité, une simplicité admirable si l'on songe qu'il a vingt ans et que cette imprudence peut, en effet, lui coûter cher ! « Je pouvais me compromettre ; je l'ignore ; mais, avant de faire une chose juste, doit-on jamais chercher si elle est utile ou nuisible ?... Dans la position de Delon, j'aurais été heureux qu'il fît pour moi ce que j'ai fait pour lui. Cela suffisait. »

Sans soupçonner ou sans dire tout ce qu'il vaut par son talent, il se connaît moralement et il se juge. « J'entends au fond de moi, écrit-il à Adèle, je ne sais quelle voix qui me dit que je ne perdrais pas à être connu de toi tel que je suis. » Et encore : « Je ne t'ai pas toujours montré une très profonde estime pour le commun des hommes. Ma conscience ne me dit point que je suis plus qu'eux, mais je ne suis pas comme eux, et cela lui suffit. » Il se défend de céder ainsi à l'orgueil, mettant ses prétentions plus haut, dans sa conscience et dans son amour.

Cet amour a tout dominé et dompté en lui, un « tempérament brûlant », un « esprit fier », une « âme ambitieuse », ou plutôt il les a ramenés à lui et concentrés « dans un seul désir, un seul sentiment, une seule pensée ». Cette soumission de son cœur n'est pourtant pas l'abdication de sa volonté ou de son intelligence. Avant de rien accueillir, il examine tout, en homme prudent, avec sa raison. D fait peu de cas « des croyances communes et des conventions traditionnelles ». Cette liberté d'esprit lui donne parfois un air ou un ton d'insolence, dont la tante d'Adèle s'est plainte à celle-ci, qui renouvelle à Victor un sage conseil, a Aie un peu plus de liant dans le monde. Cet air de bienveillance entre parfaitement dans cette dignité qui

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doit nous accompagner. Depuis longtemps je te le dis ; fais-le, je t'en prie, et pense que tu me feras plaisir. » Elle parle ainsi pour les autres. Dans l'homme supérieur qu'elle admire, elle sent que « c'est le seul côté attaquable », dont elle ne veut pas qu'on se serve contre lui : « J'aime tellement tout en toi que tu serais un peu raide que cela ne m'effraierait pas... »

Il est passionnément jaloux et ce trait de son caractère, qui persistera, vaut d'être mis en lumière. D'ailleurs, il ne songe pas à s'en défendre ou à en rougir. Il ne comprend pas l'amour sans la jalousie. Quand Adèle, honteuse de lui écrire à î'insu de sa mère, et prise de remords, lui dit qu'elle voudrait pour lui « une femme qui eût une réputation sans tache et une conscience sans reproche », cette phrase fait naître dans son esprit des soupçons qui Tégarent et il supplie la malheureuse enfant de mettre fin à ses tourments en lui répondant par un oui ou par un non, dût-il en mourir, si elle en a aimé un autre que lui ! Il s'ingénie à se tourmenter, pour un mot, pour un geste, pour un silence, pour un coup d'oeil, pour un sourire. Au retour d'un bal, où elle a dansé avec d'autres, plus élégants que lui et qui dansent mieux, il lui avoue « l'infernale émotion » dont il a été saisi. Qu'un autre, un étranger, lui ait, quelques jours après, offert son bras, cette idée s'empare de sa tête et le trouble. Cet incident est l'occasion d'une profession de foi où il livre le fond de son âme. Loin de penser que la jalousie est ridicule, il déclare, après s'être sévèrement examiné, qu'elle est de « l'essence de l'amour chaste, exclusif et pur » qu'il a voué à Adèle. Il n'en confond pas la délicatesse ombrageuse avec « la brutalité des esprits vulgaires ». H l'offre à sa fiancée comme un témoignage respectueux de sa tendresse, et qu'elle doit agréer non comme un soupçon, mais comme un hommage. « Ma jalousie, chère Adèle, doit te plaire ; si elle t'effraie, tu ne m'aimes pas... L'amour n'est ni vrai, ni pur, s'il n'est jaloux. Crois que ceux qui aiment toutes les femmes ne sont jaloux d'aucune. » Faut-il, avec ces sentiments, s'étonner que, deux mois après, l'ayant rencontrée dans la rue, sans qu'elle l'ait vu, il ait éprouvé un vrai supplice à constater qu'elle relevait trop sa robe et que les passants retournaient la tête i

Quand on a de telles exigences et qu'on demande de tels comptes, il faut de toute évidence que l'on donne l'exemple. C'est parce qu'il était sans reproche que Victor pouvait exagérer ses sévérités. Il avait dès le début de leur correspondance secrète, en avril 1820, promis à sa fiancée de lui apporter « un corps pur et un cœur vierge ». Fidèle à cette promesse, il avait résisté aux tentations et aux séductions dont « l'immorale indulgence » du monde aurait excusé son âge et son sexe. Et le 23 février 1822, à trois jours de ses vingt ans, il écrivait à sa fiancée, qui, non sans raison peut-être, la trouvait extraordinaire, une lettre où il abordait avec une audacieuse chasteté ce redoutable problème. « Je ne considérerais que comme une femme ordinaire {c'est-à-dire assez peu de chose) une jeune fille qui épouserait un homme sans être moralement certaine, par les principes

et le caractère connu de cet homme, non seulement qu'il est sage, mais encore, et j'emploie exprès le mot propre dans toute sa plénitude, qu'il est vierge, aussi vierge qu'elle-même». Je pense également que la pudeur la plus sévère n'est pas moins une vertu d'obligation pour l'homme que pour la femme ; je ne comprends pas comment un sexe pourrait répudier cet instinct, le plus sacré de tous ceux qui séparent l'homme des animaux. » Il sait qu'en pensant et en parlant ainsi il n'exprime pas les idées de son siècle, mais il lui importe peu. Quand Adèle, étonnée et gênée, lui exprime quelque mécontentement d'une confidence au moins inutile, il s'étonne à son tour, sûr de n'avoir rien dit qui ne puisse « être écouté par l'oreille la plus pure et la plus virginale », et il accentue son aveu en disant à sa fiancée : « Je te montrais combien est grande ta puissance sur moi, puisque ta seule image est plus forte que toute l'effervescence de mon âge. »

Un tel amour mérite évidemment de s'appeler un amour « d'esclavage », ou d'« exception », ou « d'idolâtrie », comme il l'a défini lui-même. Ce sera « un amour immortel dans une union éternelle ». Il voit dans Adèle « un ange, une fée, une muse », un être surhumain dont il a fait l'unique but de son existence. Elle a, à ses yeux, toutes les qualités, tous les charmes, toutes les vertus. U lui consacre son travail, son talent et sa vie. U ne la vaut pas et il ne vaut que par elle. Il met en elle, à laquelle il a voué un culte de respect, de dévouement et d'enthousiasme, sa gloire et son orgueil, sa foi et ses espérances. Il s'est donné tout entier, et cette immolation de son être, sacrifié à un être d'élection, qu'il croit un être d'élite, il l'a traduite dans le plus beau cri d'abnégation et de confiance : « Je suis une chose qui est à toi, »

Quelle est donc cette jeune fille dont la « puissance enchanteresse » fait de la tête d'un tel homme « un chaos d'amour, d'ivresse et de joie » i Est-elle digne de son amour et de son génie i Ou son ivresse, exaltée par l'attente, le rend-il victime d'une méprise et d'une illusion i

Physiquement, elle est belle, et quand les passants se retournent dans la rue pour la regarder, il n'est pas besoin d'une robe gauchement relevée pour attirer leur attention. Grande, brune, casquée de magnifiques cheveux noirs, l'œil fier, le type hardi, elle porte, sur de superbes épaules, une tête royale. Elle est à la fois majestueuse et lente. Quoique Parisienne de naissance, son teint, son allure, sa démarche la font prendre souvent pour une étrangère, et il arrive à tel voyageur rentré du Levant de croire trouver en elle une Maltaise. Aimée de Victor, elle l'aime, mais elle répond par une affection tranquille, où il ne semble pas que ses sens et son cœur soient encore éveillés à la plus ardente des passions. Quelque dix ans plus tard, victime d'une illusion ou satisfait d'une conquête, un adorateur hésitera, pour la comparer, entre sainte Thérèse et la Religieuse Portugaise. A dixhuit ans, rien ne révèle cette âme enflammée. Elle pense, elle écrit, elle

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agit comme une pensionnaire, innocente et maladroite, qui confond ses petits péchés avec une grande passion. Ses lettres n'ont ni relief, ni accent, ni élan, ni couleur. J'y ai vainement cherché un cri ou une image. Elle est sincère, et pure, et bonne, mais son amour n'a pas d'ailes. Une seule fois, elle paraît devenir héroïque, mais quand, cette fois, elle offre à Victor de fuir avec lui, rien ne montre qu'elle sente la gravité de cette détermination. Ce n'est pas une folie romanesque qui l'entraîne, mais plutôt une compassion ingénue dont l'audace est sans lendemain et sans péril. D'ailleurs, il n'y a là qu'un accident. A l'ordinaire, elle est posée et calme. Son sang-froid si sage déconcerte Victor. Il la trouve « froide », « prodigieusement raisonnable », plus empressée à le fuir qu'à le rechercher. Il sent en elle, et il le lui dit, « plus de compassion que de tendresse » et moins d'amour que de pitié. Il lui arrive de le laisser sur un « adieu glacial », dont il souffre pendant plusieurs jours sans pouvoir reprendre son travail, pourtant de toutes façons nécessaire. Comment en serait-il autrement puisqu'elle trouve que « la passion est de trop » et qu'elle lui oppose, prosaïquement, la tranquillité et la paix dans lesquelles elle veut vivre i Elle l'aime « beaucoup », mais voilà tout, dit-il, pensant, non sans raison, que ce tout n'est pas assez. A cinq semaines de leur mariage, après des fiançailles qui ont duré plus de trois ans, la communion de leurs âmes n'est pas faite, et même en tenant compte de l'exaltation du cœur et des sens que cette longue attente a développée chez Victor, on ne peut manquer d'être frappé de la disproportion qu'il y a dans leurs manières d'aimer. Ecoutez cette plainte, d'une douloureuse tristesse : « Quand je me suis approché de toi et que je t'ai dit en te quittant : A demain à six heures, rien ne m'a témoigné que cet intervalle d'absence te parût comme à moi bien long. Je n'ignore pas, Adèle, qu'il ne dépend point de toi de l'abréger, mais il dépend de toi de me le rendre moins insupportable en n'y paraissant pas entièrement indifférente. Un mot, un geste, un signe de regret m'auraient presque consolé, tandis qu'en ce moment, à la peine d'être si longtemps séparé^de toi, se joint celle de penser que tu ne t'aperçois point de cette séparation... » Il n'oublie pas les preuves de dévouement qu'elle lui a données et il lui sait gré de sa bonté, de sa générosité, de la fidélité courageuse avec laquelle elle l'a soutenu contre les obstacles et aux jours des épreuves. Mais, quoiqu'il n'ait jamais aimé qu'elle, il sait aussi le tort que les petites marques d'indifférence peuvent faire aux grandes protestations d'amour. « C'est dans les riens, dans les mots, dans les regards que l'amour se décèle. Les plus fortes preuves de l'amour sont une foule de choses imperceptibles pour tout autre que l'être aimé. C'est dans les mouvements, dans les promptes et premières inspirations de l'âme qu'il se révèle tout entier. La générosité ne va pas si loin, hélas ! et tout ce que tu fais pour moi peut être le résultat d'une pitié généreuse, sans qu'aucun indice certain me prouve que c'est de l'amour. » En lui écrivant cette lettre, empreinte d'un doute attristé, le 5 sep-

tembre 1822, Victor s'exprime sur le compte d'Adèle comme il le faisait le Ier novembre 1821, et même il donne à ses plaintes et à ses craintes un accent plus poignant. Je sais que tout aussitôt elle le rassure, elle le console, elle le reprend, et qu'il s'excuse de ses déraisons et de ses extravagances. Mais le mariage est si près, et vraiment non, ce n'est pas de la même façon qu'ils s'aiment î

Lui, éperdu de lyrisme, dupe de son cœur, de ses sens, de son imagination, il subit la loi de son génie, qui exalte son amour en passion. Il se prosterne devant l'âme qu'il croit destinée à son âme. Elle, douée d'un robuste bon sens et d'un tempérament tranquille que les désirs impatients ne troublent pas, elle est sermonneuse, sans être pourtant, comme elle le dit ingénument, radoteuse. Les conseils qu'elle donne à son fiancé sont ceux d'une bourgeoise raisonnable, qu'aucun démon ne tente. Elle lui recommande, et de quel ton ! l'ordre, l'économie, la sévérité des mœurs, comme si elle avait consulté un « Manuel des Bons Ménages », dépourvu de tout idéal, prosaïque et utilitaire. A la seule pensée qu'un autre pourrait obtenir des droits dont le refus de mariage le priverait, il pousse un cri de défi. « Il me semble que cette insupportable idée ferait bouillonner mon sang dans mes veines après ma mort. » Et, tout de suite, la rage lui monte à )a tête : « De quoi dépend la vie i Qu'un homme me marche aujourd'hui sur le pied ou me regarde de travers, et qui sait où je serai demain S* » A cet Othello déchaîné, elle reproche la barbarie d'un usage qui ne prouve rien et elle prêche le respect de la vie humaine. Je ne dis pas que sur le fond des choses elle ait tort, mais je lui voudrais un autre accent que celui-ci. « Quand, pour un mot, souvent insignifiant, mais pris de travers, on risque de mettre la moitié du temps, et presque toujours, une famille dans le deuil, il faut avoir un bien petit amour-propre pour ainsi tout lui sacrifier. Laisse-moi, au moins, Victor, cette tranquillité. » Elle a des étonnements un peu niais que l'inexpérience de son jeune âge ne suffit pas à expliquer, lorsque, par exemple, avertie du concours que Victor doit apporter à une pièce royaliste pour en assurer le succès, elle lui écrit : « Si cette pièce est bonne, elle n'a pas besoin de cabales... et on doit la laisser tomber si elle ne vaut rien. » Il est vrai qu'elle se ravise, ou qu'elle s'excuse :« Au reste, je parle comme une aveugle qui voudrait juger des couleurs. » Elle a ainsi des retours sur elle-même dont il serait injuste de nier la sincérité ou la naïveté charmantes. Elle n'a ni coquetterie ni vanité. Si elle est modeste, ce n'est pas par habileté et pour provoquer une flatterie. Telle elle se voit, telle elle se juge. « Tu auras une femme qui ne sera bonne à rien, si ce n'est à t'aimer ; cela me désole vraiment, mais ce n'est pas ma faute. » Les compliments que Victor lui adresse la gênent comme une erreur dont son bon sens redoute les désillusions dangereuses. Elle se dit « terrestre » et elle se refuse même à se laisser trouver « charmante ». U y a dans l'humilité de ses aveux comme un pressentiment. « Je suis la femme la plus ordinaire

qui existe ! je dis ce que je pense, tu t'en apercevras un jour, et alors tu m'aimeras moins et cela fera mon malheur. Je te le dis, je ne suis rien qu'une femme qui t'aime, rien autre chose. » Pourtant, dans leurs querelles, qui sont fréquentes, elle ne cède ni vite ni toujours ; elle se défend, elle résiste, ses regards deviennent mécontents, son front soucieux, sa parole brève, et il lui arrive même d'imposer silence à son fiancé. Lui, il pardonne aux torts qu'elle a eus, étant assez généreux ou assez habile pour les mettre à son propre compte :

Et pour la paix il faut que d'avoir eu raison, Confus et repentant, je demande pardon.

(André Chénier.)

Elle s'aventure même sur le terrain littéraire et telle discussion sur Chateaubriand, dont Victor a parlé avec enthousiasme, prolonge entre eux une brouille. A-t-elle du goût t Enfant, elle a vu Naples, mais, indifférente à la beauté du paysage, elle n'a conservé d'autre souvenir que celui des têtes des brigands exposées sur la route. Elle n'a pas des curiosités d'esprit. Elle dessine bien, mais, fiancée à un poète, et quel poète ! elle ne comprend pas la poésie et elle lui fait l'aveu de son ignorance. Alors il lui explique que la poésie, étant l'expression de la vertu, peut se manifester aussi bien par une belle action que par un beau vers, « L'être le plus ignorant peut sentir la poésie, cette poésie rêveuse et pure à laquelle les connaissances positives n'ajoutent rien, qui revêt toutes ses pensées fantastiques d'images vivantes, qui se nourrit d'amour, de dévouement, d'enthousiasme, et révèle aux êtres généreux les mystères les plus secrets de leurs âmes. Cette poésie, Adèle, tu la comprendras toujours parce que tu es bonne, douce, noble et simple... » Hélas ! elle est si simple, qu'elle répond avec une simplicité déconcertante : « Les vers ne sont donc pas de la poésie i » Et quelques jours après, recevant la pièce qui a pour titre A toi, elle pleure, mais je crois bien que son esprit ne s'associe pas à l'émotion de son cœur. « Je n'ai pas oublié de te remercier de tes vers, ils sont charmants. Je ne m'y connais pas.. » La prose de son fiancé lui échappe presque autant que ses vers. Peu cultivée et ne suppléant pas par la vivacité d'une intelligence spontanée aux lacunes de son éducation, elle n'a pas de goût littéraire. Quand il lui envoie les premiers feuillets de Han d'Islande, écrit pour elle, et qui raconte leurs amours, elle ne peut se dispenser de lui dire qu'elles les a lus avec plaisir et qu'elle en attend la suite avec impatience, mais son jugement est d'une banalité bien sommaire : « Il faudrait en lire davantage pour te dire au juste ce que j'en pense. Il y a beaucoup d'originalité et d'imagination... »

Sa famille est indifférente à l'œuvre de Victor, que cette indifférence froisse. De toutes les maisons où il va, la sienne est la seule où l'on ne s'inquiète pas de ses occupations. Elle imite la réserve de ses parents. Il souffre

de son silence, moins encore dans son amour-propre que dans son cœur. Quand elle le rompt, il pousse un cri de soulagement. « Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt { Pourquoi m'as-tu laissé croire si longtemps que l'emploi de mon temps et la nature de mes occupations ne t'intéressaient en rien i » Elle fait pour s'y intéresser un effort sincère, auquel la porte moins la nature de son esprit que le sentiment de son devoir. Son instinct l'avertit qu'elle ne peut pas être pour Victor, malgré les louanges dont il l'accable sans relâche et sans mesure, un guide, un conseiller, un censeur de son œuvre. Elle regrette seulement de ne pas pouvoir lui prêter un concours matériel en écrivant sous sa dictée et en allégeant sa tâche. Méthodique et même méticuleuse, elle ne comprend pas qu'il travaille en même temps à plusieurs œuvres. Les lois de l'inspiration lui échappent et il lui semble qu' « on ne devrait commencer une chose qu'après avoir terminé ce que l'on avait mis en train ». D'ailleurs elle ne parle ainsi que par acquit et par sincérité de conscience et, tout aussitôt, un peu honteuse de s'être aventurée sur un terrain qui n'est pas le sien, elle s'excuse avec bonne grâce de sa sévérité. Elle a p]us de droiture dans le caractère que d'élévation dans l'esprit. Elle est foncièrement honnête. Sa pudeur a des naïvetés qui font sourire, mais qui la font estimer. Quand, un mois avant leur mariage, Victor lui prend un baiser sur les lèvres, elle ne veut pas troubler sa joie par des remords, mais elle craint de s'être diminuée à ses yeux : « Pourvu, lui écrit-elle, que tu m'estimes toujours, que je sois toujours aussi pure I Tu me l'as promis, je suis toujours la même, la femme-demoiselle i Alors, mon Victor, je puis dormir tranquille, car, sans cette idée, adieu le repos. Oh ! oui, mon ami, mon âme est bien pure, et même ma conscience est paisible. Je pense que Dieu verra toujours mes intentions. »

Il ne faut pas voir une banalité dans cette dernière phrase, qui, tout au contraire, achève de peindre Adèle au naturel. On la connaîtrait mal, et des incidents de sa vie ultérieure seraient moins aisément explicables, si l'on ne savait qu'elle avait l'âme religieuse et que par Jà, ouverte à de certains moyens d'action, elle offrait des prises à certaines influences. Elevée dans la religion catholique, elle en suivait les pratiques. On la voit occupée aux exercices du Carême. Parfois elle s'accuse de trop penser à Victor, vers lequel son âme est portée, et de n'adresser que « des oraisons de bouche » à son Dieu, qui « d'un souffle pourrait l'enlever ». Quand Victor doute de son amour, elle évoque des souvenirs évangéliques pour le rassurer. « Je prierai Dieu, qui peut tout, de t'apprendre la vérité comme jadis, il l'enseigna à Joseph lorsqu'il lui dit que Marie était pure. » Elle croit à la toutepuissance de Dieu et aux devoirs qu'il faut remplir envers lui, et telle de ses lettres semble l'écho attardé d'une leçon de catéchisme. « Dieu nous a placés sur la terre pour parcourir l'espace qu'il y a entre nous et l'éternité, de manière que nous puissions clans cette vie terrestre nous honorer du titre de créatures de Dieu, »

Tels sont, saisis dans leurs rapports et dans leurs contrastes, et en quelque sorte pei'its par eux-mêmes, les deux jeunes gens que leur volonté a fiancés depuis trois ans et demi, et dont un mariage d'amour associe les destinées. Le jeune époux a tenu sa promesse. Il avait écrit à sa fiancée qu' « il conserverait jusqu'à la nuit enchanteresse des noces son heureuse ignorance ». Il lui apporte, avec la pureté ardente de sa passion, la virginité sévèrement gardée d'un corps qu'aucune tentation n'a pu vaincre. Aussi la joie est-elle dans son âme au niveau de son amour. Rien ne contraint plus leurs entretiens et leurs caresses. Elle est à lui, telle qu'il l'a rêvée, « entièrement, uniquement, éternellement ». S'ils n'ont pu envelopper leur bonheur de « l'ombre et du silence » qu'il aurait voulus, du moins ont-ils évité que l'on mêlât « des conjectures grossièrement plaisantes aux plaisirs les plus permis et les plus sacrés ». Un noble poète, un rival déjà célèbre, dont la gloire a salué le génie, Lamartine, s'est assis à leur table. Il l'a vu, lui, « comme un vendangeur ivre », entraîner sa femme vers l'humble maison, où, pour l'amoureuse agape,

Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits.

Il Ta vue, elle, incertaine et ravie, troublée, mais non tremblante, lever vers son dieu triomphant des yeux de soumission attendrie :

Psyché de cette scène où s'éveilla ton âme, Tes yeux noirs regardaient avec étonnement, Sur le front de l'époux tout transpercé de flamme, Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément.

Les voici unis, heureux, confiants, résolus. La vie s'ouvre devant eux. Que sera-t-elle < Ils sont sans fortune. La jeune femme apporte en dot un capital de deux mille francs, dont des meubles font une partie. Le jeune homme est riche d'une pension annuelle de mille francs que le roi Louis XVIII, ami des lettres, lui a allouée sur sa cassette particulière, mais l'amour et le génie lui donnent une confiance ardente qui envisage sans crainte les devoirs, les obstacles et les responsabilités de la vie. L'avenir ne l'effraie pas. « Avec tant d'espérance, quel courage n'aurai-je pas i Avec tant de courage, quel succès n'obtiendrai- je pas ï »

Han d'Islande, commencé pendant les fiançailles, parut en février 1823. Sous les noms d'Ordener et d'Ethel, le poète racontait, sinon sa propre aventure, du moins, comme il l'écrivait dix ans plus tard, « l'état particulier de l'âme, de l'imagination et du cœur dans l'adolescence quand on est amoureux de son premier amour ». Salué avec éloge par Charles Nodier, le volume valut à Victor Hugo une nouvelle pension, qui s'élevait cette fois à deux mille francs. Le premier enfant du ménage, un garçon, mourut à l'âge de trois mois, le 9 octobre 1823. Un second, une fille, Léopoldine,

condamnée à un si tragique destin, naquit en juillet 1824, au numéro 90 de la rue de Vaugirard, où, après avoir logé d'abord chez les Foucher, les jeunes époux, riches des deux pensions royales, avaient installé leur domicile. Ecoutez un témoin de la vie du poète, Dubois (de la Loire-Inférieure), qui fut le maître de Sainte-Beuve : « Je l'avais visité dans son modeste et charmant réduit de la rue de Vaugirard. Là, dans l'entresol d'un atelier de menuiserie, j'avais vu dans un tout petit salon un jeune père et une jeune mère balançant dans leurs bras un enfant de quelques mois et lui enseignant à joindre ses petites mains pour la prière en face de quelques jolies copies et gravures des madones et des enfants Jésus de Raphaël. Bien que toujours un peu arrangée, la scène cependant naïve et sincère, car les traits du cœur y perçaient à tout moment, surtout chez la jeune mère, m'avait (ouché et ravi. »

Madame Victor Hugo était, en effet, une mère admirable. Quand des difficultés de nourrice l'obligèrent à envoyer à Blois, chez ses beaux-parents, son premier enfant, qui d'ailleurs y mourut au bout de quelques semaines, elle s'en préoccupait avec une sollicitude attentive aux moindres détails. Elle recommandait pour sa nourriture la biscotte, « saine et légère », et, avec un sûr instinct dont la puériculture a fait depuis un devoir, elle protestait contre les maillots trop serrés. Elle a écrit sur l'enfance de Léopoldine des pages simples et touchantes. Bonne mère, elle était aussi une ménagère appliquée, occupée de son linge et de ses affaires domestiques. Ces soins, forcément un peu prosaïques, ne diminuaient pas l'auréole poétique dont son mari l'avait entourée. Appelé à Reims par une invitation spéciale, en mai 1825, au sacre de Charles X qui le nommait, en même temps que Lamartine, chevalier de la Légion d'honneur, Victor Hugo écrivait à sa femme des lettres passionnées et charmantes où s'atteste un amour heureux, intact, plus ardent que jamais. Cette correspondance lui faisait oublier les peines et les fatigues, les chagrins et les embarras d'un voyage dont la gloire ne compensait pas à ses yeux une chère absence. « Ta lettre est bien douce, disait-il à sa femme. Ecris-moi toujours, toujours. J'ai mis un baiser sur ton baiser et sur ta larme. » Près de son retour, il lui écrivit : « Aime-moi. Le moment approche où je te reverrai. Il me semble que c'est là un de ces moments dont on peut mourir. Adieu, ange ! » Sans avoir un tel accent, et sans renfermer de ces cris de passion, les lettres que sa femme lui envoie, simples et familières, dénotent aussi un amour accru qui jouit pleinement de son bonheur. Elle n'est pas indifférente au but poétique de ce voyage officiel. « Fais une belle ode, mon Victor, digne de toi, de ton nom ; ta gloire m'est chère, et ce sera ma récompense. »

En juillet de la même année une bonne aubaine échut aux jeunes époux. Le libraire Urbain Canel fit les frais d'un voyage en Suisse que les ménages Nodier et Hugo, celui-ci accompagné de Léopoldine, accomplirent

pendant un mois, après s'être arrêtés à Saint-Point chez Lamartine. De 1825 à 1830, les œuvres se succèdent, et aussi les enfants : Charles en novembre 1826, François-Victor en octobre 1828, Adèle en juillet 1830. Bug-Jargal, les Odes et Ballades, Cromwell et sa préface retentissante, les Orientales et le Dernier Jour d'un Condamné grandissent la réputation du poète. Sa femme jouit de sa gloire, mais elle est étrangère à son œuvre, qui la dépasse. Absorbée par les soins que ses enfants exigent, elle fait avec bonne grâce les honneurs de sa maison, que remplissent de jeunes talents attirés par le génie de son mari, leur chef d'école. C'est chez son beaupère que Victor Hugo lut trois actes de Cromwell en mars 1827. C'est chez lui, dans la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs, où il était installé depuis deux ans, qu'il lut Marion de Lorme, en juillet 1829, devant des amis d'élite. L'interdiction de cette pièce, loin de le décourager, le remit au travail, et il écrivit Hernanù Quand il fallut engager la bataille, qu'on savait devoir être âpre et tumultueuse, madame Victor Hugo en prit, pour sa large part, la direction. Elle avait inspiré quelques-uns des vers d'amour les plus émouvants du chef-d'œuvre, qui traduisaient avec un incomparable lyrisme la passion ardente des Lettres à la Fiancée. Sa maison était envahie par la jeunesse des « ateliers », qui venait y recevoir le mot d'ordre et y retirer les billets de théâtre. La bataille s'acheva sur un triomphe. D'un mouvement spontané, la salle, tournée vers sa loge, associa la femme à la gloire de son mari.

Sainte-Beuve était parmi les spectateurs. Engagé d'amitié et d'honneur, il avait combattu pour la pièce. Ses mains avaient applaudi. Mais où était son cœur i Cinq jours avant la première représentation, il avait écrit à Victor Hugo une lettre saccadée et hargneuse, pour retirer la promesse de l'article qu'il devait donner à la Revue de Paris de Véron. Il déplorait que la « chasteté lyrique » du poète fût souillée par les démarches, les visites et les compromissions auxquelles une tactique obligée le contraignait, et qui avaient « comme dévasté son foyer ». Un post-scriptum étrange accentuait cette irritation. « Et Madame i Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre lyre que quand on écouterait vos chants à genoux ; celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier ; cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue ; le mot de dévouement prostitué, l'utile apprécié avant tout, les combinaisons matérielles l'emportant 1 »

L'art et le théâtre étaient étrangers à ces imprécations enflammées. Elles étaient l'expression, désordonnée et confuse, d'un amour désormais impuissant à se contenir.

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