‹ Les amours de Henry IVChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le mariage de Henri IV. — Marguerite de Valois, reine de Navarre.

Il est impossible de parler de Henri IV sans parler de sa femme. Outre la part légitime qu'elle eut aux événements de sa vie, elle prit une part encore plus grande à ses fautes. Elle les provoqua, les encouragea, les favorisa par l'exemple et dans l'intérêt des siennes. Ge triste hymen, fruit amer de la raison d'Etat, qui enchaînait ensemble deux époux différents de caractère et de religion, devait être le plus scandaleux d'un siècle qui compte tant de scandales. La juste sévérité qu'inspirent les débordements de Marguerite de Navarre étant pour beaucoup dans l'indulgence qui pardonne aux écarts de Henri IV, force nous est de justifier cotte irrésistible indulgence

en esquissant la vie et le caractère de cette princesse spirituelle, subtile, dévote et dépravée, qui fut Marguerite de Navarre. Ce n'est pas que pour elle aussi, à certains moments, l'historien, attendri ou séduit malgré lui, ne soit plus enclin à la pitié qu'à la colère. On s'étonne que la fille d'une Catherine de Médicis, que la sœur d'un Charles IX et d'un Henri III, n'ait pas été encore plus frivole, plus corrompue et plus méchante.

Méchante, Marguerite ne le fut point. Elle eut même ses heures de générosité et de dévouement. Elle était née peut-être pour une plus favorable destinée et avait mieux mérité que son sort. Mais comment, dans cette cour dissolue, qui semble n'avoir d'autre souci que de plagier les lubricités romaines, et dont le chef, dans la liste des Empereurs, semble avoir choisi Héliogabale pour modèle, comment cette jeune âme, aussitôt flétrie qu'épanouie, eût-elle pu conserver longtemps son parfum d'innocence et de pudeur? L'amour, l'amour seul, un amour sincère et partagé, eût pu guérir, dans Marguerite, les blessures empoisonnées d'une éducation malsaine et d'une expérience précoce. Mais Marguerite n'aimait pas plus son futur mari qu'Henri n'aimait sa future épouse. C'est la discorde même qui les unit. Et c'est l'assassinat qui éteignit, à leur chevet profané, les flambeaux nuptiaux qui brûlaient encore.

Le mariage d'Henri et de Marguerite de Valois fut célébré le 18 août 1572. La Saint-Barthélémy eut lieu le 23. « Ainsi) dit Péréfixe, le présent nuptial du prince fut la <( mort de sa mère ; la fête, le massacre général de ses <( amis. »

Pouvait-il rien sortir de pur, d'heureux, de fécond, de ce mariage funèbre auquel la mort avait présidé? N'étaitelle pas d'avance condamnée, maudite et stérile, cette union contractée malgré l'incompatibilité d'humeurs, de religions, malgré les prohibitions canoniques, cette union suspecte, qui voilait les desseins de deux partis prêts à s'entre-égorger, et que la prévoyante Jeanne d'Albret reculait sans cesse, tandis que le sombre Charles IX la pressait avec une impatience farouche? Dès le mois de mars 1572, Jeanne d'Albret, assiégée de prophétiques alarmes et d'inquiets pressentiments, exhortait son fils à quitter, au plus vite, cette cour empestée (1) et à emporter au galop sa jeune femme dans l'air sauveur du patriarcal Béarn. « Elle est belle et bien advisée, et de a bonne grâce, écrivait Jeanne d'Albret à son fils, mais a nourrie en la plus maudite et corrompue compagnie (( qui fut jamais. Car je n'en vois point qui ne s'en « sente... Je ne voudrois, pour chose du monde, que « vous y fussiez pour y demeurer... Voilà pourquoi je a désire vous marier, et que vous et votre femme vous « vous retiriez de cette corruption, car encore que je la « croyois bien grande, je la trouve encore davantage (2).»

Pendant ce temps, Charles IX, qui déplorait a le bon « temps que l'on faisait perdre à sa grosse Margot » s'emportait contre le Pape et ses scrupules en invectives cyniques : « Ma tante, disait-il à Jeanne d'Albret, je vous (( honore plus que le Pape, et aime plus ma sœur que je

(1) «Où les femmes, disait-elle, alloient au-devant des hommes. »

(2) Le Laboureur, Additions aux Mémoires de Castelnau, t. il, p. 903. — Songez, Vie de Marguerite de Navarre.

u ne le crains. Je ne suis pas huguenot, mais je ne suis « pas sot aussi. Si M. le Pape fait trop la beste, je pren- (( dray moy-mesme Margot par la main, et la mèneray « espouseren plain presche (1). »

C'est avec contrainte, avec répugnance, avec frisson au cœur, que les deux jeunes époux s'avancèrent ensemble vers l'autel, après cette cérémonie tout extérieure, ce mariage en nlein vent, sur un théâtre, entre une princesse catholique et un prince protestant, qui n'a que le droit de traverser le temple. Symbole frappant de cette union sans volonté, sans amour, sans fruit, que cette rapide promenade dans l'église, où les mains se touchent à peine!

Au moment suprême, Marguerite hésita. Sa bouche muette se refusait à prononcer le sacrilège serment. Son consentement fut un silence, pendant lequel le roi, appesantissant sur sa tête éplorée sa brutale main de chasseur, tenait sa tête inclinée en signe d'assentiment (1). Que lui importaient, après tout, ces larmes, ces terreurs, cette dernière révolte contre une barbare destinée? Son but était atteint. Il pouvait recevoir sur la façon dont il avait «joué son rolet » les félicitations de sa machiavélique mère. L'assistance était nombreuse. Malgré de nombreux avertissements, les seigneurs protestants se pressaient en foule à ces fatales noces que devait terminer un massacre général. Les charmes de sa sœur servant d'appeau au sanglant oiseleur, il avait pris à la pipée tous les huguenots. Et tandis que Henri et Marguerite tremblaient

(1) Lestoile, Collect. Michaud-Poujoulat, t. I, p. 24, (2, DWvila.

le soir et frissonnaient dans leurs draps, prêtant l'oreille au moindre bruit, interrogeant les tapisseries mouvantes d'un œil brûlant d'insomnie, Charles IX se frottait joyeusement les mains et exhalait en cyniques propos, la joie de l'ogre qui flaire la proie. Pauvre prince, après tout, que sa mère s'était appliquée à rendre féroce, comme elle s'était appliquée à rendre Alençon envieux, et Anjou efféminé ; dont elle avait pétri l'âme naïve en ses doigts de furie, dont elle avait étouffé le cœur et ensorcelé l'esprit; qui souriait, comme un homme ivre, à ces diaboliques desseins dont elle lui soufflait l'orgueil! Pauvre prince, après tout, mort jeune, désespéré, furieux, protestant, en présence de la tardive vérité, contre le crime de son aveugle obéissance, maudissant sa mère, embrassant Henri qui avait failli être sa victime, regrettant la jeunesse, la vie, et détestant ce massacre dont le remords le tuait!

Ce qui rendait le sort de Marguerite plus lamentable, ce qui glaçait sur ses lèvres ces fausses tendresses, que désavouait son cœur, ce qui la rendait malgré elle rebelle même au devoir, même à la nécessité, ce n'est pas seulement l'absence de toute espèce d'amour pour le jeune prince jeté dans ses bras par l'implacable politique de sa mère. Xon-seulement l'infortunée n'aimait pas son mari, mais elle le détestait de tout l'amour qu'elle avait pour un autre. Lorsqu'Henri de Navarre l'embrassait, elle ne pouvait s'empêcher de songer à Henri de Guise, Henri de Guise, le galant, le politique, l'héroïque, Henri de Guise, l'ami des premiers jours, l'ami d'enfance, l'ami du cœur qui s'éveille, l'ami fatal, l'ami éternel, celui qu'elle devait aimer à travers toutes les vicissitudes et

toutes les déceptions, celui dont ses nombreuses infidélités attestent le pouvoir unique. Si Marguerite eut depuis tant d'amants, n'est-ce pas parce qu'elle n'en trouva jamais un qui le valût? Ces infidélités acharnées, cette galanterie désespérée, Charles IX les prévoyait, sans doute, lorsque, dans un des accès de sa grossière gaieté, il s'écriait narquoisement : « En donnant ma sœur au roi de « Navarre, je la donne à tous les huguenots du royaume. » a 0 prophétie trop véritable et digne d'une sainte et di- (t vine inspiration, s'écrie à son tour l'auteur du Divorce « satyrique, pamphlet vengeur des infortunes conjugales a d'Henri IV, s'il eust mis le général et non le particua lier, et qu'au lieu des huguenots seuls, il eust compris « tous les hommes ! »

L'exclamation est un peu hyperbolique , quoique, à vrai dire, le témoignage unanime des contemporains, qui ont pris la peine de peindre Marguerite en pied, par opposition à ces Mémoires ingénieux et complaisants où elle s'est trop modestement peinte en buste, ne la contredise guère et ne l'explique que trop.

Marguerite avait, lors de son mariage (étant née le 14 mai 1552), vingt ans et trois mois. Henri était un peu plus jeune. Malgré l'ardeur précoce de son tempérament, il était beaucoup plus novice qu'elle. S'il faut en croire des bruits que le reste de sa vie ne calomnie pas, l'expérience pour Marguerite, avait devancé la puberté. Une troupe d'amants hâtifs l'avait, dès sa plus tendre adolescence, aguerrie à l'amour. Elle avait à peine onze ans, selon le Divorce satyrique, que déjà elle se montrait sensible à l'effet de ses charmes naissants, et qu'EntraguesetChar-

rins (I) se vantaient, tous deux, d'en avoir obtenu les premières faveurs.

«Je ne sais, ajoute le pamphlétaire, si la généreuse s émulation de disputer cette conquête, ou l'excès du « plaisir, firent aller Entragues au delà de ses forces, « mais il .est certain que les efforts qu'elle lui fit faire le a mirent sur le bord du tombeau, et l'obligèrent de quit- « ter la partie, pour prendre une femme moins belle, « mais plus modérée et plus sage. »

<( Le prince de Martigues remplit la place que d'Entra- « gués venait de quitter; car s' étant défaite de Charrins, a qu'elle n'aimoit plus, il demeura seul le maître de son « cœur. Ce prince, assez vain de son naturel, fit si peu a de mystère de sa bonne fortune, que leur intrigue, con- « nue de toute la cour, éclata jusqu'à l'armée, et. passant « de l'un à l'autre, fut la riche matière des plaisanteries « de toute l'infanterie, dont Martigues était colonel. Cet « amant indiscret portoit, aux occasions les plus péril- « leuses, une écharpe en broderie, et un petit chien « qu'elle lui avoit donné, qu'il conserva jusqu'à la mort « comme un gage de son amitié.

« La perte de ce favori lui fit répandre des larmes que « le roi tâcha d'essuyer en la mariant avec le roi de Por- « tugal; mais le duc de Guise, qui formoit dès lors le (( parti de la ligue, et quiprétendoit, en l'épousant, don-

(1) Le pamphlet porte Charrins. Ne s'agit-il pas plutôt de Charry, maître de camp de la garde du Roi, qui, en décembre 15G3, accompagné d'un capitaine basque et d'un soldat, avait été attaqué et tué avec ses compagnons, par Briquemaut, Mouvans et Chastelier, capitaines protestants? (D'Aubigné, t. I, p. 286.)

a ner quelque couleur à ses injustes et ambitieux des- « seins, traversa ce mariage, par le moyen du cardinal « de Lorraine, son oncle, qui avoit été envoyé en Espagne (( pour complimenter le roi catholique sur la mort d'Éli- « sabeth de France, son épouse. Le duc, cependant, gagna « le cœur de cette princesse par les bons offices de ma- « dame de Carnavalet. »

De tous ces amants de la première heure, dont la bonne fortune fut peut-être plus apparente que réelle, nous ne retenons que le duc de Guise, qui, en effet, fut passionnément aimé par Marguerite, qu'il aima lui-même avec une ardeur qu'attisait encore l'ambition. Le témoignage de tous les historiens est unanime à cet égard :

a Elle avoit aimé Henry, duc de Guise, dit Dupleix, <( qui avoit été longtemps le commensal de la reine de « Navarre, et qui ne lui est pas hostile, et avoit logé si a avant dans sa jeunesse toutes les affections de son cœur « en ce prince,... qu'elle n'ayma jamais le roy de Na- « varre qu'on lui fit haïr du commencement, et enfin « espouser malgré elle et contre les lois canoniques... « Elle souloit dire qu'on l'avoit sacrifiée pour la paix « publique (i). »

Suivant d'Avila, leur intimité était si publique, que le bruit courait qu'ils avaient contracté un mariage secret (i}-.

Ce penchant pour le duc de Guise était né parmi les jeux de leur enfance, et semble avoir été encouragé par

(1) Dupleix, Histoire de Louis XIII, t. 111,, p. 984 ; t. V, p. 52.

(2) Livre V. Voir aussi Matthieu, le président de Thou, et Mézerai.

la prévoyance et la sympathie d'Henri II, sentiments dont ses fils n'héritèrent pas.

Marguerite nous a raconté elle-même, dans ses Mémoires, un épisode de ces premières rencontres et de cette enfantine liaison. C'était peu avant ce le misérable « coup qui priva la France de repos et notre maison de a bonheur ; » c'est-à-dire peu de jours avant le 10 juillet 1559, où Henri II fut mortellement blessé par Montgommery dans un tournoi.

o N'ayant lors qu'environ quatre ou cinq ans (1) , et <- me tenant sur ses genoux pour me faire causer (le roi a son père), il me dit que je choisisse celuy que je voulois <( pour mon serviteur, de M. le prince de Join ville, qui a a depuis esté ce grand et infortuné duc de Guise (2), ou « du marquis de Beaupréau, fils du prince de La Rochece sur- Ton, tous deuxaagés de six à sept ans, se jouant « auprès du Roy mon père; moy les regardant, je lui dis <( que je voulois le marquis. Il me dit : — Pourquoi? il <( n'est pas si beau (car le prince de Joinville estoit blond « et blanc , et le marquis de Beaupréau avoit le teint et c< les cheveux bruns). Je lui dis : — Pource qu'il estoit ce plus sage, et que l'autre ne peut durer en patience o qu'il ne fasse toujours mal à quelqu'un et veut toujours ce estre le maistre. » Augure certain de ce que nous avons « veu depuis (3).))

(1) Marguerite se rajeunit ici, peut-être involontairement. Née le 14 mai 1552, elle avait plus de quatre ou cinq ans quand son père mourut.

(2) Henri de Guise, né en 1550, assassiné aux états de Blois (1588), avait aussi plus de six ou sept ans en 1559.

(3) Mémoires, édit. Jannet, p. 5 et 6.

Il faut conclure de ceci que déjà Marguerite savait que ]a parole a été donnée aux hommes et surtout aux femmes pour dissimuler leur pensée. Malgré le laconisme de ses regrets à l'endroit du duc de Guise, et au contraire, son dithyrambique éloge du jeune marquis de Beaupréau, ravi à quatorze ans par une mort prématurée, sa préférence secrète éclate dans les efforts mêmes qu'elle fait pour la cacher. Elle a beau jeter un nuage de précaution sur ses sentiments à l'égard de l'illustre mort (réserve à laquelle, d'ailleurs, la politique n'est pas étrangère), elle a beau imposer silence à ses souvenirs, l'irrésistible aveu sort de son silence. Oui, le choix de son cœur fut pour Guise. Pas un de ces frivoles historiens de la galanterie, dont il faut se garder de mépriser le témoignage, à propos des époques corrompues, ne s'y est trompé.

On peut lire notamment dans Vanel (Galanteries des Rois de France) le récit romancé de ces amours du duc de Guise et de Marguerite, le détail de leurs rencontres, des lettres apocryphes , etc. Rien ne manque à ce recueil de variations plus ou moins ingénieuses, dont les historiens de ruelle excellent à broder le thème parfois aride de la réalité. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux, et c'est là l'important, que Marguerite et Henri de Guise n'aient été unis par les liens d'un amour passionné, traversé inflexiblement par la raison d'État, et qui survécut au sacrifice de mariages imposés et à la déception même de leurs mutuelles infidélités.

« De tous les amants qu'eut la reine Marguerite, dit « Vanel, le duc fut celui qu'elle aima le plus tendrement.

u Les attachements qu'elle eut ailleurs n'éteignirent point a la passion qu'elle avoit pour lui. Elle lui conserva « son cœur tant qu'il vécut, et, lorsqu'il fut assassiné à « Blois , on dit qu'elle s'y rendit, deux jours auparavant, « travestie en postillon, pour l'avertir de ce qu'on lui a préparoit ; mais cet infortuné prince ne fit aucun cas de a cet avis, non plus que de plusieurs autres qui lui furent « donnés la veille de sa mort. »

C'est deux ans avant Marguerite que Henri de Guise avait dû immoler ses sentiments secrets à un mariage qui, selon les historiens, fut son unique voie de salut. Il portait en lui, dans la mâle beauté du visage, dans le front inquiet, dans l'œil hautain, dans le rire sardonique, dans le geste impérieux, cherchant sans cesse la garde de l'épée, ces signes ambitieux et menaçants auxquels ne se trompait point la jalouse prévoyance de Catherine de Médicis. Le futur chef de la Ligue, la future idole des Parisiens, le futur roi des barricades, qui glaçait déjà, de son âpre regard, l'élan enfantin de Marguerite, avait causé à Catherine plus d'une longue insomnie. Il vivait à la cour, couvé de sombres regards, environné d'une atmosphère de méfiance et de haine. Charles IX le recevait parfois avec cet air contraint ou cette sourde colère qui rendaient si redoutable l'abord de ce prince sauvage. Le duc d'Anjou, le futur Henri III, lui faisait de ces caresses félines, où perçait déjà la griffe qui devait déchirer plus tard. Henri de Navarre s'écartait volontiers de lui, repoussé par une irrésistible antipathie. Le jour où ses vœux secrets se découvrirent, le jour où il laissa deviner qu'il aspirait à la main de Marguerite, il se sentit perdu.

Il fallait plier ou rompre, s'humilier ou combattre. L'heure n'étant pas propice encore pour jeter le gant à l'autorité royale, il se résigna, il se soumit. Il détourna brusquement l'orage par une de ces évolutions imprévues qui déconcertent la foudre. Il dissimula l'odieux orgueil de ses prétentions sous une plus modeste et plus légitime poursuite. Il se décida à choisir, pour plastron de ses ambitions et de ses amours, une femme, la veuve d'Antoine de Croy, prince de Porcien, Catherine de Clèves, princesse subtile, galante et hardie (1570). Mariage tragique et fécond, que ne tarda pas à signaler le meurtre de Saint-Mégrin , soupçonné de galanterie avec la duchesse, el d'où il n'en provint pas moins, en dix-huit ans, quatorze enfants. Le duc de Guise, héros de ruelle et de barricade, de conspiration et de roman, le galant Balafré, le tueur en chef de la Saint-Barthélémy, ce personnage étrange et fatal, marqué du double caractère des personnages de Shakespeare, roide et souple, tendre et brutal, farouche et railleur, pour tout dire en un mot, sublime et cynique, ne borna pas à ce mariage l'hypocrisie de sa soumission. Il procura au duc d'Anjou, le futur Henri III, de concert avec la peu scrupuleuse Marguerite, les faveurs, avant lui rebelles, de sa belle-sœur Henriette de Clèves, princesse de Condé. Peut-être espérait-il ainsi profiter pour lui-même d'une recrudescence des bonnes grâces royales et du relâchement de surveillance, prix d'un si galant service. Il est à peu près certain que les amours de Marguerite et de Henri de Guise , forcément attiédis parles circonstances, se raniment par intermittences, et le mariage qui devait les séparer les rapproche,

au contraire, par le semblant de liberté qu'il leur laisse. Par une singulière coïncidence, ce n'est pas seulement sur le terrain légitime qu'Henri de Guise et Henri de Navarre devaient se rencontrer en rivaux. Épris tous deux en même temps de madame de Sauve, galant instrument des desseins de Catherine acharnée à entretenir ces divisions qui faisaient sa force , ils se trouvèrent sans cesse en présence, pour se combattre, en amour comme en guerre , au Louvre comme à Moncontour. Peut-être la haine qui en dut résulter, et le ressentiment profond qu'éprouva le duc de Guise de la préférence de madame de Sauve, ne sont pas aussi étrangers qu'on le croirait d'abord à son rôle pendant la Saint-Barthélémy, et doivent prendre place parmi ces mobiles mystérieux qui poussent parfois les hommes, à leur insu, de leur imperceptible ressort.

Si le roi de Navarre et le prince de Condé échappèrent au massacre, ce ne fut pas la faute de l'assassin de Coligny. Il les eût volontiers immolés, s'il l'eût pu faire impunément ; mais Catherine veillait, et sa prévoyance, plus forte que sa haine, épargna la vie des deux princes qui séparaient Guise du trône. Henri de Navarre dut, aux yeux de l'implacable, mais habile Catherine, son pardon à cette qualité de rival des Guise qui leur faisait désirer sa mort. L'insultante clémence d'un roi dont elle inspirait malgré lui toutes les actions, et qu'amollissaient d'ailleurs les larmes de sa douce et pieuse compagne, ange gardien de ce démon, se contenta d'une abjuration , et le parti catholique garda comme otages ces inutiles victimes. Les deux prisonniers ne marchandèrent pas, l'un un timide,

l'autre un insouciant parjure, au souverain adversaire qui leur faisait l'injure de ne pas même douter de leur choix. A la guerre comme à la guerre, pensa sans doute le futur Henri IV. La vie vaut bien une messe. Et il se consola, enjeux de paume, en chasses et en amourettes, de l'humiliation de son rôle et de l'indifférence de Marguerite. Cette indifférence, ne l'accusons pas trop; que pouvait une jeune reine, systématiquement éloignée des conciliabules , et que son frère et sa mère avaient abandonnée sans remords et sans regret aux alarmes, aux hasards, aux dangers de cette nuit tragique et de ce palais pris en quelque sorte d'assaut par l'assassinat? Quel crédit pouvait avoir cette pauvre princesse, si égoïstement immolée à un mariage d'État, et dont la propre vie était si peu sûre, que le lendemain matin, on fut presque effrayé de la voir reparaître, blanche ressuscitée, venant raconter en pleurant la violation de la chambre conjugale, et montrer le sang qu'un gentilhomme huguenot poursuivi avait, en se réfugiant dans sa ruelle, laissé sur ses vêtements et sur son lit? Sans partager donc le crédule enthousiasme des Hilarion de Coste et des Brantôme, qui font honneur à Marguerite d'un dévouement qu'elle n'eut pas, d'un courage qu'elle ne pouvait avoir, et la peignent comme la libératrice héroïque d'un mari dont elle ne se souciait guère; sans nous écrier comme un poëte du temps :

ci Fameux vertugadin d'une charmante reine,

« Tu défends un honneur qui se défend sans peine;

« Mais ta gloire est plus grande; en un plus noble emploi,

« Tu sauves un héros en recelant mon roi. »

Disons que Marguerite, cernée dans son appartement,

qu'avait quitté son mari aux premiers bruits, ignorante de ce qui se passait, absorbée par sa propre frayeur et le soin de son propre salut, ne pouvait faire pour Henri de Navarre que des vœux, qu'elle ne lui refusa sans doute point. Plus sincère d'ailleurs sur ce point que sur d'autres, elle n'a point enflé cet humble mérite et l'a même trouvé si petit qu'elle n'en parle pas. Cette discrétion, loin de calomnier ses sentiments, la réhabilite, au contraire, à nos yeux. Sa conduite ultérieure, le refus persistant qu'elle opposa aux insinuations de divorce qui lui furent faites par sa mère, sa tolérance pour les premiers égarements de son époux, la part qu'elle prit à sa défense lors de l'affaire de La Mole et Coconnas, et à son évasion, nous fixent sur le véritable état de son âme en ces premiers temps de son mariage. Nature souple et fine, incapable de grands mouvements de colère ou de douleur, gagnée malgré elle par la nouveauté souriante de sa vie, par l'éclat de la couronne, par la bonhomie spirituelle et la bravoure de son récent époux, trahie par les impatientes ardeurs d'un tempérament qui se prêtait volontiers jusqu'à l'illusion de l'amour; jeune, coquette, légère, flottante, sans volonté persistante et sans caractère, Marguerite semble s'être résignée d'abord, plus facilement qu'on ne pense, à une nécessité qui avait ses compensations. Le rang de reine de Navarre, même acheté au prix des sacrifices du cœur, n'est pas un de ces malheurs qui sont sans espérance. Henri de Navarre, après tout, était un pis-aller. fort supportable. Il se prêtait de bonne grâce, avec ce flegme souriant du Gascon, qui désarme toute rigueur, aux délicatesses d'une situation équi-

voque. Il ne s'imposait pas, ne se rebutait pas, s'efforçait de plaire, séchait volontiers d'un baiser ces larmes passagères de la vingtième année, dernier tribut payé à la mémoire des absents : Entragues, qui affichait partout son désespoir, Guise qui, de dépit, s'était éloigné de la cour, où l'avait rappelé seulement le signal de la Saint-Barthélémy. A vingt ans, il n'est guère d'émotion durable quand on est femme, belle et reine. Il en est de ces rapides orages, comme des orages d'été, qui se résolvent en une pluie fine et chaude, qui s'évapore aussitôt.

Aussi, est-il vrai de dire que de tous les cœurs que déchira le mariage de Marguerite, le sien est peut-être celui qui en prit le plus vite son parti. Entragues, selon le Divorce satyrique, faillit en mourir de regret. La douleur de Guise se tourna en rage. Pour Marguerite, qui se serait, à en juger par ses Mémoires, volontiers résignée à ne pas détester un mari qui agissait d'ailleurs autant que d'autres parlent, et qui, en affaires d'amour comme en choses d'esprit, payait comptant, il paraît que la déception d'un hymen peu volontaire n'eut rien de foudroyant. Elle raconte elle-même, avec une ingénuité qui n'est pas sans malice, cette scène de haute comédie entre une mère cynique qui fait la prude, et une princesse fort dégourdie qui fait la nice. Mais feuilletons un peu ces artificiels, élégants et charmants Mémoires, œuvre rapide de quelques soirées de loisir et de rêverie, en des circonstances qui attestent une singulière liberté d'esprit. Marguerite, dont la vie fut si aventureuse, si orageuse, et dont rien n'altéra l'opulente beauté et l'imperturbable belle humeur, aurait pu prendre pour devise un roseau avec

ces mots : je plie et ne romps point. Femme-roseau, en effet, élégante, souple, harmonieuse et vide comme lui, et inclinant comme lui gracieusement sa tête sous les coups de vent les plus furieux. La fortune, qui renversa autour d'elle les trônes et les familles, la fortune qui fit tomber un à un ces hommes-chênes de la maison de Guise, épargna cette femme fragile, inviolable par sa faiblesse fnême.

Son père tué dans un tournoi, F abandonnant, frêle et délicate enfant, meurt au milieu du sanglant désordre des guerres de religion. Quand elle détourne ses yeux de ce choc perpétuel des partis, c'est pour trouver dans sa famille l'écho de ces bruits et le contre-coup de ces discordes. Narguée, brutalisée par ses frères, peu défendue par sa mère, elle s'effraye de conserver intacte cette foi catholique à laquelle elle est toujours demeurée attachée d'instinct, fidèle de pensée sinon d'action, — et préservant de souffles ennemis cette flamme naissante. Des visions souriantes, des spectacles galants, des fêtes triomphales se mêlent, dans le chaos de ses premiers souvenirs, à ces naïves et douloureuses impressions de son enfance. Puis, ce sont les sanglantes victoires de Jarnac et de Moncontour, où son frère, d'abord chéri, puis hostile et jaloux, fait preuve d'un si élégant courage et d'une si froide cruauté. Ce frère, le favori de sa mère, elle l'aime d'abord d'une prédilection passionnée. Elle parle de ce premier sentiment avec le lyrisme de l'enthousiasme. Mais bientôt se dresse, entre ces deux cœurs exaltés par une amitié fraternelle (pas si fraternelle, disent les chroniqueurs) un tiers ambitieux et implacable, l'astucieux

Lu Guast, le seul ennemi que Marguerite ait eu la force de haïr jusqu'au bout, et même, dit-on, jusqu'à le faire assassiner, selon la mode du temps. Du Guast n'a point de cesse qu'il n'ait empoisonné à jamais, par des défiances et des rancunes mutuelles, le commerce, inquiétant pour son crédit, du frère et de la sœur. Selon Marguerite, il prit pour canevas de ses calomnieuses trames, les galantes démonstr?tions du duc de Guise, que Marguerite ne décourageait pas trop, pas même assez, selon cet honest Jago. La déception et l'humiliation de ce refroidissement subit du duc d'Anjou à son égard furent telles, qu'elle en prit une fièvre qui faillit l'emporter. A Angers, elle retrouve M. de Guise, dont le duc d'Anjou provoque malignement, en feignant de les approuver, les imprudents transports. Cette persécution domestique, devenue intolérable par l'alliance offensive des deux frères et de la reine-mère elle-même, gagnée par son idolâtrie pour Anjou, ne finit qu'au mariage du duc de Guise avec la princesse de Porcian. Bientôt après, il se parla à la cour du propre mariage de Marguerite avec le jeune roi de Navarre.

« Quelques jours après , il se parla du mariage du « prince de Navarre, qui, maintenant, est notre brave (( et magnanime roy et de moy. La royne ma mère estant « un jour à table, en parla fort longtemps avec M. de « Méru , parce que la maison de Montmorency estoit (( ceux qui en avoient porté les premières paroles. Sor- « tant de table, il me dit qu'elle luy avoit dit de m'en « parler. Je luy dis que c'estoit chose superflue, n'ayant « volonté que la sienne ; qu'à la vérité, je la supplierois

« d'avoir esgard combien j'estois catholique, et qu'il me a fascheroit fort d'espouser personne qui ne fust de ma a religion. Après, la royne allant en son cabinet, m'ap- « pela, et me dit que messieurs de Montmorency luy « avoient proposé ce mariage, et qu'elle en vouloit bien « savoir ma volonté; à quoy je répondis n'avoir ni vo- « lontô ni eslection que la sienne ; je la suppliois se « souvenir que j'estois fort catholique. »

Puis ce fut tout. Pas même une velléité de résistance.

Et c'est sans trop d'amertume que Marguerite se rappelle

les circonstances de « ces nopees qui se feirent avec au-

« tant de triomphe et de magnificence que de null autre

ce de ma qualité. » Elle s'y peint complaisamment, et non

sans coquetterie, telle qu'elle apparut aux yeux ravis de

la cour « habillée à la royale avec la couronne et couet

« (ou corcet) d'hermine mouchetée, qui se met au devant

« du corps, toute brillante de pierreries de la couronne

« et le grand manteau bleu à quatre aulnes de queue

a porté par trois princesses. » Elle revoit a les eschaf-

« faux dressés à la coutume des nopees des filles de

« France, depuis l'évesché jusqu'à Notre-Dame, tendus

« et parés de drap d'or; le peuple s'estouffant en bas à

<( regarder passer, sur cet eschaffaut, les nopees et toute

(( la cour, nous vinsmes à la porte de l'église, où mon-

« sieur le cardinal de Bourbon y faisoit l'office cejour-

« là, où nous ayant receu pour dire les paroles accoustu-

« mées en tel cas, nous passasmes sur le mesme eschaf-

« faux jusques à la tribune qui sépare la nef d'avec le

a chœur, où il se trouva deux degrez, l'un pour descen-

« dre audit chœur, l'autre pour sortir par la nef, hors l'é-

a glise. Le roy de Navarre s'en allant par celui de la nef « hors de l'église, nous, etc.. »

Mais « la fortune, qui ne laisse jamais une félicité ena tière aux humains, changea bientost cet heureux estât « de nopces et triomphe en un tout contraire. »

Je ne sais rien de plus touchant, déplus naïf, déplus poignant, que le récit de la nuit de la Saint-Barthélémy par Marguerite. Elle ne dit que ce qu'elle a vu; mais comme elle l'a senti et comme elle le sent encore profondément! Comme une juste terreur, mêlée de pitié, en a gravé dans sa mémoire les caractéristiques détails ! C'est par cette simple scène, dont elle fut témoin, et qui souilla de sang la chambre nuptiale et royale, qu'on apprécie, mieux que par des chiffres ou des détails, l'horreur de cette nuit fatale. On peut conclure de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas, et de ce qu'on sait à ce qu'on ignore. On arrive ainsi naturellement à cette émotion profonde, sans laquelle, pour ma part, je n'ai jamais pu lire cet épisode, si magistralement et si naïvement raconté par Marguerite, à qui je rends la parole.

« Pour moy, l'on ne me disoit rien de tout cecy. Je a voyois tout le monde en action; les huguenots déses- « pérés de cette blesseure (de l'Amiral) ; messieurs de « Guise craignant qu'on n'en voulust faire justice, se a suschetanttous à l'oreille. Les huguenots me tenoient « suspecte par ce que j'estois catholique, et les catholi- « ques, par ce que j'avois espousé le roy de Navarre, « qui estoit huguenot. De sorte que personne ne m'en « disoit rien, jusques au soir qu'estant au coucher a de la Royne ma mère, assise sur un coffre auprès

LES AMOURS DE 11 EMU IV. t\

c< de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste, « la royne, ma mère, parlant à quelques-uns m'apper- « ceut, et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je a lui faisois la révérence, ma sœur me prend par le bras a et m'arreste en se prenant foit à pleurer, et me dict : « Mon Dieu, ma sœur, n'y allez pas. » Ce qui m'effraya « extrêmement. La royne ma mère s'en apperceut,- et a appela ma sœur, et s'en courrouça fort à elle, luy defa fendant de me rien dire. Ma sœur luy dit qu'il n'y avoit « point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, « et que, sans doubte, s'ils découvroient quelque chose, « ils se vengeroient sur moy. La royne ma mère respond, « que s'il plaisait à Dieu je n aurais point de mal ; mais « quoy que ce fust, il falloit que j'allasse, de peur de leur « faire soupçonner quelque chose qui empeschatl'effect. « Je voyois bien qu'ils se contestoient et n'entendois « pas leurs paroles. Elle me commanda encore rudement « que je m'en allasse coucher. Ma sœur, fondant en lar- » mes, me dit bon soir, sans m'oser dire autre chose, et « moy je m'en vois toitfe transie, esperdue, sans me pouce voir imaginer ce que j'avois à craindre. Soudain que « je fus en mon cabinet, je me mets à prier Dieu qu'il « luy plust me prendre en sa protection, et qu'il me garce dast, sans savoir de quoy ni de qui. Sur cela, le Roy a mon mary, qui s'estoit mis au lict, me manda que je « m'en allasse coucher, ce que je feis, et trouvay son « lict enlourré de trente ou quarante huguenots, que je « ne cognoissois point encore, car il y avoit fort peu de «jours que j'estois mariée. Toute la nuict, ils ne firent « que parler de l'accident qui estoit advenu à monsieur

« l'Admirai, se résolvants, dès qu'il seroit jour, de de- « mander justice au Roy de monsieur de Guise, et que si « on ne la leur faisoit, qu'ils se la feroient eux-mesmes. a Moy, j'avois toujours dans le cœur les larmes de ma <( sœur, et ne pouvois dormir pour l'appréhension en « quoy elle m'avoit mise, sans sçavoir de quoy. La nuict « se passa de cette façon sans fermer l'œil. Au poinct du « jour, le Roy, mon mary, dict qu'il vouloit aller jouer à « lapaulme, attendant que le Roy Charles seroit esveillé, « se résolvant soudain de luy demander justice. Il sort « de ma chambre, et tous ses gentils-hommes aussy. « Moy voiant qu'il estoit jour, estimant que le danger que « ma sœur m'avoit dict fust passé, vaincue du sommeil, « je dis à ma nourrice qu'elle fermast la porte, pour pouce voir dormir à mon aise.

« Une heure après, comme j'estois plus endormie, a voicy un homme frappant des pieds et des mains à la « porte, criant: «Navarre! Navarre! » Ma nourrice, a pensant que ce fust le Roy mon mary, court vistement « à la porte, et lui ouvre. Ce fut un gentilhomme, nommé « monsieur de Leran, qui avoit un coup d'espée dans le « coude et un coup de hallebarde dans le bras, et estoit « encores poursuivy de quatre archers, qui entrèrent tous <( après lui en ma chambre. Luy, se voulant guarantir, se « jeta sur mon lict. Moy, sentant cet homme qui me tenoyt « je me jette à la ruelle, et luy après moy, me tenant tou- « jours au travers du corps. Je ne cognoissois point cet « homme, et ne sçavois s'il venoit là pour m'offenser, ou a si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous cryons « tous deux et estions aussi effrayez l'un que l'autre. En-

a fin Dieu voulut que monsieur de Nançay, capitaine des « gardes, y vint, qui me trouvant en cet estat-là, encore « qu'il y eust de la compassion, ne se peust tenir de rire, « et se courrouçant fort aux archers de cetteindiscrétion, a il les fist sortir, et me donna la vie de ce pauvre homme « qui me tenoit, lequel je feis coucher et panser dans « mon cabinet, jusques à tant qu'il fust du tout guary. Et u changeant de chemise, parce qu'il m'avoit toute couce verte de sang, monsieur de Nançay me conta ce qui se « passoit, et m'asseura que le Roy mon mary estoit dans « la chambre du Roy et qu'il n'auroit point de mal. Me « faisant jetter un manteau de nuict sur moy, il m'ema mena dans la chambre de ma sœur, madame de Lor- « raine, où j'arrivoy, plus morte que vive, où entrant <( dans l'antichambre de laquelle les portes estoient tou- <( tes ouvertes, un gentil-homme, nommé Bourse, se sauce vant des archers qui le poursuivaient, fust percé d'un « coup de hallebarde à trois pas de moy. Je tombay de a Taultre costé presque esvanouie entre les bras de mon- <( sieur de Nançay, et pensois que ce coup nous eut perce cez tous deux. Et estant quelque peu remise, j'entray en « la petite chambre où couchoit ma sœur. Comme festois c< là, monsieur de Miossans, premier gentil-homme du « Roy, mon mary, et Armagnac, son premier vallet de « chambre, m'y vinrent trouver, pour me prier de leur « sauver la vie. Je m'alloy jetter à genoux devant le Roy «et la Royne ma mère, pour les leur demander, ce « qu'enfin ils m'accordèrent. »

Ici se place cette autre scène, beaucoup plus comique, à propos de laquelle nous avons emprunté aux Mémoires

de Marguerite, ces passages, qui la font si bien connaître tant au physique qu'au moral, et rendent par là plus facile l'explication de mainte énigme de sa vie, de maint mystère de son cœur.

« Cinq ou six jours après, ceux qui avoient commencé « cette partye , cognoissant qu'ils avoient failly à leur a principal dessein, n'en voulant point tant aux hugue- « nots qu'iux princes du sang, portoient impatiemment « que le Roy mon mary et le prince de Condé fussent a demeurés. Et cognoissant qu'estant mon mari, que nul « ne voudroit attenter contre luy, ils ourdissent une aua tre trame. Ils vont persuader à la Royne ma mère qu'il « me falloit desmarier. En cette résolution, estant allée a un jour de feste à son lever, que nous debvions faire « nos Pasques, elle me prend à serment de luy dire la « vérité, et me demande si le Roy mon mary estoit « homme, me disant que si cela n'estoit, elle auroit moyen f< de me desmarier. Je la suppliay de croire que je ne « me cognoissois pas en ce qu'elle me demandoit. Aussi a pouvois-je dire lors à la vérité comme cette Romaine, « à qui son mary se courrouçant de ce qu'elle ne l'avoit '( adverty qu'il avoit l'haleine mauvaise, luy respondit a qu'elle croyoit que tous les hommes l'eussent semblait ble, ne s'estant jamais approchée d'aultre homme que < de luy. Mais quoy que ce fust, puis qu'elle m'y avoit « mise, j'y voulois demeurer ; me doubtant bien que ce a qu'on vouloit m'en séparer estoit pour lui faire un ci mauvais tour...»

Ainsi échoua, devant le bon sens et la malice, voilée de naïveté, de Marguerite, cette nouvelle tentative des

ennemis de son mari. En tête de ces ennemis, soufflant sa haine à Catherine et l'excitant adroitement à ses vengeances, nous n'avons pas de peine à reconnaître, sous ses patriotiques ou catholiques masques, le duc de Guise, le rival humilié et jaloux. C'est lui évidemment qui a inspiré cette diabolique proposition de démariage; c'est lui que dévore cette malsaine curiosité de savoir si le roi de Navarre est homme, c'est-à-dire si le mariage a été consommé, s'il a créé entre les deux époux ces liens inévitables, irrésistibles qui, clans les premiers temps, voilent la secrète antipathie de toutes les apparences de l'amour. À qui importe-t-il , si ce n'est à l'amant, de pénétrer le mystère du lit conjugal, et d'être douloureusement édifié sur cette question si délicate de la possession? Un historien contemporain confirme nos conjectures. « J'ai ouï dire souvent à la reine Marguerite, auprès a de laquelle j'ai demeuré sept ans, dit Dupleix, que dece puis qu'elle eut donné ses affections au Roy de Na- « varre, la Reine mère lui parla de rechef d'aimer le duc « de Guise, à quoi elle ne voulut point entendre et lui « dit franchement qu'elle n'avoit point le cœur de cire. » Marguerite est plus sincère à la fois et plus habile en ne se prêtant d'autre réponse que celle de la surprise, de l'ignorance et de la pudeur. Nous croyons volontiers à cette réponse; mais nous croirions moins au droit que Marguerite avait de la faire. Il n'y arien de naïf en cette femme subtile, qui a deviné l'expérience, et dont le sang, enflammé de subites ardeurs, eut toujours besoin du rafraîchissement du jus de vinette. C'est Brantôme qui nous a révélé ce petit secret. Une femme dont, dès son petit

2ti LES AMOURS DE HENRI IV.

aage, il a fallu brider le tempérament, une femme élevée à la cour des Valois, une fille de Catherine, une sœur d'Henri III, ne semble pas propre à ce rôle d'Agnès conjugale. Il nous est difficile de croire à ces yeux baissés et à ces pudiques rougeurs de la grosse Margot, comme disait Charles IX sans façon. Et nous aimerions autant la voir d'aussi bonne foi qu'Henri IV qui, plus tard, quand il poursuivit à son tour le divorce, ne voulut jamais consentir à s'épargner, par un mensonge , les scrupules et les difficultés qui faillirent faire avorter son projet, et, à la question si le mariage avait été consommé, répondit gaillardement « que du tempérament dont il étoit et de celui dont étoit la princesse, le contraire ne seroit pas croyable. »

Mais, puisque nous voilà dans les questions délicates, restons-y, et achevons, mais en raccourci cette fois, ce portrait physique et moral de Marguerite, et faisons, dans le fond du tableau, apparaître un à un ces amants dont le cortège l'accompagne, malgré elle, dans la postérité. Esquissons cette existence capricieuse et agitée comme elle, tour à tour sereine et frivole , mélancolique ou enjouée, romanesque ou vulgaire, comique ou tragique. Disons les qualités et les défauts de cette princesse errante, les bonnes ou les mauvaises actions de cette vie qui n'atteignit ni au crime ni à la vertu. L'histoire de Marguerite est trop intimement liée à celle d'Henri IV, pour que nous puissions échapper à cette nécessité de les commenter et de les expliquer l'un par l'autre. Le lecteur y gagnera d'ailleurs plus d'un trait de mœurs, plus d'une curieuse anecdote, et ce spectacle, toujours

instructif, d'une âme aux prises avec les passions et les événements.

Si Catherine de ilédicis et le duc de Guise ne parvinrent pas à démarier Marguerite et Henri de Navarre, et si, dans les premiers temps de cette union plus intime qu'il ne l'eût désiré, l'amant dut se contenter, en maugréant, des restes du mari, il n'en fut pas longtemps ainsi ; et nous ne tardons pas à voir le roi et la reine de Navarre, quoique en bonne intelligence apparente et se rendant mutuellement de bons offices , s'écarter progressivement l'un de l'autre , cherchant chacun fortune de cœur de leur côté. C'est la mort de Charles IX, en 4573, qui marque cette première période de mutuel refroidissement; de l'indifférence à la haine, entre époux, il n'y a guère qu'un pas, et ce pas fut franchi en quelques années. Catherine et le duc d'Anjou, devenu roi sous le nom de Henri III, avaient trop d'intérêt à ce que la division régnât autour d'eux , pour ne pas favoriser ces attachements irréguliers qui servaient leurs projets. La belle et astucieuse madame de Sauve leur rendit, à ce point de vue, en brouillant Henri et le duc d'Alençon, également épris de ses charmes, plus de services qu'une armée. Henri III mit au service de l'ambition maternelle une animosité particulière et qui semble ne pouvoir s'expliquer que par la jalousie. Est-il vrai, comme non-seulement les pamphlétaires et les satiriques l'ont prétendu, mais comme l'ont affirmé les plus graves historiens, qu'il faille ajouter les hontes de l'inceste à toutes celles qui souillent, sous les derniers Valois, le sanctuaire domestique lui-même, et faut-il ajouter aux criminels mobiles

qui déshonorèrent alors la politique, .les désirs ou les ressentiments d'une passion sacrilège? Marguerite, qui jusqu'ici, avait si spirituellement tenu tête aux reproches de l'histoire, doit-elle enfin courber le front sous le poids d'une de ces accusations qui rendent à jamais infâme? Hélas ! s'il est permis de douter assez pour épargner encore cette gracieuse et équivoque mémoire , les témoignages sont trop nombreux pour permettre de l'absoudre complètement. En cette cour éhontée, où toutes les scélératesses sont à la mode , où toutes les pudeurs sont proscrites, est-il un crime qu'on puisse nommer sans trouver aussitôt des coupables? La vie cle Henri III, la vie de Marguerite elle-même, sont-elles de nature à répondre suffisamment de leur innocence , même sur un seul point? et que faut-il penser d'un frère qui n'a que des vices et d'une sœur qui n'a que des fautes à opposer à la calomnie? Si quelque chose peut défendre Henri III d'un soupçon assez plausible pour avoir été formulé en accusation , c'est cette impuissance précoce qui ne tarde pas à lui interdire jusqu'aux débauches les plus vulgaires, et cette frivolité idiote qui ne lui permet plus bientôt que l'inoffensive pensée du mal. Quant à Marguerite, les seules circonstances atténuantes qui plaident en sa faveur, ce sont ces nombreux , ces trop nombreux amants, à travers lesquels j'aime à croire que ses frères n'ont pas trouvé le temps de se faire un rang. Pour Charles IX, notre avis est qu'il faut abandonner l'accusation. Prince farouche et brutal, âme de soldat et de chasseur, Charles, tout entier à ses sauvages plaisirs, Charles qui put à peine s'apprivoiser aux charmes d'une unique

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