‹ Les amours de Henry IVChapitre 22 sur 30 · LES A M 0 U II S DE 11 E .\ K I 1 V · texte numérisé non relu

LES A M 0 U II S DE 11 E .\ K I 1 V

maîtresse, Marie Touchet, ne nous semble avoir rien de ce qui peut entraîuer une femme élégante et raffinée à l'oubli des dernierespudeurs.il faut d'autres séductions, d'autres moyens que ceux de Charles IX pour faire taire, dans l'âme d'une sœur éperdue, le cri du sang révolté, et la rendre sourde à la foudre qui gronde sur les sacrilèges domestiques.

Mais, nous l'avouons en rougissant, le doute, oui, le doute est permis à qui peut trouver quelque plaisir à ces incertitudes qui troublent la conscience et diffament l'humanité ; le doute est permis à propos des relations de Marguerite avec se.s autres frères François, duc d'Alençon, et Henri III. Elle les aima tous deux d'une amitié passionnée, et tous deux la lui rendirent, l'un jusqu'à l'oubli des plus vulgaires convenances, l'autre jusqu'à la jalousie la plus exaltée. François ne trahit que par l'exagération de son admiration et de ses services ses sentiments secrets. Henri III, moins heureux ou plus exigeant, semble avoir poussé jusqu'à une jalousie et une persécution qui eussent pu devenir tragiques, l'ardeur de la poursuite ou la colère de l'infidélité. Mais, également partagé entre la crainte de trop dire et celle de ne pas dire assez, recourons aux historiens sans scrupules de ce siècle cynique, et compulsons avec eux ou plutôt indiquons au lecteur les pièces du procès.

a La liaison incestueuse de Marguerite avec François, <( duc d'Alençon, dont elle parle toujours avec la plus « vive tendresse, dit nettement l'éditeur de ses Mémoires « (Collection elzévirienne) n'a jamais été contestée. Quant « aux deux autres (Charles IX et Henri III) sur lesquels

<( on hésitait encore, une lettre que nous avons publiée « dans le Bulletin de la Société de l'histoire de France « (novembre 1852, p. 343), les aveux que Marguerite fit « à la fin de ses jours à son aumônier, Etienne Le Maince gre de Boucicault, ne permettent pas de conserver le « moindre doute.» Et ces indiscrétions de Boucicault, si l'on peut ajouter foi à celles d'un homme capable de trahir le secret d'une conscience, sont loin d'être à la décharge de sa trop digne pénitente. Le Divorce satyrique est une médiocre autorité. Mais il n'est pas possible de nier cette corroboration. LeDuchat, dans ses Notes sur Brantôme (édition de 1740), n'hésite pas-à passer du côté des accusateurs. Sauvai est moins affirmatif; mais, s'il ne croit pas absolument à la culpabilité de Marguerite, il croit encore moins à son innocence, qui devait, en effet, trouver peu de grâce auprès de ces sceptiques salés, de ces historiens gaillards du dix-septième siècle.

Au reste, ce qui semble avoir encouragé, plus encore que les faits, les doutes des narquois, c'est la béate adulation des crédules. Il s'est trouvé un Hilarion de Coste pour servir de contraste à d'Aubigné, lequel Hilarion de Coste, par exemple, s'écrie : « Vous ne serez jamais « qu'immortelle en la terre et au ciel où vos belles ver- « tus vous porteront sur leurs testes. » Il s'est trouvé un Jehan d'Arnault, auteur d'un Panégyrique de la reine Marguerite, qui fait le vingt-deuxième chapitre de ses Antiquitésd'Agen([Q06), pour traiter le château d'Usson, asile des plus coupables faiblesses de la reine, et dont ses dévergondages ont rendu la mémoire à jamais scandaleuse, de ce temple sacré, de dévot monastère, etc. » De pareilles

exagérations, œuvre de la plus aveugle ignorance ajoutée à la plus basse servilité, ont appelé des exagérations contraires, et fait autant de tort à la mémoire de Marguerite que ses fautes mêmes. Ces éloges par trop hardis ont provoqué et presque justifié le rire des cyniques. Peutêtre, en ce qui concerne Henri III, dont la politique avait toutes les petitesses de l'intrigue , et dont le caractère avait toutes les duplicités et toutes les coquetteries féminines , la haine et la vengeance dont il poursuivit Marguerite furent-elles inspirées moins par les dépits de l'amour que par ceux de l'amour-propre.

« Quant à Marguerite, dit avec raison le sagace etspi- « rituel éditeur des Lettres inédites de Montaigne et de a quelques autres personnages pour servir à l'histoire du « XVIe siècle (l),plus d'une raison ancienne et récente « la rendait suspecte et odieuse au roi; et ses amours a avec le duc de Guise qu'il redoute, et son étroite amice tié avec Monsieur qu'il jalouse, et le mépris du roi de « Navarre pour ses premières dénonciations, et les rail- « leries amères de la princesse sur le mélange de ses « débauches et de ses dévotions, qui lui ont valu le mé- « pris d'abord, la haine ensuite. Dans sa colère , il cher- « che à la surprendre en faute ; il fait épier et scruter sa a conduite , et découvrant quelque tare dans ses dépor- « tements , il rumine lâchement le dessein d'une ven- « geance.»

Il y a du vrai, certes, dans tout cela. Il y a aussi du vrai peut-être (car, dans ces sujets scabreux, l'esprit va

(1) M. Feuillet de Conches. Pion, 18G3.

de peut-être en peut-être, dans cette observation du Divorce satyrique, à propos de la passion incestueuse du duc d'Alençon « que Henri l'en désestima tellement que depuis il ne laputaymer. » «Et voilà, ajoute Henri IV, qui, « dans le pamphlet, raconte lui-même ses mésaventu- (( res, et se fait philosophiquement l'écho des médisances « et des calomnies du temps, et voilà la pucelle que mes « proches et le bien commun me firent prendre pour a belle et bonne, à son grand mescontentement et de ses « favoris. » Henri, toujours d'après le pamphlet, ne paraît pas douter le moins du monde d'avoir eu ses beauxfrères pour rivaux. Il l'affirme péremptoirement, en ce qui concerne le duc d'Alençon, et les historiens les moins hostiles, Dupleix, par exemple (1), sont de son avis. Il faut avouer aussi que certains passages des Mémoires de Marguerite, si habile, si mesuréeque soit cette apologie, car on leur doit donner ce nom, peuvent donner à penser, a 0 ma reine ! disait d'Alençon à sa sœur, quand elle par- <( tageait sa prison, qu'il fait bon près de vous ! » Et Marguerite partageait cette affection exaltée, au point qu'un jour, le duc ayant été mis encore une fois aux arrêts, de la part du roi, son frère, Marguerite s'écria : « que si on ne a lui permettoit pas de le voir, elle se tueroit elle-même « en sa présence. Voilà, dit Dreux du Radier, une amitié « fraternelle bien violente. »

Mais, jetons sur ces égarements, vrais ou faux le voile de Timanthe et revenons à des aventures naturelles et à des passions humaines.

(1; Tome IV, p. 32,33.

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Après la Saint-Barthélémy, Henri de Navarre et le prince de Condé, qui avaient dû abjurer, sous menace de mort, la religion protestante, se trouvèrent dans la situation la plus équivoque qui se puisse imaginer. Suspects au roi, qui se reprochait sa clémence et les faisait surveiller avec une méfiance d'autant plus âpre qu'il était lui-même peu sincère; suspects aux protestants, dont les austères flétrissaient leur reculade devant le martyre, et dont les impatients exigeaient l'accomplissement de leur promesse écrite de venger Coligny, obligation terrible et sacrée dont les massacres, qui avaient fait à l'amiral un si nombreux cortège de victimes, avaient encore resserré les liens. Tout autre homme qu'Henri eût perdu la tête au milieu de ces devoirs opposés et de ces nécessités contraires. Enchaîné d'un côté par le serment d'un talion vengeur et par ses propres ressentiments, retenu de l'autre par le soin de sa vie et l'égoïste prévoyance de son ambition, Henri fit ce qu'ont fait de tout temps les grands hommes soupçonnés ou méconnus, qui couvent un grand dessein dont l'heure n'est pas encore venue. Il ne fit point le fou comme Brutus. Il fit l'indifférent, l'insoucieux, le désœuvré. Il se composa un masque superbe de frivolité bruyante, d'inoflensive jovialité. Il passa son temps à la chasse, à la paume, aux amourettes. Il vécut en prince des ribauds, courant les guilledoux nocturnes, les fêtes bourgeoises, faisant à Nantouillet, par exemple, la fameuse farce que l'on sait, rossant le guet, bernant les passants. Si bien qu'à la cour, où l'habitude de l'hypocrisie empêche de la soupçonner chez les autres, chacun de se frotter les mains d'une si pacifique et si facile con-

quête, chacun de se dédommager en lazzis qu'Henri recevait et rendait avec le plus beau sang-froid du monde, de la ridicule peur qu'on avait eue de ce prince incapable d'ambition et de persévérance, qui, charmé par les beaux yeux et par les beaux vers, oubliait si gaiement son royaume. «Les princes et les seigneurs catholiques trai- « toient avec mépris ce petit prisonnier de roitelet, qu'on « galopoit à tout propos de paroles et de brocard, et qui « avoit, disoit-on, plus de nez que de royaume. »

C'est encore les Mémoires de Marguerite, si incomplets qu'ils soient, qui demeurent, sur ce séjour de deux années à la cour, sur l'état du cœur d'Henri à ce moment, sur ses premières infidélités (Marguerite ne parle pas des siennes) notre meilleur guide, à la condition d'interpréter quelquefois son silence, et de suppléer les lacunes de sa mémoire.

Ainsi, ce sera à nous à placer, avec les contemporains, au nombre de ces amants, ce Bussy d'Amboise et ce La Mole, qui devaient payer d'une fin si tragique l'audace de leur faveur. De la Mole, en effet, elle ne dit rien, et ne lui donne pas même un regret ; pour Bussy, elle se contient moins, mais son amour ne paraît qu'à travers son admiration, comme le soleil qui perce les nuages.

Le départ du duc d'Anjou pour la Pologne, dont la couronne venait de lui être offerte, et la maladie du roi Charles, qui commença presque en même temps, « esveillèrent les esprits des deux partis de ce royaume. » Henri de Navarre et le duc d'Alençon, réunis parla même disgrâce, avant d'être séparés parles rivalités de l'ambition et de l'amour, essayent de profiter de l'occasion. Ils jet-

tentl'unet l'autre le masque d'une longue contrainte, et tentent d'échapper aux ennuis de cette condition d'otage, de cette surveillance étroite qui ne leur laisse que la liberté de l'abrutissement. Marguerite, qui aimait Charles IX, qui s'était réconciliée avec le duc d'Anjou à son départ, qui tremblait pour Alençon, se jetant ainsi tête baissée au milieu des hasards de la guerre civile ; enfin, qui n'était pas fâchée de se donner une importance dont elle profiterait, concilia tous ces sentiments, tous ces devoirs, tous ces intérêts, dans une démarche hardie, imprévue, dont elle seule sent l'habileté, et qu'elle n'hésite pas à raconter elle-même. Elle obtient de Miossens, auquel elle avait sauvé la vie le jour de la Saint-Barthélémy, et qui s'était fait catholique, confidence du projet d'évasion et de rébellion de son frère et de son mari. Marguerite va trouver le roi et la reine mère, leur dénonce ce pernicieux dessein, en les priant de le faire avorter à l'insu des coupables, et après leur avoir fait promettre que cette découverte ne leur porteraitaucun préjudice. Une seconde tentative eut lieu en 1574, dont Marguerite n'eut point le secret, et dont elle ne put empêcher les conséquences. C'est ce qu'on a appelé le complot de La Mole et de Coconnas, personnages historiques obscurs que le roman a mis en lumière. Selon Marguerite, ce complot, traité de chimérique par plusieurs historiens, ne manqua pas de réalité ; et selon elle aussi, c'est par La Mole qu'il fut découvert à la reine mère. Fut-ce ruse, crainte, surprise trahison? Ce sont là deux points bons à noter, et, en songeant que Marguerite, si elle dit vrai, ne fat point mise dans le secret de l'entreprise, on se prend presque à dou-

ter des sentiments qu'on lui a prêtés pour La Mole, à la mémoire duquel elle ne donne d'ailleurs pas le moindre regret.

« Durant ce temps, la maladie du roy Charles augmen. « tant toujours, les huguenots ne cessoient jamais de « rechercher des nouvelletés, prétendant encore de re- « tirer mon frère, le duc d'Alançon, et le roy, mon mari, « de la cour, ce qui ne vint à ma connoissance comme la « première fois. Mais toutefois, Dieu permit que La Mole « le descouvrist à la royne, ma mère, si près de l'effect, a que les troupes des huguenots dévoient arriver ce jour- '< là auprès de Saint-Germain. Nous fusmes contraints « de partir à deux heures après la minuict, et mettre le << roy Charles dans une litière pour gaigner Paris; la a royne, ma mère, mettant dans son chariot mon frère et « le roy, mon mary, qui, cette fois-là, ne furent traictez « si doucement que l'autre; car le roy s'en alla au bois x de Vincennes, d'où il ne leur permit plus de sortir. Et « le temps, augmentant toujours l'aigreur de ce mal, pro- ( duisoit toujours nouveaux advis au roy, pour accroistre '< la mesfiance et mescontentement qu'il avoit d'eux, en « quoy les artifices de ceux qui avoient toujours désiré '< la ruine de nostre maison luy aidoient, que je croy, « beaucoup.

« Ces mesfiances passèrent si avant que messieurs les <( mareschaulx de Montmorancy et de Cossé en furent <( retenus prisonniers au boys de Yincennes, et La Mole « et le comte de Coconas en pâtirent de leur vie. »

Arrêtons-nous un moment sur cette affaire. On trouve l'histoire de la conjuration dans les Additions de Le La-

Loureur aux Mémoires de Castelnau (1). L'auteur, qui donne les dépositions de La Mole et Coconas, semble les regarder plutôt comme des victimes que comme des coupables. C'est aussi l'opinion de Dreux du Radier et de Sauvai. Lestoille, en parlant de cette affaire, la traite de « prétendue conspiration. » Quoi qu'il eu soit de la vérité sur ce point qui importe peu à notre sujet, si La Mole et Coconas furent plutôt sacrifiés à la dignité qu'à l'autorité royale, et si leurs succès en amour leur coûtèrent plus cher que leurs intrigues en politique, ce n'est guère qu'à Marguerite qu'il est permis d'attribuer les dangereuses faveurs qui perdirent son amant. Le Divorce satyrique dit : « La duchesse de Xevers, sa bonne amie, et qui ai- « moit Coconas, l'engagea à favoriser La Mole, confident « de leur intrigue, pour lui épargner le chagrin de garder « les manteaux, pendant qu'ils étoient ensemble, elles a ne jouirent pas longtemps de leurs amants ; ils se trouce vèrent complices de la conspiration des maréchaux de (( Montmorency et de Cossé, et laissèrent leurs têtes sur a un échafaud. Ces charitables dames ne laissèrent pas « longtemps exposés à la vue du peuple les tristes res- « tes de leurs malheureux amants ; elles enlevèrent leurs « têtes elles-mêmes, les mirent dans leur carrosse, et les « portèrent ensuite dans la chapelle de Saint-Martin, aua dessous de Montmartre, et, après les avoir mouillées de u leurs larmes, elles les enterrèrent de leurs propres « mains. » Sauvai raconte les mêmes faits, en ajoutant

(1) Tome II, liv. VI, p. 352et?uiv. Voir aussi une lettre deMontluc, en date du 13 mai 1574. Mnsc. Godefroy (Bibl. de l'Institut), portef. 258.

que Marguerite pleura longtemps le beau La Mole, sous le nom d'Hyacinthe, sous lequel le chantaient ses poètes favoris, notamment (selon Dreux du Radier) Fabbé, depuis cardinal du Perron, galant, bel esprit de ruelle, et dont la fortune fut l'œuvre des femmes et des sonnets.

L'Estoille a raconté cette fin tragique de La Mole et de Goconas. Déjà, en 1573, le roi Charles IX, après avoir inutilement donné Tordre d'étrangler La Mole, s'était résolu à l'assassiner lui-même, a Sachant que La Mole « étoit en la chambre de madame de Nevers, dans le « Louvre, il prit avec lui le duc de Guise et certains gen- « tilshommes, jusqu'à six, auxquels il commanda sur la a vie d'étrangler celuy qu'il leur diroit avec des cordes « qu'il leur distribua. En cet équipage, le roy lui-même, « portant une bougie allumée, disposa ses compagnons « bourreaux sur les brisées que La Mole vouloit prendre « pour aller à la chambre du duc d'Alençon, son maistre ; « mais bien prit au pauvre jeune homme de ce que, «au lieu d'aller à son maistre, il descendit trouver «sa maistresse, sans rien sçavoir toutes fois de cette « partie. »

A quoi pouvait tenir cet étrange acharnement de Charles IX, oubliant la majesté royale jusqu'à poursuivre lui-même sa proie? Catherine lui avait-elle soufflé, pour l'engager à faire un exemple mémorable de ces ambitieux favoris qui jouaient constamment, sur un coup de tête, la paix de la France, quelque calomnie bien empoisonnée? Lui avait-elle parlé de cette image de cire, dont le cœur était percé à coups d'aiguille, et des sortilèges homicides par lesquels La Mole cherchait à

abréger lavie royale, déjà si languissante ? On trouva plus tard, dans une cassette qui appartenait au malheureux gentilhomme, cette statuette de cire. On prétendit qu'elle représentait Charles IX, dont une barbare impatience cherchait à frapper l'existence au cœur, du contre-coup fatal de la magique aiguille. La Mole soutint que la figure qu'on disait être celle du roi n'était que l'image d'une femme qu'il aimait et qu'il voulait épouser, qu'elle était l'ouvrage de Corne Ruggieri, le célèbre astrologue familier de la reine mère, qui lui avait lui-même donné deux coups d'aiguille dans le cœur. Ruggieri, entendu, confirma l'assertion. Il fut condamné aux galères, d'où la reine le tira bientôt, ses projets réalisés et sa vengeance assouvie. La Mole et Coconas furent décapités en place de Grève le 30 avril 1574. Leurs corps furent mis en quatre quartiers, les parties attachées à quatre potences, et leurs têtes fixées sur des poteaux. Le raffinement inouï de ce supplice lui donna tous les caractères d'une vengeance personnelle, et ne confirmerait que trop l'opinion de ceux qui pensent, comme les auteurs que nous avons cités, et auxquels il faut ajouter Le Duchat (1), que la mort de La Mole eut des mobiles mystérieux, honteux prétexte dont la raison d'État ne fut que le plastron. « Le « premier qui fut exécuté, dit L'Estoille, fut La Mole, a qu'on appeloit le baladin de la cour, fort aimé des a dames et du duc son maistre, et, au contraire, haï « du roy pour quelques particularités plus fondées sur « l'amour que sur la guerre, estant ce gentilhomme meil-

(1) Remarques sur la Confession de Saney.

« leur champion de Vénus que de Mars ; au reste, grand a superstitieux, qui ne se contentait d'une messe tous les « jours, mais en oyoit trois et quatre et quelquefois cinq « et six et même au milieu des armes, et luy a-t-on ouy « dire que s'il y eust failli un jour il eustcru estre damné. ce Le reste du jour et de la nuict, il l'employoit à l'amour, a ayant cette persuasion que la messe ouye dévotement « expioit tous les péchés; de quoy le feu roy bien ad- « verty a dit souvent que qui vouloit tenir registre des « débauches de La Mole il n'avoyt qu'à compter ses a messes. »

La mort du malheureux La Mole fut semblable à sa vie, et ses dernières pensées mêlées, comme elle, de galanterie etdedévotion. Mollis vita, fuit mollior interitus.

Ses dernières paroles, dit l'Estoille, furent, à l'échafaud : « Dieu ait mercy de mon âme et la benoiste Vierge ; a recommandes moy bien aux bonnes grâces de la reyne «de Navarre et des dames. »

Catherine avaitrésolu d'effrayer les princes, auteurs ou complices de toutes ces tentatives d'évasion et de révolte par des exemples éclatants de sévérité, et de décourager à jamais de semblables velléités. Il fut sérieusement question de leur faire leur procès, et ils furent interrogés par les commissaires du Parlement. C'est à cette occasion que Marguerite rendit à son mari ce signalé service de rédiger pour lui un Mémoire apologétique , plein d'adresse et de fermeté (1). Cet ouvrage montre de quels conseils et

(1) On peut lire ce Mémoire apologétique dans les additions de Le Laboureur, à Castelnau, la Vie de Marguerite, par Mongez, et les

de quels offices Marguerite était capable, si on l'eût maintenue dans cette voie politique d'où on l'écarta, au contraire, systématiquement, toute sa vie.

Marguerite fit plus, et poussa le dévouement jusqu'à sacrifier son crédit naissant et à s'exposer, pour lui arracher son mari et son frère, à toutes les rigueurs de la colère royale. Il s'agissait de les faire évader, en les déguisant l'un et l'autre en femmes, et en les faisant sortir masqués dans son carrosse ; mais elle n'en put venir à bout; ils étaient éclairés de trop près. Marguerite donne de l'échec de cette tentative un autre motif bien plus curieux : « Et pour ce qu'ils ne pouvoient [sortir) tous « deux ensemble, à cause qu'ils estoient trop esclairez des « gardes, et qu'il suffisoit qu'il y en eust un dehors pour « asseurer la vie de l'autre, jamais ils ne se peurent a accorder lequel cest qui sortiroit, chacun voulant estre « celuy-là, et nul ne voulant demeurer; de sorte que ce «dessein ne se peust exécuter; mais Dieu y remédia « par un moyen bien misérable pour moi, car il me priva ce du roy Charles, tout l'appuy et support de ma vie. un « frère duquel je n'avois reçu que bien, et qui, en toutes « les persécutions que mon frère d'Anjou me fist à Angers, « m'avoit tousjours assistée et advertie et conseillée. « Bref, je perdis en luy tout ce que je pouvois perdre. »

Le dimanche 30 mai, en effet, mourait au château de Yincennes, non encore âgé de vingt-quatre ans, Charles IX, précocement dévoré par le regret de son

éditions de se? Mémoires, données par MM. Ludovic Lalanne (Jannet) et Guessard (pour la Société de l'histoire de France).

inaction et de son impuissance, et par le remords de la Saint-Barthélémy. Marguerite, qui paraît l'avoir tendrement et irréprochablement aimé, ressentit profondément cette perte, qui la privait de son seul sincère protecteur et de son seul ami désintéressé. Désormais sa vie va entrer dans une phase de vicissitudes inouïes. Tour à tour triomphante et fêtée, insultée et prisonnière, elle se trouvera placée entre ses deux frères, François et Henri, et subira les contre-coups de leurs querelles et de leurs rivalités. Le récit de ces épreuves et de ces orages ne rentre plus qu'incidemment dans notre sujet. Et il est temps que, tenant les promesses de notre titre, nous abordions l'histoire des amours de Henri IV, en lui donnant et lui maintenant la place d'honneur, sauf à introduire de nouveau Marguerite sur la scène de ces drames et de ces comédies de cœur, chaque fois que sa présence y sera nécessaire, c'est-à-dire chaque fois qu'elle répondra par un nouvel amant à la nouvelle maîtresse de son mari. Nous aurons aussi à la suivre dans ses voyages à Spa et ses perpétuelles pérégrinations dans la Navarre et dans le midi de la France, coupées de retours à la cour. Nous aurons à raconter cette curieuse captivité du château d'Usson, et ces faiblesses par lesquelles elle s'abaisse peu à peu jusqu'à la nécessité du divorce. Pour le moment, notre but est rempli. Nous voulions, en faisant connaître celle qui fut sa femme, expliquer et parfois justifier Henri IV. Les circonstances exceptionnelles qui présidèrent à un mariage dont la Saint-Barthélémy fut la suite, enlèvent à bien des faits, en les appréciant surtout au point de vue des mœurs du temps, leur odieuse

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gravité. Les infidélités de Marguerite excusent celles de Henri IV, et il n'importe guère de savoir si elle eut le mérite de ne point faiblir la première après le mariage, puisque nous savons que, par des amours précoces, elle avait été, pour ainsi dire, infidèle à son mari avant d'être mariée ; d'ailleurs, pour ces fautes intimes, les dates n'ont point été précisées par les intéressés, et il se faut méfier de celles des historiens, même des historiens d'alcôve. Les valets de chambre eux-mêmes, ces excellents historiens sans le savoir, sont sujets à plus d'une bévue et à plus d'une erreur. Ce qu'il était bon, ce qu'il était indispensable de connaître, c'estle vrai caractère de cette reine prodigue, trop vantée par les uns, trop abaissée par les autres, et qu'il ne faut juger ni au point de vue de Brantôme qui l'admire, ni de Tallemant des Réaux, qui s'en gausse ; ni même du Divorce satirique, œuvre de haine et de circonstance qui est parvenue à la calomnier. La vie de Marguerite, qui contient tant de fautes et même des crimes, si elle est coupable de l'assassinat de du Guast et de celui du courrier porteur de dépêches à Joyeuse (comme nous aurons lieu de le rechercher plus tard), ne manque pas de circonstances atténuantes. Parmi ces circonstances atténuantes, il faut citer le dévouement dont elle a donné plus d'une marque à son mari, dans ses maladies ou dans ses épreuves, et la noble résignation dont elle fit preuve dans cette affaire du divorce, affaire royalement traitée, à la différence de ce mariage si bourgeoisement conclu et si bourgeoisement accidenté. Il faut rappeler ses bienfaits aux gens de lettres, sa protection aux arts, ses charités et ses fondations pieuses. Enfin et

surtout, il faut placer notre indulgence, qui s'inspire, après tout, de celle de Henri IV lui-même, sous les auspices de cet esprit délicat et charmant, dont les Mémoires donnent l'idée; aussi de cette beauté enchanteresse qui, en multipliant les occasions de pécher, les a presque rendues inévitables.

C'est par le portrait de Marguerite que nous finirons, et nous l'emprunterons au maître consommé en ces délicates esquisses qui valent tout un plaidoyer. C'est à M. Sainte-Beuve que nous demanderons la ressemblante image de cette fleur des Valois, à l'heure de son complet et triomphal épanouissement, alors que l'amour n'a plus de secret pour elle, et que la vie en a encore, alors qu'elle n'a d'autres pénibles souvenirs que ceux de ses légères disgrâces domestiques, entre une mère impérieuse et des frères jaloux.

« Marguerite, à cette fleur de sa jeunesse, était, selon a tous les témoignages, d'une ravissante beauté. Cette « beauté était moins encore dans les traits particuliers du « visage que dans l'ensemble et la grâce de toute sa perce sonne, dans le mélange de séduction et de majesté. « Elle était brune de cheveux, ce qui ne semblait point « alors une beauté, c'était le blond qui régnait : Je l'ai <( vue aussi s'habiller quelquefois avec ses cheveux na- « turels, sans y ajouter aucun artifice de perruque, nous a dit Brantôme ; et encore qu'ils fussent noirs, les ayant « empruntés du roi Henri son père, elle les savoit si « bien tortiller, frisonner, et accommoder en imitation de a la reine d'Espagne, sa sœur, qui ne s'accommodait guère a jamais que des siens, et noirs à l'espagnole, que telle

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a coiffure et parure lui séyoit aussi bien ou mieux que a toute autre que ce fût. Vers la fin de sa vie, Margue- « rite, devenue à son tour une antique, n'avait plus du « tout de cheveux bruns, et faisait une grande dépense « de perruques blondes. » Pour cela elle avait de grands valets de pied blonds, que l'on tondait de temps en temps. «Mais, dans sa jeunesse, quand elle osait être « brune, au naturel, cela ne la déparait point, car elle « n'en avait pas moins un teint d'un vif éclat et un beau a visage blanc qui ressemblait au ciel en sa plus grande « et blanche séréneté, » « un beau front d'ivoire blan- « chissant, » disent les contemporains et les poètes, qui ce en ceci, paraissent n'avoir pas menti. N'oubliez pas (( l'art de s'accommoder et de se mettre les inventions « nouvelles en ce genre, qui ne venaient que d'elle ; elle a était reine de la mode et de la façon (fashion). Telle « elle parut en toute circonstance solennelle, et notama ment ce jour où, aux Tuileries, la reine-mère festoya « les seigneurs Polonais, qui venaient offrir la couronne « au duc d'Anjou, et où Ronsard présent confessa que « la belle déesse Aurore elle-même était vaincue ; et g mieux encore, ce jour de Pâques-Fleuries à Alais, où « on la vit à la procession toute coiffée et comme étoilée « de diamants et de pierreries, vêtue d'une robe de drap a d'or frisé venue de Constantinople qui eût, par son «poids, écrasé toute autre, mais que sa belle, riche et k forte taille soutenait si bien : tenant et portant à la « main sa palme, son rameau bénit et d'une royale ma- « jesté, d'une grâce moitié altière et moitié douce, a Voilà la Marguerite des belles années, avant les dis-

(( grâces et les fuites, avant le château d'Usson, où elle « vieillit et s'immobilisa (1). »

Yoilà, dirons-nous à notre tour, nous arrachant à regret aux charmes de cette apparition de la plus belle et de la plus spirituelle femme du seizième siècle, voilà la Marguerite, inconsolable de la mort de La Mole, et de la perte de Charles IX, qui va retrouver dans le duc d'Alençon le frère favori, et dans Bussy d'Amboise l'amant préféré, en attendant que, de possession en possession, de déception en déception, de décadence en décadence, elle tombe jusqu'à essayer des valets. Ne nous offusquons pas trop ; parmi les maîtresses d'Henri IV, il nous faudra citer des jardinières et des soubrettes. Amour ne déroge point. D'ailleurs, pourle moment, nous en sommes encore aux grandes dames pour le mari, aux grands seigneurs pour la femme, et c'est à madame de Sauve que nous consacrerons le premier cadre de cette galerie trop nombreuse des erreurs de Henri IV, qui pourrait compter cinquante portraits... que nous ne ferons pas. Aux grandes maîtresses, aux illustres amours, nous voulons bien faire les honneurs du tableau, un coup de crayon suffira aux autres. Aux maîtresses à passade, comme dit Saint-Simon, une passade suffira, du peintre comme du roi.

(1) Causeries du lundi, VI, 152, 153.

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