CHAPITRE VI
Les dernières amours. — Charlotte -Marguerite de Montmorency, princesse de Condé.
Joubert a dit un mot profond : « Le cbàtiment de ceux « qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer tou- <c jours. »
Ce fut le châtiment de Henri IV. A cinquante-six ans, Henri IV fut amoureux, comme il ne l'avait jamais été à vingt ans. Il fit des folies de poëte, non de roi. Il eut recours de nouveau à ces déguisements qui rendent si pittoresques et si originales les premières scènes de cette comédie galante : Les Amours de Henri IV. Il employa, pour attendrir la destinée, la lyre de Malherbe, un Orphée de son âge, mais qui pensait, comme lui, que le cœur ne vieillit pas. Et Malherbe sans doute, s'il eût fait la guerre au mari assez impertinent pour refuser l'honneur d'être déshonoré par le roi, s'il eût, comme il le disait, prêté cinquante mille hommes à son compère le connétable pour aller chercher sa fille, Malherbe eût été, monté sur son Pégase encore vert, le
digne écuyer de ce roi Céladon aux cheveux gris, de ce roi de roman succédant au roi d'histoire.
Qu'il me soit permis de le dire, tout en mêlant le mien aux blâmes qui ont accueilli ces dernières escapades, tout en regrettant ces intempestives chaleurs, ces ridicules orages, en une vie qui eût dû finir avec la tranquille solennité du soir d'un beau jour; tout en déplorant, dans les desseins suprêmes de Henri IV, cet alliage de petites passions et de grandes vues, je ne suis pas de ceux qui en perdant de leur admiration devant ce grand homme en décadence, semblent perdre en même temps de leur pitié et de leur respect. Oui, j'ai pitié de cette impénitence finale , acceptée comme un bonheur, subie comme un martyre. J'ai pitié de cette opiniâtre fidélité à luimême, qui ne permit pas à Henri de mourir sans amour, lui qui n'avait jamais vécu sans amour. J'ai pitié de cette trop vivace jeunesse du cœur, peut-être des sens, allumant sur des ruines son imperturbable flambeau. J'ai pitié de ce sang toujours ardent sous les neiges de Page, et de ces illusions qui ont, comme des fleurs, résisté à l'hiver. Je trouve, pour tout dire en un mot, Henri déchu, mais non d'une déchéance ridicule. Ses fautes n'ont rien de grotesque. Elles sont tristes, et parfois nobles. Oui, parfois, je ne sais quel éclair de l'ancienne éloquence, de l'ancienne générosité , rend à des erreurs coupables une sorte de poésie chevaleresque. J'ai prononcé ce mot de Don-Quichottisme, qui a aujourd'hui, paraît-il, des significations fâcheuses. Mais si je dis que je suis de ceux qui pensent que Cervantes a dissimulé sous l'ironie une sincère douleur; qu'il n'a raillé dans son héros, rempli
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de courage naïf et de bonté ingénue, que l'indiscrétion de son zèle et l'inopportunité de son dévouement; qu'en un mot, il a fait, non la satire des temps chevaleresques> mais celle de son temps, incapable de ces sublimes folies ; — on m'accordera le droit de ne pas insulter Henri IV en voyant en lui à cette heure fatale de sa vie, un vrai Don Quichotte d'amour. Et, quand on pense que le Béarnais, spirituel et lettré jusqu'au bout, eut le bon goût de commander à Malherbe , autre barbon amoureux, les vers de ses sérénades ; quand on pense qu'à un moment troublé comme celui-là, il put bien prendre la résistance du mari pour la rébellion du sujet, et croire, parla fuite d'un Condé en pays étranger, c'est-à-dire ennemi, son autorité non moins menacée que son amour; quand on pense que ce Condé lui devait tout, même un peu de la vie , s'il faut en croire cette mauvaise langue de Henriette d'Entragues, et que l'ingratitude s'ajoutait à la révolte ; quand on songe aux mœurs du temps, à ce pouvoir corrupteur de la royauté qui , permettant tout, semble tout légitimer, enfin et surtout, à ce lâche coup de poignard, qui tranche tout d'un coup et fait finir dans la mort ce rêve téméraire d'amour et de gloire, — que de circonstances atténuantes, que d'excuses, et quel moyen de mettre sur le même pied les bergeries de Henri IV et les bergeries de des Yveteaux, par exemple !
Voyez le masque de Henri IV, le plâtre pris sur lui en 93, quand on trouva ce corps si bien conservé au milieu de tant de royales pourritures (1); ce masque, dans
(t) «Il semblait que le Béarnais eut, de race, apporté, gardé la « verdeur de la montagne, ce mystère de chaude vie que les Pyré-
son irrésistible attrait, dans ces accents d'immortelle jeunesse illuminant les rides séniles, dans ses contrastes et dans ses harmonies ; ce masque explique toute notre histoire. Écoutez ce qu'en dit M. Michelet : ((Sauf une lé- « gère convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a « fait remonter un coin de la bouche , rien n'est altéré. « La tête est forte pour un homme de sa taille. Le profil « ressemble à François Ier, mais il est bien plus arrêté, et <( surtout plus spirituel ; il est d'un homme, l'autre d'un « grand enfant. Le nez, moins long et tombant, semble « ferme et courageux... Le front est extrêmement beau, « non pas d'un vaste génie, mais d'un esprit vif, intelli- « gent et rapide , sensible à toutes choses. Les yeux sont « dans une arcade marquée, non profonde. Ils ne sont c( pas très-grands, mais doux, charmants, infiniment ai- « mables... Ce qui est sûr et certain en cet homme, ce « qui est visible, c'est l'amour; les yeux fermés couvent « de tendres pensées et continuent leur rêve. »
Un seul homme, jusque-là si respectable , perd à cette histoire, et y perd plus que Henri IV : c'est Sully, l'austère, l'incorruptible Sully. Il joue en cette affaire le rôle équivoque d'un conseiller qui, après avoir dit la vérité, consent, pour rester en place, à favoriser le mensonge. Sully, qui sait bien ce que veut le roi et ce dont il est capable, poursuit d'entretiens et de lettres, cherche à amadouer, à effrayer ce Condé, qui s'obstine à vouloir garder sa femme pour lui seul. Il y a une certaine rouerie dans ces manèges. Sully se sacrifie par trop au bien
« nées versent dans leurs eaux. Il garda cela au tombeau. Sa dé- « pouille, pendant deux cents ans, yresta telle qu'au premier jour. »
public, à la concorde. Il perd , à ce sacrifice intéressé, cette fleur de mâle honnêteté qui le rendait si original et si vénérable. Il garde, malgré tout, ses droits à l'estime, il en a moins au respect. Ce type, si pur dans sa rudesse, s'est adouci, humanisé, abâtardi quelque peu, dans la longue pratique des affaires, imperceptible et irrésistible corruption. Certes, il ne rend pas encore des services à la façon de La Yarenne. Il ne descend pas jusqu'au proxénétisme de ce cuisinier, devenu un grand seigneur, un ambassadeur, un financier, un homme avec qui il faut compter, fût-on roi ou Sully. Mais il y a, dans sa conduite en cette affaire, une complaisance un peu trop partiale et où l'on ne sent pas assez le scrupule . Chose triste que ces dernières amours , qui ne nous gâtent pas trop Henri IV, qui sont dans la logique de son caractère, dans la fatalité de sa vie, nous diminuent, nous dépoétisent Sully. Qu'allait-il faire en cette galante galère? Sully voulait demeurer ministre : tout est là. Les plus honnêtes gens ont de ces manies. Qu'on veuille devenir ministre, cela se comprend encore. On ne sait pas ce que c'est. Mais qu'on veuille le demeurer, voilà ce qui ne se conçoit pas. Sully eut ce faible. Nous l'avons dit ; mais nous laissons à la Revue rétrospective de M. Taschereau Thonneur de lui avoir jeté la première pierre.
Et maintenant, revenons à cette histoire de la fuite de la princesse de Condé. Cet exode aventureux du prince et de sa femme, cherchant (celle-ci un peu malgré elle) un asile en Flandre contre les persécutions amoureuses de Henri IV, est un des plus singuliers événements du dix-septième siècle. Les contemporains, blasés cepen-
dant sur les surprises, virent avec étonnement un Condé, le premier prince du sang, obligé d'arracher sa femme à son maître, et, mari , de jouer le rôle de l'amant le plus épris et le plus intrépide ; et un roi de cinquante-sept ans faire à cette occasion des extravagances telles, qu'on les croirait inventées par la satire , si le nombre et l'unanimité des témoignages ne les restituaient irrévocablement à l'histoire.
Charlotte-Marguerite de Montmorency, fille de cette Louise de Budos, seconde femme du Connétable, dont la beauté superbe, unique, fascinait les hommes, effrayait les femmes, et était attribuée à un pacte diabolique, était encore plus belle que sa mère, dont la fin mystérieuse et prématurée fut considérée presque comme un bonheur public , tant elle délivrait d'hommes et de femmes du danger de l'aimer ou de la haïr. Pendant qu'elle vivait, on n'avait regardé qu'elle. Elle semblait avoir le privilège de l'amour. Elle mourut peu de temps avant Gabrielle d'Estrées, d'un mal bizarre et sinistre comme le sien, qui, jaloux de ses triomphes, la défigura d'abord irrévocablement (i). Elle eût ravi à Gabrielle, si elle l'eût voulu, le cœur de Henri IV. Gabrielle était belle, mais d'un tranquille et non de ce ful-
(t) « Mourust aussy en ce temps, dit L'Estoille (Halphen, p. 35, « septembre 1598), à Chantilly, en la fleur de ses ans et de son « aage, madame la Connestable, la fleur des beautés de la cour, « mais vrai miroir en sa fin de la vanité d'icelle et un tableau rac- « courci de la vie considérable et mœurs barbares et cruelles des « grands de ce siècle, voire contre leur propre sang, qui sont les « vrais diables qu'on a feins et la force de la mort de ceste pauvre « dame venue exprès d'enfer pour l'emporter. »
gurant éclat. La Connétable ne le voulut pas, quoique le volage Henri fût déjà à ses pieds. Elle osa lui préférer le maréchal de Biron. La mort ne lui donna pas le temps de se repentir; car elle était ambitieuse et fîère, et devait laisser de cet orgueil dans le sang d'une fille qui fut encore moins éloignée que sa mère de trouver tout naturel que le roi aimât la plus belle femme de son royaume. La plus belle femme de ce beau royaume de France, Charlotte-Marguerite le fut dès le premier épanouissement de ce magnifique visage que, pendant longtemps, en France et en Europe, on prit comme type de la beauté elle-même. Plus on la regardait, plus on l'admirait. Ses traits avaient une telle perfection de détail et d'ensemble, que, dit le galant cardinal Bentivoglio, alors Nonce du Saint-Siège en Flandre, « la nature, qui avait tout fait pour elle, la dis- « pensait d'avoir recours aux ressources de l'art même les « plus innocentes (1). » Cet enthousiasme, qu'on pourrait supposer intéressé, car le légat lui-même, si l'on en croit Amelot de la Houssaye, n'avait pu demeurer insensible aux charmes de la princesse, est unanime chez tous les contemporains.
Voici comment le naïf et emphatique biographe du maréchal de Toiras, Michel Baudier (2), parle de Charlotte de Montmorency : « Alors parut dans la cour de ce « prince Charlotte-Marguerite de Montmorency, comme «un nouvel astre de beauté, qui estoit l'admiration de « tout le monde, mais particulièrement du roy. Elle avoit
(!) Relations du cardinal de Bentivoglio, traduites par Gaffardy, 1642, in-8.
(2) Paris, 1644, p. 5.
« la taille riche, les cheveux blonds, le teint blanc et net, « le visage accompli de toutes les parties qui forment une a parfaite beauté. »
Écoutez Malherbe :
« A quelles roses ne fait honte « De son teint la vive fraîcheur?
« Quelle neige a tant de blancheur « Que sa gorge ne la surmonte ?
« Et quelle flamme luit aux cieux « Claire et nette comme ses yeux? »
Ecoutez mademoiselle de Conti, une femme sur une femme :
a La reyne ayant repris la volonté de faire le ballet « déjà proposé, entre les dames nommées pour en être, « V incomparable princesse de Coudé en fut une. Elle a étoit si jeune alors qu'elle ne faisoit que sortir de l'en- « fance ; sa beauté étoit miraculeuse et toutes ses actions « si agréables, qu'il y avoit de la merveille partout. »
Fille d'un amour sénile, dernière fleur, la plus charmante, de ce rude tronc des Montmorency, sortie d'une tige qui se flétrit, aussitôt qu'elle y parut, comme ayant rempli sa mission et jeté son chef-d'œuvre (1), Charlotte- Marguerite avait ce parfum enivrant, cet attrait fatal, irrésistible aux têtes grises. Elle était prédestinée à être la femme des suprêmes amours. Jamais un vieillard ne la vit impunément (2). Comme sa mère, elle ensor-
(!) Louise de Budos avait épousé le maréchal de Montmorency en 1593, et mourut à Chantilly en 1598.
(?) Une fine commère, madame de Sourdis, tante de Gabrielle, avait pressenti ce lucratif avenir, et prétendait l'exploiter, en faisant
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celait. Il y avait dans son regard toute une magie. En janvier 1609, la reine organisait un hallet : Les JSymphes de Diane. Comme toujours, les deux époux ne s'entendaient guère sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Le roi, contrarié dans ses goûts, avait pris le parti de ne plus assister aux répétitions. Une fois pourtant, en passant, il jette un regard dans la salle. «Le « roi, dit mademoiselle de Conti, la voyant danser, un « dard à la main, se sentit percer le cœur si violemment, « que cette hlessure lui dura aussi longtemps que la « vie. »
Taliemant des Réaux et Malherbe, après la princesse de Conti, ou l'auteur quel qu'il soit des Amours du Grand Alco.ndre, nous ont laissé un tableau identique de cette première et décisive entrevue. Le roi fat foudroyé d'amour.
«La royne, dit Taliemant, quelque temps après, « fit un ballet, dont elle mit les plus belles de la cour ; « pensez qu'elle n'oublia pas mademoiselle de Montmo- « rency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On « ne pouvoit rien voir de plus beaux, ny de plus enjoué, « mais il y en avoitbien d'aussy spirituelles qu'elle pour « le moins. Il y eut quelque démeslé entre la royne et le « roy sur ce ballet. Il vouloit que madame de Moret en «fust. La royne ne vouloit pas, et elle vouloit que ma-
épouser Charlotte de Montmorency à son fils. Elle offrait de la prendre sans aucun bien. Le connétable, flatté dans son avarice, acceptait. Madame d'Angoulême, sa belle-sœur, qui avait peut- être aussi ses vues secrètes, rompit ce projet. 11 n'y avait pas à s'y tromper. « Dès l'âge de quatre ans, dit Taliemant, on vit bien que ce seroit une beauté extraordinaire. »
cr dame de Verderonne (1) en fust, et le roy ne le vouloit « pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et a raison en ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin pourtant, ((la royne emporta. Pendant ce petit désordre, elle ne « laissoit pas de répéter son ballet. Pour y aller, on pastcsoit devant la chambre du roy; mais, comme il estoit « en colère, il la faisoit fermer brusquement, dès qu'elle « venoit pour passer.
«Un jour, il entrevit par cette porte mademoiselle de ((Montmorency, et, au lieu de la faire fermer, il sortit a luy-mème et alla voir répéter le ballet. Or, les dames « dévoient estre vestues en nymphes; en un endroit, elles « levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu « lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à- « vis du roy quand elle leva son dard , et il sembloit « qu'elle l'en vouloit percer. Le roy a dit, depuis, qu'elle a fit cette action de si bonne grâce, qu'effectivement il a en fut blessé au cœur. Il pensa s'évanouir. Depuis ce « moment, l'huissier ne ferma plus la porte, et le roy « laissa faire à la royne tout ce qu'elle voulut. »
Malherbe écrivait à Peyresc, le soir de la Chandeleur 1609 : « Je vous viens de dire que la royne m'avoit coma mandé de voir son ballet ; à ceste heure mesme, Leurs « Majestés m'ont envoyé quérir pour m'en demander mon « avis... Le roy m'a entretenu de quelque autre galantece rie dépendant du ballet, qu'estoit la vraye occasion « pourquoy il m'a envoyé quérir exprès par un garçon « de la Chambre, et le ballet n'a servy que de prétexte. »
(1) La femme d'un président des comptes. « Elle estoit demoiselle, » dit Tallemant.
Charlotte-Marguerite de Montmorency, née le 11 mai lo94, n'avait pas plus de quinze ans.
C'est le 16 janvier que le roi fut frappé de ce coup de foudre amoureux, qui réveilla, exalta, enflamma àjamais cette vieillesse encore chaude.
(( Il parut un notable changement en sa vieillesse, dit « d'Aubigné, reschauffée par un amour violent, duquel « le brasier poussoit les désirs en claires flammes, et en (( fumée la crainte et ses vapeurs. »
Bellegarde, grand écuyer, toujours à l'affût des faveurs nouvelles, et Montespan, son capitaine des gardes, qui assistèrent à cette transfiguration, se gardèrent bien d'étouffer de raisonnables conseils, ce feu naissant. Ils l'attisèrent, au contraire.
a M. Le Grand, dit Bassompierre, selon sa coutume de afaire des admirations des choses nouvelles, et particulièrement de Mademoiselle de Montmorency, qui étoit « digne de toute admiration, inspira dans l'esprit du roi, « aisé à aimer, l'amour qui, depuis, lui fit faire tant d'ex- (( travagances. »
Cette passion du roi, qui venaitd'éclater comme un volcan, ne pouvait être obscure pour personne. Tous les auteurs de Mémoires la mentionnent, et L'Estoille, dans son Journal, l'enregistre à sa date, avec les nouvelles du moment. Le roi, suivant son expédient ordinaire, qui lui avait déjàréussi vis-à-vis de M. deLiancourt et de M.Harlay de Césy (1), songea à marier la belle princesse et à faire
(1) Maris complaisants de Gabrielle d'Estrées et de Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret.
les affaires de quelqu'un qui lui laisserait faire les siennes.
Les prétendants ne manquaient pas, quoique la plupart, peu encouragés par la rivalité du roi, aient cru prudent de cesser les poursuites. Un seul, trop avancé, ne put ou ne voulut pas reculer. C'était le beau, le brave, le galant Bassompierre, ami du roi, de son jeu et de ses autres parties, colonel des Suisses (1).
Ce cadet de Clèves pouvait aspirer, sans trop de témérité, à cette alliance ; le père approuvait, la fille ne le haïssaitpas, et le roi avait consenti, avant d'avoir vu la princesse. D'Épernon favorisait les intérêts de Bassompierre. Celui-ci, en revanche, avait contre lui le duc de Bouillon, cousin-germain de la demoiselle, qui se formalisa de ce qu'on ne l'avait pas consulté. Par dépit, par flatterie peut-être, il mit en avant un autre candidat, qui convenait à Sully (2), et qui agréa au roi beaucoup plus que Bassompierre, dont Henri ne pouvait espérer autant de complaisance. Ce mari, c'était le prince de Condé, personnage sournois, taciturne alors, depuis si beau diseur, qui dissimulait, avec une habileté précoce, son ambition et son énergie. Sans autre fortune que les bienfaits du roi qui avait payé son éducation, sans appui, ce prince malheureux, à qui on contestait jusqu'à son nom, néposthume à Saint- Jean d'Angely, le 1er septembre 1588,
(1) Très-épris, il offrait, comme Sourdis, de prendre la jeune fille sans dot.
(2) Selon Sully, il avait, au contraire, constamment désapprouvé cette alliance, jusqu'à se jeter trois fois aux genoux du Roi, pour le supplier d'y renoncer. Selon le même Sully, Henry n'aurait fait le mariage que pour faire cesser des bruits calomnieux, et qui lui prêtaient des espérances qu'il n'avait pas.
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d'un père mort empoisonné, et d'une mère accusée et prisonnière, même condamnée d'abord , et qui n'avait dû son absolution qu'à son changement de religion et à la crainte d'un scandale dangereux, ce prince, dis-je, portait humblement et silencieusement le poids de tous ces soupçons et, de la protection parfois ironique d'un roi dont l'indulgence pour sa mère n'avait pas été, dit-on, complètement désintéressée. Il 'vivait à la cour dans une oisiveté fort rassurante et une entière docilité. Il était sombre, solitaire, sauvage, ami des routes désertes et des forets profondes, grand chasseur, courtisan médiocre, sans esprit, disait-on, et sans amour. Nature déshéritée, jeunesse farouche, esprit sans grâce, cœur sans espérance, œil sans flamme, visage sans sourire, ce froid et stérile jeune homme parut le sujet fait exprès pour la circonstance. On crut qu'il accepterait dans le mariage une sinécure. Il aimait si peu les femmes, qu'on le regardait comme incapable d'aimer la sienne. En être aimé, c'est autre chose, cela eût fait rire. Toutes ces considérations lui donnèrent de grands avantages sur Bassompierre, qui, tout courtisan qu'il était, semblait peu disposé à accepter l'aumône d'une fortune infâme, et à porter, coquettement, son déshonneur sur l'oreille.
Cependant le roi, avec cette implacable curiosité de
l'amour, voulut être édifié sur les véritables sentiments
de la princesse à l'endroit de Bassompierre. La goutte
Je retenait au Louvre et au lit. «Là, immobile, d'autant
« plus imaginatif, dit M. Michelet, sous la griffe de sa
a passion, il n'avait plus la force de la cacher, la disait
«à tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui « lire YAstrée.»
Depuis longtemps déjà, on disait dans Paris « que « toute sa Bible étoit VAmadis de Gaule. »
Grand liseur, grand faiseur de romans, le roi, tout enfiévré de ces héroïques folies, reçut un jour la visite de madame d'Angoulême, tante de Charlotte de Montmorency, et de Charlotte elle-même. Le roi mit galamment sur le tapis le mariage projeté avec Eassompierre. II n'était pas encore question de Condé. Le Connétable avait rejeté les premières ouvertures qui lui avaient été faites à cet égard par le duc de Bouillon. Le roi, qui voulait savoir si, en l'épousant, Mademoiselle de Montmorency suivait son inclination ou son devoir, la pressa de questions. Pudique et rougissante, la belle princesse répondit «qu'elle s'estimeroit toujours heureuse en obéissante «son père, et que c'étoit là qu'elle bornoit son ambition.»
On ne pouvait s'exprimer plus favorablement pour Bassompierre. Le roi devina la satisfaction secrète, dissimulée sous cette modeste réponse. Dès ce moment, il l'avoua plus tard au maréchal, son parti fut pris.
Dès le lendemain, il envoya chercher Bassompierre, et lui dit qu'il avait pensé à lui faire un établissement solide à la cour, en lui faisant épouser Mademoiselle d'Aumale, et en renouvelant le duché en sa personne.
«Eh quoi! Sire, lui répondit Bassompierre, voulez- « vous me donner deux femmes? et les termes où j'en « suis avec mademoiselle de Montmorency ? — Ah ! répli- « qua le roi en soupirant, Bassompierre, je te veux parce 1er en ami. Je suis devenu non-seulement amoureux,
« mais furieux et outré de Mademoiselle de Montmorency. (( Si tu l'épouses et qu'elle t'aime, je te haïrois; si elle a m'aime, tu me haïrois. Il vaut mieux que cela ne a soit point cause de rompre notre bonne intelligence, « car je t'aime d'affection et d'inclination. Je suis résolu « de la marier à mon neveu, le prince de Condé, et de la « tenir près de ma famille. Ce sera la consolation et l'en- « tretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je « donneroi à mon neveu, qui aime mieux mille fois la « cbasse que les dames, cent mille livres par an pour pas- (( ser son temps, et je ne veux d'autre grâce d'elle que « son affection, sans rien préte-ndre davantage. »
Le roi, tel que nous le connaissons, ne devait pas être fort sincère, en protestant de la pureté de ses intentions. Mais il y voulut mettre des formes. Personne ne crut à un amour platonique. C'est par là qu'on commence. Ce n'est guère par là qu'on finit. La marquise de Yerneuil ne s'y trompait pas et disait : « Sa Majesté a voulu abais- « ser le cœur à M. le prince en lui haussant la tête. » Et, un autre jour, elle reprocha vertement au roi des prétentions qu'elle qualifiait d'incestueuses, puisqu'il n'était pas, de son propre aveu, étranger à la naissance du prince qu'il voulait déshonorer. Le roi se mit à rire. C'était sa réponse aux questions embarrassantes. Et il n'en fut que plus acharné à marier son Hippolyte.
Pour Bassompierre, ne pouvant résister, il dut se résigner. L'amant courtisan accompagna le futur mari à sa première entrevue. Il assista aux fiançailles, dont M. Michel et prend la date pour celle du mariage, et qui eurent lieu, au commencement de mars 1609, dans la galerie du
Louvre. Le contrat est du 2. Le roi, disent les Galante-, ries des rois de France, prolongea malignement une épreuve qui le vengeait, et fit boire à son rival le calice jusqu'à la lie. Il s'appuya malicieusement sur son épaule, et affecta de le retenir auprès des fiancés tant que la cérémonie dura, se consolant de son dépit par celui de son voisin. Bassompierre n'y put tenir. Il en fit une maladie qui faillit l'emporter, et le réhabilite à nos yeux.
Le mariage fut célébré le 17 mai. Henri constitua au prince une dot de cent cinquante mille francs, d'autres disent cent mille livres par an. Il n'avait, en sus de cela, que dix mille livres de rente. Le Connétable donna à sa fille cent mille écus. Elle reçut du roi deux mille écus pour ses habits de noces, des pierreries d'une valeur de dix-huit mille livres et plusieurs fortes gratifications en argent. Le roi redoublait ces présents qui, s'ils n'entretiennent que l'amitié, ne nuisent pas en amour. Il affichait d'ailleurs ainsi à la fois ses desseins et ses espérances, ce qui a fait croire à certains, même à Sully, qu'il y avait un accord secret entre les trois personnages de cette comédie. La fête demeura toute intime et comme domestique. La noce se fit à Chantilly, le 17 mai 1609, sans appareil, sans pompe, sans concours de seigneurs. Le roi partit deux jours après la noce, partagé entre l'inquiétude et l'espérance. Par moments, il se défiait de Coudé. Il y avait en lui du je ne sais quoi. Sa docilité était trop entière pour être sûre. Il semblait attendre quelque chose, prêter l'oreille à quelque événement, signal de résistance et de salut. Son masque, parfois mal attaché, de confiance et de soumission, laissait entrevoir ce tout autre visage
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qu'il eut plus tard, quand madame de Motteville, éblouie de cette souplesse d'idées et de cette science du monde et des affaires, trouvait le prince digne d'une couronne.
Ce que le prince de Condé attendait, c'était le premier coup de canon de la guerre. Le 23 mars, le duc de Clèves était mort, et la question du Rhin s'était posée, le duel éternel de la maison de France et de la maison d'Autriche. Dès 1604, le roi avait dit : « Je ne toléreroi pas à a Cléves l'Espagnol ni l'Autrichien. »
Cette chose prévue fut comme « un coup de tonnerre. » Le mot est de Yilleroy. L'Europe fut ébranlée. Condé respira à cette guerre qui le délivrait. Il devint riant. A mesure, le roi devenait soucieux. A partir de cette année, il est jaune, maigri, l'incurable chagrin ne lui laisse, il le dit lui-même, que la peau et les os.
Le prince de Condé espérait que l'éloignement, que l'absence calmeraient le roi, dont il n'ignorait pas les sentiments, même avant son mariage. Il reculait de résidence en résidence. H emmena soudain sa femnje à Saint- Yalery. Je ne sais sur quel fondement M. Michelet, qui avance le mariage de deux mois, affirme que « le prince « se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacré, ré- « serve, » s'abstint, en un mot, de consommer le mariage. C'est le cas de lui poser la fameuse question de madame de Lassay à son mari, qui lui soutenait la vertu de madame de Maîntenon. a Comment faites-vous donc, Monsieur, « pour être sûr de ces choses-là (1)? »
(1)M. Michelet, Henri IV et Richelieu, p. 176, 177, voit partout une comédie hypocrite et ambitieuse, une préméditation machiavélique
Toute la conduite du prince, au contraire, dès le jour du mariage, toute sa correspondance, sont d'un homme prudent, mais énergique et amoureux. On n'emporte pas ainsi en croupe en Flandre, au risque de la colère d'un roi, une femme qu'on n'aime point ou qu'on n'a point possédée. Dès le premier jour, au contraire, le prince agit en maître.
Le roi, de plus en plus épris, employa tous les moyens pourtriompherd'une résistance si imprévue. Il eutrecours aux prières, aux menaces, aux surprises. Use déguisa en Flamand, en palefrenier, en valet de chiens, cacha son visage sous une fausse barbe ou sous un emplâtre. Un jour, en novembre 1609, par exemple, accompagaé de M. de Vendôme, des frères d'Elbène, du capitaine du Jon et du Chevalier du guet, tous déguisés comme lui, il se mit en campagne amoureuse, et cette mascarade fut poursuivie à Saint-Lô par le Prévôt, qui crut avoir affaire à une troupe de voleurs (1). La cour et la ville suivaient en riant les progrès de cette maladie. Pour la première fois, en ces parties galantes, le roi avait trouvé un joueur de sa force, calme, froid, irritant, qui le faisait échec et mat régulièrement, au moment où il allait souffler sa dame. Cette affaire devint le bruit de Paris.
En juillet 1609, les fêtes du mariage du duc de Ven-
dans la conduite de Condé. Il me semble qu'il n'est pas besoin de chercher des motifs aussi artificieux, aussi détournés à la conduite d'un prince de vingt-deux ans, marié à la plus jolie femme de l'Europe, et qui prétend la garder pour lui seul.
(1) Le Roi savait la princesse seule à Breteuil et son mari à la chasse en Picardie. Son retour imprévu contraignit le Roi de revenir bredouille à Paris.
dôme avec mademoiselle de Mercœur, à Fontainebleau, ramènent forcément le prince de Condé et sa femme. Mais celle-ci ne peut rien dire ni faire, surveillée, fascinée, glacée par cet œil impérieux et froid, qui la retient malgré elle dans le cercle du devoir. Les Lettres de Malherbe nous y montrent « le roi, extrêmement paré de « pierreries, et plus de bonne mine, avec une cape, un cbonnet et un bas attaché, menant la mariée du côté « droit. » Mademoiselle de Vendôme portait la queue de la mariée. Après elle, venaient les deux princesses de Condé, la vieille et la jeune, la mère et la belle-fille. « Toutes ces dames avaient des mantes de gaze noire « rayée, les unes d'or et les autres d'argent, rattachées a et couvertes partout d'un nombre infini de pierreries.»
«Le roi, ajoute Malherbe, se porte fort bien et rajeu- « nit tous les jours. Il ne se parle que de courre la bague, « où il fait honte à toute la cour; je l'ai vu courir une « fois que de huit courses qu'il fit, il eut quatre den dans. »
Et il courait les bagues en damoiseau, en greluchon, avec un collet de senteur, et des manches de satin de la Chine, dit Tallemant.
Le prince de Condé , trouvant cette atmosphère de fêtes et de bals dangereuse, se hâta d'emmener sa femme, d'un air à faire douter qu'il dût la ramener.
Dès le mois d'août 1609, le bruit courut que la princesse de Condé était enceinte. Mais Malherbe, qui était un malin, dit tranquillement « qu'il n'en croit rien.»
Le 28 octobre, Malherbe écrit à Pevresc : « Je vous en- « tretiendrois bien d'un mariage dont l'on a fort parlé,
« et dont Ton parle fort en cette cour; mais ce sont choses « qu'il n'y a moyen d'écrire. »
Il s'agit là évidemment des vicissitudes de cet amour contrarié, qui aboutissait à un dénoûment tragique.
La grossesse de lareine approchait de son terme. L'étiquette voulait que les princes et princesses du sang fussent présents aux couches, et il eût été inconvenant de s'abstenir. Le prince, partagé entre la menace de deux disgrâces, choisit la moins sûre. Il connaissait le mauvais vouloir de Sully, qui pensait à lui couper les vivres, c'est-à-dire à lui retenir sa pension et à le mettre, sous prétexte d'intrigues politiques, à la Bastille, par mesure de précaution. «Sire, disait-il, quand la nouvelle de la « fuite du duc arriva à Paris, si vous eussiez cru le cona seil que je vous donnai, il y a quinze jours, vous l'eus- « siez mis à la Bastille, où vous le trouveriez maintece nant, et je vous l'eusse bien gardé. » Condé, à bout de délais et de ressources, consentit à venir à Paris avec sa femme, sous la promesse que fit la reine, par ordre du roi, de veiller sur la princesse et de la garder toute la journée auprès d'elle. La reine était peu flattée de la commission, et commençait à s'effrayer d'une rivale plus puissante que toutes les autres.
La veine accoucha le 25 novembre. L'orage, qui couvait depuis longtemps, éclata.
a Le roi é'toit épris d'un amour forcené, qui ne se pouce voit contenir, dit Bassompierre, dans les bornes de la « bienséance. »
Le roi et le prince de Condé eurent une explication qui dégénéra bientôt en altercation.
aLe roy, en ce temps, dit L'Estoille, esperdument a amoureux de madame la princesse de Condé, estimée « la plus belle dame, non-seulement de a cour, mais a de la France, donne subject, par ses déportements, de « nouveaux discours aux curieux et médisants, qui, sans a cela, ne paiioient que trop licentieusement de Sa Ma» « jesté et des vilanies et corruptions de la cour; car sa apassion, de cecosté-là, qu'il ne pouvoit dissimuler, « estoit si grande et avec tant d'ardeur, qu'on luy vit « changer en moins de rien d'habits, de barbe et de con- « tenance, se monstrant si eschauffé à la chasse de ceste «belle proye, pour laquelle avoir il mettoit tout le « monde en besongne, jusqu'à la mère du mari, qu'il « donna forte subject à M. le prince de se plaindre. Si « que, craignant la commune fortune de la cour, qui lui « sembloit déjà (et non sans raison) preste de lui fondre «sur la teste, demanda congé à Sa Majesté, pour lui et « pour elle, de se retirer en l'une de ses maisons; esti- « mant que l'esloignement de la personne de sa femme « estoit le plus doux et seul moyen qu'il eust sceu tenir « pour obvier à tous inconvénients, et tempérer l'ardeur « des folles amours de son prince. Mais tant s'en fallust « que ceste requeste fut bien reçue de Sa Majesté, qu'au (( contraire, voiaht que ce prince lui en faisoit un petit « beaucoup d'instance et plus qu'il n'en eust voulu, et a ne pouvant supporter tant soit peu l'ennui de l'absence (( de ceste dame ; après un rude refus, se fascha aux mea naces et injures, auxquelles on a voulu dire que M. le « prince ayant répliqué un peu hautement et aiant meslé « en ses propos un mot de tyrannie (comme s'il eust
« voulu tancer tacitement Sa Mjaesté), le roy, relevant ce a mot avec aigreur, lui auroit respondu que jamais il n'a- « voit fait acte de tiran en sa vie, que quand il l'avoit fait o reconnaisse pour ce qu'il n'estoit point, et que, quand « il voudroit, il lui montreroit son père à Paris. Lesquel- « les paroles (si tant est qu'elles ayent été dites, comme « on assure) on peut penser de quelle façon elles navrêcc rent le cœur de ce pauvre prince ; lequel, d'aultre costé, « étant bien averti que le roy se servoit de sa mère comme « d'un instrument propre pour corrompre la pudicité de <( sa femme , en entra en grosses paroles avec elle , lui a dit mille pouilles, l'appela... ou d'autres mots qui ne « valoientpas mieux, lui reprochant de lui avoir peint la « honte sur le front (1) . »
Le prince de Condé, à la suite de cette querelle, se retira avec la princesse àBreteuil, abbaye à l'entrée de la Picardie, possédée par un de ses aumôniers. C'est à ce moment que se place la folle équipée de Henri IV, courant le guilledou champêtre en compagnie de quelques familiers, déguisés comme lui à s'y méprendre, puisqu'on les prit pour des voleurs.
Le roi indigné et passionné, et de plus en plus porté à considérer comme des affronts faits à son autorité et à sa moralité, les griefs de son amour, fit, sous divers prétextes, et enfin sous peine d'encourir sa colère , sommer le prince de ramener sa femme à la cour. Le prince
(1) Dans le singulier système de M. Micheleî, à propos de cette affaire, il fait de la mère, qui en réalité fut la complice et la complaisante des désirs du roi, TEgérie vengeresse du prince de Condé.
de Coudé vint seul, alléguant d'assez faibles excuses.
C'est à ce moment , à la suite d'entrevues de plus en plus orageuses avec le roi, avec Sully, qu'il devait finir par considérer comme la cause de tous ses malheurs, que le prince, menacé de mesures d'État, privé de ses pensions, sans appui, sans conseils , ne trouvant parmi les siens que la crainte ou le désir de la disgrâce qui le menaçait, prit le parti désespéré d'aller demander un asile au prince d'Orange, son beau-frère, et de mettre sous la protection des Espagnols son honneur, sa noble pauvreté et cette femme trop aimée à qui il sacrifiait tout.
Nul doute que le secret ne fût la première condition du succès d'un dessein qui eût paru follement téméraire, même à ses rares amis, au moment où le roi triomphant à l'intérieur allait porter à l'étranger une guerre glorieuse, destinée à consacrer sa renommée et la prépondérance de la France.
Mais les plus grands adversaires d'un tel projet eussent été à coup sûr des ennemis domestiques. La mère, peu sûre, gagnée à jamais aux volontés du roi par toutes sortes de secrets et de pardons. Le connétable, son beaupère, et sa tante la vieille madame d'Angoulême, bâtarde de Henri II, gens d'une ambition cupide et peu scrupuleuse, qui voyaient dans l'abaissement du prince l'élévation de la maison, et ne trouvaient pas de honte à ce que l'amour d'un roi fécondât leur fortune. Et, soit mauvais conseils, soit coquetterie (la suite de sa vie permet de l'en accuser sans calomnie, et même de pis), soit enfin qu'elle eût été réellement touchée de cette passion si ardente, si jeune, d'un roi qui cachait ses années sous des bons mots
SiC LES AMOUHS DE HENRI IV.
et des victoires, il est certain que la belle princesse de Condé avait encouragé les illusions, favorisé les espérances de Henri IV. Elle lui avait envoyé son portrait peint en secret par Ferdinand, et avait ainsi donné un aliment aux flammes furieuses de son imagination (1). Elle avait eu connaissance des rencontres préparées par ordre , et s'était prêtée à ces occasions autant qu'il se pouvait faire impunément. Enfin, sa correspondance postérieure témoigne de sentiments qui vont plus loin que le respect. Il est certain que, si elle eût connu le dessein du prince, elle eût tout fait pour le faire avorter. L'hospitalité suspecte et avare de l'étranger, le séjour brumeux de Bruxelles, n'avaient rien de tentant pour cette beauté habituée aux fêtes et aux promenades triomphales, à l'admiration de Paris et à l'encens des poètes. Elle partit pour Bruxelles sans s'en douter, dans un petit carrosse de campagne, accompagnée de deux femmes, croyant aller à un rendez-vous de chasse. Elle pleura fort quand elle apprit le but du voyage, et fit toute la résistance possible dans sa situation.
Nous trouvons les détails de cette fuite dans la relation de Virev et les Lettres de Malherbe ; les incidents qui la
(1) « Elle se laissa peindre pour luy en cachette, dit Tallemant. « Ce fut Ferdinand (Ferdinand Elle de Malines) qui fit le portrait. « M. de Bassompierre l'emporta viste après qu'on l'eust frotté de a beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le roullerpour « le porter sans qu'on le vist. Quelques années après, madame la « princesse croyant que Ferdinand auroit oublié cela, ou bien n'y « songeant plus, luy demanda un jour quel portrait de tous ceux « qu'il avoit fait en sa vie luy avoit semblé le plus beau. « C'est, » (« dit-il, « un qu'il fallut frotter de beurre frais. » Cela la fit rougir. »
précédèrent et la suivirent, sont assez curieux et assez caractéristiques pour mériter d'être rapportés (1).
Le roi supportait de plus en plus impatiemment l'absence de la princesse de Condé. Il songeait, avec indignation et désespoir, aux moyens de paralyser cette résistance si imprévue de son neveu-, et ces précautions subtiles, habiles, qui faisaient constamment la défense égale à. l'attaque. Le prince persistant dans son refus, il fallait donc renoncer à la voir, ou obtenir cette vue de force ; car, était-ce la voir que se procurer par surprise, en allant à sa rencontre sous un déguisement, un regard glacé par la crainte ? Le roi songeait, en soupirant, à cette récente journée de Saint-Hubert, pendantlaquelle le prince, réunissant la noblesse du pays à sa maison de Breteuil, et redoutant pour sa femme le spectacle d'un festin de chasseur en belle humeur, toujours un peu lestes de propos et de gestes, avait pris la précaution de l'envoyer dîner chez M. de Plainville avec sa belle-mère ; le roi, instruit de cette circonstance, s'était rendu en poste près de Plainville, déguisé, lui cinquième, en Flamand, où, pour toute récompense de tant de peines, il ne put parvenir qu'à voir la princesse à une fenêtre, du coin où il s'était adossé un oiseau sur le poing, comme un fauconnier, et à la revoir, à la portière d'un carrosse, au moment où elle rentrait à Breteuil. A ce moment , le roi, pour
(l) Voyez L'Enlèvement innocent, etc., publié par M. E. Halphen. Aubry. Le même éditeur a publié une sorte de discours biograhique sur le prince de Condé, par le sieur de Fiefbrun, avec quelques lettres relatives à cette affaire, dont la Revue rétrospective, t, I, les Lettres missives, la Relation de Bentivoglio et les Mémoires du temps complètent le dossier.
varier ses apparences, tenait un limier en laisse à l'entrée du bois.
Tallemanta noté soigneusement bien d'autres folies. Quand le prince, poussé à bout, amena sa femme à Muret : « Le Roy ne put estre longtemps sans la voir, il va, « avec une fausse barbe, à une chasse où elle devoit es- « tre. M. le prince en a avis, et remet la chasse aune aue tre fois. A quelques jours de là, le roy fait que M. de a Traigny, un seigneur de ces quartiers-là, convie M. le « Prince et Madame la Princesse à dîner, et luy se cache a derrière une tapisserie, d'où, par un trou, il lavoyoit «tout à son aise. Elle sçavoit l'affaire et l'a avoué, dece puis, àMme de Rambouillet. Comme elle se rendoit au « lieu du festin, le roy, pour la voir en passant, s'était « déguisé en postillon, et avec M. deBéneux, quifeignoit « d'aller voir une belle-sœur en ces quartiers-là, passa « auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque temps «à parler. Quoy que le roy eust une grande emplastre « sur la moitié du visage, il fut pourtant reconnu de l'une
« et de l'autre Le roi obtint d'elle une fois, qu'elle se
« montreroit un soir, tout échevelée, sur un balcon, avec a deux flambeaux à ses costés. Il s'en esvanouyt quasy, « et elle dit : Jésus ! qu'il est fou ! »
Toutes ces bonnes fortunes, trop superficielles, ne faisaient que redoubler la passion du roi, l'irriter par l'obstacle, et rendre plus ardente sa soif de faveurs plus substantielles.
Il gourmanda tant son neveu un matin, dit Virey, dans les Tuileries, où le prince étoit allé le visiter, que celui-ci, poussé à bout, et rencontrant, au sortir de cette
semonce, le Chancelier et M. de Yilleroy, se plaignit amèrement des propos et des colères du roi, et leur dit : « Qu'il « voyoit bien que sa femme étoit cause qu'il étoit ainsi «dans son indignation, mais que, si on le portoit aux a extrémités, qu'il savoit comme s'en délivrer, et qu'on a le démariât plutôt. »
Le roi, à qui les choses furent rapportées, saisit cet expédient avec avidité, et s'empressa de prendre le prince au mot. Il semble que cette pensée d'un divorce ait couvé dans son esprit, dès le premier jour du mariage. Le 46 mai, il écrit de Fontainebleau au Connétable une lettre où perce le regret de ne pouvoir assister aux noces, et où, persuadé que seuls; les yeux d'un père complaisant, verront aussi bien que les siens; il charge son compère «de lui en mander toutes nouvelles et ce qui s'y « sera passé ; car, fosce m'en pourront conter qui me les « déguiseront comme il leur plaira, où vous qui êtes le « père, et qui y avez plus d'intérêt qu'aucun autre, me «manderez la vérité. »
Le 18, il félicite le Connétable et « se réjouit avec lui de la consommation du dit mariage.» Mais ces congratulations n'étaient pas sincères, car s'il eût cru à cette consommation, qui détruisait ses espérances, il ne s'en fût guère réjoui, et tout prouve qu'il n'y croyait pas. Le bruit de la cour était que, soit répugnance de la princesse, soit impuissance du mari, l'union n'avait pas été réalisée. Malherbe, le compère poétique de Henri IV, nous le dit crûment (1), à la date du 23-25 mars 1610, cette il-
(1) « Le Roi aime fort monsieur le connestable, et il a raison. Il a
lusion et ces desseins de Henri IV persistent encore. Le 9 mai, le Connétable, à son instigation, écrivit même à son gendre, pour lui proposer nettement le divorce.
Le tableau pittoresque que fait Yirey, dans sa Relation en vers, de l'intérieur du prince et de ces incompatibilités qui laissent si tranquille le lit conjugal, semblerait donner quelque créance à l'opinion de Henri IV.
« Mariage qu'Hymen ny la bonne Junon « N'ont point favorisé ny béni de leur nom ; « Mariage où l'Amour ny sa féconde mère « N'ont esclairé le lit de leur torche noncière ; « Mais le malin génie et les esprits qui font « Qu'onque les espousez bien ensemble ne sont, « Y ont esté présentés, meus par magique force « Sans doubte dy souffler aussy toat le divorce.
« La jeunesse y est toute et ce que de parfaict
« La nature et le ciel en corps jamais ont fait
« Si qu'à voir la princesse et le grand prince, il semble
« Voir toutes les beautés d'homme et de femme ensemble.
« Mais les jeux et les ris, et les chatouillements
« Qui, en un seul vouloir, accouplent les amants
« Ny les baisers, bon Dieu ! souveraine délice,
» N'ont en leur froide couche aucun doux exercice.
« Chacun tient son esponde, et craignent s'approcher
« Comme s'il leur falloit à un serpent toucher.
« Que si quelque chaleur à cela les incite
a Que font les mariez? C'est par mine et bien viste
« Faisant comme celuy qui à contre appétit
« Reubarbe avec séné en deux traits englouttit. »
C'est pourtant de ce mariage, « à la rhubarbe et au séné, » comme dit le bon secrétaire Yirey, que naquit la
« trouvé un homme selon son cœur. Il est fort résolu d'avoir sa fille, « et ma ntie:it qu'elle est encore pucelle »
belle et spirituelle madame de Longueville, aimée de La Rochefoucault et de M. Cousin, et le Grand Coudé (1). Le roi, avons-nous dit, avait saisi au bond la balle du divorce. Il envoya, dès le soir, quérir Virey, et le chargea de dire à son maître que s'il voulait entendre au démariage dont il avait parlé, il ferait en sorte que les parents de la princesse, et elle-même, y consentissent. Virey apporta une réponse approbative, concertée avec le président de Thou, dont le roi ne fut pas longtemps à reconnaître la prévoyante expérience. Car le prince exigeait que, aux termes du droit canon, sa femme demeurât à sa disposition et sous sa garde, pendant tout le temps de la procédure. Le roi, frappé dans ses intentions secrètes, qu'eût autrement favorisées un séjour de la princesse chez ses parents, s'emporta au point de dire « que « s'il n'étoit pas roi de Navarre, il se battroit avec le «prince, comme protecteur de la femme qu'il lui avoit « donnée, et que, s'il étoit si osé que d'attenter à sa vie a ou faire le moindre mal à sa personne, il lui feroit «mettre la tête sur un échafaud. Et vous, dit-il, en se « tournant vers Virey, plus mort que vif, je vous ferois a pendre et son Rochefort si haut, qu'on vous verroit a d'un des bouts de mon royaume jusqu'à l'autre. » Il termina ces paroles et d'autres, qui ne sont à dire, dit
(l) Mais bien plus tard, en 1GÏ6. « Quand monsieur le prince fut arresté, dit Tallemant, il fallut bien, par bienséance, demander à a entrer en prison avec luy; sans cela peut-estre n'eussent-ils ja- « mais eu d'enfants; car madame de Longueville et monsieur le « prince y sont nez, et avant cela, le mary et la femme n'estoient pas « trop bien ensemble. »
prudemment Vire y, en disant, après force menaces et reproches, que, «s'ils ne changeoient dénote, ils fissent état « de graisser leurs bottes. »
Le prince de Condé prit à son tour le roi au mot, et trouvant ce conseil meilleur que tous les autres, venant de son royal adversaire lui-même, il prit, dès le jour môme, la résolution d'aller chercher un refuge en Flandre à la cour de l'archiduc, se promettant de donner pour prétexte à son voyage, une visite au prince d'Orange, son beaufrère. M. de Rochefort, son chambellan et son favori, et Virey furent les deux confidents de ce dessein arrivé à maturité (1) et ses deux auxiliaires. Pendant que Virey conférait avec le président de Thou, qui réglait les affaires du prince, et lui trouvait, moyennant promesse de l'emploi de trésorier de la maison du prince, deux mille écus du sieur Huault, trésorier du Connétable; pendant que Rochefort faisait les préparatifs du départ et assurait les moyens de l'expédition, le prince faisait visite à M. de Sully, sans doute pour en obtenir le payement de sa pension arriérée. Mais là, emporté par son ressentiment contre un ministre qu'il accusait d'être, en grande partie, l'auteur de sa disgrâce, il s'emportait en menaces fort contraires au but de sa visite et même au succès de son projet. Chez la reine, que le roi avait sans doute prié de fléchir sa résolution de ne pas faire venir la princesse aux couches, il s'oubliait encore, « en raisons libres et hardies sur les opi-
(1) Dès le mois de juin, à l'époque des noces de M. de Vendôme, il commençait à germer dans son esprit, et il songeait à emprunter vingt mille livres à M. de Bouillon. (Voir les pièces justificatives de la Naissance et vie du prince de Condé, par Fiefbrun, p. 02.)
« nions qu'il avait conçues des pensées du roi. a Puis, s'apercevant du mauvais effet et du danger de ces indiscrètes sorties, il envoya, le matin suivant, la princesse sa mère, vers la reine, « pour lui déclarer qu'il se repen- « toit du refus qu'il avoit fait à Sa Majesté, et que pour « lui complaire, il étoit résolu d'aller quérir lui-même a sa femme, pour la consigner en sa protection durant « ses couches. De quoi ladite dame mère, la première ce trompée et réjouie, ne manqua point d'aller donner c< toute assurance au Louvre. »
Le jour de Sainte-Catherine, 25 novembre au soir, le prince partit de Paris, sous prétexte d'aller chercher sa femme. Il était temps, car la reine accoucha le 26 novembre d'Henriette-Marie, future femme de l'infortuné Charles Ier. Le prince, par feinte sans doute, se hâtait lentement. Il coucha au Bourget, et le lendemain, soupa à Bays. Il arriva à Muret, château lui appartenant, aux environs de Soissons où était la princesse, le 28. Il s'y confessa et y communia.
Le lendemain, 29 novembre, jour de Saint-André, un dimanche, à quatre heures du matin, il fît monter la princesse dans un carrosse de campagne, attelé de six chevaux, avec deux demoiselles, Châteauvert etSerteau. Il la suivait achevai avec Rochefort, Yirey, cinq ou six autres gentilshommes ou officiers , et quelques domestiques menant des haquenées et des chevaux de trousse, en cas d'accident ou de malencontre.
La princesse était tranquille et même joyeuse, ignorant le but du voyage, qu'on avait dissimulé sous le prétexte d'une chasse au sanglier, qu'il s'agissait d'aller voir
prendre aux toiles, à trois lieues de là. Selon Malherbe, le prince avait dit à sa femme « qu'il vouloit le lendea main aller voir une terre qu'il désiroithien acheter, <( et qu'il n'en vouloit rien dire à personne, afin que l'on (( ne courustpassur son marché, mais qu'ils y pourroient « séjourner quelques jours, et pour ce, qu'elle fit porter « des chemises. »
On avait pris pour guide un nommé La Perrière, de Muret, qui bientôt, flairant la fuite, s'effraye, et envoie un valet prévenir le roi à Paris de ce départ, qu'il cherche à retarder en égarant le convoi.
Dès qu'elle perdit de vue les clochers de Soissons, la princesse avait commencé à s'étonner, à questionner. Selon Virey, et sur son avis, le prince se décida à lui tout avouer.
Le prince auprès d'elle se jette
Et luy apprend qu'en Flandre il faisoit sa retraitte, Qu'on avoit leur honneur à tel party rendu Qu'il luy failloit ou fuir ou bien le voir perdu. Qu'il imitoit l'hermine à qui toute aventure Est plus chère à courir que la moindre souillure.
Selon le même Virey, la princesse prit bien la confidence, se résigna, même gaiement, et demanda à manger. Selon Fontenay-Mareuil et Malherbe, elle s'indigna, pleura, jeta les hauts cris. Le carrosse et les chevaux marchaient toujours, et le vent emportait ses inutiles plaintes.
On arriva le soir à Crécy, par un crépuscule épais. On mit pied à terre, on soupa debout, puis laissant le carrosse, fatigué de ses longs efforts dans les chemins effondrés,
on partit, à la légère, les cavaliers ayant chacun une dame en croupe. Sous, Guise on traversa la Somme près d'un moulin, et guidé par le meunier, le cortège se dirigea à travers le vent, la pluie, les fanges, vers Carillon, village de Hainault, où Ton se reposa et se chauffa jusqu'au jour.
A l'aube, la cavalcade recommença jusqu'à Landrecy, où la fatigue des femmes obligea le prince, arrivé à huit heures, de passer la journée. Cependant, le messager dénonciateur, ayant fait traite, était arrivé à Paris le dimanche soir.
Sully et Bassompierre nous ont laissé deux récits, qui se complètent l'un l'autre, de cette curieuse scène de surprise, de déception, d'embarras, de colère. Le roi, qui attendait la princesse, et se nourrissait d'espérances que Malherbe a fidèlement et éloquemment traduites, retomba rudement du haut de ces rêves d'amant et de poète :
0 fureurs, dont même les Scythes N'useroient pas vers des mérites Qui n'ont rien de pareil à soi.
Ma dame est captive, et son crime C'est que je l'aime et qu'on estime Qu'elle en fait de même de moi.
Non, non, si je veux un remède.
C'est de moi qu'il faut qu'il procède ;
Sans les importuner de rien
.l'ai su faire la délivrance
Du malheur de toute la France :
Je la saurai faire du mien.
Puis Alcandre se trouble, se désespère, se pâme, et ne se ranime qu'à cet espoir réconfortant :
« N'en doute point, quoi qu'il advienne « La belle Oranthe sera tienne. »
C'est chose qui ne peut faillir ; Le temps adoucira les choses, Et tous deux vous aurez des ro«es Plus que vous n'en saurez cueillir.
De ces espérances, de cet amour enthousiaste et passionné, qui a trouvé dans Malherbe un digne poète, et des accents dont l'ardeur pénétrante et la grâce émue sont comme un pressentiment, à deux siècles de distance, des Méditations et de leur charme plaintif, de ces hauteurs délicieuses enfin, aux radieux points de vue, et qui touchent au ciel, le malheureux Alcandre est retombé sur la terre. A peine a-t-il fini de célébrer le voyage de Fontainebleau et ses courtes délices, à peine sort-il de son extase, mêlée de craintes, que ses soucis redoublent et que l'espoir l'abandonne. « Revenez, disait-il, crédule,
« Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue « Et les vœux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux « Rendant, par mes soupirs, ma douleur reconnue c Ont eu grâce des Dieux.
« Les voici de retour, ces astres adorables, « Ou prend mon Océan, son flux et son reflux. « Soucis, retirez-vous ; cherchez les misérables, « Je ne vous connais plus.
« Avecque sa beauté toutes beautés arrivent. « Ces déserts (1) sont jardins de l'un à l'autre bout, « Tant l'extrême pouvoir des grâces qui la suivent « Les pénètre partout.
(1) De Fontainebleau, ce délicieux désert, avait-il écrit autrefois à Gabrielle d'Estrées.
« Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle, « L'orage en est cessé, l'air en est éclairci, « Et ces mêmes canaux ont leur course plus belle « Depuis qu'elle est ici.
a Et moi, que les respects obligent en silence, « J'ai beau me contrefaire et beau dissimuler, « Les douceurs où je nage ont une violence « Qui ne se peut celer. »
Certes, il reste dans ces vers du mauvais goût du temps. Mais quelle admirable harmonie, quelle mollesse de rhythme, quelle pureté de langage ! Je comprends que Du Perron, après avoir ouï Malherbe, ait brisé sa lyre officielle, je comprends que les vers de Malherbe aient éveillé le génie de La Fontaine, et qu'André Chénier ait eu un culte pour cette Muse déjà magistrale.
De ces douces violences, le roi, à la nouvelle delà fugue du prince, passa à des transports seulement violents.
Il jouait en son petit cabinet, quand d'Elbène et le Chevalier du guet lui apportèrent la nouvelle. Le roi fut aussitôt hors de lui, d'autant plus furieux qu'il s'attendait moins à une esclandre de ce genre, qu'il avait ri des avertissements et des prédictions de Sully, et qu'à la douleur se joignait le dépit d'avoir été joué. « J'étois le plus a proche de lui, dit Bassompierre. Il me dit tout bas à « l'oreille : « Bassompierre, mon ami, je suis perdu, cet « homme mène sa femme dans un bois, je ne sais si c'est a pour la tuer ou la mener hors de France. Prends garde « à mon argent et entretiens le jeu, pendant que je vais « savoir de plus particulières nouvelles ; chacun se re- « tira... j'entrai où était le roi, et ne visjamaisun homme
4 r» LES AMOURS DE HENRI IV.
(( si éperdu ni si emporté.» Un premier conseil extraordinaire, tenu avec le marquis de Cœuvres, le comte de Cramail, le duc d'Elbœuf et Loménie, n'ayant produit aucun avis convenable, le roi envoie chercher et réunit Bellièvre, Yilleroy, Jeannin, Sully, et passe fiévreusement aux opinions. Chacun lui sert un plat de son métier ou un trait de son humeur. Le Chancelier, toujours solennel et méthodique, optait pour de bonnes et fortes déclarations contre le prince et quiconque lui fournirait aide ou secours. Yilleroy préférait une circulaire aux ambassadeurs, avec mission de s'opposer à toute hospitalité donnée à un prince rebelle, voyageant sans congé du roi. Le président Jeannin, rude et sanguin, voulait qu'on dépêchât incontinent un capitaine des Gardes du corps, pour tâcher de ramener le fugitif, avec injonction à lui de menacer de la guerre tout Etat qui donnerait l'eau et le sel au proscrit. Sully proposait de se taire et d'attendre. Il lui répugnait de grandir un prince sans valeur; de faire un éclat fâcheux, de se donner les airs d'un persécuteur, et à l'autre ceux d'un martyr. Par le silence, disait-il, on réduit cette affaire à une escapade. Le prince ne pourra pas exploiter à l'étranger un rôle ainsi humilié, et la pauvreté et l'ennui le ramèneront bientôt à la merci du roi, dompté et repentant. Cet avis de Sully était, certes, le plus sage, le plus philosophique et le plus politique. Maispourleroi, la philosophie, à cemoment, n'était pas de saison, comme il le dit à Sully. Il fallait un exemple à son amour-propre, une vengeance à son amour. Quel dommage que Sully n'ait point eu raison! Son avis pétille de bon sens. Le roi préféra celui de Jeannin et
celui de Yilleroy, plus conformes à son tempérament et à son caractère. Le lendemain, il fût peut-être revenu à Sully, mais il était trop tard. Testu, Chevalier du guet, cette a grosse beste, » dit l'irascible Yirey, La Chaussée, exempt des Gardes du corps, sont dépêchés par deux côtés différents, munis d'une ordonnance du roi, les autorisant à faire arrêter le prince, en quelque lieu qu'il se trouve dans le royaume, « avec tout ce qui est à sa suite.)) Et au cas où il aurait déjà le pied sur le sol étranger, le roi invite les autorités à leur prêter main-forte, à charge de bon gré et revanche. Quelques instants après eux, le roi fit encore partir M. de Balagny : « Ce fils de prestre ou « au moins petit- fils,» dit Yirey, qui a son injure pour chacun. Au matin, il faut encore un nouvel émissaire à l'impatience du roi, qui choisit M. de Praslin, capitaine de ses Gardes du corps, que suivent bientôt d'Elbène, Rodelle et « jusques à dix ou douze. »
En même temps que l'ordonnance au Chevalier du guet, Henry écrivait à M. Du Pescher, gouverneur de Guise, par où il savait que le prince fugitif devait passer, pour lui ordonner de le faire arrêter et loger au château, (( avec bonne et sûre garde, pour en être fait ce que j'or- « donneroi ; prenant garde qu'il ne soit fait aucun déplaire sir à sa personne ou à sa femme. » Ordre était donné de tenir la présente secrète, si le prince était déjà parvenu en pays étranger. C'est La Chaussée qui était porteur de cette lettre.
Les divers envoyésdu roi, Balagny en tête, n'atteignirent les fugitifs qu'à Landrecy, protégés déjà par l'inviolabilité d'un sol étranger. Pendant qu'on s'observe, qu'on
parlemente, Condé dépêche Rochefort à l'archiduc Albert, d'abord à Marimont. Le prince effrayé de la responsabilité à laquelle on l'expose, répond d'abord à cette demande imprévue d'hospitalité, par l'ordre au prince de quitter les Pays-Bas sous troisjours, et un sauf-conduit h la princesse, pour aller rejoindre à Bruxelles le prince et la princesse d'Orange, mandés de Bréda. La princesse se dirigea donc, en croupe de M. de Chabanne, et suivie de Virey, vers Bruxelles, où elle arriva en manteau de nuit; tandis que son mari, prenant le plus court chemin par Namur et Liège, allait attendre à Cologne une décision plus favorable.
Son espérance ne fut pas trompée. L'archiduc, sur l'avis des ministres espagnols, et surtout de Spinola, qui sentait bien l'avantage d'une telle protection, répara sa première froideur par l'accueil le plus gracieux fait à la princesse, et par l'invitatation à son mari de venir la rejoindre, malgré les démarches contraires de M. de Berny, deM.de Praslin et du marquis de Cœuvres. Le prince de Condé arriva à Bruxelles, le 1 7 décembre \ 609, et descendit de cheval à la porte du palais du prince d'Orange, son beau-frère, d'où, accompagné de l'ambassadeur d'Espagne et d'un grand nombre de seigneurs, il alla rendre hommage à l'archiduc et h sa femme, fille de Philippe II. Il trouva là une cour sévère et bigote, où sa fuite fut exaltée comme héroïque, et où l'on fêta à quimieuxmieux ces nobles victimes de l'amour conjugal. Malherbe nous a laissé de jolis croquis de cette Infante qui fait fouetter, en présence de la cour, celles de ses dames qui ne sont pas sages, et reçoivent sans son aveu des messages d'à-
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mour, et de cet archiduc, qui fait à la princesse une visite de deuxheures, sans oser lever les yeux, de peur d'ensorcellement.
Nous n'insisterons pas davantage sur les nombreuses missions et sur les négociations diplomatiques provoquées par cet interminable différend, impossible à concilier, où le roi persistait à vouloir être traité en maître et exigeait venue à merci, et où le prince de Condé, enfin sorti de son caractère, refusait de rentrer, et encouragé par l'Espagne, dont la protection lui avait été assurée, exigeait à son tour des réparations et des garanties. Nous ne noterons que deux incidents qui se rapportent intimement à nôtre sujet.
Le premier est la tentative d'enlèvement de la princesse ; le second, la proposition de divorce, dernière phase de l'affaire, subitement dénouée par l'assassinat de Henri IV.
Le marquis de Cœuvres (frère de la pauvre Gabrielle) avait été envoyé à Bruxelles pour traiter de l'accommodement, mais avait, impatient de réussir et de ramener au roi triomphalement le couple fugitif, employé les moyens les plus propres à échouer, c'est-à-dire, au lieu de la persuasion et de l'insinuation, la violence d'abord, la ruse ensuite. L'archiduc, froissé dans ses susceptibilités, n'en prit que plus vivement le parti du prince. Le 16 février 1610, le marquis de Cœuvres faisait sommation solennelle au prince de Condé de réintégrer les États du roi son maître, et dressait procès-verbal de la sommation. Lel9février, le prince ripostait parune protestation à la fois humble et fière, digne et modérée. Le sieur Mau-
rissons, notaire public chargé de signifier cet acte à l'ambassadeur de France, et l'ayant pour cela suivi avec ses deux témoins jusque dans la cour de son logis, avait été injurié, bousculé et menacé, et ce petit notaire flamand avait fort bravement tenu tête à l'orage, observant qu'il était personne publique et comme tel inviolable au roi même.
Les choses ainsi envenimées,, à ce point que les gardes de l'archiduc faisaient patrouille toute la nuit et battaient sans cesse l'estrade pour préserver la princesse de tout attentat, et que le prince avait refusé de répondre à une lettre de Sully, écrite par ordre du roi, et où le ministre l'appelait rudement à résipiscence et l'avait pris à partie d'une façon insultante dans un manifeste à la noblesse française, où il le dénonçait comme fourbe, traître et tyran du roi même. Les choses, dis-je, étant ainsi envenimées, les émissaires français résolurent de reprendre par la ruse ce qu'on leur refusait, et de l'aveu de la princesse elle-même (1), qui s'ennuyait dans cette cour maussade et que sa famille excitait au retour, ils machinèrent plusieurs tentatives d'enlèvement qui furent déjouées.
(I) Quoi qu'en dise M. Virey, qui affirme le contraire, etFontenay- Mareuil,qui doute par les motifs suivants : « Pour moy, ne préten- « dant toutes fois assurer de rien, il me semble peu croyable qu'en « une si grande jeunesse, timide et délicate comme elle estoit, elle *< eust pu se résoudre à sortir la nuit de son logis, de quelque façon
« que ce fust, pour faire après trente ou quarante lieues , il fau-
« droit pour cela qu'elle eust eu une bien grande passion, ce qu'on * «çait bien qui n'estoit pas, ny ne pouvoit estre à cause de la dis- « pioportion des aages. » Toutes ces raisons si raisonnables ne prouvent absolument rien. Pour une. femme qui s'ennuie, qui est aimée u'un Roi, qui veut être reine, la fatigue ni l'âge ne sont des obstacles.
Tantôt, il s'agissait de la saisir et de la mettre en carrosse , bien accompagnée , pendant qu'elle ferait ses dévotions à Notre-Dame du Lac, à une demi-lieue de Bruxelles, le jour de la Chandeleur. Tantôt, il était question d'un coup de main encore plus hardi, tenté à Bruxelles même, et tenté dans l'hôtel même du prince d'Orange. La princesse devait feindre une indisposition pour avoir un prétexte de coucher seule, assistée et veillée de madame de Berny, femme du résident de France en Flandre. On la descendait par les fenêtres, à un signal convenu, dans un fauteuil, on traversait les jardins, on gagnait les fossés, qui sont secs de ce côté-là, par un trou fait aux remparts, et Ton atteignait la frontière au galop. Le projet, appuyé auprès de la princesse, avec toutes sortes d'artifices, par le marquis de Cœuvres lui-même, n'échoua que par la trahison d'un des conjurés, nommé de Yalobres, qui, au dernier moment, prit peur, et dénonça tout à Spinola. C'est alors que le prince de Gondé prit le parti, se trouvant trop près du bras de la France, de gagner l'Allemagne et Milan, où il arriva le dernier jour de mars 1610. Il était parti de Bruxelles le 21 février, après avoir confié sa femme à l'archiduchesse, qui, pour plus de sûreté, la fit loger au palais même, et s'installa dans une chambre qu'il fallait traverser pour pénétrer jusqu'à elle.
C'est alors que, par madame de Berny, Girart, secrétaire gagné du Connétable, que Yirey définit ainsi :
Un de ceux là que l'esprit abusoient De la princesse et ]e Roi repaissoient De la lui ramener m détestables.
par Des Préaux-Châteauneuf, par Toiras, compagnon de la fuite du prince de Condé, séduit, lui aussi (d), et des caméristes affidées, on enveloppa la princesse de toutes sortes de séductions, suggestions, pour lui faire agréer le projet qui était la dernière ressource du roi. Le Connétable devait réclamer sa fille à l'archiduc, au nom de son autorité paternelle, et l'envoyer retirer de ses mains par madame d'Angouleme, sa tante (2). La lettre du Connétable est du 9 mai 1610. Elle est adressée au prince de Condé lui-même.
« Monseigneur, les plaintes que madame la princesse a de Condé, ma fille, m'a fait et répété, par plusieurs lettres « et propos qu'elle a tenus de bouche à aucun de mes « principaux serviteurs qu'avoit envoyés vers elle des « mauvais et rudes traitements qu'elle a reçus de vous, et « le désir qu'elle a, à cette occasion, de se faire séparer « par justice, y ajoutant les prières instantes et pitoyables « de la vouloir retirer du lieu où elle est, pour la tenir v près de moi, m'ont induit d'en faire très-humble suppli-
(1) « On dit que cestoit de son consentement que le marquis de Cœuvres la devo t enlever de Bruxelles; et le petit Toiras, depuis mareschal de France, page de monsieur le prince, estoit espion pour le Roy. Le marquis escrivoit : « Le petit Toiras sert toujours Lien « Vostre Majesté. Je lui ai payé sa pension. » (Tallemant.)
(2) Puis, la séparation eût été prononcée. Ou bien le Roi eût joui tranquillement de la femme, sous la responsabilité du mari absent; et s'il en fût résulté un enfant, on eût procédé par voie d'annullation du mariage, comme pour mad une de Liancourt, madame de Moret, etc. Le prince sentit le danger et l'affront de l'y avoir exposé. Tallemant dit « qu'il ne put pardonner jamais à sa femme d'avoir « signé cette requeste » [en séparation).
« cation aux archiducs tant par requêtes, lettres, que gena tilshommes envoyés exprès, etc. » L'archiduc, alléguant la foi jurée au mari et son autorité supérieure a celle même du père, refusait de se dessaisir, sans son autorisation, du précieux dépôt à lui commis. De là, la démarche directe du Connétable.
Cette lettre établit irréfragablement, contre Virey et les annalistes domestiques, la connivence et la complicité de la princesse de Condé. Elle recevait, cela est sûr, des lettres du roi, et sans doute les vers que lui faisait Malherbe ; elle y répondait, et non de façon à le décourager, comme nous Talions voir. Le roi, en outre, par M. de Berny, par M. de Préau, ne cessait d'encourager la princesse au retour. Elle était, par nature, haute et fière. Comment son orgueil n'eût- il pas été flatté d'une passion si vive, inspirée à un grand roi ! Et qu'était le mari, chétif, ombrageux, absent, en présence de cette image toujours présente, rajeunie, ennoblie, poétisée par l'amour?
« Monsieur de Berny, écrivait Henri, celle-ci sera pour (( vous dire comme je désire que vous donniés charge à (( votre femme de voir souvent Madame la princesse, et « Tasseurer que vous aviés ci-devant parole de moi de « l'assister et lui bailler tout ce qu'elle aura besoin , a comme je vous en prie, et sitôt que je saurai quoi, je (ivous le ferai rendre. Aussi, à cause de sa jeunesse, « qu'elle s'instruise de ce qu'elle aura à faire, et se devra a comporter voyant l'Infante, et au reste, selon les occa- « sions, faire tout ce que vous jugerés être à propos, pour <( son bien et son contentement, mais surtout que ce soit
(( de façon que M. le prince ni pas une de ses femmes ne a sache rien (1). »
C'est par ce canal sans doute qu'elle recevait et pouvait lire et même chanter , avec accompagnement de luth, sur un air de Boesset, la pièce :
Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses!
où l'on remarque ces vers, que la princesse ne désavoua pas, et qui font du poëte un historien sans le savoir :
Je sers, je le confesse, une jeune merveille, En rares qualités à nulle autre pareille,
Seule semblable à soi.
Et sans faire le vain, mon aventure est telle Que, de la même ardeur que je brûle pour elle,
Elle brûle pour moi.
Pouvait-elle demeurer insensible à la peinture, vraiment admirable, des soucis dont elle était cause, et de ce long martyre aspirant à la mort? Pouvait-elle résister à une douleur que le poëte représentait comme partagée par la nature elle-même?
Ainsi, le grand Alcandre, aux campagnes de Seine Faisait, loin de témoins, le récit de sa peine,
Et se fondait en pleurs.
Le fleuve en fut ému ; les nymphes se cachèrent Et Therbe du rivage, où ses larmes touchèrent,
Perdit toutes ses fleurs.
(1) Et il ajoutait : « Ecrivez-moy amplement de toutes choses, de « ce que l'on dit d'elle et que on la trouve. »
Eh quoi ! c'est donc là le roi triomphant, le roi de la France, et en ce moment l'arbitre des destinées de l'Europe, qui soupire dans le langage de David :
Aussi suis-je un squelette.
Et la violette
Qu'un froid hors de saison Ou le soc a touchée
De ma peau desséchée Est la comparaison.
Et, à travers l'exagération poétique, Malherbe n'a-t-il pas dit la vérité sur l'état du cœur de la princesse, objet de tant d'alarmes, de soupirs et de beaux vers, quand il écrit ?
Oranthe qui, par les zéphyrs, Reçut les funestes soupirs D'une passion si fidèle, Le cœur outré de même ennui Jura que s'il mouroit pour elle Elle mourroit avecque lui.
Du reste, le martyre du roi n'était pas seulement une figure. C'était la triste réalité, qu'il exprime lui-même dans cette lettre si caractéristique, si émouvante, en date du 20 février :
« Préaus, j'escris à mon bel ange : faites luy tenir ma « lettre, si vous pouvés. Puisque Girard et nostre hostesse ce y vont, ils ne peuvent refuser de m'oblyger en cela de aies bailler, tous aultres moyens m'estant interdits. « Priés en l'une de ma part, et le commandés à l'aultre. « Renvoyés-moi celles que je luy ay escriptes, que Ton a ne luy a baillées. J'estime que ce porteur ne trouvera
<( poinct.le marquis (de Cœuvres) là ; c'est pourquoi je ne a lui escris point. Je crois que le partement de nostre fou « (Condé) suivra de près ceiuy du marquis ; alors vous « pourrés juger des intentions des archiducs. Les père <( et tante ont parlé à Pécus (ambassadeur des archiducs, « à Paris) ; ils me donnent bien de la peine, car ils sont « froids plus que la saison; mais mon feu les dégèle, dès «que j'en approche. Mandés-moy le plus de nouvelles a que vous pourrés, principalement de la santé de nostre <( prisonnière. Assurés Chateauvert et Felipote (1) que je « ne les abandonne point.
« Henry. »
« D'Elbène vous mandera le reste des nouvelles. Bonce soir. Je deschois si fort de mes mérangoisses, que je a n'ay plus que la peau et les os. Tout me déplaist ; je « fuis les compagnies, et si, pour observer le droit des « gens, je me laisse mener en quelque assemblée, au lieu « de me réjouir, elles achèvent de me tuer. Adieu.
« Henry. »
Le 14 mai 1610, le poignard de Ravaillac termina le martyre et les « mérangoisses » de Henri IV. La duchesse d'Angoulême, qui était partie pour ramener la princesse à son amant, la ramena à son mari. Tout s'arrange en ce monde, excepté la mort.
Quand le royal amant fut mort, et qu'elle se trouva en présence de son mari, la princesse dut regretter certaines
(l) Fille et soubrette de la princesse.
hardiesses de sa pitié ou de son ambition, et sa fierté dut se pliera demander son pardon, qui ne lui fut pas refusé. Malherbe écrit à Peyresc, le 26 juin 1610 :
a Monsieur le prince est à Bruxelles, depuis quelques ajours. L'Infant luy dit qu'il avoit une requesteàluy « faire. Luy, qui se douta que c'estoit de vouloir bien <( voir Madame sa femme, luy respondit qu'il le supplioit <( très-humblement de ne luy rien commander où il fust « réduit à cette extrémité de luy désobéir. Ainsi les choses « en demeurèrent là. Sy tient-on qu'il la reprendra, mais g qu'il veut en estre prié par Monsieur le Connétable et « Messieurs ses parents. Toutes les lettres, que le feu Roy a avoit monstrées, où il estoit appelé (par la princesse) <( mon tout et mon citer chevalier, sont désavouées. Et o pour la requeste présentée à Bruxelles contre Monsieur a son mary, l'on dit que ça esté par commandement du « père ; le père dit qu'il l'a fait de la peur qu'il avoit que « sa fille n'allast en Espagne. Yoilà comme l'on a parlé. « Ce sont choses de grands, où les petits n'ont que voir; a ils s'accorderont et nous demeurerons leurs serviteurs.»
La belle princesse de Condé continua les conquêtes de sa coquetterie (1). Sur la fin de sa vie, il ne manquait
(i) Tallemant lui donne formellement, et avec des détails qui ont leur autorité, le cardinal de la Valette, le prélat fougueux et guerrier. A cet amant en titre, d'autres ont adjoint Chavigny ; mais Tallemant le récuse, malgré le témoignage de madame de la Trémoille, et malgré la jalousie du prince, attestée par madame de Motteville. Bassompierre aussi, son ancien prétendant, depuis son échec, fit tout ce qu'il put, mais en vain, dit Tallemant, « pour faire accroire qu'il estoit Lien avec elle. » Malgré la petite vérole (qui l'avait du reste à peine effleurée), l'embonpoint et l'âge, elle était encore la plus belle personne de la cour.
qu'un pape à la liste de ses conquêtes. Elle le regrettait. « Je lui ai « ouï dire, raconte madame de Mottea ville, qu'elle avoit regret de ce que le cardinal Benti- « voglio n'avoit pas été élu pape, afin de se pouvoir « vanter d'avoir eu des amants de toutes les condi- « tions ; des papes, des rois, des cardinaux, des princes, «des ducs, des maréchaux de France, et même des «gentilshommes. » Nous nous associons à ce regret. Quel dommage que Bentivoglio n'ait pas été pape, ne fût-ce que pour compléter cette collection, dont la princesse parlait avec un si beau sang-froid !