V. Hugo. (Vers inédits
•e ne saurais dire exactement la date de ces vers, retrouvés dans les papiers de Juliette Drouet, qui fut pendant cinquante ans la maîtresse de Victor Hugo ; mais, écrits pour elle, ils expriment d'une façon admirable le double sentiment qui inspira, du début à la fin, l'ardente et fidèle passion du poète, La foi et l'amour étaient en lui inséparables. Il croyait et il aimait. Dégagé des dogmes et libéré des pratiques religieuses, il n'en escomptait pas moins les joies et les réparations du ciel pour compléter le bonheur ou pour racheter les malheurs que la vie terrestre réserve aux créatures humaines. Il donnait à Dieu son âme immortelle et il partageait entre sa femme et Juliette un cœur assez vaste pour contenir deux amours terrestres, Tandis que Sainte-Beuve, pour se faire aimer, feignait de croire, Victor Hugo, qui était sincère, croyait en Dieu et en la vie future. Mais bien loin d'admettre que la religion fût un obstacle à son amour, il associait dans la même exaltation lyrique sa foi et sa passion, dont les effusions se confondaient. D'ailleurs l'idée de la rédemption de Juliette, qui avait beaucoup péché, contribua à développer ce mélange, qu'aucun romantique ne poussa si loin.
Quand Victor Hugo rencontra pour la première fois Juliette Drouet, en mai 1832, elle avait vingt-six ans. Née à Fougères de parents modestes
— son père était tailleur et s'appelait Gauvain — elle aurait végété dans la pauvreté d'une vie obscure si un heureux hasard ne l'avait confiée, orpheline presque dès sa naissance, à son oncle, le sous-lieutenant d'artillerie Drouet, auquel elle emprunta son nom. Ce brave homme, qui comptait huit campagnes et une blessure, avait passé au service sédentaire et était devenu canonnier garde-côtes dans un coin de Bretagne. Recueillie par lui, Juliette mena pendant ses premières années une existence buissonnière, dont aucune école n'entama la liberté sauvage et gaie. A l'âge de dix ans, elle fut mise au couvent des Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement, par les soins mêmes de son oncle qui y avait deux parentes ; l'une sa soeur, la mère des Anges, l'autre sa cousine, la mère Sainte-Méchtilde, « toute jeune, ayant une admirable voix ». La jeune pensionnaire, d'ailleurs adulée et gâtée, atténua par sa gaminerie effrontément éveillée et par sa vivacité spirituelle l'austérité des règles trop rigoureuses du couvent. Elle y apprit le chant, le dessin, les grâces aisées du savoir-vivre, et elle dut sans doute à cette éducation soignée un goût littéraire et un don du style dont Victor Hugo sentit vite le contraste avec l'ignorance de sa femme. Comme elle n'avait pas la vocation, et qu'il était facile de s'en apercevoir, elle quitta le couvent vers l'âge de seize ans, après avoir subi l'examen, où sa grâce éclata mieux que sa piété, de Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Elle avait une figure adorable. Que devintelle i Pendant deux ou trois ans on perd sa trace. En 1825, on la retrouve comme modèle dans l'atelier du sculpteur Pradier, dont elle devient la maîtresse et dont elle a, en 1826, sa fille Claire. Brutal, cynique, grossièrement vaniteux, sans argent, sans orthographe et sans tact, ce membre de l'Institut ne songe pas à s'embarrasser d'un mariage compromettant, qui lui apparaît comme une déchéance, et il pousse sa maîtresse vers les planches du théâtre. En 1828, elle est à Bruxelles sous la garde d'une certaine dame Giraudier, dont elle passe pour la fille, sans qu'il semble qu'elle en reçoive des conseils maternels ! Pradier, de loin, la sermonne. 11 paie la pension de Claire, dont il ne peut renier la paternité, mais il abandonne Juliette à son sort et à ses chances.
Après n'avoir connu d'autre engagement que celui du Mont-de-Piété —
— ce mot, qu'elle écrit, atteste son enjouement dans l'infortune, — elle a la chance de rencontrer Félix Harei, qui lui trouve un emploi au théâtre royal de Bruxelles. Elle débute en janvier 1829. Un an après, rentrée à Paris, et toujours sous la protection de Harel, elle joue d'abord à la Porte- Saint-Martin, puis à l'Odéon. Elle a des succès de jolie femme. Actrice, elle est inexpérimentée, mais non dépourvue de talent. Il faut qu'elle en ait assez et qu'elle ait réussi, puisque, en 1832, Harel lui signe un nouvel engagement et l'affecte au théâtre de la Porte-Saint-Martin pour y tenir
l'emploi de a jeune première ». A ce moment, elle gagne six mille francs par an. Mais, payables par douzièmes, ils ne suffisent pas à satisfaire les goûts de luxe qu'elle a conservés malgré les conseils de Pradier. Elle a des amants. Deux, qu'on peut nommer, puisqu'elle a laissé les preuves écrites de ses relations avec eux, ne sont guère plus riches que Pradier. Celui-ci, dans toutes ses lettres, et surtout dans la saison des étrennes, crie misère. Les autres ne peuvent ou ne donnent guère mieux.
L'un, Charles Séchan, âgé de vingt-neuf ans, est un décorateur de talent, qui de l'atelier Lefèvre est passé à l'atelier Ciceri, où il travaille, en particulier, pour la Porte-Saint-Martin. C'est au théâtre, sans doute, qu'il a connu Juliette. Elle a pour lui une vraie passion.
Je ne suis plus maîtresse de mon inquiétude, lui écrit-elle dans une lettre qui ne porte pas de date. // faut que je sache absolument où vous êtes et comment vous îtes. Ne perdez pas un moment à me répondre, soit pour me rassurer, soit pour m! appeler à vous si vous aviez besoin de moi pour quoi que ce soit. Entre nous, je vous l'ai déjà dit, c'est à la vie à la mort.
Séchan fait et donne ce qu'il peut. Il avance de l'argent à Juliette. Plus tard, impuissante à le lui rendre dans une situation difficile pour tous les deux, elle lui écrira :
Pauvre ami, oh ! c'est bien dur et bien amer pour moi de ne pouvoir pas te rendre une fois ce que tu m'as si généreusement donné vingt et cent fois. Telle est ma condition sur cette terre : toujours insolvable, envers les gens à qui je dois le plus, que j'estime le plus, que j'aime le plus.
L'autre, Alphonse Karr, âgé de vingt-quatre ans, donc de deux ans moins âgé qu'elle, a publié un roman, Sous les Tilleuls, qui l'a rendu célèbre. Spirituel, sceptique et cynique, à court d'argent, mais non de moyens, il n'a pas la nature généreuse et délicate de Charles Séchan.
Comme il a promis le mariage à Juliette, qu'il appelle sa « chère femme » ou sa « belle Julie », il ne se fait pas scrupule de considérer que tout déjà est commun entre eux et, quand il a besoin de cinq cents francs, il les lui emprunte. J'ai ses lettres sous les yeux ; elles caractérisent une époque et elles jugent l'homme :
Je t'aime assez pour me confier à toi. Les deux demandes de mon père et de mon frère sont pressantes. Engage des bijoux, s'il est nécessaire, pour me prêter cinq cents francs. Je serai en mesure de te les rendre — facilement — au plus tard dans deux mois. Je te regarde comme ma femme ; tu le vois, ce mot-là n'est plus une caresse, c'est un mot sérieux.
Il se dit « ennuyeux à mourir », mais dans un autre billet et dans une autre circonstance, il la presse de prendre une résolution.
Si, ce qui paraît aujourd'hui livré au hasard, tu te trouves être plus riche que moi, je prendrai sans scrupule, sans hésitation, la moitié de ta petite fortune. Si tu n'as rien, tu dois de même ne pas hésiter à partager avec moi le fruit de mon travail, et j'aurai bien de la force et du courage quand je travaillerai pour toi. D'autaut, ma belle fille, que je ne vois pas trop comment je ferais pour vivre loin de toi. Si tu es ma femme, Julie, si tu es décidée à partager ma vie et mon avenir, quels qu'ils soient, il est simple et nullement répugnant pour moi de te dire : procure-moi encore cinq cents francs pour demain. Mais si tu refuses de t'associer à ma vie ou si tu y mets des restrictions, je ne peux ni ne veux accepter ce nouveau service.
Au moment où Alphonse Karr, candidat à son mariage et à son argent, la sollicite ainsi, Juliette, qui avait d'abord habité la rue des Tournelles au Marais, est passée au boulevard Saint-Martin. Quelque temps plus tard, elle occupe un luxueux appartement rue de l'Echiquier. Sa vie a changé, elle est devenue la maîtresse du prince Demidoiï, dont la fortune peut se prêter à ses besoins et à ses goûts. L'est-elle déjà quand Victor Hugo est fasciné par sa rencontre, dans un bal d'artistes, en mai 1832 i A en juger par le luxe dont elle est parée, il faut le croire, car ni Pradier ni Séchan ni Alphonse Karr, même réunis, n'auraient pu en faire les frais. Cette apparition éblouissante met le feu dans l'âme du poète, qui l'a racontée plus tard dans des vers de grâce et de flamme :
...Fraîche et belle, Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu'elle, Ses cheveux pétillaient de mille diamants
Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante, Tout en elle était feu qui brille, ardeur qui rit...
Timide, chaste, fidèle à sa femme, mis en garde contre les actrices par une sorte de méfiance instinctive et par les souvenirs que lui ont laissés les répétitions de Hernani, Victor Hugo s'éloigne de l'apparition brûlante. Mais est-on, même avec du génie, maître de sa destinée i Le poète n'échappa que peu de temps à la femme de théâtre. Neuf mois après l'avoir fuie, il devint son amant, et « l'étincelle » dont il avait eu peur alluma dans son cœur un incendie qui dura cinquante ans.
Engagée au théâtre de la Porte-Saint-Martin pour y tenir les premiers rôles, Juliette Drouet accepta, le 3 janvier 1833, de jouer la princesse Negroni dans Lucrèce Borgia. Elle y mit même un empressement dont sa lettre à Harel donne la raison : « H n'y a pas de petit rôle dans une pièce de
M, Victor Hugo. » A ce moment l'auteur et l'actrice ne se connaissaient pas. Les répétitions les rapprochèrent. Mais, toujours inquiet de « ce qui salit le poète », c'est-à-dire « des tracasseries de la coulisse », Victor Hugo conserva à l'égard de sa belle interprète, qui multiplia, s'il faut en croire I2 légende, ses coquettes avances, une attitude respectueuse et prudente.
La première représentation valut au drame de Lucrèce Borgia un triomphe. La princesse Negroni en eut sa part. Théophile Gautier nous a laissé le témoignage du succès personnel qui récompensa Juliette de son abnégation. « Elle avait deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène. Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé moyen de créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrement perfide ; visage rose et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de guerre de l'empoisonneuse, si charmante d'ailleurs qu'on oublie de plaindre les infortunés convives et qu'on les trouve heureux de mourir après lui avoir baisé les mains. » En écrivant ces lignes, Théophile Gautier, disciple fidèle, reflétait la pensée du maître qui, au lendemain de la représentation, avait publiquement félicité mademoiselle Juliette de a l'éclat extraordinaire * qu'elle avait jeté sur son apparition. « Elle n'avait que quelques mots à dire, elle y a mis beaucoup de pensées. Il ne faut à cette actrice qu'une occasion pour révéler puissamment au public un talent plein d'âme, de passion et de vérité. » L'occasion manqua à la femme de théâtre, ou plutôt la femme de théâtre manqua, neuf mois plus tard, à l'occasion. Mais la jolie femme attendit moins et réussit mieux. Lucrèce Borgia avait été jouée le 2 février. Moins de trois semaines après, Juliette Drouet était la maîtresse de Victor Hugo.
Et c'était sa première maîtresse. Qu'on n'en ait, avant, nommé ou connu aucune, voilà déjà une constatation qui aurait, avec un homme aussi célèbre, la valeur d'une preuve. Mais il y a, pour l'affirmer, un témoignage dont l'autorité sur ce point prend, du fait même de sa partialité habituelle contre Victor Hugo, une autorité irrécusable. C'est celui de M. Paul Chenay qui, beau-frère et ami de madame Victor-Hugo, a dédié à sa « mémoire vénérée » un livre où il est tout à fait catégorique. « Pour Victor Hugo, il n'y avait pas d'autre femme que son Adèle. Il allait au théâtre, suivait et dirigeait les répétitions et la mise en scène de ses pièces, ne s'occupant des acteurs et des actrices qu'au point de vue de leurs rôles : il ignorait le reste. Les propos grivois, les provocations quelconques avaient été jusqu'alors sans effet sur lui... // était jusque-là sans défiance contre les procédés de séduction des femmes de théâtre.,. Pendant plusieurs années il résista victorieusement aux tentations offertes chaque jour à sa jeunesse, mais dans une telle lutte il devait être vaincu. »
Ce témoignage suffit ou devrait suffire à détruire la légende, Tune des plus fortement enracinées que je connaisse, qui attribue à la revanche d'un
amour trahi les relations amoureuses de madame Victor Hugo avec Sainte- Beuve. C'est pour l'opinion publique la vérité courante. Cette prétendue vérité, mise en circulation par Alphonse Karr dans le récit des Guêpes, qui fourmille d'inexactitudes, a contre elle les faits et les dates. Je ne sache pas qu'aucun des défenseurs de madame Victor Hugo, même parmi ceux qui sont les plus acharnés à atténuer sa faute, ait eu l'imprudence de la prendre à son compte. Quelle que soit l'étendue des torts de la femme du poète, qu'elle ait succombé dans la chute totale ou qu'elle se soit défendue contre le suprême abandon, ses torts conjugaux sont, de l'aveu unanime, antérieurs à 1833. Comment pourraient-ils donc, puisque Victor Hugo n'a connu sa première maîtresse que le 19 février de cette année, être la vengeance d'une femme indignée et affolée i II faut se résoudre à l'évidence. Si madame Victor Hugo a trompé son mari, l'infidélité de celui-ci n'a rien à y voir. Au contraire, Victor Hugo, en trompant sa femme, pouvait se donner pour excuse, sinon son infidélité, à laquelle il ne croyait pas, du moins les atroces souffrances que l'audacieuse entreprise de Sainte- Beuve, mal repoussée, lui avait fait endurer pendant plus de deux ans. Les répétitions de Lucrèce Borgia l'avaient exposé à des dangers accrus qu'il n'était plus en état de repousser. D'Hernani à Lucrèce Borgia la vie impitoyable lui avait révélé, sans qu'il eût à sortir de chez lui, des trahisons et des défaillances dont son amour et son amitié, entre lesquels il avait partagé son cœur trop confiant, avaient été également meurtris. Il avait ressenti les plus cruelles amertumes, et ce n'est pas pour le soulagement d'une heure qu'il avait poussé le cri tragique : « J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer. » Certes, sa femme, entraînée par un mysticisme qu'un ami perfide avait habilement entretenu pour la détourner vers des fins coupables, n'avait pas cessé de l'aimer, mais elle en avait aimé un autre. Fatiguée par cinq maternités successives, elle se dérobait aux caresses de son mari, qu'une vigueur peu commune rendait de plus en plus exigeant. Ayant partagé son cœur, elle refusait son corps, et Sainte-Beuve prétendait dans le Livre d'Amour, avec une monstrueuse indélicatesse, aggravée par de mauvais vers, que ce partage expliquait ce refus.
Adèle 1 tendre agneau ! que de luttes dans l'ombre, Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre, Revenait usurpant sa place à ton côté, Redemandait son droit, sa part dans ta beauté, Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie, Tu retrouvais toujours quelque ruse inouïe Pour te garder fidèle au timide vainqueur Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton cœur !
Ces refus avaient exaspéré la chair de Victor Hugo. S'il séparait «l'animal humain de l'âme divine », il s'en fallait que sa nature ardente fût insen-
sible aux réalités de l'amour. Qu'on se rappelle ses désirs, ses craintes, ses angoisses de fiancé. « Souvent d'enchanteresses illusions te transportent, mon Adèle bien-aimée, dans les bras de ton mari ; il te serre sur son cœur, tes lèvres adorées pressent ses lèvres, tu te plais à ses caresses, tu y réponds, Adèle ; tout son être se confond avec le tien. Puis l'excès du bonheur me réveille, et rien !... Et mon lit vide, et mon Adèle absente I... Il me semble que je passe du ciel dans l'enfer... »
Juliette lui apporta le ciel. Parmi les Belles Femmes de Paris, dont la plume d'écrivains exercés vantait les charmes, il n'en était pas de plus belle qu'elle. Elle inspirait magnifiquement Théophile Gautier, dont le portrait est un témoignage qu'il faut toujours citer : « La tête de Mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate qui la rend plus propre aux sourires de la comédie qu'aux convulsions du drame ; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée ; les yeux sont diamantés et limpides ; la bouche, d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite, même dans les éclats de la plus folle gaieté. Tous ces traits charmants en eux-mêmes sont entourés d'un ovale du contour le plus suave et le plus harmonieux ; un front clair et serein, comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec, couronne lumineusement cette délicieuse figure ; des cheveux noirs abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement l'éclat diaphane et lustré. Le col, les épaules et les bras sont d'une perfection tout antique ; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus. »
Cette beauté n'était marmoréenne que par la fermeté de ses formes impeccables. Elle savait sourire. La jeune enchanteresse était gaie et spirituelle. Elle apportait au poète ardemment épris une fraîcheur d'âme que les expériences de la vie et de l'amour n'avaient ni attristée ni corrompue. Il fut, dès leur première nuit, lyriquement vaincu par sa conquête. Huit ans plus tard, il évoquait ce souvenir dans une des pages les plus belles du Livre de l'Anniversaire : « T'en souviens-tu, ma bien-aimée, notre première nuit, c'était une nuit de carnaval, la nuit du mardi gras de 1833. On donnait, je ne sais dans quel théâtre, je ne sais quel bal où nous devions aller tous les deux. (J'interromps ce que j'écris pour prendre un baiser sur ta belle bouche, et puis je continue.) Rien, pas même la mort, j'en suis sûr, n'effacera en moi ce souvenir. Toutes les heures de cette nuit-là traversent ma pensée, en ce moment, l'une après l'autre, comme des étoiles qui passeraient devant l'œil de mon âme. Oui, tu devais aller au bal, et tu n'y allas pas et tu m'attendis.
« Pauvre ange, que tu as de beauté et d'amour I Ta petite chambre était pleine d'un adorable silence. Au dehors, nous entendions Paris rire et chanter, et les masques passer avec de grands cris. Au milieu de la grande fête générale, nous avions mis à part et caché dans
l'ombre notre douce fête à nous. Paris avait la fausse ivresse, nous avions la vraie.
o N'oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit du 17 février 1833 a été un symbole et comme une figure de la grande et solennelle chose qui s'accomplissait en toi. Cette nuit-là, tu as laissé au dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l'amour ! »
Cet amour dicta tout de suite au poète des vers admirables. Les deux premières pièces inspirées par Juliette sont sans doute celles qui débutent ainsi : l'une :
Lorsque ma main frémit si la tienne l'effleure. l'autre:
Oh ! si vous existez, mon ange, mon génie (1).
Seule cette dernière pièce est datée du 10 mars 1833. J'en possède la copie, faite sur l'heure, par Juliette, et j'imagine que c'est celle dont elle parlait dans une lettre que M. Guimbaud a classée dans l'année 1833 sans pouvoir lui assigner une date plus précise : « II n'est pas tout à fait six heures du soir, je viens de finir de copier les vers que tu m'avais donnés hier ; je ne suis pas très familiarisée avec les compliments en usage dans le beau monde ; tout ce que je puis te dire, c'est que j'ai pleuré et admiré en t'entendant les lire, c'est que j'ai pleuré et admiré en les relisant ; c'est que je pleure et j'admire en me les rappelant ; je te remercie du fond de l'âme d'avoir pensé à moi en les faisant... » Sans que je veuille accabler madame Victor Hugo sous une comparaison désobligeante, force m'est de reconnaître que, moins sensible aux beautés poétiques, elle ne rencontrait pas de tels accents pour remercier son fiancé ou son mari des vers qu'elle lui avait inspirés. Et son amour n'avait jamais trouvé non plus des phrases comme celle-ci : « J'ai du délire et de l'amour plus que mon pauvre cœur n'en peut contenir. Viens donc prendre le trop-plein de mon extase, »
Est-ce à dire que, dès le premier moment, elle se fût, frappée d'un coup de foudre irrésistible, donnée sans retour et tout entière i II n'y paraît pas, s'il faut en croire un passage trop précis du Journal du comte Apponyi, et surtout s'il faut tenir pour exacte la date du 12 mars 1833 qu'il donne à la scène. Intrigué et invité par une lettre spirituelle, dont le cachet portait un amour endormi avec cette devise : Ne le réveillons pas, et qui était écrite sur du papier « velouté, satiné et parfumé », il se rendit, accompagné d'un ami, chez Juliette, qui l'avait un soir, sans qu'il la connût, taquiné dans un bal masqué sous les espèces d'un domino noir. « Par un petit escalier, fort bien tenu, nous gagnons une antichambre où un petit garçon en livrée
(1) Toute la Lyre, Livre VI, I et II.
noire, avec des aiguillettes sur l'épaule, nous demanda notre nom et nous dit, en nous introduisant dans un très joli salon meublé avec beaucoup de recherche, qu'il va prévenir sa maîtresse. »
La scène qui suit, racontée avec une grande délicatesse, renferme un quiproquo dont il ne semble pas que les honneurs soient faits par la vertu farouchement intransigeante de Juliette.
Je n'accuse d'ailleurs que sa coquetterie trop souriante, sans mettre en doute sa fidélité au poète dont elle venait de faire la conquête. Des deux, à ce moment, c'est lui qui aimait avec le plus de passion, et cette passion s'exprimait en dédicaces enflammées ou tendres sur les livres qu'il lui donnait. Elle était, par nature, collectionneuse et, tandis que les petits papiers, les brouillons ou les manuscrits de son mari ne paraissaient pas intéresser l'indolence de madame Victor Hugo, Juliette ne laissait rien perdre. Elle ramassait et elle rassemblait jusqu'aux miettes qui tombaient de la table de travail du poète, dont la vanité ne pouvait manquer de s'en trouver satisfaite et encouragée.
En août 1833, elle met la main sur les trois volumes du Conservateur littéraire, dont, de 1819 à 1820, Victor Hugo a, pour une grande partie, rempli les trente livraisons. Evidemment il ne faut pas juger de la rareté de ce livre en 1833 par celle qui en a fait depuis un des joyaux les plus exceptionnels de la littérature romantique. Mais l'exemplaire de Juliette, qui est aujourd'hui dans mes mains, n'en est pas moins, même pour son époque, un bibelot curieux et précieux. Les trois volumes portent en effet, de la main de Hugo, les corrections qu'il a faites pour les articles passés dans Littérature et Philosophie mêlées. On comprend donc sa dédicace : Exemplaire unique. A ma Juliette bien-aimée. Et quels vers admirables lui donnent une incomparable valeur :
Oh ! je suis le regard et vous êtes l'étoile !
je contemple et vous réluisez.
Je suis la barque errante et vous êtes la voile !
Je flotte et vous me conduisez.
Près de vous qui brillez je marche triste et sombre, Car le jour radieux touche aux nuits sans clarté,
Et comme après le corps vient l'ombre
L'amour pensif suit la beauté !
(20 août 1833. Minuit)
La richesse lyrique de ces vers n'empêchait pas que l'amour de Victor et de Juliette ne connût des heures de misère, de détresse et de désespoir. Les nuages assombrissaient la splendeur de l'étoile et des remous secouaient la barque errante. Entre les deux amants les querelles étaient fréquentes et les scènes violentes. Aux espiègleries charmantes dont Juliette était cou-
tumière, et auxquelles ne répugnait pas un Olympio qui ne craignait pas de déroger, succédaient d' « atroces folies ». Victor Hugo était incurablement jaloux. Quand le passé de Juliette se levait devant lui, une sombre colère agitait son âme farouchement passionnée. « Si jamais amour, disait-il, a été complet, profond, tendre, brûlant, inépuisable, infini, c'est le mien, » Mais en même temps cet amour se méfiait. La jalousie du poète n'était pas respectueuse comme celle qu'il montrait à Adèle au temps des fiançailles. Elle était devenue « le soupçon outrageant » dont il se défendait alors. Juliette n'avait pas été habituée à être aimée ainsi. Elle avait connu le plaisir plus que l'amour et cet amour nouveau, qui la gagnait peu à peu, la flattait à la fois et l'effrayait. Elle demandait à son ami de la « sanctifier » et de « faire revivre du milieu de sa vie ce qu'il y avait en elle de bon et de vertueux ». Etait-ce de son rôle ou de sa vie, était-ce vraiment de la Jane de Marie Tudor ou n'était-ce pas plutôt de Juliette qu'il voulait parler en lui écrivant au lendemain de la première représentation de cette pièce : a Jane est un rôle qui a le front baissé. » Elle baissait le front, il la bénissait et il lui pardonnait. L'exaltation de l'amour emportait tout. Mais « l'injuste et soupçonneuse jalousie » le reprenait et il l'accablait sous les reproches. De son côté elle était jalouse. En août, il lui ouvrit les portes de sa maison. Elle le remercia de l'avoir conduite aux lieux où il vivait, où il aimait, où il pensait. Mais elle apporta de cette visite une profonde tristesse et l'affreux découragement de la position a accroupie et humiliante » dont elle se plaignait. Ils s'aimaient et ils se torturaient. Deux fois elle voulut partir. En juin elle trouva un asile dont il eut vite fait de la retirer. En septembre, elle lui demanda, à la suite d'une scène plus violente, de lui laisser prendre, sous le prétexte de la santé de sa fille, la diligence pour Saumur, d'où elle partirait pour l'étranger. Mais, sujette aux mêmes retours que lui, elle le suppliait à genoux, quelques jours après, de ne pas la quitter. Ils se torturaient et ils s'adoraient. Lui, il lui écrivait :
Quand je suis triste, je pense à vous comme Vhiver on pense au soleil, et quand je suis gai, je pense à vous comme en plein soleil on pense à l'ombre.
Elle, elle disait :
« Il me faut toi, il ne me faut que toi, je ne peux pas vivre sans toi. » Fut-eUe infidèle i Quoi qu'on en ait dit, je ne le crois pas. En juin, elle lui écrivait : « Dieu m'est témoin que je ne t'ai pas trompé dans notre amour une seule fois, depuis quatre mois, soit en actions, soit en pensées. » En septembre : c Ma vie, depuis sept mois, a été honnête et pure... » Pourtant, et ces protestations mêmes en sont le témoignage, il la soupçonnait. Personne n'a précisé ces soupçons et personne surtout n'a prouvé qu'ils fussent fondés. M. Gustave Simon, dans son commentaire sur Marie Tudor, a écrit : « Elle avait pu croire d'abord ne s'abandonner que pour un caprice,
et elle ne paraît pas s'être crue obligée d'y rester fidèle..» 11 n'en avait pas moins, lui, à lui pardonner, non seulement tout le passé, mais quelque chose du présent. Il pardonna de tout son amour. » Le passé, oui, et il faut le dire, tout le passé. Mais qu'était-ce donc que ce « quelque chose du présent » i Une liaison nouvelle i Nul n'en a parlé, et je l'ignore. Une survivance du passé i Laquelle i Pradier i II y avait sept ans qu'un certain genre de relations n'existait plus entre Juliette et lui. Alphonse Karr i La rupture était complète. Séchan i II était de tous celui pour lequel elle avait eu le sentiment le plus fort, elle lui restait très affectueusement dévouée, et elle le lui écrivait.
Quel que soit l'état de mon cœur, quelle que soit ma vie, il y aura toujours un côté du cœur assez sain pour vous aimer.
Mais ce n'était plus que de l'amitié. Le prince Demidoff i C'est M. Léon Séché qui a accusé Juliette d'avoir, servant deux maîtres à la fois, continué pendant quelque temps les relations avec ce somptueux boyard. Une affirmation n'est pas une preuve. Je crois, au contraire, avec M. Guimbaud, qui a eu sous les yeux toutes les lettres de Juliette, qu'elle avait totalement brisé avec le prince à partir du 19 février, sinon même avant.
Cette rupture avait brusquement interrompu la vie de luxe qu'elle menait ou du moins avait supprimé pour elle les moyens de la continuer. Elle la laissait dans l'embarras. Habituée à ne pas compter, dépensière et imprévoyante, Juliette avait des dettes. Elle devait un peu partout et à tous. Sans avouer tout de suite à Victor Hugo cette situation obérée, elle essaya de faire face au péril. Elle connut des heures pénibles, dont une lettre qu'elle envoya à son amie, madame Krafft, renferme le douloureux aveu.
Ma chère Lame, Jusqu'au retour de Pradier, il faut que tu tâches de me prêter mille francs. J'ignore comment tu pourras te les procurer, mais il s'agit d'honneur, et c'est à toi que je me confie. Je perds la tête. Je ne sais plus que faire, mais il me faut cette somme demain, — demain, entends-tu i Mon Dieu ! fais l'impossible, fais plus que pour toi. Si tu savais combien je suis malheureuse depuis que tu m'as quittée !
Ce sont les créanciers, et non les amants, qui l'obsèdent. Elle recourt, pour éluder les questions de Victor Hugo, à des dissimulations, à des réticences, à des mensonges :
a Aujourd'hui, lui écrit-elle, j'ai eu la mauvaise pensée de te cacher la visite d'un créancier qui s'est présenté chez le portier et qui n'est pas monté. J'ai cherché dans mes ressources de quoi le payer à ton insu... »
Ces scènes renouvelées développent chez lui une méfiance à laquelle sa jalousie instinctive n'est déjà que trop portée. Comme certaines apparences donnent tort à la malheureuse femme,, qui n'ose toujours pas avouer toute sa détresse, il la soupçonne à tort et il l'accuse avec une injuste sévérité. Il paie les dettes qu'il réussit à connaître. Il prend à son compte la rançon de ce passé qui le fait souffrir. Il pardonne et il donne. Il travaille pour elle.
Cet argent est à vous, je viens de le gagner pour vous. C'est le reste de ma nuit que j'ai voulu vous donner. Il fallait avoir la chose qu'on me demandait ce matin ou pas. La plume m'est tombée vingt fois des mains, mais c'était pour vous : j'ai travaillé. Je ne suis pas comme les autres hommes : je fais la part de la fatalité. Même dans votre chute je vous regarde comme l'âme la plus généreuse, comme la plus digne et la plus noble créature que le sort ait jamais frappée. Ce n'est pas moi qui me réunirai aux autres pour accabler une pauvre femme terrassée. Personne n'aurait le droit de vous jeter la première pierre, excepté moi. Si quelqu'un la jette, je me mettrai devant.
Ainsi vont leur vie et leur amour, faits d'exaltation et de détresse, de joie et d'amertume, de confiance et de désespoir, de rayons et d'ombres, d'effusions lyriques et de dettes criardes, de voluptés et de querelles. Une scène de violences est suivie d'une scène d'amour, que de nouveaux orages suivent. « Je ne trouve pas de mots, écrit Juliette, pour vous dire mon regret, mon repentir, mon désespoir de tout ce qui s'est passé ce soir, je n'en excepte pas vos torts. Je vous en demande pardon comme des miens. Je vous demande pardon d'avoir consenti à vous appartenir après ce qui s'était passé entre nous. J'aurais dû prévoir ce qui devait arriver, ce qui est arrivé... » Quand elle lui écrit cette lettre, il est une heure du matin, il vient de partir et il y a eu entre eux de tels mots échangés, des reproches et des injures, que, l'âme tendue, elle est inquiète de son retour chez lui, du trajet pénible, d'une défaillance possible. Rassurée par le temps écoulé, elle songe avec une amère tristesse que la répétition de ces « scènes affligeantes » lui fait une « position gangrenée » et c'est alors que, a coupant à travers son âme et sa vie », elle projette le départ pour Saumur et pour l'étranger. Mais une douce caresse l'arrête, une musique d'amour passionné et tendre, — celle que son amant, reconquis et repentant, va écrire tous les soirs, avant des séparations moins tumultueuses, et en hymne d'amour reconnaissant, sur un carnet dont elle fait une chère relique.
Cette relique précieuse est passée directement de sa famille dans mes mains sans avoir connu, au milieu de la dispersion de tant de choses, les contacts salissants des ventes publiques. C'est un petit carnet en corne noire dont le premier plat porte le mot Souvenir incrusté en lettres d'or. Ses pages, ornées de délia euses vignettes, sont des Tablettes de Bals et de
Soirées avec la succession des mois et des jours. Acheté par lui pour elle, ou peut-être par elle avant lui, il n'a pas servi aux bals et aux soirées, qu'ils ont délaissés l'un et l'autre, et il devient le reliquaire où, sans emphase, sans cris de génie, sincère et simple, amoureux et heureux, il écrit en présence de son amie, avant de rentrer chez lui, les pensées que sa passion satisfaite lui inspire. Toutes inédites, elles s'ouvrent par une déclaration générale qui leur donne leur vrai caractère et fixe leur intention commune :
Sur ce livre tous les jours de l'année diffèrent entre eux par la saison, par le mois, par la semaine, par la date. Dans mon cœur ils ne diffèrent pas. Ce qui les remplit, vois-tu, c'est ton nom, c'est ta pensée, c'est ton image, c'est toi présente, c'est toi absente. Sur le premier jour de l'année j'écrirai je t'aime, sur le dernier je t'adore.
Les cinq premières pensées n'ont pas de date. Elles ont dû suivre, pour la réparer et pour la faire oublier, la scène du mois d'octobre après laquelle Juliette eut la mauvaise inspiration de brûler les lettres d'amour de Victor Hugo, dont elle avait mal interprété un mot en lui donnant un sens injuste. Le poète ne se consola pas aisément de cette destruction sacrilège. Il avait mis dans ces lettres « ses entrailles et son sang, sa vie et sa pensée pendant six mois ». Son cœur n'avait jamais rien écrit « de plus vrai et de plus profondément senti ». C'était « comme un sillon de sa vie qui avait été anéanti par un geste de colère ». Il en gémissait amèrement. Etait-ce parce que ces lettres portaient le témoignage d'un amour dont û voulait la révélation dans un temps où- elle ne pourrait plus briser le cœur de personne K II y a des raisons de le croire. Mais je pense aussi qu'il les savait belles, passionnées, éloquentes, dignes de vivre, et qu'on ne se console pas aisément, même quand on est un génie abondant en chefs-d'œuvre, d'en perdre stupidement quelques-uns. S'il ne remplaçait pas les lettres brûlées, le carnet exprimait en formules brèves la passion dont elles débordaient :
Je t'aime. Je baise tes beaux yeux pour les faire bien dormir»
La nuit tu dors; moi, je veille; rêve de moi, je pense à toù
Ecoute-moi, ma bien-aimée; la perle se cache au fond des grandes mers, le véritable amour au fond des grands cœurs.
Le plus grand bonheur de la vie, c'est l'amour; le plus grand malheur de la vie, c'est l'amour. Voilà pourquoi, ma Juliette, quand je te regarde, j'ai si souvent tout à la fois un sourire sur la bouche et une larme dans les yeux.
Etre haï des cœurs méchants, être aimé d'un cœur bon, voilà la vie complète. Ne crains pas la haine si tu as l'amour.
A partir d'ici les pensées sont datées.
Si tu pouvais lire dans mon esprit, tu y verrais que je t'aime ; si tu pouvais lire dans mon âme, tu y verrais que je t'aime ; si tu pouvais lire dans mon cœur, tu y verrais que je t'aime. Pour mon esprit tu es charmante, pour mon âme tu es céleste, pour mon cœur tu es bonne. Il y a en toi une femme dont je baise les pieds et un ange dont je baise les ailes. (29 novembre.)
Tes caresses me font aimer la terre; tes regards me font comprendre le ciel. (3 décembre.)
J'aime mieux un sourire de toi que tous les cantiques. J'aime mieux V amour que la religion. J'aime mieux un baiser qu'une prière. Dieu ne remplit que l'âme, une femme remplit le cœur. (4 décembre.)
Je te définirais d'un mot, ma pauvre amie: un ange dans un enfer. (7 décembre.)
Quand tu me regardes je voudrais remplir mon âme avec les douces pensées que je vois dans tes yeux. (10 décembre.)
Une étoile au ciel et toi sur la terre, c'est la même chose. (10 décembre.)
La beauté, tu l'as; l'intelligence, tu l'as; le cœur, tu l'as. Si la société t'avait traitée comme la nature, tu serais bien haut. Mais ne t'afflige pas ; la société n'aurait pu te faire que reine, la nature t'a faite déesse. (14 décembre.)
Quand tu souffres, je voudrais avoir le remède qui fait dormir; quand tu pleures, je voudrais avoir la parole qui fait sourire. Ton beau corps ne devrait pas connaître la maladie; ta belle âme ne devrait pas connaître la douleur. Tu es faite pour aimer. Tu es faite pour faire du bien aux choses qui t'entourent et non pour que les choses qui t'entourent te fassent du mal. Oh ! moi, je t'aime, je donnerais le ciel que je vois sur ma tête pour le ciel que je vois dans tes yeux. (18 décembre.)
Si je t'écrivais toutes les pensées que j'ai dans l'esprit, cela ferait des volumes. Si je t'écrivais tous les sentiments que j'ai dans le cœur, cela ne ferait qu'une ligne : Juliette, je t'aime !
Il y a deux choses charmantes dans tes beaux yeux quand tu souffres : le regard d'un ange et les larmes d'une femme. (27 décembre.)
Quand on égrène ce chapelet d'amour, on ne peut manquer d'observer qu'il développe surtout des consolations. Qu'avait donc fait Juliette pour être ainsi malheureuse, pour être haïe, pour verser tant de larmes, pour toujours souffrir i Belle et adorée par un poète de génie, que manquait-il à son bonheur i Non dépourvue de talent, elle s'en croyait peutêtre plus qu'elle n'en avait, et elle rêvait des succès de théâtre, dont Victor Hugo, aveuglé par la passion, ne la détournait pas. U lui avait promis un rôle important dans une pièce nouvelle pour la récompenser de l'abnégation qu'elle avait montrée en acceptant un personnage effacé dans Lucrèce Borgia, La loyauté de sa parole, l'ardeur de son amour et le passé de Juliette lui inspirèrent dans Marie Tudor le rôle de Jane, qu'il lui destinait pour servir de partenaire à mademoiselle George. Les répétitions furent orageuses. Mademoiselle George et Bocage furent froidement impertinents à l'égard de la malheureuse Juliette, qu'ils traitaient moins en camarade qu'en intruse, et il fallut toute l'énergie de Victor Hugo pour lui maintenir, à travers toutes sortes d'incidents, son rôle jusqu'à la première représentation (6 novembre 1833). Celle-ci, marquée par un succès pour la pièce, fut pour elle un désastre. Les incidents des répétitions, connus et commentés, avaient créé une atmosphère hostile. Dans la lutte des deux femmes, de Jane et de Marie, de la gazelle contre la panthère, disait Victor Hugo, de mademoiselle Juliette et de mademoiselle George, ce fut la panthère qui remporta, La gazelle ne reparut pas sur la scène à la seconde représentation. Victor Hugo lui écrivit une lettre admirable pour la consoler et pour la rassurer. Il lui promettait l'avenir, les salles croulant sous les applaudissements, le succès, la gloire, l'immortalité. Mais ces belles phrases, que l'amour inspirait, étaient démenties par l'injustice d'une réalité brutale. Méconnue, Juliette souffrait et pleurait.
Et les créanciers, impitoyables, frappaient à sa porte. Elle eut recours aux usuriers. Ses meubles saisis furent vendus. Lasse d'expédients inutiles et rebutée par des appels infructueux, elle dut avouer à Victor Hugo, dont la générosité avait épuisé les ressources, sa situation désespérée. Ce fut une crise terrible.
Mais on en dénaturerait le caractère et on en méconnaîtrait la vraie cause si on la rattachait uniquement aux embarras financiers sous lesquels était accablée la maîtresse du poète. La jalousie de Victor Hugo y joua le rôle essentiel. Sans que je puisse dire de quel côté ses soupçons s'égaraient, je suis sûr que, rendu méfiant par le passé, il doutait de la fidélité de Juliette. Les mauvaises camarades, non contentes d'avoir chassé de la scène une rivale qui les éclipsait, à défaut d'un talent égal au leur, par l'éclat de sa beauté, répandaient sur la vie privée de la femme des bruits calomnieux et salissants. L'énergie de ses protestations indignées ne suffisait pas à la défendre contre la jalousie toujours éveillée et trop aisément surexcitée de Victor Hugo. L'année 1833 s'acheva dans le drame né de ces soupçons.
A l'occasion du Ier janvier 1834, Juliette écrivit à Victor Hugo une lettre tendre et humble pour reconquérir sa confiance, si fortement ébranlée, et pour assurer dans l'oubli du passé la sécurité de l'avenir. Elle n'y réussit pas tout de suite.
Fermé ou négligé depuis le 27 décembre 1833, le petit carnet d'amour ne se rouvrit que deux semaines après, mais de quelle façon ! Sur une page portant imprimé le seul mot « Souvenir », Victor Hugo écnvaii : 0 13 janvier, onze heures et demie du soir. Aujourd'hui encore son amant, demain..* » Les points suspensifs exprimaient les doutes qui agitaient son âme. L'amour dans lequel il vivait depuis dix mois allait-il brusquement et définitivement sombrer < Inquiet, irrité, mais toujours passionnément amoureux, exalté par sa passion et meurtri par sa jalousie, le poète, quelque soir, résolut d'en finir et il remit son sort à la loyauté et à la conscience de Juliette. D lui dit : t Si tu me trompes, ton devoir d'honnête femme est de me quitter. Je sors, et, dans ce cas, je ne te retrouverai pas dans une heure. Si tu ne me trompes pas, reste. Agis comme devant Dieu. » Et d'autre part il lui proposa un voyage. Juliette resta. Il la retrouva toute à lui. Rassuré par l'épreuve, Victor Hugo reprit le carnet d'amour et il écrivit :
Le hasard a mis cette date exprès. (L'agenda marquait un 17.) C'est la date de notre vie qui recommence ou plutôt ce n'est pas le hasard, il n'y a pas de hasard, c'est Dieu, Dieu qui est bon et qui ne veut pas que tes beaux yeux s'éteignent dans les larmes et mon esprit dans la douleur. Tes yeux et mon esprit, ta beauté et ma pensée, ce sont deux choses que Dieu a faites et qu'il a voulu sauver. Hélas ! une séparation comme celle-là eût tout détruit. L'absence, mon amie, a un souffle horrible qui éteint l'amour ou qui éteint la vie. Celle-ci, n'est-ce pas, eût éteint autre chose que notre amour. Vivons donc, aimonsnous, sois belle, regarde-moi, souris-moi, donne-moi tes pieds à baiser, laissons déborder nos cœurs dans la plénitude de notre félicité. Et ne crains plus rien de la vie. Vois-tu, l'amour n'est pas une barque sur l'océan : c'est une île ; si petite qu'elle soit, le flot peut être orageux à l'entour ; il ne l'emporte pas ! Aimons-nous !
Tant que tu vivras, tant que tu m'aimeras, tant que tu respireras pour moi, mon ciel sera sur la terre. Je donnerais un siècle du paradis pour une heure dans tes bras. Dans ce monde, où il y a si peu de choses rayonnantes, les autres hommes n'ont qu'un soleil. J'en ai deux, moi, qui sont tes beaux yeux. (31 janvier, minuit.)
Sais-tu ce que fait ce petit livre la nuit sous ton oreiller i II remplit ton sommeil de doux rêves. Chacune des idées d'amour qu'il contient devient, dès que tu t'endors, le motif d'un songe charmant. Oh ! mets-le toujours sous
LES AMOURS D'UN POfcTB 65
ton oreûler, ce petit livre. Ecoute-le la nuit, il te parle. Il te dit : dors bien, afin que ton ami qui est loin ait lui-même un sommeil paisible ; dors bien, afin que ta beauté refleurisse dans le repos de la nuit pour les plaisirs du jour; dors bien, afin que ton âme puisse ouvrir ses ailes et s'envole pendant quelques heures av. ciel. Pauvre ange exilé, tu dois voir le ciel bien charmant dans tes rêves. Mais moi, je n'ai pas besoin de rêver pour voir quelque chose de plus charmant que le ciel, c'est ton amour. (10 février.)
Croire, espérer, jouir, vivre, rêver, sentir, aspirer, sourire, soupirer, vouloir, pouvoir, tous ces mots-là tiennent dans un seul mot : aimer. De même, ma Juliette, tous les rayons du ciel, ceux qui viennent du soleil, ceux qui viennent des étoiles, ceux de la nuit comme ceux du jour, sont mêlés dans un regard de toi. (17 février. )
Quand ton beau sourire rayonne, il fait jour dans mon cœur.
L'exaltation de cet amour continuait à se heurter aux réalités et aux difficultés de la vie qui en assombrissaient les rayons. Il s'acheminait, jour par jour, vers les incidents où son sort devait, en août 1834, se fixer définitivement.
En juin, Juliette écrivait à Séchan, resté son ami, une lettre qui en dit long, quoiqu'elle soit brève, sur sa situation :
Mon cher Charles. Je me suis senti le besoin de répondre sur-le-champ à votre bonne lettre, mais j'en ai été empêchée par mille circonstances tristes et douloureuses. Pauvre ami ! ne me dites pas que vous êtes malheureux à cause de moi ; cela m'afflige plus que je ne puis vous le dire, car il ne dépend plus de moi de vous rendre heureux.
Je vous remercie de l'offre que vous me faites. Je n'accepte pas à présent, puisque je n'ai pas besoin pour le moment de votre dévouement. Si vous passez encore devant ma blafarde maison, pensez à lever les yeux de ce côté : peut-être le hasard me favorisera-t-il. Adieu, mon bon Charles. Aussitôt que je serai déménagée dans mon nouvel appartement, je vous le ferai savoir. Jusque-là je vous laisse ma pendule. Adieu et amitié toujours. — Juliette.
Le mois de juillet, qui fut plus tranquille, eut, le 4, une journée inoubliable. Hôte depuis plusieurs années, pendant la saison d'été, de la famille Bertin, qui le recevait aux Roches, entre Bièvres et Jouy-en-Josas, Victor Hugo conduisit Juliette dans ce pays aimé dont une pièce des Feuilles d'Automne avait magnifiquement célébré l'enchantement. Prise à son tour par les charmes du paysage, et désireuse de se rapprocher de son ami, Juliette se fit louer, à une distance de quatre kilomètres, une chambre modeste dans le hameau des Metz. Cette rencontre qui inspira à Juliette
une de ses lettres les plus charmantes devait se traduire dans l'œuvre de Victor Hugo par des vers immortels.
Rentrés à Paris, les deux amants connurent des heures de bonheur, dont un document que j'ai sous les yeux, renferme de significatifs témoignages. C'est un agenda modestement cartonné, avec un banal gaufrage à la cathédrale, moins artistique que le petit carnet en corne noire, mais presque aussi précieux puisque Victor Hugo y a écrit des pensées ou des scènes d'amour au milieu desquelles le drame du mois d'août a son épilogue.
A la date du 8 juillet, minuit :
Tu es heureuse auprès de moi en ce moment, et cela me suffit. Ta joie est ma joie. Que m'importe que la vie soit sombre pour moi, pourvu que ton beau visage rayonne. Ton beau visage est un astre dont ton sourire est le rayon. Cet astre, c'est mon étoile. Quand je lève les yeux au-dessus des tristes horizons de la terre, je la vois. Je vois mon étoile, ma Juliette, toi ! — et où tu es, est le bonheur. Une étoile ne peut être qu'au ciel.
À la date du 9 juillet, 1 heure du matin, au crayon :
Quand je t'entends chanter, ma Juliette, tout ce qu'il y a en moi de pensées douces et tendres dresse la tête et écoute. Je suis heureux.
Mon amour, mon ange! il n'y a rien de plus enivrant que le chant qui sort de ta bouche si ce n'est le baiser qu'on y cueille. N'oublie jamais que ces lignes ont été écrites dans ton lit, toi dans mes bras, nue et adorable, tandis que tu me chantais des chansons de moi avec une voix qui ravissait mon âme. Pauvres chansons que ta me rendais charmantes ! J'en avais fait les vers, tu en faisais la poésie.
19 juillet, minuit et demi :
Ceci est la dernière soirée que nous passons rue de l'Echiquier 35 bis. Gardons un éternel souvenir de cette chambre où nous avons été si heureux et si malheureux ; de cette chambre que j'aime après tout et dont le plafond a été si souvent le ciel pour moi.
Ne repassons jamais dans cette rue, ma Juliette, devant cette porte, sous ces fenêtres, qu'avec un sentiment profond dans le cœur.
Adieu donc à cette maison, mais bonjour éternel à l'amour l
ao juillet, minuit et demi, au crayon :
Voici le premier jour écoulé que nous avons passé ensemble dans ta nouvelle maison rue du Paradis. Oh ! cette rue est bien nommée, ma Juliette l Le ciel
est pour nous dans cette rue, dans cette maison, dans cette chambre, dans ce lit. C'est une vie nouvelle que nous commençons. Commençons-la avec notre ancien amour. Qu'il n'y ait rien de changé qu'autour de nous. Qu'en nous tout soit comme par le passé, tendre, bon, sympathique, dévoué et amoureux ! Je veux toujours la même vie avec toi, seulement avec moins de pleurs dans tes yeux et plus de sourires sur ta bouche. Cette bouche, je la baise. Sais-tu à quoi est bon le baiser < A essuyer les larmes et à faire naître le sourire. Sourismoi.
Ce carnet contient, avant même qu'on arrive aux pages non abordées et blanches, deux intervalles de silence : l'un du 9 au 19 juillet, l'autre du 19 juillet au 9 août. Ces deux silences n'ont pas la même cause : le premier est dû à un accident survenu à Victor Hugo ; le second marque le point culminant des scènes tragiques qui trouvèrent à Brest leur dénouement.
Il y eut entre eux, le vendredi 2 août, une discussion terrible. Des paroles violentes furent échangées. Les dettes de Juliette criaient leur menace et son passé. Elle ne pouvait plus faire face à des exigences de plus en plus pressantes. Tout paraissait perdu pour elle : son amant, auquel la révélation de sa situation réelle avait arraché les mots les plus durs, et son engagement à la Comédie- Française, signé depuis six mois, mais que tout désormais rendait impossible. Accablée par le sort, brisée, déchue, elle prit le parti de fuir. Victor Hugo, remué par cette résolution, qu'il sentait cette fois inexorable, et rendu à son amour par la peur de la perdre, ne ménagea pour la retenir ni les supplications, ni les promesses, m même les menaces. Il lui jurait sa volonté de la sauver par son travail et ses sacrifices, et en même temps il lui faisait redouter, si elle partait, les pires destins. Ses pleurs et sa colère échouèrent. Impuissant à la convaincre, il lui tendit une main sèche, en lui disant adieu pour toujours. Elle partit, avec sa fille Claire, pour aller rejoindre à Saint-Renan, par Brest, sa sceur, madame Koch. A peine séparés, ils mesurèrent toute l'étendue de leur amour et l'impossibilité de vivre l'un sans l'autre. De Rennes, où elle s'arrêta un jour, et de Saint-Renan, où elle arriva le mardi 5 août, elle lui envoya des lettres désespérées et déchirantes. Lui, il poussa des cr:^ d'amour et de désespoir dépesés à la Bibliothèque Nationale. Ceux qui viendront après nous les connaîtront... en 1963 ! ! Tout ce que j'ai pu en savoir, c'est que Victor Hugo remua « des pieds, des mains et des ongles » pour la sauver, qu'il réussit à « ramasser » mille francs, qu'il émut le cœur de Pradier lui-même, et que, d'accord entre eux, des arrangements furent pris. Puis, U décida d'aller rejoindre et rechercher Juliette. Tandis qu'il allait à la police retirer son passe-pert, il entendit dans la rue du Poirier, une petite rue noire et fangeuse, une femme qui disait à une autre, avec un soupir poignant de désespoir : « J'ai refusé mon bonheur. Je sris partie. » Il lui sembla que c'était la voix de Juliette. Il quitta Paris, avec de bonnes nouvelles, le
mardi à six heures pour arriver à Brest le vendredi matin. H avait été obsédé par le souvenir de la lettre que Juliette lui avait écrite un mois auparavant, au lendemain de leur rencontre dans l'auberge de l'Ecu de France, à Jouy.
s Cette lettre qui a toute la forme d'un procès-verbal est en effet un acte qui constate l'état de mon cœur. Cet acte, fait aujourd'hui, doit servir pour tout le reste de ma vie dans le monde ; le jour, l'heure et la minute où il me sera représenté, je m'engage à remettre ledit cœur dans le même état où il est aujourd'hui, c'est-à-dire rempli d'un seul amour qui est le tien et d'une seule pensée qui est la tienne.
f Fait à Paris, le 4 juillet 1834, à trois heures de l'après-midi,
« Juliette. »
« Ont signé pour témoins les mille baisers dont j'ai couvert cette lettre. »
Elle tint sa parole. Elle rendit son cœur, qui n'avait pas cessé d'aimer, à celui qui l'aimait plus passionnément que jamais. Et lui, à son tour, dressa un procès-verbal dont le carnet relié à la cathédrale reçut la confidence.
Brest , 9 août. Il est sept heures du soir. Le temps est comme notre destinée ; après une journée de brume et d'orage, nous venons d'avoir un beau jour. Le ciel et la mer, tristes et gris pendant notre séparation, se sont faits bleus et sereins pour te sourire avec moi. Belle âme, Dieu t'aime !
Ici notre union s'est scellée dans une promesse solennelle. Ici nos deux vies se sont soudées à jamais. Souvenons-nous toujours de ce que nous nous devons désormais l'un à Vautre. Ce que tu me dois, je l'ignore; mais ce que je te dois, je le sais, c'est le bonheur.
J'écris ceci pendant le crépuscule de ce beau jour. Pour notre amour, Juliette, il n'y aura pas de crépuscule !
Une heure après avoir écrit ces lignes, dans lesquelles il associait à jamais sa destinée à celle de sa maîtresse, Victor Hugo envoyait à sa femme, installée aux Roches, une lettre dans laquelle il lui disait : « Toutes mes journées, maintenant, mon Adèle, vont être prises jusqu'à la dernière minute... Je ne pourrai peut-être plus t'écrire aussi souvent. Songe que je pense à toi et à vous tous. » Faut-il plaider au profit de cette attitude, moralement répréhensible, les circonstances atténuantes du génie i Je crains qu'il ne suffise de la mettre au compte de la complexité et de l'instabilité du cœur humain. Si l'on ne veut pas accorder à un grand homme le privilège d'une liberté exceptionnelle, au moins ne faut-il pas l'accabler sous les rigueurs d'une sévérité hypocrite. Combien de censeurs parmi les plus
intransigeants contredisent par leur exemple, qui n'a rien d'austère, leurs conseils ou leurs reproches 1 Victor Hugo était coupable, mais il avait des excuses. Trop plausibles pour ceux qui croient à la chute de madame Victor Hugo, dont l'indulgence aurait ainsi ressemblé à un remords, ces excuses n'©nt pas échappé à la loyauté de certains de ses défenseurs, et M. Gustave Simon, qui est le plus énergique d'entre eux, n'a pas hésité à les admettre. Je ne saurais même trop louer le tact avec lequel, abordant une question délicate, il a parlé de la femme « dominée par la crainte de maternités nouvelles » et limitant, sacrifiant même, les droits d'un mari cont l'âge, et j'ajoute le tempérament, « devaient supporter difficilement ie célibat ». Sur le premier moment, et malgré ses inquiétudes, madame Victor Hugo ne vit dans cette liaison qu'un caprice éphémère. Son père, qui s'en alarmait en juin 1833, fut rassuré par les renseignements qu'il avait reçus : « Mille remercîments de vos détails sur la princesse Negroni. Je suis bien aise qu'Adèle soit tranquille et qu'elle ne démente pas sa conduite. » Elle fermait les yeux. D'ailleurs son mari, qui continuait à l'aimer, et qui estimait en elle sa compagne de douze ans et la mère, hautement admirable, de ses quatre enfants, ne lui ménageait pas les témoignages de sa tendresse. Il tenait en parue double sa correspondance comme son amour. De Rennes, où il se trouvait le 7 août, sur la route qui le conduisait vers Juliette, il écrivait à sa femme : « Je t'aime. Tu es la joie et l'honneur de ma vie. » Le lendemain, à Brest, plus près de sa maîtresse, c'est encore à sa femme qu'il disait, après lui avoir raconté la lassitude causée par trois nuits de malle-poste : « Ce qui n'est pas las, ce qui est toujours prêt à t'écrire, à penser à toi et à t'aimer, c'est le cœur de ton pauvre vieux mari qui a été enfant avec toi, quoique tu sois restée bien plus jeune que lui, de cœur, d'âme et de visage. » De Brest, Victor Hugo s'engage dans un long circuit, par Vannes, Nantes, Tours, Etampes, Gisors, Saint-Germain, et il ne revient qu'à la fin du mois. Comment, délaissée pour la première fois, sa femme pourrait-elle se faire des illusions sur les conditions de ce voyage, alors surtout qu'en trois semaines elle n'a reçu que sept ou huit lettres et que son mari ne paraît pas avoir mis un grand empressement à retirer les siennes dans les villes où elle les lui adressait ï Elle en éprouve une trop légitime tristesse, mais ses gronderies ne haussent pas le ton, et elle reste affectueusement douce. « Je ne veux te rien dire qui puisse t'attrister de loin, ne pouvant être près de toi pour te consoler. Et puis d'ailleurs je crois que tu m'aimes au fond de tout cela, et que tu t'amuses puisque tu tardes ainsi à revenir ; et en vérité, ces deux certitudes me rendent heureuse. » Oui, au fond de tout cela, il aime cette femme, qui se dit une amie si véritable et si dévouée ; il la trompe, mais il l'aime, et il l'estime, et il la respecte, et, peu de jours après son retour, a célèbre sa fidélité, sa bonté, sa vertu, dans le fervent hommage de l'ad-
mirable Date Lilia dont le pur parfum n'a pas encore rejoint dans un livre l'encens brûlé aux pieds de Juliette.
Ch ! qui que vous soyez,, bénisser-la. C'est elle ! La sœur, visible aux yeux, de mon âme immortelle ! Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours ! Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours ! C'est elle! la vertu sur ma tête penchée; La figure d'albâtre en ma maison cachée... Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m'abandonne, Seule peut me punir et seule me pardonne/
La journée du 9 août 1834, où ils s'étaient rejoints à Brest, exerça sur les relations de Victor Hugo et de Juliette Drouet une influence décisive et « scella leur union par une promesse solennelle ». D se fit entre eux un apaisement progressif, dont l'expression se trouve dans utie pittoresque dédicace inscrite par Victor Hugo sur l'édition originale de Claude Gueux: « A mon ange dont les ailes repoussent. Aux Metz, le 2 septembre 1834. » Mais le calme ne s'établit ni tout entier ni tout de suite. Les effets de l'orage se firent sentir encore longtemps et des nuages traînèrent dans le ciel de leur amour. J'en découvre la preuve dans deux lettres de Juliette à Séchan. L'une est du 13 septembre 1834 :
Pendant que j'étais à Brest, vous m'avez écrit, mon bon Charles. Voilà pourquoi je ne vous ai pas répondu plus tôt. J'ai eu et j'ai bien encore des chagrins. Bien souvent il m'a pris la folle idée d'aller me jeter dans vos bras en vous demandant une douleur pour consoler la mienne, une plaie pour cicatriser la mienne, comme s'il y avait des douleurs capables de consoler et des plaies assez saignantes pour cicatriser une autre plaie. Mon bon Charles, je vous parle avec la divagation d'une âme qui souffre, et je sais que vous me comprenez, que vous me plaignez. C'est assez pour m autoriser à le faire souvent : je vous écrirai donc bientôt. Si vous avez le temps de me répondre, écrivezmoi chez madame Lanvin, barrière Saint- Jacques, n° 17, banlieue. Adieu. Bonjour, bonne amitié, bon avenir. — Juliette.
L'autre porte la date du 15 octobre :
Mon cher Charles, je suis bien triste d'être forcée par la nécessité de laisser échapper toutes les bonnes occasions que vous m'offrez de vous être agréable. Je suis, du côté des ressources dont vous avez besoin, dans le plus grand dénûmcnt. Voici comment. La personne que vous savez, M. V. H., est lui-même dans un état de gêne vis-à-vis moi seulement. Cette gêne vient de ce qu'il a contracté pour mon passé des engagements qu'il est obligé de remplir. Maintenant qu'il supplée à mes besoins les plus rigoureux, je ne peux disposer de rien dont il ne sache l'emploi. J'avais bien pensé à changer la nature de mes besoins et à vous envoyer de l'argent, mais ce serait si peu de chose que je n'ai
pas osé vous l'envoyer. Cependant si vous voulez accepter le denier de l'amitié la plus sincère, du dévouement le plus vrai, voici cinquante francs dont je vous prie de vous servir. Ce n'est pas cinquante francs que je vous prête, c'est le désir de la volonté de tout faire pour vous rmdre heureux et tranquille. Vous me demandez le but de mon voyage, les motifs de mon adresse chez Lanvin. Tout cela serait trop long à vous expliquer dans une lettre. Tenez-vous prêt à venir du 25 au 30 de ce mois à Versailles. Je vous écrirai où vous devez venir et ce qu'il faudra faire. Alors je vous dirai pourquoi je ne suis pas heureuse, pourquoi je pleure tous les jours, pourquoi la vie m'est insupportable. Adieu, écrivez-moi chez Lanvin. Adieu, je vous serre la main. — Juliette.
Ainsi la malheureuse Juliette continuait à souffrir, à pleurer, à se plaindre d'une vie que ses créanciers harcelaient, tandis que, plus amoureux, plus épris, plus passionné que jamais, son poète lui devait des inspirations magnifiques. C'est à la suite d'une promenade faite avec elle à Bièvres, le 25 octobre, qu'il écrivit les stances immortelles de sa pièce, Dans l'église de X... Sa croyance et son amour confondaient leurs accents dans une harmonie douloureuse.
Le secret, à demi violé, de ses larmes et.de son désespoir se trouve dans une de ses lettres où, en proie au délire de la fièvre, elle suppliait la pitié de son ami de mettre fin à ses tourments. « Vois-tu, mon Victor, cette vie d'isolement, cette vie sédentaire me tue. J'use mon âme à te désirer, j'use ma vie dans une chambre de douze pieds carrés. Ce que je veux, ce n'est ni le monde ni de stupides plaisirs, mais la liberté, la liberté d'agir, la liberté d'occuper mon temps et mes forces aux soins de la maison ; ce que je veux, c'est de ne plus souffrir, car je souffre mille morts par minute, je te demande la vie, la vie comme toi, comme tout le monde enfin... » Ce cri douloureux d'une âme blessée en révèle le fond humilié et meurtri. Il est une protestation contre ce que M. Guimbaud a appelé la claustration amoureuse de Juliette. Riche des milliers de lettres qu'elle a écrites, il a dépeint sa vie cloîtrée, humble et monotone, dans un des chapitres les plus nouveaux et les plus curieux de son livre, désormais indispensable à qui voudra pénétrer tous les mystères de ce drame d'amour. J'en résume les traits essentiels (1).
Installée en juillet 1834 rue du Paradis, avec trois pièces et un loyer annuel de 400 francs, Juliette déménagea en mars 1836 pour occuper rue Saint-Anastase un appartement plus confortable, mais encore modeste, dont le prix était de 800 francs. En changeant d'appartement, elle ne changeait pas sa vie. Pendant douze ans, jusqu'au moment où Victor Hugo fut, en 1845, nommé pair de France, elle mena la même existence retirée et
(1) J'ai emprunté à ce livre Victor Hugo et Juliette Drouet, de nombreuses lettres du poète à son amie. Je dois et je dis à M. Guimbaud ma grande gratitude.
simple. Ses dettes, auxquelles Victor Hugo continuait à faire face, et dont ta libération ne paraît avoir été complète qu'en 1842, lui interdisaient un train plus aisé. D'autre part, son amant, chargé de quatre enfants et jusqu'ici peu comblé par les éditeurs, avait des ressources relativement restreintes sur lesquelles il prélevait, non sans peine, ce qui lui était nécessaire. J'ai sous les yeux les comptes de ménage de l'ancienne princesse Negron, pour les premiers jours du mois d'août 1837. Ils s'élèvent à la somme de 246 fr. 97. La même feuille porte l'état des recettes pour la même période. J'y relève le 2, 10 francs, argent de la bourse de mon Toto; le 5, 45 francs, argent gagné par mon chéri; le 8, 7 francs; argent de la bourse de Toto; le 10 90 francs, argent gagné par mon Toto; 290 francs, argent de la maison de Toto; 200 francs, argent gagné par mon Toto. Sur une recette générale de 1.152 fr. 17, les versements de Victor Hugo s'élevaient à la somme de 642 fr. 40. Ces comptes démontrent à la fois la rigueur attentive, allant jusqu'aux liards, avec laquelle ils étaient tenus, et l'effort accompli par Victor Hugo pour équilibrer un budget dont les dettes et les dépenses courantes étaient également à sa charge.
A côté de la nécessité qui astreignait Juliette à une vie modeste, il y avait, du moins dans l'esprit et dans les intentions de Victor Hugo, un principe de vie. U trouvait que la pauvreté, courageusement supportée, avait sa noblesse, et que la toilette n'ajoutait rien aux charmes d'une jolie femme. Juliette était trop femme pour penser comme lui, mais elle faisait contre nécessité bon cœur et bon visage, et elle en prenait son parti avec une charmante bonne humeur, montrant ainsi que son amour lui donnait le courage de sacrifier sa coquetterie. Elle s'occupait du ménage, de ses vêtements, peu soignés chez lui, de son installation. Elle copiait ses manuscrits et elle l'aidait à corriger ses épreuves imprimées. Le soir, il travaillait auprès d'elle, dont l'adoration se traduisait en silence par des regards d'extase, dans un coii confortable où son génie, respecté et choyé, pouvait librement s'abandonner aux lois de l'inspiration.
Je me fais bien petite, en un coin près de vous ; Vous êtes mon lion, je suis votre colombe ; J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux ; Je ramasse parfois une feuille qui tombe....
Ainsi les heures, quand il venait le soir, étaient « très doucement passées ». H arrivait même à Olympio de se détendre dans une libre familiarité où son esprit ne s'interdisait aucune fantaisie et aucune extravagance. Seule Juliette payait cher l'attente de ces délassements. Son « lion », toujours jaloux, surveillait et réglementait les visites qu'elle recevait : quelques amies modestes auxquelles, pour égaler leur admiration à son adulation, elle lisait les œuvres et racontait les belles actions de la vie de son héros. Il ne la laissait presque pas sortir sans lui. Car, toujours, son passé, son
terrible passé de « femme damnée et maudite », projetait son ombre entre eux. Il poursuivait sa réhabilitation par l'amour, mais la générosité sincère de son cœur s'accompagnait trop souvent de reproches, de soupçons et de colères, et, quoiqu'il en souffrît lui-même, il lui arrivait de transformer en calvaire le chemin par lequel il la conduisait à la rédemption. Si soumise, si docile, si résignée qu'elle fût aux ordres d'un amant qu'elle adorait comme un dieu, elle savait élever des protestations contre une claustration et une méfiance également injustifiées. Elle se plaignait d'être condamnée à un joug de plus en plus pesant, d'être traitée comme un « chien de basse-cour, terrifiée et accroupie dans un coin », et de rester aux yeux de son amant la femme — celle qu'elle fut 1 — que le premier riche peut acheter. Mais il faut dire aussi qu'à d'autres heures, ramenée vers lui par ses paroles de tendresse et par ses promesses, elle le remerciait avec effusion de sa confiance, de ses soins, de ses efforts. Elle portait sur elle, collé sur sa peau, le papier où il avait écrit pour elle les vers émouvants et indulgents :
Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!
Ils étaient son « rayon de soleil », qui réchauffa, et son rayon a d'amour », qui relève et console. Quoique écrits avant elle, les vers de Marion de Lorme ne lui faisaient pas un moindre bien, elle s'y retrouvait et elle remerciait le poète comme si elle les lui avait inspirés... « Quand j'arrive au pardon de Didier, je suffoque de joie et de reconnaissance, il me semble que tu m'aimais déjà dans ce temps-là et que tu me remettais mes fautes par avance, en songeant à l'amour que je devais avoir pour toi.
« Sois béni, mon noble Victor, tu as bien fait de me pardonner ma honte, tu as bien fait de me tendre la main pour me relever du ruisseau, tu as bien fait de laver mes souillures avec les larmes de mon amour. Merci, ange, sois béni dans tout ce que tu aimes sur la terre.
« Marion n'est pas pour moi un rôle, c'est moi, c'est nous, c'est tout ce qu'il y a de plus noble et de plus généreux en toi. C'est tout ce qu'il y a de plus fervent, de plus aimant, de plus vertueux en moi... • (9 novembre
Quand elle écrivait cette lettre pathétique, Juliette Drouet étudiait le rôle de Marion. Il était de ceux qu'elle rêvait de jouer avec le consentement du poète. L'échec retentissant qu'elle avait subi dans Marie Tudor l'avait meurtrie sans la décourager. Elle y avait vu une « machination odieuse » dont elle voulait appeler auprès du public impartial. Pourquoi aurait-elle renoncé à sa vocation K Elle se croyait du talent. J'ai dit qu'elle en avait, mais pas assez pour triompher des jalousies que sa beauté et l'amour de Victor Hugo avaient déchaînées contre elle. Trop de femmes de théâtre enviaient son bonheur ! Si elles avaient su de quelles tristesses et de quelles détresses il était fait ! Elle, ce sont ces misères qui l'exaltaient.
A la rédemption par l'amour elle voulait associer la réhabilitation par le travail. Comment Victor Hugo ne l'y aurait-il pas aidée i Au lendemain de Marie Tudor il lui avait dit :
Les belles qualités de votre nature sont trop rayonnantes pour ne pas convaincre tôt ou tard lès yeux. Un rôle suffira pour cela. Vous n'êtes pas le caillou qui a besoin d'être frappé à plusieurs reprises pour donner un peu de feu ; vous êtes le diamant à qui un rayon de lumière suffit pour jeter mille étincelles.
Il y avait dans ces consolations plus qu'une espérance : elle y voyait une promesse. Engagée à la Comédie-Française en février 1834, à titre de pensionnaire, et aux appointements annuels de 3.000 francs, elle n'avait pas encore débuté au moment du drame de Brest. Quand elle prit la fuite, elle n'oubliait pas les devoirs de cet engagement, qui lui tenait à cœur. Sa bonne avait l'ordre de décacheter ses lettres pour l'avertir, en temps utile, des rôles qu'on aurait pu lui distribuer en son absence. La Comédie- Française ne songea pas à elle. Malheureusement Victor Hugo ne réparait pas cet oubli. Il lui donnait des rôles à répéter, mais d'autres les jouaient. Ce fut Dorval qui créa le rôle de Catarina dans Angelo, le 28 avril 1838. Juliette l'applaudit « avec probité », mais elle ne put dissimuler la peine que « son pauvre cœur un peu endolori » avait ressentie en voyant une autre qu'elle interpréter les plus nobles pensées de son ami. Celui-ci s'en tira par une dédicace.
A ma Juliette.
Catarina, Tisbe, ne valent pas ma dame : L'une envierait son cœur, l'autre envierait son âme.
Elle fut sensible à cet hommage, mais un rôle aurait mieux fait l'affaire de son amour-propre et de son intérêt ; car elle songeait autant à son avenir qu'à une revanche. Au mois de février 1836, la Esmeralda, où elle ne pouvait jouer, n'en fut pas moins pour elle une occasion douloureuse de se rappeler qu'elle avait assez longtemps attendu et souffert. Elle ne pouvait pas songer sans tristesse aux années écoulées dans l'oisiveté, qui ne lui avaient rapporté ni gloire ni bien-être, et elle appréhendait avec une trop légitime angoisse de ccmpromettie irrémédiablement sa jeunesse. Tout rôle que Victor Hugo destinait ou donnait à une autre femme aggravait d'un dommage matériel l'humiliation morale qu'elle en ressentait.
En novembre, obsédée par ces craintes, et jalouse aussi, il faut le dire, des interprètes qu'il fréquentait, elle supplia son « bien-aimé » de comprendre que seule « la garantie de son état » pouvait la rassurer sur son avenir. EUe avait depuis dix mois renoncé au Théâtre-Français, par intérêt pour le poète, auquel on voulait faire payer trop cher le prix de cet engagement, et dans des conditions qui firent honneur à sa droiture généreuse
et à son dévouement. Mais les autres théâtres lui restaient ouverts. En 1838, elle eut une heure d'espérance. Enthousiasmée par le rôle de Marie de Neubourg, elle demanda à Victor Hugo, qui venait de lui lire Ruy Blas, de le lui confier. Il y consentit et signa pour elle en septembre un engagement avec Anténor Joly, directeur de la Renaissance. Madame Victor Hugo avait essayé de prévenir cette rentrée dans Ruy Elas, non par jalousie contre « la dame », mais dans l'intérêt « d'une des plus belles choses qui soient ». Elle avait écrit à Anténor Joly une lettre confidentielle où elle revendiquait le droit de s'occuper d'un succès « compromis volontairement ». Elle ajoutait : « Je suis convaincue que le début de mademoiselle Juliette sera moins chanceux pour elle, s'il a lieu dans un autre ouvrage. Ils ne peuvent manquer à votre théâtre, et tout le monde s'en trouvera mieux. » L'espoir enthousiaste de Juliette avait vite fait place à des pressentiments qui ne la trompèrent pas. Le rôle lui fut retiré sans qu'elle eût même pris part à des répétitions. Elle en éprouva une mortification profonde, mais, si désespérée qu'elle fût, peut-être ne mesurait-elle pas sur le premier moment toute l'étendue du coup qui la frappait. Ce rôle retiré et mort pour elle tuait sa carrière d'actrice, cette carrière dont elle disait, deux ans auparavant, qu'elle ne consentirait pas plus à en céder les droits que ceux de maîtresse du poète. Elle dut pourtant y renoncer, et pour toujours.
La « claustration amoureuse » dont Juliette n'avait pas réussi à se libérer pour retourner au théâtre avait eu, dans les trois premières années de sa liaison, la compensation des semaines d'été et d'automne passées aux Metz.
Us menaient tous les deux une vie d'oiseaux ou d'écoliers en vacances. Tous les jours, par tous les temps, dans les prairies et sous les bois, ces amoureux ravis allaient à la rencontre l'un de l'autre, mêlant à leurs jeux et à leurs projets, à leurs souvenirs et à leurs espérances, la nature qu'ils aimaient également et dont ils goûtaient la tranquillité bienfaisante.
Ils avaient découvert un châtaignier dans lequel ils mettaient les lettres qu'ils échangeaient. Un jour d'orage, il leur servit d'abri, et cette heure resta pour eux inoubliable. Il disait :
Souvenons-nous toute notre vie de la journée d'hier. N'oublions jamais cet effroyable orage du 24 septembre 1835, si plein de douces choses pour nous. La pluie tombait à torrents, les feuilles de l'arbre ne servaient qu'à la conduire plus froide sur nos têtes, le ciel était plein de tonnerres, tu étais nue entre mes bras, ton beau visage caché dans mes genoux ne se détournant que pour me sourire, et ta chemise collée par l'eau sur tes belles épaules. Et pendant cette longue tempête d'une heure et demie, pas un mot qui n'ait été un mot d'amour ; tu es ravissante ! Je t'aime plus qu'il n'y a de paroles pour te le dire, ma Juliette. Quel affreux tumulte hors de nous, en nous quelle délicieuse harmonie ! Que ce jour-là soit un jour d'or pur sur les jours qui nous restent.
En 1835, partis de Paris le 26 juillet, ils visitent ensemble, au cours d'une excursion de trois semaines, la Fère, Amiens, le Tréport, Rouen, la Roche- Guyon et leurs environs. Comment ne pas lire avec émotion l'impression que le pays et le château de Coucy produisirent sur Victor Hugo S* « Tu ne peux t'imaginer, écrivait-il à sa femme, la beauté de la vallée de Soissons quand on monte la côte vers Coucy : je l'ai montée à reculons, tant c'était beau. Je renonce à te peindre Coucy. Je t'en parlerai. C'est une ville du moyen âge sur une colline presque intacte, avec un admirable donjon au bout, comme l'ongle au bout du doigt... » Presque intacte ! Aujourd'hui la ville et le donjon sont un monstrueux chaos, où je n'ai vu que des pierres entassées, triste souvenir d'un vandalisme qui accuse et déshonore une race sans pitié, sans âme et sans goût !
Au cours de ce voyage, Victor Hugo, qui savait dépouiller la majesté d'Olympio pour devenir un gavroche spirituel aux plaisanteries faciles, décochait de-ci de-là des vers vengeurs aux hôteliers dont il avait à se plaindre. Il suivait à la lettre les conseils de sa femme qui lui écrivait, avec son habituelle indulgence : « Si tu t'amuses, je ne te trouve aucun tort ». Je crois que, plus sévère, il s'en trouvait. Les lettres qu'il écrivait à Adèle pour lui faire le récit pittoresque et vivant de ses excursions ne portent pas seulement le témoignage d'une affection sincère ; il n'est pas nécessaire •l'en forcer le sens pour y découvrir quelques remords. « Je t'aime bien, va, mon Adèle. » (26 juillet.) Ou : « C'est aujourd'hui le jour de bonheur de notre excellent Pavie. Je lui souhaite encore une femme comme toi. Après cela, qu'il remercie Dieu. » ( 28 juillet.) Ou : « Tu vois, mon Adèle, qu'aucune de ces belles et bonnes choses ne m'empêche de songer à toi, pauvre amie. Tu es la plus belle des choses qui sont belles, tu es la meilleure des choses qui sont bonnes. Avec quelle joie je te reverrai ! » (13 août.) Ou enfin : « Oh 1 rien n'est changé dans mon cœur. Je t'aime plus que tout au monde, va, tu peux bien me croire. Tu es ma propre vie. » (16 août.) Il y a dans ces courts passages deux va dont la simplicité en dit long sur le cœur du poète partagé entre deux amours.
Victor Hugo disait à sa femme dans une de ses lettres : « Je suis heureux que tu te sois un peu amusée à Angers. » Elle voyageait en effet de son côté, appelée par le mariage de Pavie, où elle rencontra Sainte-Beuve, avec lequel elle passa plusieurs jouis à Angers, aux Rangeardières et à Nantes. Il fut respectueux et affectueux. Touchée de ces attentions, elle en fit part à son mari, auquel elle alla même jusqu'à recommander de lui écrire, dès son retour à Paris, pour le remercier. Je doute que Victor Hugo ait envoyé cette lettre. Il y avait seize mois qu'il avait pris congé de Sainte-Beuve dont les procédés obliques avaient fini par décourager sa trop grande générosité. Sa lettre ne laissait pas d'espoir à une réconciliation. Qu'on se rappelle ce passage : « Il y a tant de haines et de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi que je comprends fort bien que les amitiés,
même les plus éprouvées, renoncent et se délient. » La rupture était douloureuse, mais définitive. « Adieu donc, mon ami. Enterrons, chacun de notre côté en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. » (ier avril 1834.) Si Victor Hugo avait cédé, en remerciant Sainte-Beuve, à la sollicitation un peu trop ingénue de sa femme, il aurait risqué de justifier l'appréciation perfide que le critique écrivait dans ces Cahiers intimes où il distillait son venin. « S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous, dans la conversation, le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux.... »
Les quelques jours que Sainte-Beuve avait passés avec madame Victor Hugo avaient exaspéré sa jalousie et sa haine. Il détestait dans Victor Hugo le mari et il enviait le poète. Précisément un volume était sous presse, où les torts avoués du mari s'affichaient avec un lyrisme dont le poète n'avait jamais dépassé l'éclat. Rentré à Paris depuis un mois, Sainte- Beuve connut, au moins en partie, le nouveau chef-d'œuvre qui s'imprimait. Il flaira le scandale. Ce n'est pas assez dire : il le prépara. On a de lui à ce sujet deux lettres vraiment trop suggestives. L'une, du 3 septembre, à Béranger : « ...Nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Victor Hugo. Il y aura des vers d'amour ; malgré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une unité de plus qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestique après la politique et la religion), peu importe à nous autres fondateurs des unités et au public, qui ne s'en soucie plus guère ; les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché. » L'autre, du 26 septembre, à Pavie : « ...Son volume (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à cette Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et à la chinoise, avec l'amour conjugal des Feuilles d'Automne qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne très en jeu lors de cette publication. » Quand les Chants du Crépuscule parurent, ce fut Sainte-Beuve qui fit l'éclat et qui excita la curiosité et la malignité publiques par son article, perfidement nuancé, de la Revue des Deux Mondes. Non content d'accorder moins d'éloges au génie du poète, il osa blâmer son « manque de tact littéraire », qui lui avait inspiré « d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. » Evidemment Victor Hugo avait manqué de tact, et non seulement de tact littéraire, en publiant sous la même couverture le Date lilia, qui était un magnifique hommage à la vertu indulgente de sa femme, et les hymnes passionnés que lui inspirait l'amour de Juliette. La sévérité austère de Vinet pouvait blâmer cette faute de goût. Mais Sainte- Beuve ! Il était le seul qui n'eût pas ce droit. Les convenances les plus élé-
mentaires lui interdisaient une allusion publique à un amour dont il aggravait le scandale. Il savait, lui, la vérité. Cette vérité aurait dû arrêter sa plume. D'ailleurs, quelques semaines après la publication de son article, il écrivait à Louis Noël une lettre qui mettait avec plus d'exactitude les choses au point. « ... Victor Hugo n'est pas tel aujourd'hui que certaine rumeur injuste le ferait être. Peu de personnes savent exactement ces choses intimes et vraies des hommes célèbres. Après avoir été plus que personne sous le premier charme, j'en suis venu à savoir bien le vrai sur ce caractère ; je me trouve aussi être du très petit nombre qui sait au juste ce qui en est de sa vie et des causes qui l'ont mené là. Je dois vous dire que c'est ce que tant de gens blâment si haut en lui que je trouve le moins blâmable. Son plus grand tort est dans l'orgueil immense et l'égoïsme infini d'une existence qui ne connaît qu'elle : tout le mal vient de là. Quant aux autres faiblesses, elles appellent l'indulgence tant qu'elles ne sont que des faiblesses. » (18 décembre 1835.) Voilà un langage peut-être sévère, mais, dans son ensemble, mesuré et humain. L'hommage que l'article prétendait rendre à madame Victor Hugo se retourna contre l'intention du critique : la femme, attachée à la gloire et à la réputation de son mari, réprouva un procédé qui le discutait littérairement et qui le diminuait moralement. Quant à Victor Hugo, sa colère faillit le déterminer à un duel avec Sainte-Beuve. Celui-ci, mis au courant de cette intention, la prit assez au sérieux pour remettre au libraire Renduel ses manuscrits et son testament. Le duel fut évité, mais le grief resta. Madame Victor Hugo et son mari en gardèrent contre Sainte-Beuve une rancune presque égale.
D'ailleurs l'allusion que Sainte-Beuve avait osée à la liaison de Victor Hugo avec Juliette Drouet n'eut pas pour effet d'imposer au poète une plus grande réserve. S'il continuait à faire à sa maîtresse des scènes, souvent violentes, dont il essayait ensuite de se faire pardonner par de délicieuses paroles la frénésie et la férocité, il ne l'en aimait pas moins passionnément. A Ja fin de l'année 1835 ^eur amour, traversé de tempêtes, durait depuis trois ans. Cette épreuve avait été assez longue pour les révéler tout entiers l'un à l'autre. Que pensaient-ils donc l'un de l'autre < Juliette, toujours condamnée à la claustration, et qui sentait son mal, craignait que l'amour de Victor ne devînt de jour en jour « plus froid et plus brumeux », quoique sa jalousie se traduisît par une surveillance de jour en jour plus inquiète et plus active. (15 décembre.) Le premier jour de l'année nouvelle lui apporta, à son réveil, pour la rassurer, le plus précieux témoignage de tendresse confiante qu'elle eût sans doute encore reçu :
Sois heureuse dans le fond de ton cœur, ma bien-aimée ! Tu es une noble et angèlique femme. Tu es aujourd'hui pleinement relevée d'un passé qui désormais ne chargera plus un avenir. Cette nouvelle année te confirme et te consacre dans une nouvelle vie. Sois heureuse. Je t'aime avec le cœur, je t'aime
avec l'âme, je t'aime avec les entrailles. Ceci est un moment presque solennel. Je te remercie d'avoir tenu toutes tes promesses. Ton amour avait promis, ton courage a tenu. Tu sais qu'il y a un mot infini, je te le dis aujourd'hui comme je te l'ai dit pour la première fois le 16 février 1833 : je t'aime.
Il y avait dans ce certificat sincère et ému, avec un hommage et une réhabilitation, la promesse solennelle d'une existence nouvelle. Leur vie n'en continua pas moins à se déchirer aux mêmes broussailles et à alterner les élans passionnés avec les scènes et les querelles. La jalousie, contre laquelle Victor Hugo ne réussissait pas à se défendre, avait envahi aussi le cœur de Juliette, qui se disait tantôt une « lionne » rugissante et tantôt une méchante « louve » qu'il fallait museler avec des baisers et enchaîner avec des caresses ! Elle était jalouse de toutes les femmes, jeunes ou vieilles, laides ou belles, qui osaient lever les yeux sur la 0 belle et noble figure » de son bien-aimé. Elle était jalouse de madame Victor Hugo et des commentaires qui avaient interprété les « vers sublimes » du Date lilia comme un retour à la famille. A plus forte raison s'irritait-elle contre les actrices que les répétitions et les représentations rapprochaient de Victor Hugo sur la scène ou dans les coulisses. La reprise d'Angelo, au Théâtre- Français, lui fut, en particulier, une occasion d'amertume contre Dorval, dont elle admirait le talenl, mais dont elle redoutait les entreprises.
Ainsi tout, à Paris, lui était sujet de crainte et sa retraite même augmentait ses anxiétés. Avec l'été, les voyages faits en commun avec Victor Hugo, qui lui appartenait en entier, lui rendaient la liberté et Ja sécurité. En 1836, ils partirent avec Célestin Nanteuil. J'ai eu la bonne fortune de mettre la main sur le carnet de voyage de 1' « imagier romantique », comme l'appelle M. Aristide Marie dans le livre substantiel et pittoresque qu'il lui a consacré. Est-il vrai, comme il le raconte, que Célestin Nanteuil dut, au retour du voyage, étant chargé de « réintégrer la demoiselle », solder, pour une trop large part, le prix du cabriolet que la négligence d'Olympio avait laissé à son compte i Je n'ai trouvé nulle part une preuve ou une présomption qui justifie cette histoire. Je suis plus porté à croire avec M. Marie que Célestin Nanteuil, ébloui par le génie du maître qu'il avait servi vaillamment dans la bataille d'Hernani, n'osait pas lever les yeux sur la beauté de la maîtresse, qu'on était convenu de faire passer pour sa sœur. Le voyage commença par Chevreuse et par Rambouillet, le 15 juin. Le 16, Victor Hugo, qui ne manquait jamais d'envoyer à sa femme, au cours de ses excursions, des lettres tendres, abondantes et souvent semées d'illustrations, lui écrivait : « Depuis notre départ, nous n'avons pas eu une minute, Nanteuil et moi, Nanteuil dessinant, moi explorant. » Il ne disait pas, mais madame Hugo le savait, que Juliette l'accompagnait dans ses explorations ! Nanteuil dessinait : le 16, le château de Maintenon ; le 17, la cathédrale de Chartres, et le même jour, à quatre heures et demie, la
porte Guillaume dans la même ville ; le 18, un coin de l'Eure, une femme de la Loupe portant son enfant empaqueté sur le dos, et le château de Sully, à Nogent-le-Rotrou. Ce sont, signés de ses initiales, les six premiers dessins au crayon, pittoresques, mais un peu mous, qui ouvrent son carnet dont la modeste couverture en carton vert renferme de plus précieuses richesses. Le septième dessin, qui représente le château de Lassay, n'est pas signé. Il accuse une précision, une fermeté, une opposition de tons que les précédents n'ont pas, du moins au même degré. C'est que le crayon a passé des mains de Célestin Nanteuil dans celles de Victor Hugo, et comme celui-ci sait s'en servir l Le 22, il écrit à sa femme : t Nanteuil m'a quitté : il est possible qu'il me rejoigne à Cherbourg. » En le quittant, le peintre lui a laissé son album. Dès ce jour, les croquis de Victor Hugo se succèdent. Je n'en compte pas en tout moins de quinze, datés du 20 juin jusqu'au 19 juillet. C'est un écrin sans prix et d'une extraordinaire variété, dont les bijoux, habilement sertis, attestent, à la fois, les dons de force et de grâce d'un prodigieux orfèvre.
Voici, d'abord, deux châteaux ; ce sont ceux de Lassay, dont Victor Hugo, qui se joue avec une incomparable aisance dans toutes les façons de peindre, écrit à sa femme. « Depuis Alençon, j'ai vu Lassay, charmante petite ville, demi-sauvage, plantée tout au beau milieu des chemins de traverse, qui a trois vieux châteaux, dont deux admirables que j'ai dessinés... » Voici pour Fougères : une gargouille, d'un ferme relief, prise sur une église ; une porte de ville, élégante, qui s'ouvre dans le château ; le château lui-même, étalant ses sept tours fines ou massives. Fougères, où les voyageurs s'attardent, est une ville qui arrache à Victor Hugo un cri d'admiration dont l'écho se prolonge dans une lettre enthousiaste à Louis Boulanger. « Je viens de Fougères comme La Fontaine revenait de Baruch, et je demanderais volontiers à chacun : Avez-vous vu Fougères i » Evidemment, la ville, tourmentée et compliquée, plaît à son esprit, curieux de pittorespue, mais ne lui plaît-elle pas surtout parce que Juliette y est née et qu'ils découvrent ensemble les châteaux, les églises, les maisons, les rues, les ruisseaux, les jardins, les rochers, les moulins à vent, les églantiers et les genêts en fleur i II s'y amuse tellement qu'il en éprouve un remords et c'est de Fougères même pu'il écrit à sa femme cette phrase où se montre une fois de plus la complexité de son cœur partagé entre deux amours : e Un jour je voyagerai avec toi et je serai tout à fait heureux. » En attendant, heureux sans elle, il voyage avec une autre, et c'est l'indulgence même de la femme délaissée qui apaise ses remords. Ne lui écrit-elle pas de ne se priver de rien, de ne s'inquiéter de rien i « Tu peux faire tout au monde... Jamais je n'abuserai des droits que le mariage me donne sur toi. n est dans mes idées que tu sois aussi libre qu'un garçon ; pauvre ami, toi qui t'es marié à vingt ans, je ne veux pas lier ta vie à une pauvre femme
comme moi... Rien n'altérera ma tendresse pour toi, si solide et si complètement dévouée quand même. »
Voici, successivement, en continuant de feuilleter le carnet : un donjon à Dinan (« une superbe vieille tour que j'ai dessinée j>), les ruines d'un château à Dol, un portail d'église à Pontorson. A Saint-Lo, l'admirable église a « un détail unique, je ne l'ai encore vu que là ; c'est une chaire extérieure avec porte dans l'église, d'où le prêtre haranguait le peuple, le tout sculpté comme on sculptait au XVe siècle ». Victor Hugo dessine le 29 juin, à neuf heures du soir, cette chaire sculptée, dont il rend avec une merveilleuse finesse la délicatesse des détails dentelés et élégants. Le 5 juillet, Nanteuil rejoint le couple amoureux à Cherbourg, mais il ne reprend pas son carnet, où Victor Hugo continue à dessiner. A Saint-Côme, une table en pierre, basse sur quatre pieds, artistiquement ouvragée, tst croquée le 6 juillet sous les feux du soleil de midi ; à Bayeux, l'abside embrumée de la cathédrale ; sur une route, une chaumière pittoresque : « C'est une rencontre bien jolie et bien gracieuse qu'une chaumière au bord du chemin » ; la falaise de Bois-Rosé, à Fécamp ; l'exquise petite église de Saint-Maciou ; une stalle amusante dans une église dont le nom, aux trois quarts effacé, est illisible.
Ces quinze croquis, où s'affirme la maîtrise déjà sûre du talent de dessinateur de Victor Hugo, suffiraient à faire une curiosité unique de l'album que le départ de Célestin Nanteuil, plus peintre mais moins artiste que lui, avait laissé entre ses mains. Mais le poète lui-même, qui traduit ses impressions en rythmes rimes, et le prosateur, qui note ses observations, y ont marqué leur place.
Je cite, d'abord, les proses inédites, écrites au hasard des réflexions, et entre lesquelles il n'y a pas de lien :
... L'œil fixé sur les dernières réverbérations de la philosophie ancienne. Soleil couché.
Le vent d'amont se couche avec les moutons.
Dieu a fait la rame, le diable a fait V aviron, la nuit était noire.
Ah ! voici le phare, dit le patron. Le bon Dieu a posé son chandelier sur la falaise.
Le jour baisse à V horizon. Chaque vague en passant sous le soleil porte à la cime un reflet éblouissant, puis se perd dans l'ombre des autres. Image du favori qui, lui aussi, s'éteint si vite.
La colère d'un grand homme a ses injures et sa salive comme la colère d'un sot ou d'un lâche. Quand on se promène sur la plage à l'heure de la tempête, on
peut être éclaboussé par VOcèan comme par un ruisseau de Paris, Seulement V éclaboussure du ruisseau tache, celle de l'Océan brûle.
... Et la vague qui fait les mouvements du serpent.
Uaiguille qui continue de tourner sur le cadran dont les heures sont effacées.
... Puis on passe à côté d'une bruyère sévère et triste, aride et nue par places, où se tient un concile de corbeaux.
J'écoutais cette musique mystérieuse et formidable de la mer qui monte. Un râle affreux se déchirait sur les galets qui roulaient éperdus sous la blanche salive de l'Océan. Chaque flot jetait à son tour sous nos pieds son cri désespéré. Un rugissement sourd et profond emplissait au loin toute la mer, comme si l'on eût entendu bondir et hurler une foule de monstres cachés dans l'ombre de l'Océan et soulever les vagues avec leurs dos énormes.
La mer continuait de monter furieusement vers la falaise. Du côté opposé du ciel la lune dans son plein, calme et sinistre, montait aussi en silence et la regardait fixement.
C'était un de ces jours de chaleur morne et accablante où le ciel bleu au zénith est gris à l'horizon, où la mer plombée et calme a cet éclat particulier d'un toit d'ardoise au soleil.
Deux vers isolés, qui renferment une belle image, sont perclus dans ces notes de prose :
Le fleuve se recourbe à nos pieds dans la plaine Comme un grand fer forgé pour un clutval géant.
Puis, cette belle strophe :
... Enfant, qu'il est doux, qu'il est doux De voir sortir des eaux, après la traversée, Longtemps par tant de vents sur tant de flots poussée, Le rivage éclatant de soleil inondé, La terre, les gazons, les granits et leurs craies, Ou la chauve falaise avec ses mille raies Comme un grand front ridé l
Le 13 juillet les voyageurs sont à Yvetot. L'impression de Victor Hugo n'est pas favorable. Il écrit à sa femme : « Yvetot est une sotte ville, où les maisons sont rouges et les filles aussi. » Cette simple ligne lui sert à aigui-
ser une imprécation, qu'il confie toute vibrante à l'album, et qu'il copie trois jours après dans une nouvelle lettre à sa femme :
Groupe d'informes bouges, Où les maisons sont rouges Et les filles aussi J
Le 15 juillet, Victor Hugo est à Fécamp, où l'a conduit le désir, auquel il n'a pas pu résister, de revoir la mer. Quand il en sort, le soir, à six heures il est saisi, au haut de la côte, par le spectacle qui se déroule sous ses yeux et son crayon jette les vers suivants, que son œuvre n'a pas encore recueillis :
Mer pareille à la destinée !
Mer triste au chant mystérieux l Dis-nous quelle force obstines, Quel vent de la terre ou des deux Sur tes bords que ta vague broie Te prend, te jette et te renvoie Et te précipite toujours, Et par moments joyeux ou sombres Peint de rayons ou couvre d'ombres Tes flots mêlés comme nos jours !
Le 16, une tempête se déclare, il fait un vent affreux, c'est un furieux et magnifique spectacle, nouveau pour lui, que Victor Hugo ne veut pas perdre, et il se rend à Saint- Vaîéry-en-Caux pour en mieux jouir. L'album recueille son impression. C'est la pièce, ici sans titre, qui passera dans les Voies intérieures : Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir. Cette évocation puissante est suivie d'un quatrain où la muse se détend et se déride :
— Moi, malade l Ah ! bon Dieu ! quelle calamité I Oh l que j'aime bien mieux le vin et la santé ! Il est rare, vois-tu, qu'un soldat s'amourache D'un verre de tisane ou d'un pot de bourrache J
A peine cette facétie est-elle lâchée que la mer et l'inspiration lyrique reprennent le poète, et il écrit ces vers magnifiques dont l'album que je feuillette page à page avait jusqu'ici gardé trop jalousement la confidence.
... Un jour que mon esprit de brume était couvert,
Je gravis lentement la falaise au dos vert,
Et puis je regardai, quand je fus sur la cime.
Devant moi l'air et l'onde ouvraient leur double abîme.
Quelque chose de grand semblait tomber des deux.
Le bruit de l'Océan, sinistre et furieux,
Couvrait de l'humble port les rumeurs pacifiques.
Le soleil, d'où pendaient des rayons magnifiques,
A travers un réseau de nuages flottants
S'épandait sur la mer qui brillait par instants.
Le vent chassait les flots ou des formes sans nombre
Couraient. Des vagues d'eau berçaient des vagues d'ombre.
L'ensemble était immense et l'on y sentait Dieu.
La page qui suit, contient un sizain contemporain d'Oceano nox, et dont l'inspiration n'est pas inférieure à celle de la célèbre poésie :
... La mort est sous un toit comme sur un navire. Tel qui dompta la mer sur la terre chavire ; Tel se perd dans les flots, encor plein d'avenir. Les uns — ô nautomer&, vos destins sont les nôtres I — Reviennent pour ne plus repartir et les autres S'en vont pour ne plus revenir l
La dernière page de l'aibum illustre cette pensée par un saule pleureur que Victor Hugo y a dessiné.
Je ne saurais dire à quels soins Célestin Nanteuil s'occupait pendant que Victor Hugo dessinait ou faisait des vers sur son propre album. Il n'y a rien, à ma connaissance, dans son œuvre qui se rapporte à cette excursion. Je sais seulement, parce qu'elle l'a écrit, que Juliette ne garda pas un bon souvenir de la « tristesse » de cet « odieux » compagnon de route, sans lequel tout, à l'en croire, aurait été charmant et heureux dans ce voyage, d'ailleurs délicieux. Paris, en lui reprenant Victor Hugo, que les répétitions de la Esmeralda conduisirent à l'Opéra, la rendit à ses craintes et à sa jalousie. Attentive à tout, au moindre changement d'humeur comme à un détail de toilette, elle s'inquiétait d'une chemise rose : « Toto, mon petit Toto, où alliez-vous ainsi paré i » Elle redoutait de le voir céder « aux amours profanées » et succomber aux tentations faciles du corps de ballet. Terpsichore lui créait les mêmes soucis que Melpomène. Mais son « Toto 3 avait pour la rassurer des moyens de persuasion dont peu d'amants disposent. Non content de lui confier, avant de les livrer à l'impression, les manuscrits des chefs-d'œuvre qu'elle lui avait inspirés, i\ faisait pour elle, dans l'effusion de sa gratitude amoureuse, des vers connus d'elle seule. C'est ainsi que le 25 novembre, à minuit trois quarts, il lui laissait cette strophe enflammée :
Mon âme à ton cœur s'est donnée.
Je n'existe qu'à ton côté.
Car une même destinée JSlous joint d'un lien enchanté.
Toi l'harmonie et moi la lyre, Moi l'arbuste et toi le zéphyre, Moi la lèvre et toi le sourire, Moi l'amour et toi la beauté l
Juliette d'ailleurs ne se contentait pas d'être la première à recevoir les confidences des inspirations du poète qu'elle aimait. Elle avait voulu avoir son livre à elle qui évoquât, chaque année, les souvenirs de leur liaison. C'était le Livre de l'Anniversaire. Victor Hugo en avait écrit la première page le 26 février 1835. En 1837, à la date du 17 février, il en précisait ainsi
l'intention : « Tu le veux donc, tous les ans, à pareil jour, à pareille heure, j'écrirai sur ce livre la date de notre amour. Ce livre est placé sous ton oreiller, il y a là une retraite mystérieuse qu'il ne quitte jamais, il voit arriver et s'envoler ton doux sommeil, il porte l'empreinte de tous tes rêves ; le jour où j'y ai écrit ton nom, Juliette, il a porté l'empreinte de toutes mes pensées. C'est que ton nom, mon ange, éveille tous les échos de mon âme, il y a pour moi dans ton nom des rayons comme dans tes yeux, Bien-aimée, sois bien heureuse. »
Ainsi, d'une année à l'autre, les jours s'écoulaient pour Juliette dans une existence dont les œuvres de Victor Hugo, ses pièces violemment disputées et ses luttes académiques suffisaient à rompre la monotonie. D'ailleurs sa correspondance l'absorbait, elle lui écrivait tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, et moins pour lui parler d'elle que pour l'adorer, lui, et l'exalter à l'égal d'un dieu, dont son cœur renfermait le sanctuaire. Tous les incidents de la vie du poète avaient leur écho dans les lettres de sa maîtresse, qui les jugeait avec tact, indépendance et esprit. Ecrivassière et abondante, elle avait le don de se varier, de changer de ton, de passer avec aisance de l'indignation à l'enjouement, de la colère à la câlinerie, des larmes au sourire, des menaces aux caresses, de la méfiance irritée à la confiance mutine. Elle n'était pas pédante, mais comment son amant n'aurait-il pas été satisfait de son goût puisqu'elle admirait tout en lui, son génie, dont elle était fière, et sa beauté, dont elle était jalouse t Avait-elle des raisons pour être jalouse i Elle se plaignait parfois d'être traitée comme une sœur, mais n'était-ce pas qu'elle était exigeante t Elle continuait à redouter les actrices. Elle parlait avec ironie de Mlle Atala Beauchêne, qui avait joué à sa place dans Ruy Blas le rôle de Marie de Neubourg sur lequel elle avait mis de si grandes espérances. Obligée de renoncer à la scène, elle n'était pas épargnée par les coulisses. Le Ier janvier 1839, Victor Hugo lui envoyait des vers : // fait froid, où il lui parlait de la « haine qui soufflait sur sa joie » et des « démons d'inimitié » auxquels il lui conseillait d'opposer la sérénité de sa douceur et le sourire de son amour. Il lui disait :
Tu venais de me raconter toutes ces paroles de haine échappées de ces fangeuses coulisses : c'était cette dernière nuit. Je marchais sur le pavé recouvert de givre avec une brume glacée qui me piquait le visage. J'ai fait ces vers. Ils sont un peu tristes, mon pauvre ange, mais je crois qu'ils contiennent cependant un bon conseil et une vraie consolation. On nous hait, il faut nous aimer. Voici notre viatique pour l'année qui va s'ouvrir. Et je la recommence par le mot qui la finira, n'est-ce pas i Je t'aime.
Je ne sais ce qui se passait entre eux à trois heures de l'après-midi le 13 janvier de cette même année. Tout ce que sa correspondance permet
d'en dire, c'est qu'elle n'avait jamais si bien senti la fierté d'aimer et d'être aimée et qu'elle remerciait son « cher adoré » d'avoir mis t encore un bonheur dans sa vie, encore une nouvelle étoile dans son ciel, encore une joie dans son âme ». Cette joie et ce bonheur alternaient avec les tristesses que la vie implacable ne lui ménageait pas et dont il la consolait, à la fin de mars, par ces vers :
Relève ton beau front, assombri par instants ; 11 faut se réjouir, car voici le printemps : Avril, saison dorée où parmi les zéphyres, Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires, Et tous les doux propos qu'on lient à demi-voix, L'amour revient au cœur comme l'ombrage au bois.
Les arrangements intervenus avec ses créanciers avaient assuré à Juliette une certaine tranquillité, mais ses dettes, qui n'étaient pas intégralement payées, n'en continuaient pas moins à peser sur les conditions matérielles de son existence. Elle prenait assez bien son parti de cette situation gênée, mais l'argent fondait dans sa main. Si la richesse de ses leccures ne compensait pas la pénurie de sa bourse, elle savait du moins en mettre à profit les citations ingénieusement appropriées. Un jour les lettres de Mademoiselle de Lespinasse lui donnaient l'occasion de constater que ni les écrivains ni les bourgeois n'avaient changé et que les Casimir Delavigne et les Scribe de ces temps-là obtenaient des succès « avec les mêmes inepties et les mêmes platitudes. » Un autre jour, une lecture amenait sous sa plume une comparaison assez imprévue : « Je lisais hier un portrait de M. de Sévigné, ïe fils, qui me ressemblait parfaitement : " II n'avait aucune « fantaisie, ne donnait aucun régal, ne faisait pas de cadeaux, portait des « habits modestes, ne jouait pas, n'avait qu'un seul domestique et pas un « seul cheval pour suivre le roi ou Mgr le dauphin à la chasse, mais sa main « ressemblait à un creuset où l'or se fond. » Je suis un peu dans ce genrelà : je ne fais aucune libéralité, j'ai un an de suite la même robe sur le dos, je ne fais de cuisine que lorsque tu dois dîner à la maison, je n'ai qu'une servante, et pourtant l'argent disparaît chez moi comme la neige sous un rayon de soleil. » (16 janvier 1840.)
Ce n'est pas que Victor Hugo négligeât son entretien matériel. Quand elle lui reprochait son égoïsme, elle parlait des soins, des soucis et des occupations qui le retenaient trop souvent et trop longtemps hors de chez elle, mais, bien loin de se plaindre de sa parcimonie, elle le suppliait de ne pas sacrifier sa santé et son repos à des scrupules excessifs de délicatesse. Il travaillait en effet beaucoup et, en 1839, il dut, vaincu par la fatigue, interrompre son drame des Jumeaux pour chercher dans un voyage un délassement nécessaire. Il visita une partie du Rhin, avec le retour par la Suisse et par la Bourgogne. Juliette, à son ordinaire, l'accompagnait.
A Strasbourg, pendant que sa maîtresse priait pour lui dans une église, il rencontra une jeune fille qui fit sur lui une impression saisissante. Il en emporta un souvenir si profond qu'il le traduisit quelques mois plus tard dans des vers dont Juliette éprouva un véritable chagrin. Cet incident est significatif parce qu'il marque l'étendue et le caractère de son amour. Même quand elle n'avait pas à craindre une rivale, elle était jalouse de l'attention que son amant prêtait à une autre femme. Gardienne sévère du temple, elle ne voulait pas que les regards et les sourires de son dieu s'arrêtassent sur une autre mortelle. L'infidélité des sens n'était pas la seule qu'elle redoutât : elle s'affligeait au même degré d'une infidélité de l'âme et de l'esprit. Elle exigeait tout pour elle. Quand Victor Hugo fit ses premières visites académiques en décembre 1835, e^e les fit avec lui, et ce n'est pas seulement pour plaisanter qu'elle lui écrivait : « Comme cela je saurai le temps que vous passez auprès des femmes et des filles d'académiciens ! » Elle l'accompagna ainsi au cours des cinq candidatures qu'il lui fallut affronter de 1836 à 1841. Il ne fut élu en effet que le 7 janvier 1841 après s'être vu préférer Dupaty, Mignet et Flourens et avoir subi l'humiliation d'une élection nulle. Naturellement, le 3 juin, elle fut de la séance de réception, où son impatience la fit arriver avant le peloton d'honneur ! Le poète lui envoya un sourire. Elle savait par cœur son discours, qu'il lui avait lu deux fois et qu'elle avait, cela va de soi, passionnément admiré. La magnificence du morceau en valait la peine et si l'œuvre du pauvre Lemercier, qu'il remplaçait, le favorisa peu, Victor Hugo trouva dans l'évocation, habilement amenée, du génie de Napoléon l'inspiration dont son propre génie était digne. Ce jour-là, le bonheur, la fierté et la gratitude de Juliette ne connurent plus de bornes ; on peut juger de son délire par le passage d'une de ses lettres :
« Il m'est resté, depuis le moment de ton entrée dans la salle de l'Académie, un étonnement délicieux, qui tient le milieu entre l'ivresse et l'extase ; c'est comme une vision du ciel dans laquelle j'aurais vu Dieu dans toute sa splendeur et dans toute sa gloire. Je vivrais mille ans que cette impression ne s'effacerait pas de mon âme ; mon Victor, mon Victor, je t'aime. Je voudrais baiser tes pieds, je voudrais te porter dans mes bras... »
Quand un homme se sent ainsi aimé par une femme qu'il aime, comment, s'il a du génie, ne lui dédierait-il pas des chefs-d'œuvre i
Telles ces trois stances que Victor Hugo adressait le Ier janvier 1842 à Juliette, dont les papiers intimes en avaient, comme pour tant d'autres, gardé le secret.
Janvier est revenu. — Ne crains rien, noble femme l Qu'importe Van qui passe et ceux qui passeront ! Mon amour toujours jeune est en fleur dans mon âme ; Ta beauté toujours jeune est en fleur sur ton front.
Sois toujours grave et douce, ô toi que j'idolâtre ; Que ton fmrnble auréole éblouisse les yeux ! Comme on verse un lait pur dans un vase d'albâtre, Emplis de dignité ton cœur religieux.
Brave le temps qui fuit. Ta beauté te protège. Brave l'hiver ! Bientôt Mai sera de retour. Dieu, pour effacer l'âge et pour fondre la neige, Nous rendra le printemps et nous laisse l'amour.
C'est dans ses vers seulement que Victor Hugo affirmait la vanité de l'ambition et la comparait soit à la cendre qui tombe, soit à la fumée qui vole. La vie réelle la lui présentait sous un autre aspect. Loin de songer à dire de la pairie : qu'en reste-t-il i il acceptait avec joie de siéger au Luxembourg et de coiffer le bicorne orné de plumes blanches. Il fut nommé le 15 avril 1845. La duchesse d'Orléans prit à cette nomination une part décisive. Je ne sais si Juliette, heureuse de la promotion, fut jalouse de la protectrice, mais, sans commettre l'inconvenance de dénaturer l'histoire des relations du poète avec la princesse qui l'admirait, on peut dire que la jalousie de Juliette, puisqu'elle ne s'alarmait pas moins des infidélités de l'esprit que de celles des sens, s'était parfois éveillée et excitée avec moins de raison. Il y avait huit ans que Victor Hugo avait été présenté à la duchesse d'Orléans dans une des fêtes données à Versailles pour le mariage de l'héritier du trône. Elle lui dit qu'elle avait lu tous ses livres, qu'elle savait beaucoup de ses vers par cœur, et elle lui récita le début de la pièce célèbre des Chants du Crépuscule :
C'était une humble église au cintre surbaissé, L'église où nous entrâmes.
Elle évoqua aussi les conversations qu'elle avait eues avec « Monsieur de Gœthe. » Née de Mecklembourg, elle descendait en effet par sa mère d'Auguste de Saxe-Weimar, le célèbre Mécène de cour, qui eut Gœthe et Schiller pour amis. Elle avait l'esprit indépendant et le goût cultivé. Victor Hugo fut conquis. Peu après il composa Ruy Blas. Camille Pelletan a justement remarqué que tout le drame est construit sur l'admiration d'une reine pour un génie réformateur et, sans vouloir pousser plus loin la comparaison, il ajoute : « Les poètes sont fatalement conduits à mêler, peut-être à leur insu et par le jeu secret des ressorts du cerveau, les préoccupations qu'ils sentent au fond d'eux-mêmes à la trame purement imaginaire des passions qu'ils mettent en jeu. »
Le couple princier ne ménagea pas à Victor Hugo les témoignages de sa sympathie. Rompant avec une abstention qui durait depuis le début du règne, les deux époux assistèrent à sa réception académique. Quand le
prince tomba à NeuûUy, victime d'un accident de voiture, ce fut Victor Hugo qui porta au roi l'Adresse de l'Institut. Il y avait un hommage à la princesse « si Française par son cœur et par notre adoption, qui a donné à 1?, natrie deux Français, à la dynastie deux princes, à l'avenu deux espéranc. , », Après cette mort tragique, les relations continuèrent entre la duchesse d'Orléans et son poète favori. Elle avait contribué à rapprocher Victor Hugo de Louis-Philippe. Ce fut elle qui, triomphant des résistances de la Cour et du Gouvernement, obtint pour lui la pairie. U la méritait par l'éclat de son génie et par la splendeur de sa gloire, mais à peine venaitil de l'obtenir que cette dignité faillit sombrer dans un scandale. La protection du roi contribua à sauver le poète, et aussi cette complaisance de l'opinion publique dont Lamartine disait avec esprit : « La France est élastique : on se relève même d'un canapé. »
Y avait-il un canapé dans la chambre du passage Saint-Roch où un commissaire de police se présenta le 5 juillet 1845 Pour constater un flagrant délit d'adultère { Les procès-verbaux de cette sorte ne font pas l'inventaire du mobilier et je ne saurais prendre à mon compte des descriptions trop précises où l'imagination joue un plus grand rôle que l'exactitude contrôlée. Le commissaire de la place Vendôme avait été requis par un peintre assez connu, M. Biard, qui soupçonnait sa femme d'entretenir des relations d'adultère avec un acteur du boulevard. Le délit était flagrant, mais, du moins au moment où la police le constatait, ce n'est pas un acteur qui en était le bénéficiaire. Les nom, prénom et qualités du complice révélèrent au mari outragé et au commissaire embarrassé une des plus grandes illustrations du pays, un pair de France, membre de l'Académie française. Victor Hugo, ainsi pris au gîte extra-conjugal, excipa de sa qualité parlementaire, qui le rendait inviolable, pour échapper à l'arrestation dont le commissaire le menaçait. La presse s'empara de l'incident et il fit grand bruit. Les amis de Victor Hugo s'en émurent.
Lamartine, toujours généreux, écrivait à Dargaud, son confident rhtime : « L'aventure amoureuse de mon pauvre ami Victor Hugo me désole. On dit qu'il s'éloigne de Paris pour qu'on ne demande pas l'autorisation de le poursuivre à la Chambre des pairs ; mais ce qui doit être navrant pour lui, c'est de sentir cette pauvre femme en prison pendant qu'il est libre. » Béranger, plus narquois, disait : « On craint ici que Victor Hugo jie fasse un sot début à la Chambre des pairs. Il est question de la colère d'un mari, peintre de renom, qui intente à sa moitié et à Olympio un procès en adultère, appuyé d'un procès-verbal de flagrant délit et d'une correspondance fort détaillée. » Sainte-Beuve, définitivement éconduit, et qui n'avait plus rien à espérer d'un tel incident, affectait hypocritement devant ses amis Olivier une mine attristée. « On ne parle que de cela. Vous n'en dites rien. Jugez, chère madame, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez 1 »
g3 LES AMOURS D UN POETE
Il y avait au moins un an qu'une intrigue durait entre Victor Hugo et madame Biard au moment où la police vint jeter dans leurs amours un regard indiscret. Agée de vingt-cinq ans, intelligente, coquette, embarrassée d'un mari que Chopin disait « très laid », la jeune femme avait, au témoignage d'Arsène Houssaye, « la grâce onduleuse et serpentante ». Cette sirène conquit le poète, qui lui écrivit des lettres passionnées et fît même pour elle un dessin dont le rébus, difficile à déchiffrer si l'on n'en avait pas la clef, avouait au moins sa défaite. Le mari passait pour être frénétiquement jaloux, mais peut-on lutter contre Jupiter i En prévoyant que l'affaire serait arrangée et n'aurait pas de suites, au moins pour le complice, Béranger avait vu juste. Madame Victor Hugo eut le beau rôle. Les témoignages concordent pour faire honneur à son indulgente et généreuse bonté d'une démarche qui désarma le mari. Elle fut vraisemblablement aidée par le roi Louis-Philippe et par la duchesse d'Orléans, intéressés à protéger d'une souillure le manteau d'hermine que leur admiration littéraire avait jeté sur les épaules du poète. Celui-ci en fut quitte pour la peur et peut-être aussi pour une semonce du chancelier Pasquier, qui avait été fort hostile à sa nomination. Quant à la femme, elle ne souffrit pas longtemps des rigueurs de la prison que Lamartine redoutait pour elle. Après un rapide séjour à Saint-Lazare, elle passa six mois dans un couvent d'Augustines, où elle fit la conquête des religieuses, auxquelles elle dictait ceux des vers de Victor Hugo qu'on pouvait enseigner à des filles de quinze ans !
Le plus curieux, le plus invraisemblablement curieux dans cette aventure, c'est qu'elle ne fut pas, à l'heure où elle se produisit, connue de Juliette. Celle-ci ignora ce que tout Paris savait. Cette ignorance est d'autant plus étrange que Juliette suivait avec un soin particulier et une attention ininterrompue tout ce qui touchait à la gloire ou à la vie de Victor Hugo. Les articles de journaux prenaient dans leur langage conventionnel le nom pittoresque d'épîuchures. « J'ai lu tout ce qui te concernait ce soir. C'est par ça que j'ai commencé », lui écrivait-elle le 2 décembre 1835 ; et le 17 novembre 1836, elle lui disait : « J'ai mis en ordre tous vos papiers et tous vos journaux depuis quinze jours, quel tas !... » Il est à croire qu'au lendemain de l'aventure du passage Saint-Roch, Victor Hugo lui-même avait mis de l'ordre dans le tas, pour en expurger les feuilles indiscrètes qui se gaussaient de sa rencontre inopinée avec un commissaire de police. Les amies de Juliette furent discrètes. Ainsi peut-on expliquer qu'elle ne sut rien. Mais une ironie singulière voulut qu'elle eût à se défendre elle-même, presque au même moment, contre les bruits calomnieux qui continuaient à mettre en doute sa fidélité. J'en trouve la preuve dans une lettre qu'elle écrivait au mois d'octobre 1845 à son amie madame Robert, à Bruxelles,
Je m'empresse, ma bonne amie, de te tranquilliser sur les histoires absurdes dont on t'entretient. Une autre fois, je te prie d'être moins vite alarmée et d'ajouter moins de foi aux cancans et aux canards parisiens. Tu sais comme je vis et quel culte pieux je professe pour l'homme que j'aime plus que moi-même. Cela doit suffire pour t' empêcher de croire à aucune action honteuse ou coupable ou même légère de ma part. Je ne t'en remercie pas moins du fond du cœur... Dorénavant, quels que soient les ragots dont on t'entretienne sur moi, je te prie de ne pas m'en parler. Je n'ai pas la prétention d'empêcher les petites infamies de langue des désœuvrés et des malveillants, mais j'ai le droit de les ignorer et je veux en user. Ainsi, ma bonne Laure, je t'en prie, à l'avenir plus un mot à ce sujet.
Juliette, qui n'avait rien su en 1845 de l'adultère de Victor Hugo, ne fut certainement pas mise au courant de la découverte faite en 1848 par Alfred Asseline. Ce cousin germain de madame Victor Hugo, surnuméraire à la préfecture de police, sauva du feu, auquel l'avait condamnée avec des documents plus importants la prudence de M. Delessert, une chemise contenant deux pièces sur Victor Hugo. Inscrit sur le dossier en gros caractères, le nom de Victor Hugo avait attiré l'attention du jeune surnuméraire. Il fourra le dossier dans sa poche. Quand il put le lire il y trouva une copie du procès-verbal de l'adultère de Victor Hugo constaté par le commissaire de police de la place Vendôme et une note de M. Delessert sur cette affaire. On conviendra que le destin a d'étranges coïncidences I Victor Hugo prit en riant la confidence de son cousin. Est-ce à ce moment que, frappé par le souvenir de la satire où Horace est vertement sermonné par Davus, son esclave, pour ses escapades extra-conjugales, il jeta sur le papier les vers que la Dernière Gerbe nous a conservés sur « le problème insondé de l'homme et de la femme » i Anxieux de ce problème, touché par Horace qui en badinait, il semblait prévoir, avec une audace singulièrement hardie, le jour où :
... l'inquiet genre humain, Mettant dans l'amour vrai le légitime hymen, Osera secouer la vieille chaîne noire Du cœur, libre d'aimer comme l'esprit de croire.
Il n'avait pas attendu cette heure pour secouer ses chaînes, celles de madame Victor Hugo avec Juliette Drouet et celles de Juliette avec madame Biard et d'autres. Madame Victor Hugo continuait à pratiquer l'indulgente bonté dont elle avait trouvé la vraie formule le jour où elle lui écrivait : « La seule chose que je ne te pardonnerais pas, ce serait d'être peu heureux. » Juliette aussi le voulait heureux, mais seulement avec elle et par elle. Depuis le premier jour, elle soupçonna sans preuves toutes les femmes qui l'approchaient, et elle en fut jalouse. Je crois que madame Biard, mieux gardée par des apparences qui appelaient à leur aide
de savantes précautions, sut échapper à ces soupçons. Mais un jour ce fut elle qui, audacieusement, se démasqua et se dénonça. Son intrigue avec Victor Hugo durait depuis 1844. Elle l'avait renouée à la sortie du couvent où son adultère constaté l'avait conduite. Biard ne ressemblait guère au domino furenti dont Davus menaçait Horace. Tant que Juliette ignora la trahison, rien ne gêna la liberté des deux amants. Elle l'apprit le 27 juin 185 1 en défaisant un paquet qui lui avait été envoyé. C'étaient des lettres retenues par un ruban scellé aux armes de Victor Hugo, avec sa fière devise : Ego Hugo, et le manteau de pair qui s'était ajouté en 1845, sur champ d'azur, au chef d'or, aux merlettes de sable et au casque de chevalier dont il rehaussait si étrangement sa gloire. Les lettres étaient des lettres d'amour, datées du mois de mai 1844 et adressées par le poète à une femme du monde qui, déclarant être encore sa maîtresse, invitait tranquillement Juliette à lui céder une place qu'elle occupait si mal. Interdite, la pauvre femme n'en pouvait croire ses yeux. Pourtant ils ne la trompaient pas. Ni l'écriture, ni le ton, ni la date des lettres ne pouvaient laisser un doute sur une liaison qui durait depuis sept ans. Ainsi trahie, menacée et frappée par le coup le plus imprévu, qui avait été porté avec un cynisme raffiné et cruel, Juliette erra dans les rues, « arrêtée à tous les carrefours par la foule de tendresses qu'elle y avait semées, folle de douleur et répandant son cœur avec ses larmes sur le pavé ». Elle attendit vainement Victor Hugo et ne le vit que le lendemain. La trahison était flagrante ; il ne la nia pas, mais il essaya de la mettre au compte d'un caprice des sens. Malheureusement, la durée de la liaison excluait cette explication. Juliette qui se croyait sacrifiée, et dont le cœur souffrait d'horribles tortures, offrit de céder la place et de partir pour Brest auprès de cette sœur qui déjà, dans la crise de 1834, lui avait donné asile. Victor Hugo réussit à la retenir par des supplications et des serments dont une épreuve, qu'elle exigeait et qu'il acceptait, garantirait la sincérité. Il fut entendu entre eux qu'il continuerait à voir madame Biard, d'ailleurs reçue chez lui, pendant quelque temps encore, sans avoir avec elle des relations d'une certaine nature, pour décider ensuite s'il la reprenait pour maîtresse ou s'il restait tout entier et pour toujours à Juliette.
L'épreuve dura près de quatre mois. Elle ménagea à Juliette des alternatives de joie et de douleur, de confiance et de détresse. D'abord transfigurée, le cœur plein de secrète espérance, elle était reconnaissante à son amant du pardon qu'elle avait jeté sur sa faute et elle se comparait à la Madeleine, dont elle éprouvait « la vénérable compassion et la pieuse pitié » ! Puis la jalousie « la plus humiliante et la plus poignante » la reprenait au souvenir de cette femme « belle, jeune, spirituelle, accomplie », avec laquelle son amant l'avait trompée, à son insu, pendant sept ans, pendant sept ans ! Tantôt caressée par 1' « inépuisable et ineffable bonté » du cher bien-aimé, elle redevenait « la Juju raisonnable, confiante et heu-
reuse du bon vieux temps » ; tantôt, prise dans une abominable étreinte, elle redoutait de ne pouvoir pas se soustraire à « l'enivrement du suicide » et à la volupté désespérée de la mort ».
Tout lui était occasion de douter ou de croire, d'exulter ou de souffrir. Un jour, elle vint à l'Assemblée Législative, dont Victor Hugo était membre ; que se passa-t-il i Son attitude l'étonna. « Je suis revenue toute troublée de cette apparition inopinée à la porte de l'Assemblée et de ton empressement à rentrer à l'intérieur sans prendre le temps de me rien dire et de me rien expliquer, et cela de l'air le plus embarrassé et le plus confus du monde, et comme un homme surpris désagréablement de ma rencontre. Ce que j'ai souffert depuis ce moment-là, ce que je souffre dans ce moment-ci, serait ta condamnation devant Dieu si tu étais capable d'une nouvelle trahison et t'attirerait les plus grands malheurs, car ce serait plus qu'une trahison, maintenant, ce serait un sacrilège. Aussi, je ne veux pas le croire, je me refuse à cette demi-évidence, je nie ta pâleur, ton trouble, ta fuite ! Hélas ! que ne puis-je nier aussi ma souffrance, ma jalousie et mon désespoir ! Mon Dieu ! mon Dieu ! mais qu'est-ce que j'ai donc fait pour être frappée dans les endroits les plus sensibles de mon cœur.... »
Ce cœur agité passait, dans la même journée, de l'abattement au délire, du doute au bonheur partagé, de l'irritation menaçante à la gratitude enthousiaste. Victor Hugo trouvait dans son génie l'art de le transformer. Comment Juliette aurait-elle été insensible, le 28 juillet, après une longue et jalouse attente, à ces vers magnifiquement consolateurs i
Les veilles, la pensée et le chagrin rongeur Sur le front du poète ont laissé leur empreinte. Viens près de lui, doux ange au cœur triste, et sans crainte Penche-toi sur le noir songeur.
Mire-toi dans son âme où, depuis que tu souffres, Goutte à goutte ont coulé tous les pleurs de tes yeux. Tu t'y retrouveras ! Veau qui tombe des deux Fait des miroirs au fond des gouffres.
Aussi revenait-elle à ce qu'elle appelait pittoresquement le pincehomme. « J'y reviens, mon bien-aimé, avec cet acharnement que donne la confiance de l'amour partagé. J'y reviens sans rancune du passé, sans inquiétude de l'avenir. J'y reviens avec toute la douce et tendre cohorte de mes illusions. J'y reviens de toutes mes forces et de toute mon âme ; aussi gare à toi ! Je ne te parlerai plus jamais de ce que j'ai souffert, mais je me souviendrai toute l'éternité de ta bonté ineffable et de ta divine mansuétude. Je ne vois plus ta faute, je ne sens que ton amour. Je ne veux pas regarder si je suis mutilée dans ton cœur, mais je te sais bien entier, bien vivant, bien beau, bien grand et bien sublime dans le mien. J'ignore si
mon bonheur reprendra jamais sa première forme, mais je suis sûre de n'avoir jamais d'autre croyance, d'autre Dieu que toi ! Tous les désespoirs qui ont secoué ma vie depuis un mois n'ont pu en faire tomber ce merveilleux fruit d'amour, grossi et mûri de toute la sève de mon (admiration et de mon adoration pour toi depuis bientôt dix-neuf ans. Je sens ses racines plus profondes et plus vivaces que jamais au centre de mon cœur, et mes larmes même, loin de lui nuire, les ont vivifiées de nouveau comme une eau salutaire.... »
Même rassurée, raffermie et confiante, elle ne se dissimulait pas et elle avouait à Victor Hugo qu'elle aurait, avant l'expiration des épreuves, de nouvelles crises et des rechutes, mais elle prenait la résolution de leur résister avec toutes ses forces et avec toute sa raison. Il faut reconnaître que son amant l'y aidait et ne négligeait aucune occasion ou aucune attention pour racheter et faire oublier sa faute.
L'amour romantique s'abandonnait à d'étranges confusions dont il arrive que notre délicatesse s'étonne et souffre. Léopoldine Hugo, noyée à Villequier en 1843, et Claire, la fille de Juliette, morte en 1846, servaient de témoins imprévus aux serments de fidélité que leurs parents échangeaient. C'étaient les « anges gardiens » de leur amour ! Juliette, qui leur demandait de « graves et célestes conseils », leur faisait la « sainte promesse » de vivre ou de mourir pour le bonheur de son « cher adoré ». Victor Hugo ne l'avait-il pas conduite au cimetière de Saint- Mandé, en pèlerinage devant la tombe de Claire, qu'il avait déjà célébrée en vers immortels :
Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route; Ils ne dédaignent point notre soleil obscur, Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute, Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.
Par-dessus ces « anges » Juliette confessait à Dieu sa « jalousie hideuse » et le suppliait de faire un miracle pour rallumer l'amour de celui qu'elle adorait plus que jamais. Sa prière d'amoureuse et de croyante montait vers lui dans le tumulte d'un sanglot déchirant. Elle trouvait dans sa passion, pour laquelle elle vivait, des accents d'une véritable éloquence. J'accorde que le goût condamne l'intercession auprès de Dieu d'un amour aussi profane, mais il est difficile de ne pas admirer le mouvement de cette supplication ardente et sincère.
« O mon Dieu, inspirez-moi la confiance, puisque vous ne pouvez pas m'ôter l'amour. Faites que je croie en lui, puisque je ne peux pas cesser de l'aimer. Cachez-moi le passé qui me tue et montrez-moi l'avenir radieux. Mon Dieu, ayez pitié de lui et de moi, car je sais que son cœur souffre de mon désespoir. Mon Dieu, donnez-lui le bonheur et rendezmoi la paix de l'âme. Mon Dieu, faites qu'il ne se lasse pas de mes larmes avant qu'elles ne soient taries. Mon Dieu, si vous ne pouvez plus me faire
heureuse, faites-moi forte, courageuse, résignée et généreuse. Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-lui et pardonnez-moi, car ce n'est pas sa faute ni la mienne, si nous sommes réduits à cette cruelle extrémité de nous défier l'un de l'autre. Vous savez, mon Dieu, si je l'aime et si je veux m'imposer à lui. Vous saves ce que je vous dis à vous seul, ô mon Dieu, avec toutes les larmes de mes yeux, avec toutes les tendresses de mon cœur, avec toutes les adorations de mon âme, faites qu'il soit heureux n'importe avec qui, n'importe comment, pourvu qu'il le soit, et faites de moi ce que vous voudrez.... »
L'heure du dénouement approchait. Elle fut précédée d'une promenade qu'ils firent ensemble à Fontainebleau. Leur absence dura du 20 au 23 octobre. Cette excursion réalisait une promesse que Victor Hugo avait faite en septembre à Juliette et que diverses circonstances avaient empêchée. Ce furent trois jours délicieux où ils sentirent qu'ils ne s'étaient jamais plus follement aimés. Chacun, à sa façon, exprima son extase. Juliette écrivit à son « cher petit homme » une lettre débordante de bonheur, de reconnaissance et de tendresse. Comme elle ne vivait que par l'amour et pour l'amour, elle était rayonnante d'avoir retrouvé le calme, la confiance, la foi dans l'avenir. Elle sentait en elle comme une sève nouvelle. Il n'était pas en reste. Ouvrez le premier volume des Contemplations, vous y lirez dans le livre II, si délicatement appelé Y Ame en fleur, une poésie pure et tranquille qui est l'admirable écho de cette courte excursion où se prolongea un passé et où se décida un avenir :
Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande, Que demain soit doux comme hier !
Quatre mois s'étaient écoulés depuis que madame Biard, trop sûre"de sa jeunesse et de sa triomphante beauté, avait invité Juliette Drouet à lui céder l'amour du poète. Sa présomption et son inexpérience avaient compté sans les souvenirs et sans les liens du passé. De Victor Hugo à elle les sens surtout avaient parlé. Entre Victor Hugo et Juliette les cœurs s'étaient donnés. Le 25 octobre, il revit sa complice, qui ne le troubla pas. Juliette avait mérité de vaincre, elle avait vaincu, et elle ne profita de sa victoire que pour « mettre aux pieds » de son amant son abnégation et son dévouement, bientôt soumis à une tragique épreuve, a II me semble, lui dit-elle, que mon âme est faite de toi. »
Son âme, à lui, était plus complexe, et trop de passions, de sentiments, de tentations, de désirs et de besoins la traversaient et l'agitaient pour qu'elle pût se donner en entier. Sa femme, qu'il respectait, et Juliette, qu'il adorait, en prenaient la part la meilleure, mais il ne résistait pas à des fantaisies passagères où il faut d'ailleurs avouer que seuls les sens étaient en
jeu. Dans le temps même où il poursuivait avec madame Biard une intrigue que le commissaire de police avait interrompue sans la briser, il fut pris d'un caprice pour Alice Ozy, engagée alors au Vaudeville. Il la connut au début de ^847. Agée de vingt-sept ans, la belle fille, que le duc d'Aumale avait entretenue et qu'un prince de Saxe-Weimar avait aimée, était vraiment un morceau de roi et digne de tenter un poète, La perfection de son corps et les grâces de son esprit lui avaient valu d'être une des célébrités de la scène parisienne. Elle avait des mœurs libres, mais ses complaisances ne la firent jamais tomber dans la galanterie vénale. Elle savait choisir. Avant qu'elle ne rencontrât Victor Hugo, elle avait été chantée dans des quatrains spirituels et dans des vers magnifiques par Théophile Gautier, amant platonique. Victor Hugo était accoutumé à avoir d'autres exigences et c'est seulement dans ses vers qu'il pratiquait la « contemplation ». 11 fit la connaissance d'Alice Ozy en même temps que son fils Charles. Le père et le fils eurent ensemble le coup de foudre. Ils firent leur cour : entre ces concurrents imprévus, l'actrice, si flattée qu'elle fût de l'hommage d'un poète illustre, donna la préférence à la jeunesse sur le génie. Elle accueillait le père dans son salon avec sympathie et respect, mais seul le jeune homme eut les faveurs de la chambre à coucher, qu'il occupa d'ailleurs une nuit par un périlleux coup d'audace.
L'année 1848 s'ouvrit, pour le peuple de Paris, comme une fête, par le plus beau soleil du monde. Dans les quartiers en rumeur et au milieu des roulements du tambour, personne ne soupçonnait les événements tragiques dont elle serait pleine. Victor Hugo disait à Juliette que la fête était aussi dans son coeur. L'année 1847, une sombre année, s'était achevée sur la mort de madame Adélaïde, « une femme intelligente et de bon conseil, écrivait l'auteur de Choses vues, qui abondait dans le sens du roi, sans jamais verser. Les pairs sont sortis des Tuileries consternés de toute cette douleur et inquiets du choc qu'en recevra le roi ». Ce malheur de famille n'était rien à côté de l'événement qui attendait Louis-Philippe : deux mois après, la révolution emportait la monarchie et l'exilait. Cette révolution surprit Victor Hugo, dont l'évolution démocratique avait défendu ia liberté sans accepter encore la République. On le vit pendant les Journées de Février, place Royale et place de la République, haranguer le peuple en faveur de la régence de la duchesse d'Orléans. Mais les événements, dont Lamartine avait compris la loi supérieure, exigeaient plus qu'une demi-mesure. La République proclamée entraînait la disparition de la pairie. Victor Hugo redevenait un simple citoyen. Mais son goût de la rue et de l'action le mêlait aux mouvements populaires. Juliette en conçut de l'inquiétude et se hasarda à lui donner des conseils dont il est impossible de ne pas apprécier la clairvoyance et la noblesse : il y avait sous l'ardente passion de cette femme un vrai sens pratique et le sentiment exact des réalités. Elle lui conseillait une participation officielle, qui ne pouvait s'exercer qu'avec un
mandat électif. Battu aux élections générales du 24 avril, Victor Hugo fut élu dans le département de la Seine, aux élections complémentaires du 4 juin. Juliette n'avait pas souhaité son succès. Cette candidature lui paraissait venir prématurément dans une heure trop obscure et trop dangereuse. Elle affirmait l'accord de son cœur avec les intérêts mêmes de la France et les événements tragiques des journées de Juin ne tardèrent pas à justifier l'appréciation générale qu'elle avait portée sur la situation. Victor Hugo entra dans l'Assemblée au moment où la République, dont il avait redouté la proclamation trop précipitée, tournait dans a un affreux cercle de désordre, de violences et de misères ». Il fit face au danger avec un réel courage, il alla aux barricades et il n'est pas jusqu'à M. Biré, dont l'ordinaire partialité rehausse l'hommage, qui ne reconnaisse qu'il fit son devoir. Quand il crut que la gravité de la situation pourrait contraindre l'Assemblée à quitter Paris, il donna à Juliette des instructions pour le retrouver, mais, en même temps, il la rassurait : « Dieu est avec les bons et avec les justes. » La cause de l'ordre triompha. Il eut sa large part de ce succès.
Aux luttes de la rue succédèrent les luttes de la tribune. Il y faisait, disait-il, « des évolutions de cormoran dans la tempête » et, par opposition à ces temps tragiques, il évoquait les souvenirs des^ parties de campagne qu'il faisait autrefois avec Juliette :
Où sont les champs t Où est Pierre Laisné i Où est Nicole et notre petit cabriolet si vieux, si poudreux, si laid, si affreux et si charmant i Comme j'aimerais mieux cuire dans la marmite de Pierre, de Provins à Coulommiers, que de bouillir dans cette chaudière qu'on appelle V Assemblée et sous laquelle MM. les terroristes et communistes font un si bon feu. Pauvre être adoré, je pense à toi. Je t'aime : je songe, au milieu du charabia d'un M. Gasc qui gasconne à la tribune sn ce moment, et je rêve à tous nos doux souvenirs. J'espère que Dieu réserve encore à notre vie à venir quelques beaux jours comme ceux de notre vie passée. Sans cela, à quoi bon vivre i...
Un autre jour, il se prit à penser, le 20 février 1849, qui était un mardi gras, à leur doux anniversaire, et ce tendre souvenir lui inspira une page délicieuse. Après seise ans, cette journée restait sacrée dans son cœur :
Je n'oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi, le cœur ébloui. Le jour naissait. Il pleuvait à verse ; les masques, déguew'llés et souillés de boue, descendaient de la Courtille avec de grands cris et inondaient le boulevard du Temple. Ils étaient ivres, et moi aussi, eux de vin, moi d'amour. A travers leurs hurlements, j'entendais un chant que j'avais dans le cœur ; je ne voyais pas tous ces spectres autour de moi, spectre de la joie morte, fantôme de l'orgie éteinte ; je te voyais, toi, douce ombre rayonnante dans la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, ton sourire aussi enivrant que tes baisers. 0 matinée
IOO
glaciale et pluvieuse dans le ciel, radieuse et ardente dans mon âme. Tout cela me revient en ce moment, au milieu de cette autre foule de masques qu'on appelle l'Assemblée Nationale, et qui, eux aussi, sont des fantômes...
Elle allait le voir au milieu de ces masques, avec lesquels ou contre lesquels il jouait son rôle. Quand il parlait, elle était là, et elle ne manqua pas les dicours, souvent retentissants, qu'il prononça à l'Assemblée Législative où il avait été élu, le 13 mai 1849, par 117.069 voix, le dixième sur vingt-huit. Son instinct ne l'avait pas trompée. Elle souffrait de le voir « livré aux bêtes de ce cirque politique, mille fois plus féroces et mille fois plus bêtes que celles de l'antique Rome ». Elle avait la politique en horreur. « Depuis que la politique a envahi toute ta vie, le bonheur s'est retiré de moi. » Pendant deux ans eile souffrit des cruels tourments que la politique lui infligeait et des craintes qu'elle lui inspirait. Elle se retrempait dans les souvenirs du temps où « son sublime bien-aimé, son amant rayonnant et divin, n'était que le poète Victor Hugo ». Dans les premiers jours de novembre 1851, elle fit un pèlerinage à la place Royale, que Victor Hugo n'habitait plus depuis trois ans. La maison, le quartier, les rues, les pierres, les enseignes, l'émurent avec douceur. Elle fut triste aussi, mais sa tristesse aurait été autrement poignante si elle avait su que ce pèlerinage, elle ne pourrait pas le refaire pendant dix-neuf ans : un mois après, en effet, le coup d'Etat du 2 décembre la jetait, avec lui, en exil.