PREFACE
Il est d'usage de faire des Préfaces, et je n'y manquerai pas. C'est un beau moment que celui où l'auteur, redevenu un homme, jette la plume pour ôter au lecteur son chapeau. Donc, salut, aimable lecteur, et même aimable critique.
Ce livre, frivole par le sujet, léger par la forme, est sérieux par les recherches et grave par la pensée. Il est même, sans paradoxe, moral par la conclusion. Il est de ceux qui, sans l'afficher prétentieusement, offrent néanmoins une leçon. Leçon amère sans doute, comme l'amande de la pêche. Mais ce sont là les meilleures. Toute amertume est saine et salutaire. Il n'y a rien qui se corrompe comme les fadeurs.
Telle est la justice que nous nous plaisons à nous rendre (il fait si bon se rendre justice et même un peu plus) aujourd'hui 24 février de notre trentième année, alors que l'esprit fatigué, le cœur content, les pieds sur les chenets, nous écrivons ce mot triste et joyeux, triomphal et funèbre : Finis.
Il en est de certains livres frivoles comme de ces vers
VI PKÉFAGE,
faciles que Boileau apprenait à Racine à faire difficilement. Nous l'avouons ingénument, le nôtre nous a donné beaucoup de peine. Puisse cette peine, ô public, te rapporter un peu de plaisir !
Il est un homme, fort estimable d'ailleurs, que je ne nommerai point, pour le punir d'avoir pu écrire une Histoire de Henri IV en quatre volumes, sans prononcer, je crois, le nom de Gabrielle d'Estrées. Cette pudeur exagérée a porté son fruit. L'Académie l'a couronné, non sans sourire peut-être. Ce n'est pas M. Michelet qui fera jamais un pareil tour de force. Ses instincts de romancier, à défaut de la conscience historique qui lui manque parfois, l'ont préservé d'un si énorme silence. M. Michelet a parlé des maîtresses de Henri IV. Il a considéré comme une bonne fortune ce que M... a évité comme un danger. Les livres de M. Michelet n'ont point fait vœu de chasteté. Et le diable n'y perd rien. Le malheur est que M. Michelet a ses systèmes, auxquels il sacrifie tout, même ses goûts.
Ainsi, il a dépoétisé Gabrielle d'Estrées, qui lui a déplu comme étant par trop grasse ; il a ennobli Henriette d'Entragues, clans laquelle il veut voir une victime (ses parents, il est vrai, ne valaient pas grand' chose). Il a fait du prince de Conclé un idiot sournois, et de sa mère une virago politique. Il a vu toute une conspiration dans cet acte si simple de n'avoir pas voulu
être c même par un roi, quoique la chose fût alors
très-bien portée. A cela près, il y a, dans ses deux volumes sur Henri IV, de ces choses qu'il faut lire, et qu'on peut relire.