LA FAUTE DE LA FEMME
Au moment de la représentation d'Hernani, il y avait trois ans que Victor Hugo et Sainte-Beuve se connaissaient. Leur intimité était née, avec la spontanéité d'un coup de foudre, de leur première rencontre, dont un article de Sainte-Beuve sur les Odes et Ballades, paru dans le Globe en janvier 1827, avait été l'occasion. Le poète el le critique habitaient, presque porte à porte, la même rue de Vaugirard. Victor Hugo n'ayant pas trouvé chez lui Sainte-Beuve, qu'il voulait remercier de son étude à la fois très élogieuse et très impartiale, celui-ci s'empressa de lui rendre sa visite. La conversation des deux jeunes hommes, rapprochés par la même passion des lettres et par le même goût novateur, porta sur l'art poétique. Victor Hugo, si jeune et déjà illustre, avait un charme irrésistible.
Sainte-Beuve fut conquis. Dans la solitude de sa jeunesse laborieuse, conscient de sa force et accablé par son impuissance, réduit à des travaux obscurs, sans relations et sans appui, il éprouvait « un tressaillement douloureux à chaque triomphe nouveau de ses jeunes contemporains » et une
sorte de « tristesse resserrante » dans laquelle il entrait une véritable humiliation. L'accueil de son aîné le rassura par sa simplicité cordiale et confiante. Victor Hugo lui exposa ses vues, ses intentions, ses procédés, et il lui livra même quelques-uns de ses secrets de rythme et de couleur.
Madame Victor Hugo assistait à Tentretion. Elle avait eu sa part, discrète et flatteuse, dans l'article de Sainte-Beuve. « Qu'on imagine à plaisir tout ce qu'il y a de plus pur dans l'amour, de plus chaste dans l'hymen, de plus sacré dans l'union des âmes sous l'œil de Dieu ; qu'on rêve, en un mot, la volupté ravie au ciel sur l'aile de la prière, et l'on n'aura rien imaginé que ne réalise et n'efface encore M. Hugo dans les pièces délicieuses intitulées Encore à toi et Son nom. : les citer seulement, c'est presque en ternir déjà la pudique délicatesse. » Ce fut incidemment, par une question posée à brûle-pourpoint, sur un article que le Globe avait consacré au Cinq- Mars de Vigny, que madame Victor Hugo entra dans la conversation. Elle ignorait et elle voulait connaître le nom de l'auteur de l'article. Sainte- Beuve dut le prendre à son compte et s'excuser des sévérités qu'il renfermait. Entre la femme du poète et le critique tout se borna, dans cette première entrevue, à cet échange de paroles sur le livre d'un des amis de la maison. Amoureuse et aimée, fière de son mari et mère d'un enfant de deux mois qu'elle allaitait, la jeune femme ne fit pas autrement attention à ce jeune homme, petit et gauche, laid et timide. Il ne semble pas que, fasciné par le génie du mari et tout entier aux confidences de sa riche conversation, il ait lui-même éprouvé une impression moins banale. N'est-ce pas cette entrevue qu'il a, d'une phrase, fixée dans son admirable roman vécu de Volupté, au milieu de tant de scènes où il s'analyse avec une pénétration délicate et puissante qui raconte les souvenirs de son cœur i « De madame de Couaën et de ce qu'elle me parut à cette visite et aux suivantes, j'ai peu à vous dire, mon ami, sinon qu'elle était effectivement fort belle, mais d'une de ces beautés étrangères et rares auxquelles nos yeux ont besoin de s'accommoder. »
Les occasions de cette accoutumance ne lui firent pas défaut. Entre Victor HugD et Sainte-Beuve l'intimité prit très vite en effet le caractère d'une amitié fraternelle, faite d'une communauté de sentiments, de goûts et d'espérances qui ne tarda pas à les rendre inséparables. lis ne cessaient pas de se voir. Quand le jeune ménage quitta la rue de Vaugirard pour la rue Notre-Dame-des-Champs, Sainte-Beuve se trouva encore à sa porte. Entre lui, toujours timide, et la femme, aisément distraite, l'intimité mit du temps à s'établir. « Je me trouvais encore, après six mois de liaison, a-t-il écrit, dans une suspension de sentiments qui, bien loin de tenir à l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect... Présent, je la saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me tourner vers elle, je la voyais sans la regarder. »
Le premier recueil de vers de Sainte-Beuve, Joseph Delorme, parut en 1829, avec une évocation du Cénacle où Victor Hugo a la part la plus glorieuse ; deux poésies lui sont dédiées. L'une, intitulée La Veillée, est inspirée par la naissance du second enfant du poète, en octobre 1828 ; la mère y est nommée, mais rien de plus, et cette allusion est la seule que le volume renferme. Au contraire, le second recueil poétique de Sainte-Beuve, Les Consolations, publié en mars 1830, et dont la préface est consacrée à Victor Hugo, débute par une poésie sans titre qui est dédiée à la femme du poète, a si noble et si pure », et que
...dès le berceau, l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès, Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie...
Cette pièce, datée du mois de mai 1829, marque les progrès qu'avait faits à cette époque l'amitié de Sainte-Beuve pour madame Victor Hugo. Elle évoque les causeries prolongées où Joseph Delorme, respectueux, attendri et confiant, livrait à son amie, intéressée et émue par ses confidences, les secrets de son cœur, dont le vide était immense et de sa jeunesse déjà dévorée à moitié. Les consolations qu'elle lui prodiguait avec une bonté de sœur aînée dans leurs entretiens et dans leurs promenades étaient devenues un besoin de son âme. Sa timidité était vaincue. Il avait osé lever les yeux sur la chaste image que pendant longtemps sa crainte et son respect lui avaient interdite. « Autant j'évitais de la regarder auparavant, autant j'étais devenu avide de la contempler alors ; je couvais curieusement ce noble et double visage ; je pénétrais cette expression ingénue, d'une rareté singulière, et qui ne m'avait pas parlé tout d'abord ; j'épelais, en quelque sorte, chaque ligne de cette grande beauté, comme un livre divin, un peu difficile, que quelque ange familier m'aurait tenu complaisamment ouvert. »
Pourtant, il n'était pas heureux. Selon la pensée de Ducis, qu'il avait prise pour épigraphe, et dont le choix avait une signification si précise, son bonheur n'était qu'un malheur plus ou moins consolé. Peu à peu son amitié prenait une autre pente et, moins désintéressée, plus exigeante, eJle inclinait, à son insu peut-être, vers l'amour. Pour qui sait bien la lire, une pièce des Consolations, datée de juillet 1829, porte témoignage de ce sentiment naissant, malgré son premier vers, qu'il ne faut pas trop prendre à la lettre :
Un nuage a passé sur notre amitié pure.
A la suite d'un mot dit en colère, d'une parole dure qu'il s'était oublié à prononcer, madame Hugo, saisie d'une brusque inquiétude, avait entrevu
une rupture. Il s'en était défendu et il l'avait convaincue. Mais n'y a-t-il pas, quoique discrètement voilé, un aveu dans les deux derniers vers :
Et quand on vit, qu'on s'aime, et que l'on a pleuré, On pardonne, on oublie, et tout est réparé.
Ces pleurs renfermaient quelques larmes d'amour timide.
Le nuage se dissipa et l'amitié reprit, avec ses droits rétablis et ses habitudes anciennes. Entre Victor Hugo et Sainte-Beuve il n'y avait eu encore aucun malentendu. Le poète continuait à exercer sur le critique l'influence bienfaisante de son génie et de son cœur. Madame Victor Hugo, la courte brouille passée, se retrouva l'amie « calme, reposée, si sensée et si bonne », que Sainte-Beuve visitait chaque jour. Ses conseils judicieux et sa tranquillité émouvante rafraîchissaient l'âme desséchée du jeune homme et apaisaient les agitations où se dissipait « sa vie à tout vent ». Leurs conversations s'inspiraient de la mobilité du drame humain. Elles se perdaient, l'après-midi, et même, parfois, très avant dans la nuit, « en mille sortes de raisonnements, de ressouvenus, de conjectures indéfinies sur le sort, la bizarrerie des rencontres, des situations, nous étonnant des moindres détails, nous en demandant le pourquoi, tirant de chaque chose l'esprit, ramenant tout à deux ou trois idées d'invariable, d'indivisible, et de triomphe intérieur par l'âme ; jamais ennuyés dans cet écho mutuel de nos conclusions, toujours naturels dans nos subtilités. »
Au milieu de ses ennuis et de la folie de ses divagations, Sainte-Beuve ne trouvait, de son propre aveu, de point fixe et solide que dans la maison et dans le ménage de Victor Hugo. C'était le sanctuaire et le lieu d'asile hors desquels errait une vie à laquelle ù n'avait pas su encore donner une règle et une direction. Les Hernanistes vinrent brusquement le troubler dans ses habitudes. Empressés, passionnés, tumultueux, ardents aux préparatifs de la grande bataille dont leur enthousiasme rêvait de faire une victoire décisive, ils envahirent le ménage et la maison. Madame Victor Hugo s'occupait de recruter les partisans, de satisfaire les amis, d'organiser en bandes disciplinées la jeunesse des « ateliers » qui faisait irruption chez elle. Sainte-Beuve souffrit de se sentir négligé et sacrifié à la turbulence de ces inconnus qui entraient en conquérants dans la maison, jusque-là discrète, où son amitié goûtait la joie des manières tranquilles et des conversations paisibles. Il souffrait surtout de la profanation de son amie, perdue dans ce tumulte et envahie par des soucis et des soins nouveaux qui ne laissaient plus ni temps ni place aux douceurs de l'intimité ancienne. Il a évoqué ce souvenir, transposé, mais à peine dénaturé, dans un passage transparent de Madame de Pontivy. « Esprit libre, éclairé, il avait fini par se révolter de cette fabrique d'intrigues molinistes dont la maison de
madame de Noyon devenait le foyer de plus en plus animé. Il en avait ri autrefois, il s'en irritait désormais, car il lui fallait adorer madame de Pontivy dans ce cadre, et l'en séparer sans cesse par la pensée. Son esprit si juste allait par moments jusqu'à l'exagération sur ce point, quand il se représentait, elle, sa chère idole, comme au milieu d'un arsenal et d'une fournaise théologique et qu'il lui recommandait de ne pas s'y fausser les yeux... »
Cette exagération dans le dépit lui inspira, faisant suite à la lettre la plus étrange, le post-scriptum rageur dans lequel, presque à la veille de la première représentation d'Hernani, il dénonçait la cohue profane qui avait troublé la chaste familiarité où il vivait, depuis trois ans, auprès de ses amis les plus chers. Son dépit était un dépit d'amour.
Quand cet amour fut-il partagé i Je m'étonne qu'on n'ait pas rapproché, pour éclairer les parties restées obscures de ce roman douloureux, deux lettres de Sainte-Beuve, trop spontanées pour n'être pas sincères, et écrites pour des amis intimes à des dates qui fixent la vérité.
Le 17 septembre 1830, il écrivait à Victor Pavie : « Allez, mon ami, priez pour moi et aimez-moi un peu ; car je souffre d'horribles douleurs de l'âme ; toute une poésie refoulée, tout mon amour sans issue s'y aigrissent et me dévorent... Mon mal et mon crime, c'est de n'être pas aimé, de n'être pas aimé comme je voudrais l'être, comme j'aimerais l'être, aimant. C'est là le secret de ma folle existence, sans suite, sans tenue, sans but, sans travail d'avenir. Tout enfant, je ne rêvais dans la vie qu'un bonheur, l'amour, et je ne l'ai pas obtenu ni même pleinement ressenti... »
Le 18 décembre 183 1, il écrivait à son camarade de collège, l'abbé Barbe, resté son ami et son confident : « J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie ; elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceur, et un devoir de sacrifices qui a son bon effet, mais qui coûte bien à notre nature. »
Est-il nécessaire de forcer le sens des mots et de lire entre les lignes pour donner à ces deux lettres également émouvantes leur vraie signification i La première crie une passion désespérée ; la seconde, de quelque façon d'ailleurs qu'on entende la satisfaction, et quel que soit le degré auquel on la mesure, avoue une passion satisfaite. Deux années, l'année 1830 et l'année 183 1, se sont écoulées entre le moment où Sainte-Beuve a eu la conscience de son amour et celui où il l'a fait partager par celle qu'il aimait. Années douloureuses et tragiques où trois êtres, jusque-là fraternellement unis, ont été empoisonnés jusqu'au fond de l'âme par les affreux tourments du doute et de la jalousie.
A peine sortait-il du tumulte envahissant d'Hernani, qui avait souillé à ses yeux le cher foyer où il avait édifié son autel, — « un nid bruyant et plein d'ordures », disait en écho son ami Guttinguer, — que Sainte-Beuve
éprouvait le chagrin d'une séparation plus grande. Au mois de mai 1830 le ménage Hugo abandonna la rue Notre-Dame-des-Champs, où la famille accrue se trouvait trop à l'étroit, pour s'installer dans un quartier lointain, rue Jean-Goujon, Ce départ fut pour Sainte-Beuve un coup terrible dont il essaya d'atténuer l'amertume en demandant l'hospitalité à Ulric Guttinguer, qui habitait Rouen. Pendant les premiers mois de l'année 1830 son amour l'avait bouleversé et il s'était montré à l'égard de ses amis « si sottement irrégulier et fantasque » qu'il éprouva le besoin de s'en excuser auprès de madame Victor Hugo. Elle lui avait accordé la permission de lui écrire. Cette permission sollicitée n'est-elle pas la preuve, ou de l'aveu qu'il lui avait fait, ou du secret qu'elle avait surpris { « Quand je ne vous verrais plus, lui écrivait-il le 13 mai, quand je serais jeté pour toujours à des centaines de lieues de vous sans même vous écrire, je n'en serais pas moins le même pour vous par le cœur, et votre pensée ne serait pas moins mon consolant recours, mon bon génie, ma meilleure action. »
Est-ce avant son départ, ou seulement à son retour, que, pour expliquer à Victor Hugo les irrégularités de son étrange conduite, il se résigna à lui révéler l'état de son pauvre cœur i La date de l'entrevue reste incertaine, mais les témoignages émanés d'amis de Sainte-Beuve, qui confirment les allusions à peine voilées de Volupté, ne permettent pas de mettre en doute la réalité de la démarche. Victor Hugo lui répondit « avec la tendresse de l'homme fort », et d'ailleurs sûr de sa femme, qu'il ne fallait pas s'inquiéter d'une situation garantie par la loyauté des sentiments réciproques. « On se crée parfois les inconvénients à force d'y songer et de les craindre, comme si l'on creusait un beau fruit intact pour s'assurer du dedans. »
Hélas ! le fruit n'était pas intact. Ce n'était pas, cette fois, un nuage qui avait passé sur leur amitié si pure. C'était le tonnerre, avec sa soudaineté et ses ravages. Rentré à Paris, Sainte-Beuve n'était plus allé chez ses amis. Et quelle étrange confession de son âme, il faisait, en juillet, à Victor Hugo, dont la générosité, toujours confiante et tendre, l'accablait, mais, loin de l'apaiser, irritait son amertume ! « J'ai d'affreuses, de mauvaises pensées, des haines, des jalousies, de la misanthropie ; je ne puis plus pleurer ; j'analyse tout avec perfidie et une secrète aigreur. »
La révolution de Juillet, qui ruina son espoir d'un poste de secrétaire d'ambassade, ne fut pas une diversion à son amour. Il avait le vide et la mort au cœur. U regrettait, dans une lettre à madame Victor Hugo, datée du 14 septembre, les temps d'une amitié si longue et si douce, à laquelle il ne pouvait plus penser qu'avec larmes, et il la suppliait de ne pas le chasser tout à fait. Presque au même moment, il faisait à Victor Pavie l'aveu déchirant de sa détresse irritée : « Je suis redevenu méchant. »
Victor Hugo et sa femme ne se lassaient pourtant pas de le traiter en ami. Ils mettaient ses vilains procédés au compte d'une aberration passagère, d'une sorte de folie guérissable, et, tendres dans leur bonté fidèle,
ils lui faisaient tenir Adèle, leur troisième enfant, sur les fonts baptismaux. Cette attention, où il y avait un gage si précieux de leurs sentiments, fut suivie trois jours après dans le Globe d'un article que Sainte-Beuve publia sur Diderot et qu'il fit habilement servir aux fins de son amour (20 septembre 1830). De même que Victor Hugo avait dans Han d'Islande prêté à Ordener pour Ethel ses sentiments pour Adèle, qui en recueillait, comme une confidente, l'expression directe et discrète, de même Sainte-Beuve empruntait aux effusions de Diderot pour mademoiselle Voland un moyen détourné, mais sûr, de faire connaître à madame Victor Hugo qui, seule, ne pouvait pas s'y méprendre, la fidélité et l'ardeur accrue de sa passion. Comment aurait-elle été insensible à des citations qui étaient une déclaration i Je n'en retiens qu'une, dont le ton suffit.
« J'ai élevé dans mon cœur une statue que je ne voudrais jamais briser... Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse, j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute autre. Il y a quatre ans que vous me parûtes belle (ces quatre ans marquaient la durée exacte des relations de madame Victor Hugo et de Sainte-Beuve) ; aujourd'hui, je vous trouve plus belle encore ; c'est la magie de la constance, la plus difficile et la plus rare de nos vertus... »
Dans le second article, daté du 5 octobre, il donnait sa sympathie et ses larmes à « l'amour jeune, plus complet, plus sévère et aussi plus fatal, tel qu'il éclate souvent au milieu de la virilité ou même sur le déclin, résumant et consumant du dernier coup toutes les puissances de notre être... L'amour de Diderot pour mademoiselle Voland fut un de ces amours de l'été de la vie, profonds, mûris, irrémédiables, et qui ne demanderaient que des obstacles pour devenir orageux. Mais les orages n'éclatèrent pas, parce que les obstacles furent à peu près nuls ».
Il en fut tout autrement de l'amour de Sainte-Beuve pour madame Victor Hugo. Profond et sincère, il prit un caractère désespéré devant les obstacles auxquels il se heurtait et dont la résistance de la femme aimée ou son indifférence restait le principal. Les articles du critique continuaient à exprimer la détresse ou à aider les desseins de sa passion. Aucun ne renferme plus d'amertume que la préface, publiée dans le Globe, de la deuxième édition de la Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme. Elle accentue en termes aigris le pessimisme du livre. Ce « pauvre diable de Joseph Delorme » y raconte les douleurs, les déceptions et les déconvenues que lui a values l'espoir « de renaître à une sympathie plus bienveillante »♦ Il compare ses amitiés à « une tendresse de solitude pour quelques êtres absents » et il regrette de s'être « trop amolli dans ses propres larmes » au lieu de s'être exposé, comme son ami Farcy, aux balles qui sifflaient dans les jours sublimes de la révolution récente. Non content de donner à cette révolution un gage d'adhésion, il incline vers l'amour de l'humanité progressive, et s'il se résoud à y entrer, sachant qu'il heurte les croyances reli-
gieuses de madame Victot* Hugo, c'est dans un sentiment de dépit et de défi, de revanche et d'espoir.
Victor Hugo, ému par cet article, dont les éloges ne pouvaient lui dissimuler la tristesse sombrement irritée, interrompit son roman de Notre- Dame de Paris, promis à date fixe, pour conjurer Sainte-Beuve de ne pas se décourager et de ne pas s'abandonner. «. Songez, lui écrivait-il avec une grandeur et une douceur de l'âme qu'on ne saurait trop admirer, songez que vous nous appartenez et qu'il y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien, »
La lettre se terminait par ces mots : « Votre meilleur ami. Venez nous voir. » Cette invitation ne pouvait laisser Sainte-Beuve insensible. Victor Hugo et lui se rencontrèrent. L'entrevue eut un caractère tragique. Sans qu'on puisse en fixer la date avec une entière certitude, une lettre postérieure de Victor Hugo permet de la placer dans les premiers jours de décembre 1830. Il est moins facile d'en pénétrer le secret et même, s'il n'existe pas des papiers inédits de Sainte-Beuve, il faudra renoncer à le connaître. La lettre de Victor Hugo, si profondément émouvante, ouvre des hypothèses entre lesquelles il est difficile de choisir. « Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde, pût jamais être oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu.... Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n'ont pas effacé en vous jusqu'à l'ombre de l'image des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé encre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous ! Rappelez- vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert, ce que je vous ai proposé, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et défaire comme vous voudriez,,.. » (18 mars 1831.)
Cette entrevue et ces propositions, dont pourtant Sainte-Beuve fut contraint de reconnaître le caractère « irréprochable, digne, ferme et noble », ne réussirent pas à apaiser sa jalousie ou à contenir sa passion. Il errait comme un damné, en proie aux désirs les plus contradictoires, honteux d'avoir brisé la vie « paisible et bénie » qu'il menait auprès de ses amis, navré de les avoir perdus, irrité contre lui-même, irrité contre Victor Hugo dont la générosité sublime l'accablait, et auquel il écrivait ces folles paroles : 0 II y a en moi du désespoir, voyez-vous, de la rage ; des envies de vous tuer, de vous assassiner par moment en vérité ; pardonnez-moi ces horribles mouvements. » (3 décembre 1830.) Victor Hugo pardonnait. Il faisait lire à sa femme les lettres déchirantes de Sainte-Beuve et, tous deux, pris de pitié pour cet ancien ami qu'un amour doublement interdit égarait et ravageait, lui conservaient, malgré tout, leur cœur et lui ouvraient leur porte. « Venez donc dîner après-demain avec nous, lui écrit le 2 janvier 183 1 Victor Hugo en le remerciant des cadeaux qu'il a envoyés aux enfants. 1830 est passé ! »
Les deux derniers mois de cette année 1830 avaient été tragiques. lis avaient révélé à Victor Hugo la profondeur de la passion où Sainte-Beuve s'était laissé entraîner envers sa femme, mais celle-ci, que savait-elle, que pensait-elle i II est hors de doute que Sainte-Beuve lui avait avoué son ?mour, mais je crois que, jusqu'aux derniers événements, il n'avait pas encore franchi la première nuance, celle où l'on n'a « d'autre désir que de continuer en secret d'aimer, de servir à genoux dans l'ombre et de se répandre en pur zèle par mille muets témoignages ». Depuis que la crise avait éclaté, madame Victor Hugo avait compris toute la portée de l'allusion que faisait l'article sur Diderot à l'amour « complet et fatal, consumant toutes les puissances de notre être ». Cet amour était celui que Sainte-Beuve éprouvait pour elle. Secouée dans la « sécurité nonchalante » où la plongeaient sa rêverie, sa distraction et « ces espèces d'apathies mystérieuses » qui endormaient sa sensibilité, elle fut tout d'abord effrayée, mais, ayant l'esprit rassis, les sens tranquilles et le cœur tendre, elle eut pitié du pauvre ami qu'une fatalité tragique poussait aux pires erreurs et à des erreurs de toutes sortes. Sainte-Beuve, reniant l'inspiration religieuse des Consolations, dont elle avait été la Muse respectée, se jetait en effet de plus en plus dans les théories nouvelles auxquelles il n'avait donné jusqu'ici que des gages superficiels. Le parti républicain et le saint-simonisme lui suggéraient jusqu'en avril 183 1 une série d'articles qui permettaient de voir en lui un converti et un adepte. Il allait même jusqu'à rédiger le 18 janvier la profession de foi saint-simonienne, à laquelle Pierre Leroux n'avait contribué que par deux ou trois mots changés et un ou deux pâtés d'encre. C'étaient là les « nouveaux amis » auxquels Victor Hugo reprochait d'avoir effacé jusqu'à l'ombre de l'image des anciens. La crise saint-simonienne dans laquelle un dépit d'amour avait jeté Sainte-Beuve ne dura d'ailleurs que trois mois, au bout desquels pardonné, malgré tout ce qu'il avait fait « d'insensé, d'aigre et de violent », il revint chez Victor Hugo.
Est-ce madame Victor Hugo qui lui donna l'idée d'aller voir Lamennais à Juilly en mai 1 831 S* Je ne sais, mais cette rencontre eut sur lui au point de vue religieux une influence qui le rapprocha de madame Victor Hugo. C'était une nouvelle conversion. Etait-il sincère i II y a de lui un mot terrible, qu'il écrivait en 1863 à madame Hortense Allard de Méritens, une ancienne amie, trop digne de le comprendre. « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps ; elle s'est évaporée. C'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. » On peut ne voir là qu'une forfanterie déplorable, mais on peut y voir aussi un aveu dont, avec un tel homme, le cynisme n'excluait pas malheureusement la sincérité. Toujours est-il qu'il tenta de « filer un plus tendre amour », et que, rappelé dans le jardin d'Armide, il se laissa de nouveau entraîner au charme puissant et doux qui enchaînait Renaud. Entre Victor Hugo et lui, de
nouveau, des lettres tragiques s'échangèrent. Un instant, en juillet, on put croire que son départ pour Liège, où l'appelait un cours de littérature française, mettrait fin à une situation intolérable* Mais, brusquement, il y renonça. Il fallait en finir. Victor Hugo, que le départ projeté avait rassuré et réjoui, lui envoya, le 6 juillet, une des lettres les plus belles, les plus émouvantes, les plus humaines qu'un cœur torturé ait jamais écrites. J'en retiens seulement, pour fixer le sujet et les dates, quelques accents. • Nous ne sommes plus ces deux frères incomparables que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose entre nous.... Tout m'est un supplice à présent. L'obligation même, qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici, d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d'absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence même. Au moins, le vide sera complet. Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer.... »
Cette séparation, loyalement consentie de part et d'autre, valait mieux que la « demi-intimité, mal reprise et mal recousue » dont ils venaient de faire pendant trois mois l'essai douloureux et heurté. Sainte-Beuve l'accepta comme « des arrêts indéfinis » que l'amitié « plus calme et tout à fait guérie r> de Victor Hugo lèverait un jour. Il fit tout pour hâter cette heure, multipliant les attentions et les prévenances, et portant, par espoir d'amour, à Marion de Lorme, entrée en répétitions, la sollicitude que, par dépit d'amour, il avait refusée à Hernani. Û assista à la première représentation.
Le 7 juillet, il avait écrit à Victor Hugo : « Quant à l'autre personne que j'éviterai aussi de nommer — bien qu'elle soit restée pour moi l'objet d'une affection invincible et inaliénable — je ne crois pas l'avoir pu blesser par aucun retour vers un temps évanoui. Je ne l'ai jamais revue seule : quand vous n'y étiez pas, il y avait toujours des témoins, et mon intérêt ne se manifestait jamais que par des questions relatives à la santé et à l'état physique. » Faut-il donc reporter vers ce temps évanoui les scènes familières que raconte dans le Livre d'Amour la pièce intitulée l'Enfance d'Adèle, que Sainte-Beuve a datée du g août i
Elle est là, mon Adèle.,
enfermée par un « sombre époux », qui réclame, comme un lion jaloux, sa part dans sa beauté et la serre dans ses bras de fer, rêvant à l'« ami » pour lequel elle garde son cœur, le seul don que, vainqueur timide, il veuille d'elle sans dénouer sa ceinture d'or et sans l'exposer aux remords des souillures amères. Si VEnfance d'Adèle évoque des souvenirs exacts et s'il faut tenir pour vraie la date que Sainte-Beuve lui a assignée dans son livre
secret, il en résulte qu'au mois d'août 183 1 madame Victor Hugo avait accepté les hommages d'un amour dont les précautions respectueuses atténuaient la faute, mais qui n'en était pas moins une relation clandestine, défendue et dangereuse.
Cet amour avait-il fait des progrès trois semaines plus tard i La pièce VI du Livre d'Amour, intitulée seulement Sonnet, et datée du Ier septembre, rassure, console et exalte a la folle bien-aimée » qui se lamente sur ses « charmes défleuris », sur les ravages du temps et sur quelques cheveux précocement pâlis. Sainte-Beuve a donné pour épigraphe aux pièces XXII et XXIII un court extrait des lettres qu'il écrivait à son amie. La pièce VI devait être accompagnée des extraits de lettres d'Elle, dont la copie que je possède est de la main de Sainte-Beuve. « Ceci se trouvait, écrit-il, après le sonnet : Que vient-elle me dire i »
Je cite dans leur ordre ces curieux fragments :
... La souffrance ne fera que sanctifier et fortifier, s'il est possible, notre amour. (Elle, lettres.)
... Je voudrais te faire une vie complette (sic)... Si je pouvais répandre mon sang goutte à goutte pour te faire toujours un bonheur plus vif à chaque goutte répandue, je ne balancerais pas une minute... (Elle, lettres.)
... Imaginez, mon Charles, que ce matin, dans mon lit, je pensais que cela m'amuserait d'écrire pour moi ma vie jusqu'à cette époque. Je diviserais cela en trois chapitres par l'ordre des événements. Ce serait écrit comme un portier, mais c'est égal... (Elle.)
... Je ne me rappelle pas m' être jamais ennuyée, tant j'ai toujours eu un monde à moi... (Elle.)
Faut-il rapporter à la même époque la première des deux lettres de Lui à Elle dont Sainte-Beuve avait conservé une copie autographe, et qu'il voulait sans doute donner comme commentaire à son livre i On verra que la seconde est incontestablement de 1832. Pour faire entrer la première dans le cadre des événements qui marquèrent la fin de l'année 1831, je peux invoquer comme raison la similitude des sujets traités dans le sonnet VI et dans la lettre. Je crois aussi que l'allusion religieuse sur laquelle celle-ci se termine ne trouve sa vraie date que dans une période assez contemporaine de celle où l'influence de Lamennais sur Sainte-Beuve s'exerçait ou se prolongeait. Quoi qu'il en soit, je cite dans leur entier les fragments de la lettre tels que Sainte-Beuve les avait recopiés de sa main. Si la date, restée douteuse, ouvre plusieurs hypothèses, l'intérêt du moins n'est pas contestable.
... Mon amie, une autre idée m'a encore affligé un peu, c'est de sentir qu'il se passe actuellement quelque chose en toi, — quelque chose comme une lutte, comme un sacrifice d'espérances et d'illusions trop chères; tu m'as admirablement exprimé cela hier : tu veux que ton amour soit plus grave, plus fixe, plus résigné, moins de jeune fille, avec moins de superstitions et de gentillesses capricieuses, tel en un mot que l'âge, les rides, la mort, n'aient plus rien à y clianger. Tu veux donc le dépouiller toi-même d'avance, ô mon amie, le dépouiller dans ton cœur de sa jeunesse, de cette robe légère et charmante sans doute, mais qui n'est pas lui. Et cela te fait souffrir. Mon amie, j'en pleure comme toi et ne puis rien te dire. Moi, mon amie, te l'avouerai-je t cette robe de grâce et d'illusions charmantes, mon amour ne l'a pas eue, ou du moins il ne l'a portée qu'à peine, par rares moments et comme un habit de fête inaccoutumé. C'est pour cela peut-être que cet amour en moi ne frappe pas assez tes yeux : il n'est pas éclatant de blancheur, ô mon ange ; il est sombre, il se confond avec ces nuances tombantes du soir dans ces églises où nous allons ; il a été veuf, pour ainsi dire, et un peu découragé dès son berceau; il s'est habitué au deuil même au sein du bonheur. Adèle, j'ai toujours été médiocrement doué de la faculté de l'espérance, j'ai toujours senti l'absence et l'empêchement en toutes choses ; mes sentiments ont toujours un peu manqué de soleil dans la saison propice. Mais si mon espérance sait mal sourire, j'ai la foi et l'amour, mon ange : je t'aime, je crois invinciblement à ton amour. Quant à un bonheur couronné de plaisir, j'y ai toujours peu cru pour nous ici-bas ; j'y ai renoncé en mon cœur bien plus que je ne semble en ces entrevues où trop souvent t'importunent mes désirs. Si tu étais plus dévote et si tu voulais porter ensemble notre amour dans la religion, je ne t'importunerais jamais de ces choses, et notre bonheur triste d'ici-bas serait sans mélange. Va, je t'aime du profond de l'âme et je sais qu'il en est ainsi de toi : pauvre amie, n'est-ce pas là une consolation sublime i Ne soyons donc ni gais, ni riants, mais ne nous disons pas malheureux !
Cette lettre, habile et subtile, est du meilleur Sainte-Beuve, ou, si l'on veut, du pire. Elle accuse un progrès dans sa passion, qui avoue des désirs importuns. « Que prouve un mot, si doux qu'il soit i se dit-on par ce côté murmurant de la nature qui s'obstine à douter, qui veut en toutes choses toucher et voir. Il faut des preuves... on en réclame de vraiment sérieuses pour se convaincre. Une fois à ce degré, n'attendez plus que confusion et délire. » Pour échapper à la confusion et au délire vers lesquels pousse l'importunité des désirs trop pressants, Sainte-Beuve se rappelle les conseils que Lamennais lui donnait à Juilly. « Si vous avez quelque liaison meilleure et préférée, si le cœur d'un être rare, un cœur ému du génie de l'amour, a défailli, s'est voilé, a redoublé de tremblement et de lumière à cause de vous, ô mon ami, ne vous effrayez pas de moi... je ne suis pas de ceux, vous le savez, qui retrancheraient toute Béatrix de devant les pas du pèlerin mortel... Mais souvenez-vous, mon ami, de ne jamais abuser
du cœur qui se serait donné à vous, de ne faire de ce culte d'une créature choisie qu'une forme translucide et plus saisissable du divin Amour,.. Fixez le rendez-vous habituel en la pensée de Dieu, c'est le lieu naturel des âmes. » Quand Sainte-Beuve demande à Adèle de « porter ensemble leur amour dans la religion », je trouve dans ses conseils l'écho des belles paroles et des exhortations recueillies à Juilly. Mais j'avoue qu'obsédé par l'image trop païenne du cygne de Léda, je doute de la sincérité des sentiments de l'homme qui, au moment même où il conseillait à son amie d'être plus dévote, composait les pièces offensantes du Livre d'Amour, et je le soupçonne d'appeler avec une duplicité trop habile la religion au secours de sa passion.
Cette duplicité qu'il exerçait auprès de la femme pour la séduire, il n'avait garde de s'en dispenser auprès du mari pour apaiser ses inquiétudes et ses soupçons. Avec l'une et avec l'autre, il jouait un double jeu. Peu de temps après qu'il avait exalté dans la Revue des Deux Mondes la vie laborieuse, le génie et la force morale de Victor Hugo, il faisait à Fontaney d'étranges confidences, au cours desquelles il s'oubliait jusqu'à dire que Victor Hugo, « jaloux par orgueil », était « un misérable », dont l'âme sans lien était faite « de granit et de fer ! » En recevant les Feuilles d'Automne, auxquelles il consacra un article magnifique, il crut avoir trouvé l'occasion de rentrer en grâce et de voir finir les arrêts dont il souffrait. Il sollicita ce retour. « Je vous prie de croire, malgré ces absences et ces silences qui dorment comme des fleuves infranchissables entre nous, au sentiment durable et profond qui me reporte sans cesse à votre Elysée dont j'étais alors, comme ces ombres que l'antique fatalité nous montre tendant encore les bras au passé, ripœ ulterioris amore. On me dit de toutes parts que madame Hugo va mieux et que sa santé paraît se réparer ; c'est pour moi une bonne nouvelle à laquelle j'ai besoin de croire. »
Au mois d'avril 1832, les arrêts imposés depuis neuf mois par la prudence de Victor Hugo n'étaient pas encore levés. Les silences dont se plaignait Sainte-Beuve avaient été coupés par une assez fréquente correspondance, mais l'absence opposait à ses désirs un « mur sacré » qu'il n'avait pu réussir à franchir. Victor Cousin, léger ou ignorant, ne faillit-il pas un jour l'emmener par surprise dîner chez le poète i En juin, c'est par Renduel que Sainte-Beuve avait des nouvelles. Pendant l'été, Victor Hugo et sa famille s'installèrent aux Roches, chez les Bertin. L'hiver amena les répétitions de Le Roi s'amuse, auquel Sainte-Beuve s'mtéressa, mais de loin et sans être invité chez ses anciens amis. En décembre, après l'interdiction du drame, il intervint auprès d'Armand Carrel pour obtenir une protestation du National contre l'acte arbitraire. « Je voudrais avant tout, mon ami, écrivait-il à Hugo, ne pas vous manquer, ne pas vous être inutile en cette circonstance, ne pas démériter auprès de vous d'une amitié si glorieuse et toujours si chère, et qui, depuis qu'elle ne m'a plus réchauffé
directement, n'a pas cessé pour cela de présider à l'astre morne et mélancolique de ma vie. »
Ainsi l'année s'acheva sans que Sainte-Beuve eût franchi le seuil de la maison familière dont sa folie amoureuse l'avait éloigné* Il en souffrait doublement, dans son amour gêné et dans son amour-propre humilié. Mais sa vie était-elle aussi morne et aussi mélancolique qu'il affectait de le dire pour tempérer la rigueur et vaincre la résistance d'un mari trop clairvoyant et trop justement sévère i Le Livré d'Amour renferme sur cette année 1832 six pièces dont l'une, lamentable au point de vue poétique, est d'une précision brutale sur les conditions de son amour partagé et satisfait. J'accorde que le témoignage est suspect, mais il y a des lettres d'Ulric Guttinguer à Sainte-Beuve qui lui apportent une confirmation singulièrement troublante. Et puis, et surtout, il y a la lettre même de Sainte-Beuve à madame Victor Hugo, que je verse, puisqu'il faut que tout soit connu, au dossier de cette histoire d'amour.
Mon Adèle chérie, combien vous avez été bonne et belle hier ! et que cette demi-heure dans le coin de cette chapelle laissera en moi d'éternels et délicieux souvenirs. Mon amie, il y a quatorze ans que je n'étais venu là ; et j'y étais venu il y a quatorze ans avec des émotions bien vives et bien tendres aussi. J'étais très pieux dans ce temps, c'était la première année de mon arrivée à Paris, J'avais un regret navrant de mon pays et de ma mère, je travaillais beaucoup au collège et tout le temps que je ne travaillais pas, dans mes sorties, en récréation, je le passais à pleurer, mais c'était surtout à l'église que ces pleurs me venaient. Il y a dans les livres de messe un psaume que je relisais particulièrement, Super flumina Babylonis, quand les Hébreux captifs à Babylone s'assoient près des saules du fleuve, et pleurent en se souvenant de Sion, et refusent de jouer de la lyre sur une terre étrangère. Je me rappelle encore la place et le jour où je lisais ce psaume, près de l'endroit où nous étions assis hier, O mon amie, comme ces quatorze ans d'intervalle n'ont pas été perdus pour moi, puisque je me suis retrouvé, après ce temps, assis sur ces mêmes chaises, presque au même coin du pilier, encore tendre et pieux de cœur et si tendrement aimé. Au lieu du psaume de tristesse, c'étaient tes amoureuses paroles qui m'inondaient, mais qui avaient leur tristesse pieuse dans cette idée de la séparation et du veuvage où nous vivons. Ma vie commençait alors 1 je quittais pour la première fois le coin du feu de famille, j'abordais le monde et sa froideur et son incertitude. Aujourd'hui ma vie est close, mon Adèle, j'en rends grâce à Dieu, Cette église était comme une plage que je quittais alors : m'y voici revenu. Toutes les amertumes, les âpretés, les folles erreurs et les choses impies de l'intervalle sont oubliées; oui, elles le sont toutes, et de toi aussi, mon Adèle, Nous nous aimons à jamais sans une seule ombre possible entre nous, et si des obstacles matériels insurmontables s'élevaient par malheur, ils tomberaient à l'instant même, ils ne compteraient pas, puisque nous saurions
mourir ensemble et dans les bras l'un de l'autre. Dans ce temps auquel mon souvenir me reportait hier, deux personnes au monde, j'y pense, m'aimaient inexprimablement, une vieille tante surtout et ma mère. Ma vieille tante est morte; mais toi, tu es survenue, m' aimant autant qu'elle et d'une plus fraîche manière ; tes jeunes baisers ont remplacé les siens : ce sont les seuls encore, bientôt, qui me resteront, quand ma mère ne sera plus. Toi, mon Adèle, dans ce temps-là, tu avais aussi ta mère qui t'aimait au delà de tout; mais je suis venu, mon ange, lorsqu'elle était morte à peine, et je l'ai remplacée pour toi. Ne nous plaignons pas. Nous sommes tous les deux aimés sur cette terre aussi fort au moins et plus fraîchement que nous ne l'étions autrefois. Il y a toujours un être pour toi comme pour moi, pour qui nous sommes tout.
De quelque façon que l'on interprète cette lettre, et en admettant même qu'elle soit susceptible de plusieurs interprétations, elle porte en ellemême sa propre date : * Il y a quatorze ans que je n'étais venu là. C'était la première année de mon arrivée à Paris. » Cette précision vaut un millésime. Sainte-Beuve était arrivé à Paris en septembre 1818. La lettre qu'il écrivait à madame Victor Hugo, quatorze ans après, est donc une lettre écrite on 1832. Ce document donne raison à l'opinion que M. Gustave Simon avait exprimée dans la première version de son livre, publiée par la Revue de Paris, et sur laquelle il est revenu ensuite. « Il paraît vraisemblable qu'en 1832, suppliée par lui, elle consentit à le voir au dehors. » Cette vraisemblance est maintenant une certitude démontrée. Pendant que Victor Hugo interdisait à Sainte-Beuve sa maison pour l'éloigner de sa femme, celle-ci le voyait au dehors, dans une église sûrement, et sans doute ailleurs, parce que j'admettrais difficilement que, croyante et pieuse, elle eût choisi ou accepté une église pour donner à son amant « la fraîcheur de ses jeunes baisers ». Et il faudra bien, quoi que l'on en ait, et même si l'on discute les nuances de l'amour et les limites de l'abandon, tenir pour vrais les vers médiocres, mais significatifs, de la pièce XV du Livre d'Amour '
Qui suis-je, et qu'ai-je fait pour être aimé de toi, Pour être tant aimé, pour avoir de ta foi Des gages si secrets, de si grands témoignages t
En février 1833, Victor Hugo se lia avec Juliette Diouet d'une passion qui devait durer près de cinquante ans. Cette liaison affichée servit, à n'en pas douter, les desseins de Sainte-Beuve, trop habile psychologue pour ne pas appeler au secours de son amour la jalousie d'une femme publiquement outragée. En avril 1834, après bien des traverses et des retours, Victor Hugo, dont la patience était lasse et que les trop vilains procédés de Sainte-Beuve avaient fini par décourager, rompit avec lui. « Il y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi, que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées,
renoncent et se délient. Aclieu donc, mon ami, enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. Adieu. V. » (ier avril.)
Congédié par Victor Hugo, Sainte-Beuve rencontra Adèle en août 1835 dans l'Anjou, aux noces de leur ami Pavie. Depuis, s'ils se virent moins, ou s'ils cessèrent de se voir, ils s'écrivirent, et c'est sans doute à cette époque tourmentée de sa vie qu'il faut rattacher cette lettre de madame Victor Hugo à dinte-Beuve, qui l'avait conservée dans ses papiers.
...Mon ami, lorsque j'ai un chagrin, ma première pensée est de vous le faire partager et de recevoir de vous des consolations. Vous êtes comme la Providence que l'on invoque surtout dans la douleur. C'est que vous êtes pour moi an ami que rien au monde ne peut remplacer, un ami que je voudrais près de moi. Avec mes pensées tristes et mes habitudes, vous êtes pour moi un besoin. Si je vous écris rarement, c'est que je n'ai aucune joie à vous apporter, aucune espérance certaine à vous offrir ; que mon cœur est brisé et flétri ; il n'y a que lorsqu'il déborde d'amertume, qu'il me force à vous écrire. Mon ami, ne me croyez jamais morte pour vous ; d y a encore dans mon affection de quoi vous rendre heureux, croyez bien cela. Cette affection en tuera bien d'autres plus vives et plus instantes. Conservez-moi votre cœur, j'y compte avec certitude. C'est un lien entre nous qui se fortifie par le temps et par ce calme apparent. C'est une tendresse qui s'accroît par le silence. Oh ! croyez tout cela, mon pauvre ami !....
Est-ce cette lettre que Sainte-Beuve reçut en août 1837 dans le temps où, après avoir poussé le cri déchirant de la pièce : Laissez-moi ! tout a fui... il opposait à l'ardeur de son cœur encore enflammé la lassitude nonchalante de celle qui fut sa reine et sa Didon ! Toujours est-il que le résidu du Livre d'Amour renfermait cette note :
Après : Jadis à pareil jour... Au moment où m' arrive votre lettre, j'achevais les vers que voici, et qui exprimaient mon reproche, ma plainte. On m'a surpris tout en larmes quand on est venu m' apporter cette lettre qui semblait répondre à ce que j'exhalais avec soupir. (Ici un grand blanc pour la pièce)... Voilà ce que je sentais. Jugez, ma pauvre amie, du bien que m'a fait votre lettre.
Cet amour « si rare et si sevré » se traîna quelque temps encore. La nouvelle publiée dans la Revue des Deux Mondes, le 15 mars 1837, sous le titre de Madame de Pontivy, avait été édite « en vue d'une seule personne, pour lui en faire agréer et partager le sentiment ». Elle n'obtint pas le résultat en vue duquel elle avait été composée. Moins heureux que M. de Murçay avec madame de Pontivy, Sainte-Beuve ne réussit pas à rétablir avec
madame Victor Hugo l'harmonie ancienne ni même cette ivresse « plus égale et plus éclairée » de laquelle pouvaient naître de nouveaux printemps. Lasse de trop aimer, épuisée peut-être par le drame qui avait fait d'elle pendant six ans une douloureuse héroïne, la malheureuse femme se retira de l'amour, dont « quelques retours amers et les dernières convulsions » arrachèrent à Sainte-Beuve des cris de méprisante colère. Ce même homme qui, en 1833, écrivait : « Serrons-nous bien, cher ange, et aimons-nous jusqu'à la mort et après la mort. Je t'aime », en vint en 1840 jusqu'à dire dans son Journal : « Je la hais ». Cette haine ne céda pas devant le malheur. Après la catastrophe de Villequier, où Léopoldine Hugo périt en 1843, Sainte-Beuve refusa dans une lettre égoïste et vilaine de suivre le conseil émouvant de Pavie qui lui demandait de « rentrer par cette large blessure ». Il y a, hélas ! à lui reprocher un manquement autrement grave. Dans ce même moment, en effet, un imprimeur composait pour lui le trop fameux Livre d'Amour qui, sans rien ajouter à sa gloire littéraire, par ailleurs si grande, si puissante et si féconde, inflige à sa mémoire la honte inexpiable d'une action vile et basse que rien ne peut excuser.
Ce Livre d'Amour, de quelque façon qu'on le considère, qu'on le tienne pour le récit exact d'une passion clandestine dont tous les désirs ont été satisfaits, ou qu'on l'accepte comme une fiction poétique et comme une vantardise, est une goujaterie. Il ne faut pas reculer devant le mot propre pour flétrir cette vilenie indigne d'un galant homme. On excuserait Sainte- Beuve amoureux d'avoir écrit des poésies d'amour en l'honneur d'une héroïne qu'il n'aurait pas nommée et, s'il avait eu du génie, il aurait immortalisé sa passion. Mais le Livre d'Amour contient des précisions brutales, des prénoms, ceux de la femme et de la fille, des allusions où la femme et le mari se reconnaissent, des récits circonstanciés, des scènes décrites, qui ne peuvent laisser aucun doute sur la réalité des personnages, ainsi marqués comme dans un signalement, et sur le caractère d'une intrigue perfidement conduite jusqu'à la chute de la femme par la trahison commis'* envers l'ami le plus glorieux et le plus cher :
Et je plains l'offensé noble entre les grands cœurs.
Toutes ces pièces étaient déjà composées en 1839.
L'édition de 1843, la seule qui ait été imprimée du vivant de Sainte- Beuve, fut tirée à environ deux cents exemplaires. Distribué à un très petit nombre d'amis intimes, ce recueil ne fut à ce moment connu et commenté que dans un cercle infiniment restreint. Sainte-Beuve le destinait à la postérité, dont ù attendait ainsi sa consécration comme poète. Il disait dans son testament du 19 décembre 1843 : <( Mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas ». Il avait écrit deux courtes préfaces pour en fixer l'origine et en déterminer le caractère. L'une est restée dans l'exem-
42 LES AMOURS D'ïTN POETE
plaire si précieux de la Bibliothèque nationale, qui contient des annotations particulièrement suggestives. Je possède le texte autographe de l'autre. Elles ont deux ou trois phrases communes. Je donne celle des deux pré* faces qui est inédite.
« Voici des vers d'amour composés autrefois, au temps où ceux qui sont vieillards aujourd'hui ou dans la tombe étaient jeunes encore. Ils portent avec eux leur explication suffisante et n'en souffrent pas d'autre ici. Fruit rare et mystérieux de plusieurs années d'étude, de contrainte et de tendresse, ils se ressentent par moments de ce manque de grand air et de soleil, ris ont sans doute des parties difficiles et obscures : mais ils y gagnent du moins pour la vérité, la sincérité. Faits en vue, d'abord, d'un objet unique, en vue aussi d'un petit nombre d'élite dans l'avenir, trouveront-ils grâce et sanction aujourd'hui auprès du petit nombre qui va les connaître et d'un mot décider s'ils doivent vivre i Quoique le recueil se compose de pièces détachées, un certain ordre, une certaine composition graduée s'y peut saisir : les lenteurs au début, les perfidies d'une invasion détournée de la passion ; puis une nuance d'amour discret, mi-voilé, et sentimentalement religieux ; puis, cette nuance franchie, le règne de la passion elle-même sur les deux êtres ; et pour dernière confidence, après bien des intervalles, des accidents plus ou moins gracieux et des tristesses, un moment d'exaltation souveraine et d'idéal délire dans la pièce du Retour de Saint-Mandé. Y a-t-il dans cette marche des sentiments de ces deux cœurs un progrès et un développement en tout point enviable i II y a du moins naturel, il y a unité et fidélité continue. Après cela, comme toute passion humaine, si fortement nouée qu'elle soit, a son terme tôt ou tard dans le relâchement, le déchirement ou la mort, si l'on se demande comment celle-ci a fini (car le poète s'est arrêté à un moment suprême et semble n'avoir plus rien voulu ajouter après), je répondrai qu'il y a tout lieu de penser que la mort seule, l'inévitable, a pu rompre à la fin l'harmonie de ces deux cœurs, — pour la reporter plus haut. »
Toute la subtilité déliée et toute la pénétrante finesse de Sainte-Beuve se retrouvent dans cette préface, si merveilleusement nuancée qu'aucun commentateur du Livre d'Amour ne l'a égalée. Elle est, en même temps qu'un commentaire du livre, une analyse délicate, où tant d'idées tiennent en si peu de mots 1 de la passion sentimentale que le recueil exprime. Ce recueil fut fait d'abord « en vue d'un objet unique ». Est-ce à dire qu'il fut écrit avec le consentement de madame Victor Hugo i A mon sens il n'y a pas de doute qu'elle l'ait connu et approuvé. Deux pièces en témoignent. L'une, faisant appel à l'absolution de l'indulgent avenir, espère qu'il sauvera dans leur alliance intime.
Notre double mémoire aspirant à s'unir.
L'autre forme le même vœu en vers moins médiocres :
Puisse-t-il, immortel dans sa fleur encore rare, Peindre aux tendres heureux nos noms avec honneur Et par nos chants si doux, sous le sort qui sépare Leur dite d'aimer leur bonheur.
A ce témoignage s'ajoute la déclaration formelle de l'exemplaire de la Bibliothèque nationale. « On s'est décidé à en assurer l'existence, puisqu'ils ont été faits de l'aveu des deux êtres intéressés pour consacrer le souvenir de leur lien. » Ces témoignages ont paru suspects aux défenseurs intransigeants de madame Victor Hugo, qui en ont dénoncé la partialité intéressée. Peut-être me serais-je rangé à leur avis s'il n'était pas contredit, d'une façon qui me paraît décisive, par une lettre inédite, à laquelle les circonstances dans lesquelles elle a été écrite donnent toute sa signification.
Imprimé en 1843 et confié à un petit nombre, le Livre d'Amour n'aurait sans doute connu que le sort posthume auquel Sainte-Beuve le destinait si Alphonse Karr n'avait dénoncé Une infamie dans un numéro des Guêpes d'avril 1845. L'infamie ainsi révélée était celle d'un poète « béat, confit et fort laid » qui racontait, avec des détails circonstanciés et des preuves à l'appui, dans un volume d'une centaine de pages, « en vers au moins médiocres », ses amours avec « une belle et charmante femme » et les « joies qu'il avait usurpées à la faveur d'un accès de folie ou de désespoir ». Afin de prouver l'exactitude de ses renseignements, Alphonse Karr ajoutait à d'autres précisions le sonnet XXX qui, sous le titre : Aux Champs- Elysées, décrivait ■ d'une manière laidement erotique > une promenade en fiacre des deux amoureux. Quoiqu'ils ne fussent pas nommés, ils furent reconnus. Surtout, ils se reconnurent. Brouillés ou du moins séparés depuis plusieurs années, la crainte d'un scandale les rapprocha. Il fallait éviter ce scandale, dont les dangers et les éclaboussures pouvaient entraîner les conséquences les plus graves. Je ne peux pas affirmer que Sainte- Beuve et madame Victor Hugo se virent, mais il dut y avoir des intermédiaires et, tout au moins, il y eut des lettres. Celle que je donne avait été conservée en copie par Sainte-Beuve et elle est, comme les autres documents inédits que j'ai empruntés au résidu du Livre d'Amour, tout entière écrite de sa main.
Ce lundi matin.
Madame,
L'importance de l'affaire me décide à vous adresser quelques réflexions encore qui me sont venues depuis et à tête plus reposée, et que je crois essentielles : elles sont toutes dans le même sens de ce qui a été dit, mais vous me permettrez d'y insister comme plus précises*
Plus les deux personnes menacées paraissent d'accord sur le point important et moins il y aura de prétexte aux ennemis de l'une qui sont (ou qui se disent) les amis de l'autre d'agir contre l'une en affectant de servir l'autre.
Moins vous paraîtrez étonnée et irritée, moins ils auront de prétexte à marquer une irritation qui frapperait contre les deux.
Je n'ai droit de dicter aucun sentiment, aucune parole, mais si vous pouviez dire ce qui suit ou quelque chose d'approchant, il me semble qu'il n'y aurait rien de leur part à répliquer ; vous diriez donc, ou quelque chose dans ce sens qui me semble celui de la vérité :
« Tout ce qui est là dedans, je le connais, je le connais depuis longtemps, vous ne m'apprenez rien, cela a été écrit dans des temps anciens, accomplis; cela peut n'avoir aucun inconvénient dans des temps éloignés, très éloignés ; mais dans le présent, dans des temps rapprochés, il y a tout danger, et vous qui êtes mes amis, vous faites ce danger,
« Vous le faites car, par suite d'arrangements et de rapprochements dans le détail desquels je n'ai pas à entrer et qui ont eu lieu depuis une année, j'ai acquis la certitude qu'il ne peut rien transpirer du côté de la personne avec moi intéressée là dedans ; j'ai certitude et satisfaction de ce côté, que je l'aie également du vôtre, »
Voilà le sens de mes réflexions, madame ; pardon de me risquer ainsi à vous les adresser, mais l'importance m'a fait passer sur les inconvénients. En un mot si les gens sont sincères, il importe qu'ils sentent bien qu'on ne trouve nulle haine là où ils en voient, qu'ils s'abusent en voyant une vengeance là où il n'y a qu'un désir de durée et de consécration à distance, qu'eux-mêmes et eux seuls peuvent faire le mal et qu'ils le font contre deux à la fois.
Il y a des situations dans lesquelles, par égard et par garantie pour le passé, par prudence comme par souvenir, on n'aurait jamais dû cesser de se donner la main tant qu'on est en cette vie. Quand on voit deux personnes n'avoir pas cessé d'être unies, cela désarme et décourage les ennemis de l'une ou de Vautre; quand une fois la séparation s'est marquée, les ennemis se jettent à la traverse, et tout ce qu'ils essayent de faire ici : frapper l'une par l'autre, c'est-à-dire frapper les deux.
Mille pardons encore et agréez mille sentiments.
Cette lettre est un chef-d'œuvre de diplomatie persuasive et adroite. Tous les mots y sont pesés et tous les mots portent. Elle affronte avec une franchise apparente et avec une habileté calculée les points douloureux d'une situation délicate. Elle va droit au danger et au but. Mais elle est en même temps pleine d'aveux. Quoiqu'elle ne soit pas datée, il est impossible de ne pas y voir une réponse à l'article d'Alphonse Karr. Un passage la date : « Si les gens sont sincères, il importe qu'ils sentent bien qu'on ne trouve nulle haine (le mot est souligné dans la lettre) là où ils en voient... » C'est une réplique précise et directe à l'accusation des Guêpes : « Ce livre
de haine est appelé par l'auteur Livre d'Amour, » Ce livre, madame Victor Hugo l'avait lu, et elle l'avait lu en entier. Comment Sainte-Beuve aurait-il eu l'imprudence de lui dire, et de lui faire dire, qu'elle le connaissait si elle n'avait pas connu « tout ce qui était là dedans ï* » Comment aurait-il osé faire allusion aux rapprochements et aux arrangements qui avaient eu lieu depuis un an s'ils ne s'étaient, elle et lui, rapprochés et arrangés i Seulement, elle n'avait voulu qu'une « consécration à distance », pour des temps très éloignés,
A l'heure inévitable où rouleront sur nous La tempête funèbre et le gouffre jaloux.
Elle é-tait étonnée et irritée parce que le livre, destiné à l'avenir, avait été distribué, répandu, discuté. Elle souffrait, depuis l'article d'Alphonse Karr, un ami plus généreux qu'adroit, et cette irritation avait son côté fâcheux dont Sainte-Beuve lui signalait avec énergie les périls, qu'il fallait éviter, à moins de courir au scandale et à l'abîme. Le bon apôtre, dont le cynisme, la fatuité et la vanité avaient fait tout le mal, se défendait de dicter des sentiments ou des paroles, mais il n'en donnait pas moins des conseils, qui s'achevaient, dans la dernière partie de la lettre, sur un reproche singulièrement révélateur. Quand on parle sur ce ton à une femme des égards et des garanties qu'il faut, par prudence, donner au passé, je veux bien admettre qu'on n'agit pas en galant homme, mais quels gages d'amour ne faut-il pas avoir reçus pour tenir un semblable langage ï„.
Cette lettre démontre par son allure cérémonieuse la froideur, sinon la rupture, des relations de madame Victor Hugo avec Sainte-Beuve depuis plusieurs années. Fut-elle l'occasion de leur reprise i Je ne sais, mais en 1848, au moment de l'insurrection de juin, Sainte-Beuve s'informa avec une sollicitude toute particulière de la santé de la famille, enfermée place Royale par l'émeute, tandis que Victor Hugo abordait courageusement les barricades pour haranguer et apaiser les insurgés. Quelques mois après, Sainte-Beuve fut nommé professeur de l'Université de Liège, où il resta un an, et d'où il écrivit à madame Victor Hugo.
Les relations continuèrent entre eux sous l'Empire. Il y eut des lettres échangées et des visites. Madame Victor Hugo, toujours obsédée par l'idée d'une réconciliation entre son mari et son ami, ne manquait pas une occasion de communiquer au premier ce qu'il y avait d'élogieux pour lui dans les lettres du second. Sainte-Beuve n'avait donc pas tort d'écrire à Baudelaire, le 5 janvier 1866, en parlant d'elle : « C'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce monde-là. » Elle mourut à Bruxelles le 27 août 1868. Sa mort causa à Victor Hugo un vrai chagrin, dont ses lettres à madame Chenay, à Vacquerie, à Meurice, à Victor Pavie, à Théodore de Banville renferment d'éloquents échos. Il écrivait à madame Chenay,
la sœur d'Adèle : « Dieu recevra cette âme douce et grande dans la lumière. Elle a maintenant des ailes. » Il était sincère, non seulement parce qu'il était fidèle aux tendres souvenirs de sa jeunesse, mais aussi parce qu'il n'avait jamais douté de la fidélité de sa femme, même aux heures cruelles où il écrivait : « J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon cœur cessât de m'aimer. » Il ne lui avait pas gardé ce cœur tout entier. Au moment où elle mourut, il y avait trente-cinq ans qu'il en avait aliéné une partie au profit d'une autre femme, celle à laquelle il écrivait le 16 février de cette même année 1868 sur le Livre de V Anniversaire :
S'être longtemps aimés sur la terre, c'est devant Dieu le droit de s'aimer toujours au delà de la terre... Chaque fois qu'une année s'ajoute à notre amour, il me semble qu'une étoile s'ajoute à notre ciel. Sois bénie comme tu es adorée.