HENRIETTE D'ENTRAGUES
MARQUISE DE VERNEUU
Dessinée par Boulay, gravée par Barbant, d'apie? le portrait de Jérôme Wierix
(septembre 1600).
surtout l'homme. Henriette n'aime que le roi. L'une est une compagne, l'autre une dominatrice. Celle-ci ne veut qu'être aimée, celle-là ne veut qu'être épousée. Gabrielle est plus près d'être un ange que Henriette n'est loin d'être un démon. Oui, il y a quelque chose d'infernal dans mademoiselle d'Entragues. Un rayon satanique illumine parfois cette prunelle fausse. Nous ferons son portrait tout à l'heure, ou plutôt nous raconterons sa vie qui la peint si complètement. Mais qu'on nous permette, avant d'aborder cette triste histoire de la décadence de Henri, de faire part au lecteur d'une impression que nous ne justifierons que trop. Nature incompatible avec la colère et la douleur, Gabrielle est charmante jusqu'au bout, même à travers les premières et dernières tristesses, les premières et dernières larmes de cette déception qui la tue à vingthuit ans, aussi sûrement et aussi mystérieusement que le poison. Gabrielle meurt foudroyée par l'unique et insupportable douleur de l'abandon. Henriette, au contraire, vit, jouit, frétille, comme l'incombustible salamandre, en pleine flamme de discorde. Elle durera jusqu'à soixante-trois ans, et portera légèrement, coquettement, ce deuil qui la flatte et qui la venge . Elle était née pour brouiller, pour diviser, comme l'autre était née pour pacifier, pour unir. Elle était née pie-grièche, comme l'autre était née colombe.
Comme tout cela se lit clairement dans les deux irrécusables documents qui vont nous servir de guide, les Mémoires de Sully et les Lettres missives de Henri IV! Et que de tristesse dans cette évidence qui ne permet pas d'espérer une erreur! Écoutez ces conversations duLou-
vre et de l'Arsenal, entre cet amoureux en cheveux gris, ce don Quichotte de galanterie, et son rude confident et compagnon, en cheveux gris comme lui. Relisez cette Correspondance avec madame de Verneuil, qui, de surprise en surprise, vous mènerait jusqu'au dégoût, si, par bonheur, au dernier moment, Henri ne se souvenait qu'il est homme, qu'il est père, qu'il est roi, et ne brisait Tindigne sortilège.
Cette Correspondance est tout une révélation. L'historien, devenu moraliste, peut y juger à fond ce cœur qui s'y découvre jusqu'au tuf. Il y trouve aussi Ja moralité, la leçon, sans lesquelles de pareilles études ne seraient que frivoles. Dans cette Correspondance, on voit Henri et Henriette punis également par où ils ont péché. Henri y expie son inconstance, Henriette sa perfidie. Henri s'y oublie jusqu'à parler un langage qu'il n'eût jamais osé tenir à ses autres maîtresses. Sous le masque de Famoureux, on y voit le sensuel. Sous le masque de l'amoureuse, on y voit l'ambitieuse. Henriette, aux plus beaux temps de sa faveur, est moins épouse, estmoins reine queGabrielle, même au déclin. Gabrielle est un amour de cœur, Henriette est une passion de tête entretenue par les sens. Gabrielle ne sollicite pas le trône, et l'eût peut-être obtenu sans sa mort, qui délivra Henri IY de ses intentions. La marquise de Verneuil demande, exige le trône, et n'a que le lit. Oui, le lit, le lit seulement à celle qui s'est marchandée, qui s'est vendue, et à laquelle Henri parle, en effet, avec cette familiarité cynique qui est la punition des femmes qui s'achètent! Aux maîtresses qui ne songent qu'au pouvoir, un amant qui ne songe qu'au plaisir.
À trompeuse, trompeur et demi. C'est justice, et, s'il y a peine à voir Henri s'embarrasser si docilement dans le filet qu'on lui jette, il y a plaisir à le voir aussi, quand il se voit pris pour dupe, démêler avec un imperturbable bon sens ces mailles captieuses, et trancher résolument les nœuds qu'il ne peut dénouer.
Et maintenant, demandons à Sullv de nous raconter en gros cette liaison ourdie comme une intrigue et menée comme une affaire.
Plaçons la scène, si curieuse et si caractéristique, qui va nous livrer le secret de la comédie, et pour cela donnons quelques détails d'introduction.
Le roi, après la mort de Gabrielle, si vite oubliée (les rois n'ont pas le temps de pleurer longtemps), avait quitté Fontainebleau, où trop de souvenirs, malgré lui, entretenaient sa langueur. Résolu à se marier, encouragé à ce parti par l'avis de tous les hommes austères et sensés de sa cour, par les remontrances du parlement lui-même, sûr du consentement de Marguerite, à peu près sûr de celui du pape, il ne restait plus au roi qu'à attendre l'issue des négociations engagées de tous côtés. Pendant ce temps de loisir et d'attente, au moment de dire adieu à la vie de roi garçon, *qu'ii avait toujours menée, même aux côtés de sa femme (ils étaient si peu mariés!), le roi se trouva très-disposé à enterrer gaiement son célibat. Il y a de ces réactions qui semblent subites, parce que le travail est tout intérieur et qu'on n'aperçoit point la transition. Mais, d'habitude, les grandes douleurs aboutissent aux grandes joies. Après
la pluie vient le beau temps. C'est aux rayons de ce soleil radieux et nouveau, après la pluie de larmes versées au souvenir de Gabrielle, que Henri vit Henriette, et la trouva d'autant plus belle. Trop de courtisans trouvèrent leur compte à ces dispositions pour ne pas les favoriser.
Est-ce pendant le séjour à Blois où, sous prétexte de manger des melons, mais en réalité dans des vues beaucoup plus politiques que gastronomiques, exposées par Sully, Henri avait transporté la cour et passé l'été? est-ce au retour ? est-ce par l'effet du hasard d'une partie de chasse, ou d'une directe invitation de madame d'Entragues, que Henri accepta l'hospitalité du château de Malesherbes ? Les historiens font là-dessus de grands commentaires dont nous nous dispenserons. Il est permis de croire au hasard réel en cette affaire, comme aussi il est permis d'y croire à un hasard artificiel, complaisant, servile, à ce hasard qui est le valet de toutes les trahisons . Quoi qu'il en soit, voici maintenant le récit que Sully se fait faire par ses secrétaires.
« Sur la fin de l'esté, le roy s'en retourna vers Paris a et Fontainebleau, où ceux qui ne s'entretenoient en (( crédit auprès de luy qu'en le servant es plaisirs et voce luptez, et n'avoient autres parties pour se faire estimer, «sinon quelques entregents de cour, faire quelques « contes pour rire, jetter des exclamations sur tout ce qu'il « disoit, et l'accompagner aux banquets et autres lieux de « desbauches, luy louèrent tellement les beautez, gentil ce esprit , cajoleries et bons mots de mademoiselle d'Entra- « gués, qu'ils luy firent venir l'envie de la voir, puis de ce la revoir, puis de l'aimer. Yous vistes naistre ses nou-
« relies amours avec grand regret, et en eustes encore (( plus de desplaisir, apprenant que ce bec affilé, par ses « bonnes rencontres, luy rendroit sa compagnie des plus « agréables. »
Arrêtons-nous un moment, pour entrer nous-mêmes au château de Malesherbes, et en présenter au lecteur les principaux habitants.
Il y avait comme une prédestination sur Henriette d'Entragues. Fille d'une maîtresse de roi, elle devait être maîtresse de roi. Sa mère était Marie Touchet. Son père était François de Balzac, seigneur d'Entragues, deMarcoussi et du bois de Malesherbes, conseiller d'Etat, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances du roi, gouverneur d'Orléans, lieutenant général de l'Orléanais, et chevalier des ordres depuis 1578. C'est en 1578 que M. d'Entragues, qui avait aimé Marie Touchet de vieille date, qui même, selon Bassompierre, l'avait produite au roi, succéda conjugalement à Charles IX, et offrit à Marie Touchet la main que laissait libre la mort de sa première femme, Jacqueline de Roban. Henriette de Balzac fut le premier fruit de ce mariage sans illusions. Elle naquit en 1579. De ses royales amours, Marie avait eu deux enfants : le premier mourut jeune ; le second fut Charles, dit le bâtard de Valois, quoique reconnu au moment de sa naissance, grand prieur de France, puis comte d'Auvergne et de Lauraguais, et ensuite comte de Poitiers et duc d'Angoulême, né le 28 avril 1573. Prince 'inquiet, ambitieux, perfide, prédestiné au rôle de conspirateur, comme sa sœur était prédestinée au rôle de maîtresse.
Marie Touchet, devenue madame d'Entragues, semble avoir accepté résolument les devoirs d'une maternité que son exemple rendait si difficile, et avoir cherché par tous les moyens que peuvent fournir la surveillance et l'éducation , à détourner de la tête de ses filles cette fatalité héréditaire qui suit l'honneur de la couche des rois. Mais c'est la punition des honnêtetés tardives qu'elles ne convertissent pas. Malgré tous les efforts de Marie Touchet, sa fille aînée Henriette devait être la maîtresse de HenrilV, et Marie de Balzac, la cadette, la maîtresse de Bassompierre; liaisons publiques, scandaleuses, et, de part et d'autre, trop fécondes. Il y a clans les deux causes, à la décharge de la mère, qui s'y laissa prendre peut-être plus sérieusement que ses filles, une circonstance atténuante. C'est que Henri et Bassompierre ne parvinrent à leurs fins que sur promesse de mariage, dûment signée de leur main. Mais, ce qui prouve l'aveuglement de ces pauvres parents, et ce qui établit entre leur sollicitude et leur complaisance une contradiction qui n'est pas à leur avantage, c'est que ni l'une ni l'autre de ces promesses ne furent exécutées, et que Henriette et Marie demeurèrent flétries avec le déshonneur d'avoir accepté et le ridicule d'avoir cru. Ce qu'il y a de mieux à dire en faveur de la mère, c'est qu'elle paraît peu en cette affaire. Elle traverse à peine la scène, lente, grave et triste sous son deuil éternel. Voici le portrait qu'en fait M. Michelet. Il semble exact, sauf certaines touches un peu fantastiques:
a La mère, la Marie Touchet, l'unique amour du roia tragique, qui , dit-on, chercha en elle l'oubli de la (( Saint -Barthélémy , était flamande d'origine, mais
(( très-affinée, très-lettrée. Elle lisait (chose rare alors), « non pas telle traduction d'Amadis, mais le livre de « Charles IX, les Grands hommes de Plutarque, dans la « belle version d'Amyot.
a Cette dame, fi ère de ce grand et sombre souvenir, « quoique peu noble elle-même, non sans peine était des- « cendue à épouser un seigneur, le premier du pays, « Entragues, gouverneur d'Orléans. Son fils, qu'elle avait « eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu de Henri III, «la rendait fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses « filles, les gardait admirablement mieux qu'elle ne fit u pour elle-même. Sa sévérité maternelle était passée en « légende. On contait qu'un de ses pages s'étant un peu « émancipé du côté des demoiselles, elle l'avait virilece ment poignardé de sa propre main. »
Voici maintenant une esquisse de la figure de Henriette .
a Ses filles avaient besoin d'être bien gardées. L'aînée, « Henriette, était une flamme vive, hardie, un bec acéré ; « des rencontres et des répliques à faire taire tous les u docteurs. Elle ne lisait pas d'histoire; elle était trop «fine et trop disputeuse; il lui fallait de la théologie, « mais aiguë, subtile , les concetti africains de saint Au- « gustin. Cette dangereuse créature, avec cela, était trèsce jeune, svelte et légère, imparfait contraste avec la « défunte , avec la beauté bonasse, ample déjà de Ga- « b ri elle.
« Qu'elle fut belle, cela n'est pas sûr; mais elle était « vive et jolie. Le roi, qui croyait seulement s'amuser et « rire, fut pris. La fine langue, maligne et rieuse, ne mé- « nageait rien et pas plus le roi. Son cœur malade, blasé,
« et qui se croyait fini, revécut par les piqûres. Il la « trouva amusante, puis charmante. En réalité, il n'avait a rien vu, et ne vit rien de plus français. »
M. Miclielet, si dédaigneux à certains moments pour Gabrielle , semble avoir partagé le faible de Henri IV pour Henriette. Il cherche à la disculper, à la laver de ses noirceurs. Il rejette tout sur son âge, sur sa dépendance, sur la tyrannie intéressée des d'Entragues, qui tiennent les fils honteux auxquels elle est obligée d'obéir. Nous ne partageons pas les illusions deM.Michelet.il y a des fleurs naissantes avec le ver au fond; il y a des natures pour ainsi dire naturellement corrompues. Henriette n'est point si passive qu'on le veut bien dire. Qu'elle ne se soit pas vendue elle-même, je l'accorde ; elle était trop habile, elle eût dégoûté; mais elle se laissa fort bien vendre. Elle assiste au marché, y consent, le discute du bout des lèvres, comme en riant, mais au fond très-habilement. Elle ne tombe qu'à point, quand la promesse de mariage est signée et l'argent compté. Il y a un fond de vraie courtisane dans cette rouée ingénue. Et pourquoi ne pas le dire tout de suite? c'est par là qu'elle prit Henri IV. Elle avait la volupté gaie, intrépide, amusante. Elle piqua, par toutes sortes de curiosités et de malices, cette sensibilité épaissie d'un roi vieillissant. Gabrielle ne savait qu'aimer. Elle était de ces naïves qui ont le plaisir silencieux, recueilli; qui sait! peut-être de ces sottes que le bonheur fait pleurer. Henriette, éprouvant moins, donne davantage. Elle a de ces bons contes, de ces joyeusetés imprévues, de ces câlineries, de ces mutineries, qui font de la jouissance une comédie. Comment
dirai-je le mot? Mais la Correspondance de Henri IV ne va que trop nous autoriser à ces épithètes; dans Henriette, ce qui charme le roi, c'est sa verve gaudrioleuse et salée, c'est sa grâce polissonne , ma foi ! le mot est lâché. N'est-ce pas là ce que veut dire Sully, et ce qu'avoue Henri, dans ces entretiens familiers où le roi et son ministre se parlent en soldats? N'est-ce pas ce qu'il faut entendre par ce gentil esprit, cajoleries et bons mots, par ce bec affilé et ces bonnes rencontres, par cette baquenaut, pimbêche et rusée femelle , de Sully, par ces doutes de Henri IV, qui la trouvait trop éveillée, et ne pouvait s'empêcher de regretter ces cent mille escus
dépensés « pour la conqueste 'd'un p que peut-
<( être il n'y trouveroit pas, » doutes que Sully ne désapprouvait point (1) ? X'est-ce pas, enfin, à cette présence d'esprit, à cet art de ne point perdre terre même au ciel, d'être commode, plaisante, enjouée, aux moments les plus délicats, qu'il faut attribuer cet ensorcellement dont Henri convenait même après les déceptions, les infidélités, les conspirations, lorsqu'il disait à Sully, en 1604: « Et « néanmoins il me fasche d'user de violence contre elle, « pour ce qu'elle est d'agréable compagnie quand elle veut, a a de plaisantes rencontres, ettousjours quel que bon mot ce pour me faire rire, ce que je ne trouve pas chez moi. » On voit tout cela à merveille dans la Correspondance et dans les bons portraits de Henriette d'Entragues, celui, par exemple, gravé par Hyeronymus Yierix, et daté
(1) «Vous seriez un [eu plus en cloute que je nevousvoy, de trou- « ver la pie au nid, et en tout cas jugeriezvous que ce n'est pas une « pièce qui mérite d'estre achestée cent mil escus. » (Sully )
de 4600. On y lit, en caractères physiques incontestables, cette sensualité féline, ces hardiesses d'esprit, ces ragoûts d'intime et irritante volupté ; c'est la femme-chatte dans son expression idéale. Coquetterie, avidité , dissimulation, souplesse, hauteur, gourmandise, dépravation, tout cela est écrit sur ce masque d'aimable dépravation. Henriette est une Valois. Il y a en elle de ce sang ardent et subtil qui a fait Marguerite. Le front est uni, bombé, d'une fausse candeur et d'une fausse placidité. L'œil est vif, net, clair, chatoyant. La lèvre est mince, pincée, vipérine. Le menton charnu. Que de mystères, que de déceptions, que de serpents sous cette eau dormante et souriante ! que de griffes sous ces velours ! Le nez est toute une révélation : droit, court, renflé, à fossettes et à méplats; c'est un nez provoquant, agaçant, irritant, fripon. Il dit toute la personne du coup ; il la trahit en la complétant; c'est le trait démoniaque d'une figure qui, sans cela, serait angélique. Le corps svelte, élastique, nerveux, frémit sous cet étroit corsage qui emprisonne ses grâces impatientes. Il y a de la guêpe dans cette personne ailée, acérée, qui palpite ainsi sur cet ample vertugadin; l'admiration éprouve je ne sais quelle méfiance involontaire à considérer cette fille d'Eve si bien clouée , si bien armée, avec sa tête fascinatrice se découpant si voluptueusement sur la neige de la fraise, et couronnée de cheveux drus enguirlandés de perles.
Et maintenant lisons les Lettres : tout est là. On y suit à la piste, en traits d'une vérité éloquente, toutes les vicissitudes de cette œuvre d'ensorcellement et de désensorcellement.
Voici la première. Elle nous révèle le nom de l'entremetteur, qu'a deviné M. Michelet. Ce n'est autre que ce La Yarenne, de cuisinier devenu confident ; La Yarenne, un de ces ministres occultes, un de ces serviteurs brouillons, chambellans du bougeoir et de la clef secrète, qui donnent parfois tant de mal à Sully.
« Mes chères amours , La Yarane et le laquais sont ar- « rivez en mesme heure. Yous me commandez de sorti monter, si je vous aime , toutes les difficultez que l'on « apporte à nostre contentement. J'ay assez montré la a force de mon amour, aux propositions que j'ay faictes, a pour que du costé des vostres, ils n'y apportent plus de « difficultez. Ce que j'ay dict devant vous, je n'y mana queray point, mais rien de plus... Je voiray de bon « cœur Monsieur d'Entragues, et ne le lairray guères en (c repos que nostre affaire ne soict faicte ou faillye ; c'est ce homme de Normandie est venu icy, et me vient de dire « qu'entre cy et quinze jours, nous devons avoir la plus « grande brouillerie du monde, qui sera causée par vos (( père, mère ou frère, et sera tramée à Paris; que vous ce et moy tiendrons tout pour rompu ; que demain il me ce dira le moyen de l'empescher. . . Bon soir, le cœur à moy, (( je baise vous un million de fois (1). »
Ce vous encore timide, joint au baiser millionnaire qui est une familiarité, indique que les négociations sont toujours pendantes. Henri a tàté d'Henriette, mais n'a pu encore savourer. On sent l'impatience et le mécontentement du désir trompé dans ce billet du royal Céladon.
(0 Lettres missives de Henri IV, t. V, p. 172, 173.
Cependant, le Ier octobre, il a écrit et signé la fameuse promesse. Et cette cédule, tant disputée, n'a fait qu'entr'ouvrir la porte du paradis vénal qu'on lui vend pied à pied. Il a payé depuis longtemps les cent mille écus de morgen-gab ou joyeux avènement, qui coûtent tant à donner à Sully, et avec lesquels on achèterait de si beaux canons. On marchande encore. L'appétit vient en mangeant. Donnant donnant. Tant pour le premier baiser, tant pour le second, tant pour le dernier. C'est une possession pied à pied, feuille à feuille.
Revenons maintenant à Sully, et demandons-lui le récit sans réticence de toute cette comédie galante, où le père joue si bien son rôle de coquin vénérable, où le frère, drapé dans sa majesté bâtarde, tord sa moustache en capitan d'honneur, et où la mère qui s'efface montre à certains moments, pour achever l'effet, sa tête de duègne héroïque.
« L'affection du roy alla si advant, disent les secréa taires de Sully, qu'il vous fallut (nonobstant que vous « eussiez à faire fond extraordinaire cette année de trois a à quatre millions pour le renouvellement de l'alliance « des Suisses) trouver cent mil escus, pour donner à cette a baquenaut; laquelle ne fmist néanmoins par là ses « habiletez et artifices, ny n'exécuta pas ce dont elle avoit « donné toute assurance ; mais adjoutant ruse à subtilité, a elle fît intervenir son père et sa mère à la traverse, <( pour l'observer de si près, que parut estre hors de sa « puissance de trouver un lieu commode pour l'accom- « plissement des promesses qu'elle avoit faites pour les « cent mil escus, sur lesquelles se trouvant pressée par
<( le roy, elle luy disoit ne manquer nullement de bonne « volonté en son endroit, mais qu'il falloit aussy essayer « d'avoir celle de ses père et mère favorable, afin qu'ils a ne l'observassent plus de si près, à quoy elle-mesme « travailleroit de son costé à en trouver les moyens. Les- « quels, après plusieurs longueurs et remises, elle dit <( n'avoir peu estre ployés à consentir tout ce que le roy a auroitagréable, sinon que pour garantir leur conscience a envers Dieu et leur honneur parmy le monde. Sa Ma- « jesté luy voulut faire une promesse de mariage ; qu'elle a avoit fort essayé à les faire contenter que ce fut de paa rôles en leur présence, mais qu'ils n'avoient pas voulu « et s'étoient du tout opiniastrez à en avoir une par escrit, « quoy qu'elle s'en fut moquée et leur eust remonstré « que l'une n'estoit pas plus asseurée que l'autre, sçaa chant bien qu'il n'y avoit point d'official suffisant pour a citer un homme qui avoit tant de courage et si bonne a espée, et qui pouvoit toujours produire en toute occa- « sion, trente mille hommes bien armez et trente canons <( pour maintenir son dire; mais que néantmoins, puisa qu'ils s'arrestoient tant à cette vaine formalité, s'il Paire moit autant qu'elle faisoit luy, il ne devoit pas faire a difficulté de les satisfaire en cela, se contentant, pour «son regard, qu'elle fust avec toutes les conditions ((qu'elle sçavoit bien estre par luy désirées; et sçeut « cette pinbèche et rusée femelle cajoler si bien le roy, u le tourner de tant de costez, et gagner de telle sorte a tous les porte-poulets, cajoleurs et persuadeurs de « desbauches qui estoient tous les jours à ses oreilles, a pour luy proposer qui un plaisir, et qui un autre, qu'il
<( se laissa enfin persuader à faire cette promesse, puis a qu'autrement ne pouvoit-il avoir l'effet de celle qui « luy avoit déjà tant cousté, et luy avoit tant de fois esté « faite promesse. »
Cette promesse, la voici, pour l'éternelle leçon des rois amoureux et des maîtresses ambitieuses.
a Nous Henry quatrième, par la grâce de Dieu, roy de <( France et de Navarre, promettons et jurons devant a Dieu, en foy et parole de roy, à messire François de a Balzac, sieur d'Entragues, chevalier de nos ordres, que « nous donnant pour compagne damoiselle Henriette- <( Catherine de Balzac, sa fille, au cas que dans six mois, « à commeucer du premier jour du présent, elle devienne <( grosse et qu'elle en accouche d'un fils, alors et à l'instt tant, nous la prendrons à femme et à légitime épouse, <( dont nous solemniserons le mariage publiquement et « en face de nostre Saincte>Eglise, selon les solemnités <( en tel cas requis et accoustumez. Pour plus grande apa probation de laquelle présente promesse, nous proa mettons et jurons comme dessus, de la ratifier et re- <( nouveller soubs nostre seings, incontinent aprèz que « nous aurons obtenu de Nostre-Sainct père le Pape la « dissolution du mariage entre nous et dame Marguerite « de France, avec permission de nous remarier ou bon « nous semblera. En tesmoing de quoy nous avons escrit (( signé la présente. Au bois de Malesherbes, ce jourd'hui « premier octobre 1599.
a Henry. ;>
L'histoire de cette promesse de mariage est des plus curieuses qui se puissent imaginer. Un jour, à Fontainebleau, avant de partir pour la chasse, Henri envoya chercher Sully, le prit par la main et le mena dans sa première galerie. Et après un insinuant exorde, il lui mit le papier entre les mains, se détournant pour ne pas le voir rougir ou ne pas être vu rougissant. Sully lut froidement, puis revint vers le roi, le papier tout ployé à la main. Henri lui en ayant demandé son avis, Sullv, suivant sa prudente habitude, éluda la question, en demandant le temps de méditer « en son affection » une si importante affaire. Cette réserve impatientait le roi plus qu'un blâme direct. Il insista donc pour avoir une réponse immédiate. Sully, poussé à bout, le supplia de lui promettre qu'il ne se fâcherait point et ne lui en voudrait point, quoi qu'il fît ou dît. Le roi lui ayant donné cette assurance, Sully non sans courage, malgré l'impunité promise, déchira la promesse en deux pièces. ((Voilà, Sire, puisqu'il vous a plaist le sçavoir, ce qu'il me semble d'une telle proa messe. — Comment morbieu ! ce dit le roy, que pen- :< sez-vous faire, je crois que vous estes fou? — Il est a vray, Sire, répondit Sully, je suis un fou et un sot, et a voudrois l'estre si fort que je le fusse tout seul en a France. »
Sully, continuant, s'excusa sur la licence qui lui avait été octroyée, puis il rappela au roi ce qu'il lui avait dit lui-même, du temps de madame la duchesse (Gabrielle d'Estrées), de cette fille et de son père, 'et avait répété tout haut, et du commandement qu'il lui avait fait faire à tout ce bagage, de vider Paris. Il lui représenta que la divul-
gation d'une telle faiblesse, à laquelle cette famille était intéressée, apprêterait aux malins matière pour rire mal à propos de Sa Majesté. Enfin, il objecta que c'était détruire lui-même tous les préparatifs de son démariage, se priver des avantages d'une nouvelle union, plus heureuse et plus féconde, espérance de la France, la reine Marguerite n'étant pas d'humeur à céder son titre à une demoiselle d'Entragues, non plus que le pape à l'y autoriser. Le roi sentit la force de ces arguments, et, ne voulant ni les contredire ni s'y rendre, il sortit sans rien répondre de la galerie, entra dans son cabinet, « demanda « de l'ancre et du papier au sieur de Loménie, et y ayant (( demeuré environ demy-quart d'heure à faire» comme Sully le conjecturait, une nouvelle promesse de mariage, il en ressortit, et quoiqu'il rencontrât en bas le trop sincère conseiller, il monta à cheval devant lui, en silence, et s'en alla chasser vers le bois Malesherbes, où il séjourna deux jours entiers ou environ.
C'est à ce séjour sans doute qu'il faut rapporter la fin de cette longue défense (1) de Henriette et l'entrée du vain-
(1) L'attaque avait commencé dès juillet. En août 1599 (L'Estoille). (Halphen, p. 101.) Henry se tirait avec son esprit ordinaire des échecs que lui faisait subir l'humeur impérieuse et boudeuse de sa future maîtresse. « Le jeudy cinq de ce mois, dit le chroniqueur, le roy « estant à Paris, à l'hostel de Lyon, avec mademoiselle d'Entragues, <( à laquelle il faisoit l'amour, comme il lui voulust faire présent d'un « collier fort riche et beau, ladite demoiselle l'aiant refusé, faisant « la renchérie, Sa Majesté, après l'avoir bien resserré et emporté « quant et soi au Louvre, le lendemain, au lieu d'icelui, lui envoya « un beau cent d'abricots. Sur ces nouvelles amours, furent publiés « des vers intitulés : « Les Mânes de la duchesse de Beaufort au « Roy. »
queur. Nous n'avons pas de lettres qui puissent servir de bulletin à cette honteuse conquête. Henri jugea convenable de garder pour lui la date d'un bonheur qui lui coûtait si cher. Sully s'était donné, pour unique vengeance, le plaisir malin de faire apporter la somme de cent mille écus, en espèces d'argent, clans le cabinet du roi, et de les étaler et compter devant lui. Henri, étonné de voir le plancher presque entièrement couvert des sacs de cet onéreux tribut ne put s'empêcher de s'écrier : a Yentre saint-gris! voilà une nuit bien payée î »
I/Estoille confirme le récit de Sully et notre opinion que la victoire amoureuse de Henri IV doit être d'octobre 1599 (édit. Halphen).
(( Autre accord fut fait en ce mois de madamoiselle a d'Entragues et du roy, mais qui cousta autre chose à « faire que des paroles. On dit que M. de Rosny, en délice vrant l'argent, disoit « que la marchandise estoit bien <( chère. » Ce qu'on disoit aussi que le roi, quelque temps « après, en s'en gossant, lui-même avoit advoué, car en « marchandant une bague pour elle sur le pont au Change, <( après qu'il eust arrêté le prix, dit qu'il vouloit encore « faire voir avant que de la payer, de peur d'être trompé ; « car ces jours passés, dit-il, on m'en a vendu une cin- « quante mille escus qui n'en vaut pas la moistié. »
Et Sully dut rire sous cape, non sans grommeler, de la docilité du roi pris pour dupe, et des simagrées d'honnêteté et d'inflexibilité de la famille d'Entragues, qui avait affecté de mettre à la porte de la maison qu'il venait déshonorer le comte de Lude, premier négociateur accrédité par Henri, et d'entraîner Henriette àMarcoussi, pour Taris.
racfcer de la yue du roi, le tout pour capituler devant les mulets chargés d'or.
Henriette céda donc en octobre 1599. Le roi, passant à Chenonceaux, où il allait rendre visite à la reine Louise, veuve de Henri III, y avait remarqué, dit Bassompierre, la demoiselle de la Bourdaisière, qui avait fait quelque impression sur son cœur. Henriette ne l'ignora pas, et elle craignit de laisser s'éteindre, à force de rigueur, un feu qui, comme celui de Vesta, doit être entretenu. Dès les premiers mois, une grossesse non dissimulée attesta sa défaite et son triomphe.
Cependant, au commencement de novembre 1599, l'acte d'annulation du mariage de Marguerite de Valois et de Henri IV avait été dressé, arrêté et signé, pour cause de parenté, de religion, d'affinité spirituelle et de défaut de consentement de l'une des parties (I).
Le roi aussitôt commit le connétable (M. de Montmorency), le chancelier (Pomponne de Bellièvre), Sully et Villeroy pour traiter de son mariage avec la princesse Marie de Florence, avec un nommé Joannini, envoyé spécial du duc à cet effet, et tous les articles des conventions furent arrêtés et signés à la fin de 1599. Un jour que Sully allait trouver le roi pour autres affaires, celui-ci lui demanda d'où il venait. « Nous venons de vous marier, « Sire, » lui répondit Sully.
« Sur quoy il fut demi-quart d'heure resvant et se gratc tant la teste et curant les ongles sans rien dire ; puis
(1) Voir Mathieu, t. II, liv. II. — De Thou, liv. CXXIII. — Palma- Caytt, année 151)9.
«tout soudain, il lui dit, en frappant d'une main sur « l'autre : « Hé bien ! de par Dieu, soit; il n'y a remède, u puisque, pour le bien de mon royaume et de mes peuce pies, vous dites qu'il faut estre marié, il le faut donc « estre. Mais c'est une condition que j'apprébende bien ce fort, me souvenant toujours de combien de mauvaises « rencontres me fut cause le premier où j'entroy, et outre k cela, je crains toujours de rencontrer une mauvaise « teste, qui me réduise à d'ordinaires contentions eteoncc testations domestiques, lesquelles, selon que vous cona naissez de longue main mon humeur, vous ne doutez « point que je n'appréhende plus que les polytiques ny « militaires, de quelque plus grande conséquence qu'elles « puissent estre. »
Ce mariage de raison, devant lequel le cœur de Henri, définitivement épris d'Henriette, se sentait une instinctive répugnance, la raison d'État l'obligeait à le précipiter. L'ambition et la duplicité du duc de Savoie, s'obstinant à garder le marquisat de Saluce, usurpé à la faveur de la faiblesse ou de l'insouciance de Henri III (1588), rendaient la guerre imminente. Cette guerre, Henri comptait la faire avec la dot de Marie de Médicis, dont les parentés papales et grand-ducales lui créaient d'ailleurs en Italie une influence favorable à ses desseins. Que pouvaient peser dans la balance, mis à côté l'un de l'autre, l'amour illégitime et le mariage politique? Le roi, si on l'eût laissé faire, se fût peut-être trompé de plateau. Mais Sully, qui n'était pas fâché d'inaugurer par une guerre ses fonctions récentes de grand-maître de l'artillerie, Sully veillait. Le 9 mars 1600, le roi écrivit
au grand-duc, mais il voulait une dot de \ ,500,000 écus.
ce Somme épouvantable , impossible. Le grand-duc « brisa. On marchanda, on baissa, et enfin on n'eut pas ce de honte de descendre à six cent mille. Mais il fallait <( de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait. » (Michèle! .)
En cette année 1600, le roi se trouve ainsi partagé entre mille sentiments et influences contraires. L'honneur et l'ambition lui font un devoir d'aller punir le duc de Savoie de sa mauvaise foi, et de le poursuivre dans ses montagnes. La nécessité le pousse à un mariage que désavoue son cœur. Il faut contenter Sully, épouser Marie, désarmer Henriette. Il faut arracher à ses parents cette dangereuse promesse de mariage, d'autant plus dangereuse que la condition en est remplie, que sa maîtresse est grosse, et que tout cela peut constituer un obstacle ou tout au moins un scandale. Henri fit faoe, avec son intrépidité et sa souplesse gasconnes, à toutes ces difficultés. Il essaya d'essuyer les larmes de la maîtresse éplorée avec le don du marquisat de Verneuil (1), avec la promesse que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait épouser un prince du sang, le duc de Nevers. D'un autre côté, ayant reçu la dot, il se résignait à prendre la femme. Il lui envoyait Frontenac avec de galants
(1) Selon Dreux du Radier et quelques autres, le marquisat fut le prix de la résignation d'Henriette, plus tard, après son accouchement malheureux et la maladie qui le suivit. Mais selon Sully, Mézeray et Bassompierre, elle était déjà marquise de Verneuil, en vertu des arrangements des premiers temps. Le marquisat avait été le morgen-gab, le don du matin, le prix de la virginité.
messages. Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence, et fit ordonner aux villes de tout préparer pour l'arrivée de la reine. Et ce qui peint à merveille ce facile et parfois, convenons-en, décevant génie, le même jour 19 octobre (1), il accordait à Henriette une lettre de créance pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome, avec des pièces capables d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la Française.
Tout cela, sans doute, afin de parvenir à rattraper, par la persuasion et la reconnaissance, cette promesse de mariage, véritable épée deDamoclès toujours suspendue sur sa tête, et qu'il avait réclamée, dès le 21 avril 1600, à la fille et au père en termes impératifs qui n'avaient pas amené l'obéissance. Cette réclamation fait l'objet de la deuxième lettre adressée à mademoiselle d'Entragues. Plus d'illusions. Déjà dégagé de ces enivrantes fumées, Henri, ayant, à travers ces fleurs et ces apparences d'amour, percé jusqu'au tuf de l'ambition secrète, cesse de prier. Il commande, il menace. Il n'est plus à genoux, mais debout. L'amant est redevenu roi. Et, tout roi qu'il est, ce n'est qu'en 1604, et non sans rançon, qu'il rattrapera cette malencontreuse promesse, qui trouble perpétuellement sa paix domestique.
« Mademoiselle, écrit-il, le 21 avril 1600, l'amour, « l'honneur et les bienfaicts que vous avez reçeus de moy « eussent arresté la plus légère âme du monde, si elle
(1) Lettres du cardinal d'Ossat, IV, 280.
(( n'eust point esté accompagnée de mauvais naturel « comme la vostre. Je ne vous picqueroy davantage, bien ce que je le peusse et deusse faire, vous le sçavez. Je vous « prie de me renvoyer la promesse que sçavez, et ne me a donnez point la peine de la ravoir par aultre voye. Ren- « voyez-moi aussy la bague que je vous rendis l'autre « jour. Voilà le subjectde ceste lettre, de laquelle je veux « avoir response annuyt {cette nuit).
« Henry. »
Du vendredi/ matin 21 avril 1600 à Fontainebleau.
En même temps, Henri écrivait au père :
« Monsieur d'Entragues, je vous renvoyé ce porteur a pour me rapporter la promesse que je vous bailloy à (( Malesberbes. Je vous prie, ne failles de me la ren- (( voyer, et si vous me la voulés rapporter vous-mesme, «je vous diroy les raisons qui m'y poussent, qui sont do- « mestiques, non d'Estat; par lesquelles vous dires que a j'ay raison, etrecognoistrés que vous avés esté trompé, « et que j'ay un naturel que je peux dire plustôt trop aboii que aultrement. M'asseurant que vous obeïrés à « mon commandement, je finiroy, vous asseurant que je « suis votre bon maistre. »
«Henry. »
Ce vendredi/ matin 21 avril 1600 à Fontainebleau.
Henri n'eut pas la promesse, mais rassuré sans doute, pressé d'ailleurs par les événements, il écrit, le 23 mai 1600 au grand-duc de Toscane, pour ratifier la conclusion
du mariage et accréditer auprès de lui Frontenac, ce son ancien et confident serviteur. »
Le 24 mai, il adresse à sa fiancée une déclaration en règle, dont la glace va être bientôt rompue.
a II vous descouvrira [Frontenac) mon cœur et que ce vous trouvères non moins accompagné d'une passionce née volonté de vous chérir et aimer toute ma vie comme <( maistresse de mes affections, mais de ployer doresna- <( vant sous le joug de vos commandements, celui de mon « obéissance comme dame de mes volontez, ce que j'es" <( père de vous pouvoir tesmoigner un jour, et vous con- «firmer en personne le gage qu'il vous porte de ma (( foy..., etc.. »
Selon la coutume galante du temps, la lettre est signée d'initiales entrelacées M. H., coquettement enguirlandées de fleurons et de lacs d'amour. Henri parait avoir excellé dans cette calligraphie intime.
A la fin de juin 1608, Henri part pour la Savoie, où il porte la guerre avec cette hardiesse qu'a toujours récompensée le bonheur. Il prit la route de Lyon et se décida à aller, accompagné de sa maîtresse, à la rencontre de sa femme. Ce ne fut pas sans peine que Sully et ses ministres parvinrent à la retenir à Monceaux, et le délivrer de cette compromettante compagne. La fatigue et la maladie seules purent arrêter Henriette d'Entragues, qui était prête d'accoucher, et qui ne voulut pas exposer ses droits prêts à arriver à échéance. De Monceaux et de Paris à Moulins et Lyon, ce fut un perpétuel échange de courriers et de lettres suppléant à l'absence.
En juillet 1600, une catastrophe imprévue, providën-
tiel châtiment de ces amours maudites, anéantit les espérances triomphantes d'Henriette, et débarrassa son impudent amant de son plus grand souci. c« Le ciel, dit « Sully, en ayant autrement disposé, il envoya un coup « de tonnerre, lequel entrant dedans sa chambre et pas- « sant sous son lict, il la fit accoucher de frayeur d'un « enfant tout mort, lequel accident vous ayda grandement « à renverser toutes les menées et pratiques contraires à « l'acheminement duroy à Lyon (1). »
Henriette fut longtemps malade de ce coup de foudre, si imprévu et si fatal, qui avait tué son enfant et son droit. Malgré les tendresses du roi, accouru auprès d'elle, malgré ses promesses, elle sentit bien que tout était fini. C'est à partir de ce moment que sa physionomie et son caractère changent comme sa fortune. C'est à partir de ce moment qu'elle se venge. Se raccrochant comme à une dernière branche de salut à ces mensongères assurances queHenridevait lui donner imperturbablement, ainsi que nous l'avons vu, jusqu'au dernier moment (octobre 1600) jusqu'au bord du lit conjugal, elle se fit conduire à Lyon, à Chambéry, tenant en quelque sorte le roi en laisse. Lyon, prodigue d'entrées triomphales, fit à Henriette le même accueil qu'il avait fait à Diane de Poitiers, reine par la beauté, à défaut d'autre titre. Par une galanterie qui était dans ses habitudes et qui flatta sans doute
( l) Est-ce ce coup de tonnerre que raconte L'Estoille (Halphen), p. 156? « Le mercredy, deuxième de ce mois, sur les six heures du soir, le « tonnerre tomba à Fontainebleau sur une des galeries ou il abba- « tist et gasta tous les chefTres de feue madame la duchesse et du « Iï<>v. » Voir aussi les Mémoires de Duplessis-Mornay, t. I, p. 383.
plus Henriette que l'armée, le roi lui envoya en présent les premiers drapeaux pris à Charbonnières, que Sully venait d'emporter (1). La marquise fit placer, en grande cérémonie, ces trophées dans l'église de Saint-Just de Lyon, ou ils se purifièrent. Henriette avait de l'esprit. Elle eut le bon goût de comprendre que des drapeaux victorieux sont plus à leur place près de l'autel que près de l'alcôve.
C'est pendant cette guerre de Savoie qu'éclata la conspiration de Biron, à laquelle les d'Entragues et surtout le comte d'Auvergne prirent une importante part, qui faillit les associer au sort de leur complice. Henriette ne parait pas avoir été engagée dans cette première phase des intrigues avec la Savoie et l'Espagne. L'arrivée de Marie de Médicis n'avait pas encore dissipé ses derniers scrupules. Elle essayait de ce moyen, plus puissant que la violence vis-à-vis des grandes âmes, de la douleur, de la prière, de la résignation. Il existe une lettre d'elle, citée par Musset-Pathay, et, avant lui, par Dreux du Radier, qu'on ne retrouve pas dans la collection des Lettres missives, et où, renonçant au titre d'épouse, elle demande au moins à conserver celui de maîtresse.
Musset-Pathay date de juillet 1600 cette lettre pateline, que Dreux du Radier dit se trouver à la bibliothèque Sainte-Geneviève.
« Sire, je suis réduite au malbeur qu'un grand héros a m'a toujours fait craindre.
« Il faut pourtant que je confesse que je debvois cette
(1) Le 10 septembre. Lettres missives, t. V, p. 300.
((crainte à la cognoissance de moi-mesme, puisque si « grand' différence de ma qualité à la vostre me menaçoit « tousjours du changement qui m'a précipitée du ciel où (i vous m'aviez eslevée en la terre où vous m'aviez treu- « vée.
a Ce n'est pas, Sire, qu'en ceste chuste mortelle, je co- « gnoysse qu'il y ait esté plus de ma fortune que dumes- « contentement qui n'a rien de commun avecques les œu- <( vres du sort; car ma félicité despendoit plus tôt de vous u que de la puyssance du destin, auquel je n'attribueroy « point la cause de ma douleur, puisqu'il vous plaist « qu'elle soit le prix des vœux publics de la France pour <( vostre mariage; douleur, à la vérité, que je suis conte traincte d'avouer, non parce que vous devrés accom- « plir le vœu de vos subjects, mais parce que vos nopees « sont les funérailles de ma vie, et qu'elles m'assubjec- (( tissent au pouvoir d'une cruelle discrétion qui me va « bannir de vostre royale présence, ainsi que de vostre « cœur, pour n'estre d'ores en advant offensée des œilla- « des dédaigneuses de ceux et celles qui m'ont veiïe au <( rang de vos bonnes grâces, aymant trop mieux souffrir « en liberté dans ma solitude que de respirer avec crainte « en grand' compagnie. C'est une humeur que vostre gé- <( nérosité a nourrye, et un courage que vous m'avez ins- « pire, lequel, ne m'ayant pas apprinse à m'humilier aux <( infortunes ni à leur fayre joug, ne peut permettre que <( je retourne à ma première condition.
« Je ne vous parle icy que par soupirs, ô mon roy, mon « amant, mon tout. Car, pour mes autres plaintes secret- « tes, Votre Majesté les peut sourdement entendre de ma
a pensée, puisque vous cognoyssez aussy bien mon âme a que mon corps.
a Or, Sire, en mon exil inévitable, il me demeure ceste « seulle gloyre que d'avoyr esté aymée du plus grand a monarque de la terre, d'un roy qui s'est voulu tant ab- « baysser que de donner le titre de maistresse à sa sera vante et subjecte ; d'un roy de France, dis-je, qui ne re- « cognoist que celuy des deux, et qui n'a rien icy-bas « égal à luy
« Si c'est une action famylière aux roys de garder la « mémoyre de ce qu'ils ont aymé, souvienne vous, Sire, « d'une damoyselle que vous avés possédée, et (ce qu'elle a ne se pouvoyt souffrir que sur vostre unique foy) qui a « eu austant de pouvoyr sur son honneur que Yostre a royale Majesté m'a sur la vie, Sire,
« De vostre humble servante, subjecte créature a (dirai-je) amante oublyée,
a Henriette de Balsac. »
C'est en ces termes sans doute que mademoiselle d'Entragues fit au roi ses adieux, et prit de lui un congé qu'il n'osait pas lui donner. Elle partit au bon moment, regrettée, peut-être aimée, et allant profiter de l'absence et de son mirage. Restant, elle eût été humiliée, peut-être chassée. Elle eût déplu, irrité, contraint le roi à arracher violemment de son cœur la flèche amoureuse. La fine mouche, bien inspirée, partit d'elle-même, et, ne pouvant songer à se venger sur le roi de son délaissement, elle chercha et trouva, comme nous Talions voir, une victime dans Bellegarde.
Enfin délivré, le roi, facile à l'illusion, ardent à la nouveauté, se met à entamer avec sa future, qu'il n'a encore vue qu'en portrait, une correspondance bientôt familière, et de la galanterie tournant à la gaillardise.
C'est le moment d'esquisser le portrait de cette seconde femme de Henri IV, cette Marie de Médicis, que Rubens a tant idéalisée, sans la rendre pour cela sympathique. Nous sommes sur ce point de l'avis de M. Michelet, et nous lui empruntons une page qui demeure juste à travers les exagérations du ton.
a Le grand flatteur de l'époque, dont le magique pinte ceau eut pour tache de diviniser les reines et les rois, « Rubens a succombé, il faut le dire, devant Marie deMé- « dicis. Dans la galerie allégorique qu'elle lui fit peindre à « sa gloire, il a beau se détourner vers ses rêves favoris, « les jeunes et poétiques beautésde déesses ou de sirènes, « il lui faut bien retomber au pesant modèle qui le pource suit de tableau en tableau. La grosse marchande de Fiait rence, comme nos Françaises l'appelaient, fait un « étrange contraste à ces fées du monde inconnu.
« La magnifique Discorde, palpitante sous ses cheveux a noirs, dont le corps ému, frémissant, est resté à jamais ((classique; la Blonde, le rêve du Nord; la charmante a Néréide, pétrie de tendresse et d'amour, toute cette «poésie est bien étonnée en face de la bonne dame. Asa semblage splendide et burlesque. La fiction y est ania mée, et d'une vie étincelante. L'histoire et la réalité n'y « sont que prose et platitude, un carnaval d'histoires et « de faux dieux ridicules, un empyrée de Scarron.
a Marie de Médicis, qui avait vingt-sept ans quand
« Henri IV l'épousa, était une grande et grosse femme « fort blanche qui, sauf de beaux bras, une belle gorge, « n'avait rien que de vulgaire. »
Fille du mariage contraint de Jeanne d'Autriche et de François de Médicis, déjà touché au cœur par la belle Bianca Capello, elle s'avançait, fiancée tardive, sans illusions, avec une escorte de favoris suspects et d'ambitieuses gouvernantes, vers cette couche d'un hymen raisonnable , politique , surveillée dans l'ombre par l'œil étincelant des rivales. De cette union sans flamme devait naître ce roi disgracié, le mystérieux et mélancolique Louis XIII.
Cependant Henri IV, habile à tromper, se trompant peut-être lui-même, semait sur les pas du cortège nuptial ces charmants billets dont sa veine est prodigue. Sa femme future se tirait comme elle pouvait de la réponse, dont elle empruntait les termes à un mauvais roman français, Clorinde^ imité du Tasse.
Le 11 juillet, Henri écrivait :
« Frontenac vous a tellement despeinte, que je ne vous « aime pas seulement comme un rnary doibt aimer une « femme, mais comme un serviteur passionné une mais- <( tresse. C'est le tiltre que je vous donneray jusques à <( Marseille, où vous le changerés en un plus honorable. (( Je ne lairray plus passer d'occasion sans vous escrirê et « vous asseurer que mon plus violent désir est de vous voir « etavoirauprès de moy. Croyez-le, ma maistresse.etque <( chaque mois me durera un siècle. J'ay reçeu ce matin « de vous une lettre en français ; si vous l'avez faicte sans « avde, vous y estes desja grande maistresse »
Le 24, il « commence à escrire librement » et la prie de vouloir bien en user de mesmes, car ils sont liés d'un lien que rien que la mort ne peut trancher. Il lui envoie des poupines ajustées et vêtues à la française et lui promet un très-bon tailleur. Il lui demande « de lui faire faire a une faveur, car d'elle seule il en veust porter à cette « guerre. » Il ajoute même gaiement : a J'ai prins des eaux « de Pougues, de quoy je me suis très-bien trouvé ; j'ache- « vay hier d'en prendre. Comme vous désirez la conser- « vation de ma santé, j'en fais ainsi de vous et vous re- « commande la vostre, affin que, à vostre arrivée, nous « puissions faire un bel enfant qui face rire nos amys et « pleurer nos ennemys. »
Le 23 août, il écrit de Chambéry, selon sa promesse du 24 juillet, à sa « belle maistresse, » pour lui recommander et accréditer auprès d'elle M, de Bellegarde, grand écuyer. Il en parle en termes qui ne sentent pas trop la rancune.
aMa belle maistresse, j'envoye mon grand escuyer a vers vous, avec toutes les procurations nécessaires pour « achever nostre mariage. // a d'autant plus désiré ce a voyage, pour avoir cognu n'en pouvoir jamais faire qui « me peust estre si agréable ny plus utile pour le bien « universel de mon royaulme et de tous mes bons servi- « teurs, entre lesquels, outre qu'il tient des premiers rangs, (( il est particulièrement ma créature, et demeurant tou- « jours auprès de moy, sans que rien luy soit caché. »
Il la presse d'ailleurs, avec une impatience qui parait amoureuse, de hâter son voyage et de ne pas prolonger son martyre.
Le 24, il la remercie d'un présent qu'il en a reçu.
a Je vous remercie, ma belle maistresse, du présent a que vous m'avez envoyé; je le mettray sur mon babil- « lement de teste, si nous venons à un combat, et donne- « ray des coups d'espée pour l'amour de vous. Je crois que a vous m'exempteriez bien de vous rendre ce tesmoignage <( de mon affection, mais en ce qui est des actes de sola dat, je n'en demande pas conseil aux femmes. »
Le même jour, en lui annonçant le départ de M. d'Elbène, qui accompagne le grand écuyer pour lui servir de trucbement, il l'assure de nouveau de son affection. « Hastez-vous de venir, pour en voir les effects. »
Le 3 septembre, la familiarité augmente. Henri jouit d'avance, en imagination du moins, de ses droits.
« Hastez vostre voyage le plus que vous pourrez. S'il « estoit bien séant de dire qu'on est amoureux de sa femme , «je vous dirois que je le suis extrêmement de vous. Mois « j'aime mieulx vous le tesmoigner en lieu ou il n'y aura a tesmoing que vous et moy. Bonjour, ma maistresse, je « finis, baisant cent mille fois vos belles mains, n
Xous passons les lettres du 16 septembre, où Henri remercie sa future du don d'un beau cheval, du 22 septembre, du 30, par laquelle, lui donnant enfin le titre de « ma femme, » il lui envoie et lui recommande sa future dame d'bonneur, la marquise de Guercbeville, en termes si flatteurs pour elle (1), et nous nous arrêtons sans sur-
(1) « Ma femme, *ous verres et entendrés par madame de Guerre cheville mes volontez sur la forme que je désire que vous teniez « en vostre façon de vivre avec les princesses. Croyez-la de tout ce ■ qu'elle vous en dira de ma part. C'est une des plus femmes de
prise à deux lettres à la marquise de Verneuil, du 11 octobre toutes deux. Le vent a changé. L'illégitime l'emporte sur le légitime, et les lettres qui suivent, adressées à la reine sa femme, se ressentent, dans leur froideur, de cet éloignement du flambeau. Henri n'aime point à attendre, et d'ailleurs le duc de Savoie lui donne force besogne et contrarie ses desseins, ce qui trouble un peu sa belle humeur. Peut-être aussi madame de Verneuil, toujours à Lyon, et qui n'en partira qu'à la dernière extrémité, a-t-elle jeté sur la Florentine quelques-uns de ces sarcasmes qui rendaient, malgré tout, la victime ridicule.
« Mon menon,etc..., je remets mille bons contes à vous «faire, que j'ai apprins de messieurs qui sont venus de <( Chambéry, quand j'auray l'honneur de vous voir, qui ne <( sera, ce crois-je, que dimanche. Ce temps me durera ce plus qu'à vous. Aymés-moi bien, les chères amours à <( moy, que je baise un million de fois. » Le même jour, M octobre, 1600, Henri écrit encore : « Mon cher cœur..., j'ai baisé mille fois vostre lettre, « puisque ce ne pouvoit estre vous. Ne doubtez pas que <( je vous treuve fort à dire; nous sommes trop bien en- « semble pour qu'il puisse en estre aultrement. Je vous <( le monstreray bien par mon prompt retour... Je pars a demain, et espère vendredy estre si près de vous, que a je vous donneray de la promesse que me feistes en a en partant, si j'arrivois sans bagage. C'est trop causé « pour estre mouillé comme je suis. Bonsoir, le cœur, le
« bien du monde, et qui m'est aussy fidelle servante. Aimez-la, ses
« conseils vous seront toujours très-utiles et à moy très-agréables
« Je baise votre belle bouche cent mille fois. »
« cœur à moy. Je te baise et rebaise un million de fois. »
Le 22 octobre, Henri écrit aussi deux lettres à sa femme, pour se plaindre du retard que le duc de Savoie, qui s'avise de venir secourir Montauban, apporte à l'accomplissement de ses désirs, a La seule loi du debvoir « force celle d'amour. » « Où il y a de l'honneur, répète- « t-il encore, il faut que tout aultre chose cède... » « Ai- « mez-moi.bien,ajoute-t-il naïvement, et ce faisant, vous « serez la plus heureuse femme qui soit soubs le ciel. »
La correspondance se continue sur ce ton intermittent de galanterie et de sécheresse (2 novembre, 11 novembre, 24 novembre). Le roi est surtout pressé d'en finir avec sa femme et le duc de Savoie. Il lui fait des recommandations plus prévoyantes que chevaleresques, a Tenez-vous saine a et gaillarde et asseurée que je vous aime extrêmement . » (21 novembre.)
Enfin, le samedi soir 19 décembre, le roi se présenta assez tard, revenant de Savoie, fatigué, mais victorieux, aux portes de Lyon, a Elles étaient fermées, et on l'y fit « attendre une heure par une gelée fort rude ; grand ré- « frigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter. » (Miche le t.)
Le roi n'en fut pas moins galant. Il manifesta la plus flatteuse impatience. Il voulait prendre sa femme à l'improviste, d'assaut, comme la Savoie. Il dit gaiement qu'il était venu à cheval, sans lit en croupe, qu'il avait froid et demandait la moitié du lit de la reine (1). Celle-ci n'é-
(1) Le roi se donna d'abord le plaisir de voir la reine à son souper incognito, puis vint lui faire ses compliments dans sa chambre, où il
tait pas là pour refuser. Le grand-duc, se souvenant de Catherine de Médicis et du danger où Pavait mise sa longue stérilité, n'avait dit qu'un mot à sa nièce en la quittant : « Soyez enceinte. » L'unique ressource des reines qui ne peuvent être aimées est d'être fécondes. Elles pèsent dans la balance par les enfants. Marie, qui n'était pas une bégueule, fit place au roi, enchanté de tant de complaisance et de bonne volonté. Le mariage fut béni solennellement par le cardinal-légat le 17 décembre, après avoir été consommé le 9.
A la date du 27 janvier, les deux époux sont encore dans les meilleurs termes. « Ce que vous m'avez escript « en français est fort bien; si vous augmentez tous les « jours d'une ligne, clans buit jours, toute la lettre sera a françoise. Ne doubtez point que je vous aime bien, car « vous faictes tout ce que je veux. C'est le vrai moyen de a me gouverner. »
La reine faisait en effet tout ce qu'il voulait. Elle ne trouvait pas même étonnante cette recommandation : a Baisez mon fils de Vendosme de ma part. » (30 janvier 1601.) Elle n'était pas assez sotte pour être jalouse d'une tombe.
Le 13 mars 1601, cependant, elle commence à avoir
tétait fait précéder par le duc de Beilegarde; enfin, ayant pris son couper, « il fit avertir madame de Nemours qu'elle dît à la reine qu'il « était venu sans lit, s'attendant qu'elle lui feroit part du sien, qui « leur devoit être commun dès-lors en advant. Madame de Nemours u porta ce message à la reine, laquelle fit réponse qu'elle n'étoit « venue que pour complaire et obéir aux volontés de Sa Majesté. « Cela lui étant rapporté, ladite Majesté se fit déshabiller et entra « dans la chambre de la reine, qui étoit déjà au lit, etc.. » (Pal ma- Cayet.)
des distractions. « Vous avez oublié de m'escrire en ita- « lien et de m'appeler vostre cœur. »
C'est le moment de revenir à la marquise de Verneuil. Xous n'avons insisté sur cette correspondance avec la femme que pour justifier une impression que ne diminueront pas les lettres à la maîtresse : la dégénérescence du cœur, marquée par la trivialité croissante du style, l'extinction de toute flamme, de toute poésie, l'absence définitive de l'idéal. Désormais, Henri IY décline, en amour du moins, sinon en politique. Il a de grands projets d'État, mais le cœur perd son baleine. Ses lettres d'amour ne sont plus que des billets de logement. Il coucbe, il n'aime plus, et de l'ancien amoureux nous n'avons plus que le Vert-Galant.
La marquise de Verneuil, quand elle se trouva en présence de la reine, et sur un pied parfait d'intime égalité (car elle ne tarda pas à être enceinte comme elle), ne put longtemps dissimuler son dépit de tant d'autres publiques inégalités. Elle avait été présentée à Marie de Médicis dès les premiers jours, ayant trouvé dans la duchesse de Nemours, qui accepta ce délicat patronage, l'introductrice nécessaire. La reine, selon quelques-uns, Bassompierre notamment, n'eut l'air de se douter de rien, fit bonne chère à sa rivale ; selon mademoiselle de Guise et Dreux du Radier, Marie de Médicis reçut la marquise froidement, dédaigneusement, et ne pardonna de sa vie à la duchesse de Nemours le téméraire service qu'elle lui avait rendu, assez à contre-cœur, d'ailleurs, au dire des Mémoires. Henriette , qui était fine , comprit la nécessité d'avoir une intelligence dans la place. Avec un flair très
habile, elle choisit pour alliée Léonora Gailigaï, future maréchale d'Ancre, qui n'était encore que suivante favorite de la reine, amante négligée du beau Concini, et dame d'atours contestée, la reine demandant ce titre pour elle, et le roi objectant qu'il avait déjà nommé madame de Richelieu. On s'entendit; la marquise obtint les bonnes grâces, au moins apparentes, de la reine, et Léonora Galligai fut clame d'atours.
Cependant cette bonne harmonie, faite de mutuelles tolérances, n'était pas sans orages. La première esclandre de Henriette, la première affaire où éclata son génie jaloux et malin fut celle-ci. Elle avait un compte à régler avec Bellegarde , assez mystérieux. Celui-ci l'avait-il abandonnée après lui avoir conté fleurette ? Avait-il refusé le rôle dangereux qu'elle lui avait offert de rival du roi , dont elle voulait piquer l'amour-propre et émoustiller la jalousie ? Lui en voulait-elle de son officieux empressement à se faire le Mercure de ses galanteries légitimes, son ambassadeur conjugal ? L'accusait-elle de lui avoir rendu auprès du roi, le soir à son coucher, ou le matin à son lever, aux heures d'expansion libre et familière, quelques mauvais services? S'en prit-elle tout simplement à lui de l'échec de ses espérances, et en fît-elle le but de sa vengeance, uniquement parce qu'il lui en fallait un? Questions soumises à doute éternel et éternelle controverse, aucun des intéressés n'ayant songé à nous éclairer. Toujours est-il que, parmi ses adorateurs disponibles, la vindicative Henriette choisit le prince de Joinville, Claude de Lorraine, un de ces Guise qui cherchaient à se venger, par l'intrigue et la galanterie, des
déceptions de l'ambition héréditaire. Elle lui mit, dans un de ces prétextes si faciles à trouver pour une femme qui se venge, l'épée à la main. Un soir, ils sortirent ensemble du coucher du roi à l'Arsenal. Devant la maison de Zamet, Bellegarde fut attaqué et même blessé ; ses gens le secoururent et poursuivirent le prince de Joinville. Il eût été tué, sans une heureuse diversion faite en sa faveur par le marquis de Rambouillet, de la maison d'Angennes, qui reçut les coups qui lui étaient destinés. La querelle fit du bruit et divisa la cour en deux camps. Le roi, outré de ce guet-apens, voulait d'abord donner des juges à Joinville, qu'il n'aimait pas et qui devait encore, à propos de Mme de Moret, justifier cette antipathie. On obtint, à force de prières, qu'il se contentât d'un exil. Joinville s'éloigna, et le ciel se rasséréna un moment sur la trinité royale, le mari, la femme et la maîtresse, sauf à se troubler bientôt de nouveau. Bassompierre place cette affaire avant le départ pour la Savoie et le mariage du roi; le factum de mademoiselle de Guise aussi, Dreux du Radier aussi. Et cependant notre sentiment, partagé d'ailleurs par quelques écrivains spéciaux, est qu'il est plus logique de la placer après, la haine de mademoiselle d'Entragues pour Bellegarde ne s'expliquant et ne se justifiant, au rapport même des auteurs que nous contredisons, que par la colère du mariage du roi, dans lequel Henriette attribuait à Bellegarde une impertinente part, et à l'affront de son ingrate complaisance d'ambassadeur conjugal (1).
(1) L'Estoille nous a donné la vraie date, qui tranche toute incertitude. D'après lui (éd. Halphen, p. 101), la querelle entre le prince
Cependant, le roi, fatigué des déplacements continuels que lui causait le partage de ses affections, prit un parti qui témoigne assez du peu de scrupule des temps et de la toute-puissance du bon plaisir, même en ces matières réservées. Il logea côte à côte, porte à porte, au Louvre (1), la reine et la marquise, la femme et la favorite, également enceintes, et qui devaient accoucher à un mois de distance. Ce mois de distance explique bien des choses. Il signifie que Henri, après un mois donné au bonheur légitime, avait senti revenir le goût de l'autre. Le 20 janvier, il était à Paris, où il avait devancé la reine qui était souffrante, et qui devait gagner la capitale à petites journées, pour attendre l'achèvement des préparatifs de sa réception. Le 28, il était à Verneuil. La reine n'arriva à Paris que le 9 février. Le 25, Henri écrivait de Monceaux. La reine accoucha le 27 septembre 1601 (de Louis XIII), et un mois après, le 27 octobre, la marquise mit au monde Gaston-Henri (2). Il n'y a rien à dire à ces dates-là, sinon qu'elles établissent la durée des fidélités conjugales de Henri : un mois.
Le roi, suivant son habitude, se montra également se-
de Joinville et Bassompierre, où ce dernier fut traîtreusement blessé, est antérieure au départ du roi pour la Savoie. Ce serait en août 1599 que cette altercation aurait eu lieu. L'Estoille n'en attribue point la cause à mademoiselle d'Entragues, ni à un conflit d'amourettes. C'est tout simplement, selon lui, une querelle de courtisans qui s'entr'accusaient de mauvais offices. L'affaire fut arrangée par le roi lui-même (p. 107), en octobre.
(1) Ou plutôt en face du Louvre, ce qui scandalise justement Tallemant des Réaux.
(2) D'abord évêque de Metz, puis duc de Verneuil, mort en 1G82. Il avait été marié à Charlotte Seguier.
rein, également galant, entre les deux accouchées (1). Nous avons, en ce qui concerne la reine, le récit naïf de Louise Bourgeois, dite Boursier, la sage-femme qui, la première, tint dans ses bras le futur Louis XIII (2). Il est impossible d'être plus empressé, plus aux petits soins que le roi, qui avait incontestablement la bosse de la paternité, et qui, infidélités à part, était le meilleur mari du monde. Nous avons aussi deux lettres, du 6 et du 8 octobre, adressées par lui à la marquise de Yerneuil :
aMon cher cœur Ma femme se porte bien, et mon
« fils, Dieu mercy. Il est creu et remply de moitié, en « ces cinq jours que je Pavois veu. Pour moy, j'ay fort a bien dormy, et suis exempt de toute douleur, fors de a celle d'estre absent de vous, qui, bien qu'elle me soit « griefve, est modérée par l'espérance de vous revoir
« bientost Bonjour, mes chères amours, aymés bien
« tousjours vostre menon, qui vous baise un million de « fois les mains et la bouche..... »
a Mes chères amours Cependant aymés bien moy,
« guardésbien ce que vous avés dans le ventre. Souvenôs a vous d'aller voir faire ces crespes, vous y prendrés « plaisir. Bonsoir, mon tout, je te baise un million de
(1) Selon L'Estoille, la balance pencha en faveur du frère illégitime, et le roi préféra le bâtard au dauphin. « Le dimanche qua- « trième de ce mois (novembre 1601), le roy estant arrivé le jour « de devant à Verneuil, madame la marquise y accoucha d'ung « fils que le roy baise et mignarde fort, l'appelant son fils et le di- « sant plus beau que celui de la roine sa femme, qu'il disoit res- « sembler aux Médicis, étant noir et gros comme eux, de quoi on « dit que la royne esiant advertie pleura fort » (p. 2G0).
(2j In-8. Paris, 1G22.
a fois. M. d'Entragues a veu mon fils, il le trouve fort « beau. »
Cette heureuse promiscuité semble avoir duré sans orages (1) toute l'année 1601 . Henriette avait favorisé le mariage de Léonora Galligaï et de Concini. En récompense de ses bons offices, la confidente de la reine lui ménagea des faveurs et des sourires fort inattendus. Les deux naissances furent célébrées, de bonne amitié, en communes réjouissances. Il y eut, entre autres, un ballet dirigé par la reine, et exécuté sous ses ordres par quinze des plus belles dames de la cour. Berthault, un abbé galant, futur prélat, de la tolérante famille des Du Perron et des Desportes, nous apprend que la reine et ses quinze dames représentaient seize Vertus. « Que pensez-vous « de cet escadron, demanda, en goguenardant, Henri au « nonce? — Bellissimo, dit le sacré diplomate, e perico- « losissimo. »
Ces amusements furent troublés par une intrigue dont la marquise de Verneuil, sans son superbe- sang-froid, eût été victime.
Juliette-Hippolyte d'Estrées, duchesse de Villars (depuis 1697), du vivant même de la belle Gabrielle, sa sœur, avait attiré un moment les regards du roi et avait eu, profitant d'un moment de distraction, ses bonnes grâces. Bientôt délaissée, la duchesse, qui n'avait, au dire
(1) Elle avait rides lazzis du facétieux Roquelaure, bernant La Varenne (p. 174, an IGOo), e(t s'était ainsi vengée des honteux services de ce pourvoyeur. Dès novembre et décembre, elle ne rit plus. Le crédit de la favorite menace le sien, et elle demande à Guitard un secret contre la mélancolie (p. :G3).
de la princesse de Conti, pour tout attrait « que sa jeunesse et ses cheveux, » avait trouvé dans le prince de Joinville (encore lui !), qui cherchait lui-même à compenser la perte de la marquise de Verneuil, un amant de consolation. La reine négligée et la maîtresse congédiée associèrent leurs rancunes. Joinville livra des lettres de la marquise de Yerneuil. La duchesse se chargea de les mettre charitablement sous les yeux du roi. Le roi, furieux, jura de ne plus revoir l'infidèle. Il lui envoya le comte du Lude, premier messager de leurs amours, pour lui faire, en son nom, la plus belle scène du monde. Il y avait de quoi être atterrée. La marquise ne fut pas seulement étonnée. Elle était de ces femmes qui retombent toujours sur leurs pieds. Elle ne daigna même pas protester de son innocence, et congédia l'ambassadeur, abasourdi de tant de sang-froid et de modération. On devine le reste. On soutint que les lettres étaient fausses, frauduleusement supposées par des ennemis intéressés à perdre Henriette. On accusa de ce manège un secrétaire du duc de Guise, qui avait le talent de contrefaire les écritures à s'y méprendre. Bref, Joinville, Bellegarde (associé à Joinville et à la marquise, dans l'intérêt de ses amours avec mademoiselle de Guise), toute la maison de Guise, la marquise, firent si bien que le roi fut persuadé. L'historien Mathieu lui-même a donné dans le panneau. Il aurait cela de commun avecL'Estoille (éd. Halphen) qui dit : «En ce mesme mois (décembre 1601), le prince « de Joinville, pour des lettres supposées de madame la amarquise de Yerneuil qu'elle lui escrivoit, plaines « d'amour et d'affection, la lettre de laquelle il avoit fait
c dextrement contrefaire par un secrétaire qui en fust <( serré à la Bastille, a contesté lesdites lettres, mises entre « les mains du roy par madame la marquise de Villars, « à laquelle ledit prince de Joinville, qui lui faisoit Tact mour, les avoit baillées, comme par galanterie et pour « rire, cuida courir rixe et fortune de sa vie (l), Sa Ma- «jesté aiant commandé en grande colère (voire plus « grande qu'on ne l'avoit jamais veue) d'aller poignarder « ledit sieur de Joinville, et à M. de Rosny de donner « congé à la marquise et lui oster tout ce qu'il lui avoit « donné. Mais l'innocence enfin de la marquise, recon- « gneue et justifiée, que le prince de Joinville deschargea « du tout, et le fond de la farce descouvert, qui estoit ung a jeu qu'il avoit joué (mais mal à propos) pour coucher « avec sa maîtresse, la paix de la marquise fust faite, de « laquelle beaucoup eussent moins plaint la fortune que « de Montauban s'il eust esté pendu. Cependant le prince « de Joinville, nonobstant tout cela, fust contraint des'abu senter, d'autant que le roy dit qu'il ne le vouloit point « voir, et la marquise, au contraire, rétablie triomphalea ment, jusques à coucher dans le Louvre, fit le jour des o Innocents, en tesmoignage (disoit-elle) de son inno- « cence, un magnifique festin aux dames et damoiselles « de la cour. » (Ed. Halphen, p. 266.)
Le résultat ne fut point tel .que l'aurait désiré la reine. La duchesse de Yillars fut disgraciée et exilée. La reine rabrouée. Joinville al|a en Hollande selon les uns, en Hongrie selon les autres. Comme il fallait un
(1) Voir Mém. de Bassompierre, p. 26.
coupable, on mit le secrétaire en prison. Quant à la marquise, elle daigna accorder son pardon à Henri IY, qui la dédommagea par un don de six mille livres, que Sully fut obligé de payer en maugréant.
« Voilà, dit judicieusement mademoiselle de Guise, u comme il est dangereux de donner des avis à son maî- « tre lorsqu'il ne les demande pas, et la duchesse eut le « déplaisir de se voir privée de son amant qu'elle aimoit, a et renvoyée chez elle avec honte, quand elle y vouloit « le moins aller, et, outre cela, elle se fit une grande et <( puissante ennemie. »
La duchesse ne fat rappelée qu'en 1604, quand éclata, par la découverte de la conspiration de Biron, l'évidente vérité des trahisons de la marquise. Le prince de Joinville fut aussi rappelé, pour être bientôt après disgracié de nouveau, pour nouveaux braconnages sur les terres du roi. Ce Joinville est le Richelieu de Henri IV. Il s'était donné pour mission de lui gâter ses bonnes fortunes, comme le duc celles du Régent. L'un et l'autre trouvèrent les princes les plus cléments et les rivaux les plus tolérants du monde. Leur vengeance n'alla pas même jusqu'à les marier, ce qui eût pourtant été de boime guerre.
Pour l'état du cœur de Henri, les vicissitudes de ses sentiments, et les fluctuations de ses rapports avec la marquise, il faut recourir de nouveau à cette Coi^respondance d'un intérêt si décisif pour le moraliste.
Par la lettre du 15 octobre 1601, nous voyons que la marquise sollicitait pour deux combattants (sans doute Joinville etBellegarde), et qu'elle commençait à affecter
celte dévotioa qui sera une de ses plus puissantes coquetteries, une de ses ressources les plus sûres pour piquer un amant qui n'aimait pas l'abstinence, « Ne vous «embarquez au jubilé, » lui écrit-il avec une sorte de terreur.
Le 1 9 octobre, il y a brouillerie ; mais c'est encore une brouillerie donnant plus d'éclairs que de tonnerre. Tout cela finit encore par des baisers.
« Mon cher cœur, vous m'aviés tant promis d'estre « sage, que vous ne pouvés doubler que le style de vostre <( aultre lettre ne m'ayt offensé. Je la vous porteray et a vous jugerés que je n'en pouvois attribuer la cause au (( jubilé. Ça esté la crainte que jay tousjours eue de vostre « manque d'amour, qui m'a rendu plus facile a y rappor- (; ter vos promptitudes, je vous l'ay dit souvent, non « comme pointilleux, mais comme le craignant plus que « la perte de ma vie. Rapportés donc cela à mon exce tresme passion, non à avoir envie de vous manquer. <( Dieu m'envoye plustost la mort ! Je vous eusse envoyé « M. de la Rivière, mais il a fallu qu'il soit demeuré , ce pour pourveoir à mon fils, qui a tary sa nourrice ; a après-demain il partira, et sera demain à vostre lever ; u manclés-moy quand vous aurés achevé votre jubilé et « quand vous voudrés me voir. Ce que je désire extres- « mement pour vous tancer bien. Bonjour, le tout à moy , « je te baise un million de fois. »
Le 13 novembre, la paix est faite.
« Mon menon, j'ay un extresme désir de vous voir; ce « ne sera que ne soyés relevée... Mes chères amours, o aimés-moy tousjours, et soyés asseurée que vous serés
a tousjours la seule qui posséderés mon amour. Sur « ceste vérité, je vous baise et rebaise un million de a fois, et le petit homme {V enfant dont elle venait d'ac- « coucher). »
De novembre 1601 à avril 1604, nous ne trouvons plus de lettres de Henri IV à la marquise de Yerneuil. La source est momentanément tarie. La conspiration de Biron, dans laquelle le comte d'Auvergne fut assez compromis pour être arrêté et emprisonné pendant cinq mois à la Bastille, l'affaire des lettres à Joinville, et, vers la fin de 1603, les intrigues avérées des d'Entragues et de la marquise de Yerneuil elle-même avec l'Espagne, suffisent pour expliquer ce relâche. Nous reviendrons donc purement et simplement au récit des événements, après avoir toutefois signalé cette lettre du dernier février 1602, par laquelle Henri pardonne si magnanimement au prince de Joinville, qui avait ajouté des torts politiques plus graves à ses incartades galantes.
« Mon neveu, vous avez raison d'avouer votre faute, « car elle ne pourroit être plus grande, eu égard à moi et <( à celle à qui elle importait. Puisque vous avez regret a de m'avoir offensé, et me suppliez de vous pardonner, h je le veux à la charge que vous serez plus sage à l'a- « venir, et, pour vous le témoigner, préparez-vous à a aller en Hongrie avec M. le duc de Mercœur lors- « qu'il y retournera ; et quand il sera prêt à partir « pour ledit voyage, je trouve bon que vous me veniez a trouver pour être près de moi trois ou quatre jours, a afin qu'avant votre partement, je fasse connaître à tout a le monde et à vous aussi, que mon naturel est d'aimer
(c mes parents, quand ils sont gens de bien et sages (1). »
Voilà le roi dans Henri IV; l'amant ne vaut pas le roi. Reprenons notre Sully, qui nous fournit plus d'une lumière sur cet intérieur orageux du Louvre.
Le 22 novembre 1602, Marie de Médicis accoucha d'Elisabeth de France (mariée en 1615 à Philippe IV, roi d'Espagne).
Le 21 janvier J603 (à deux mois de distance), la marquise de Verneuil accoucha de Gabrielle-Angélique, (mariée le 12 décembre 1622 à Bernard de Nogaret duc d'Épernon).
Ces deux naissances sont les jalons qui fixent notre route à travers le dédale conjectural des chroniques. La femme et la maîtresse luttent de fécondité, et Henri IV, pour apaiser les conflits dont nous allons donner une idée, n'a d'autre ressource que de leur faire alternativement un enfant. Il ne respire jamais qu'entre deux grossesses, et ce n'est que la satiété de l'amour qui le rend à la politique.
A la date du 30 mars 1603, nous lisons, dans les Mémoires de Sully, un billet, non reproduit dans les Lettres missives, ainsi conçu :
m Mon amy, je vous prie de faire délivrer incontinent à « madame la marquise de Verneuil la somme de six « mille livres, de laquelle je lny ay fait don comme je a vous l'ay dit moy-mesme, et depuis mandé par Loméa nie. Bonjour, mon amy. »
C'était la rançon payée pour obtenir répit, à la suite
(1) Voir Sully, éd. Michaud, t. I, p. 404.
de l'astucieuse victoire remportée par la favorite sur la duchesse de Villars, et que nous avons racontée; mais ces éclaircies ne duraient guère, et le roi se fût ruiné à payer à ce prix chaque mois de trêve entre les deux rivales, la couronnée et celle qui avait voulu l'être. Les premières atteintes de la maladie minant cette robuste constitution, épuisée par tant d'excès, nobles ou ignobles, s'ajoutèrent bientôt à ces préoccupations et à ces inquiétudes.
En mai 1603, Henri IV fut à toute extrémité, des suites d'une rétention d'urine qui désespéra les médecins. Il fallut penser à régler ses affaires en ce monde et clans l'autre. Sully nous a raconté cette scène curieuse. Il accourt à l'appel du roi, qu'il trouve au lit, la reine assise à son chevet et tenant une de ses deux mains entre les siennes. Mais déjà, le ressort encore puissant s'est redressé. Le roi termine par de joyeux détails une allocution commencée testamentairement. Il en sera quitte pour la peur.
Il a déjà trois fois, et la dernière à plein canal et
sans douleur. Il ne lâche point Sully qu'il ne Tait rendu quasi-témoin de l'expérience, (dl voulut, avant que de « vous en retourner, que vous le vissiez pisser par deux a fois ; ce qu'il fit avec telle facilité que tout danger en « estoit dehors. »
Je vois d'ici les pudibonds faisant la grimace. Les bourgeoises d'aujourd'hui se scandalisent de ce que nos grand'mères trouvaient tout naturel. Voyez, dans Saint- Simon, le rôle solennel de la garde-robe, et l'histoire des lavements de la duchesse de Bourgogne. Voyez aussi, dans Sterne, l'histoire de la dame qui fait arrêter sa voiture. Le corps , avec ses besoins et ses infirmités, jouis-
sait autrefois du privilège d'une sorte d'inviolabilité ; la pudeur n'était pas dans les mots , comme aujourd'hui. Elle était dans les choses. Nécessité était bienséance. Nous ne valons pas mieux aujourd'hui, mais nous affectons de dédaigner la bête, même quand elle est royale. Songeons, nous historiens, aux services rendus à l'histoire par les journaux d'Hérouard et de Fagon, ces médecins moralistes sans s'en douter, et ne nous effarouchons pas plus que Sully d'un détail qui a sa valeur, et qui nous fixe sur l'époque coïncidente de la décadence physique et morale de Henri IV.
Dès que le roi fut guéri , le confesseur renvoyé, madame de Verneuil rentre en faveur; faveur néanmoins plus incertaine, plus disputée, qui engendre des conflits dans lesquels le roi ose donner raison à Sully , au serviteur contre la maîtresse.
En août 1603 , le comte de Soissons « supplia le roy <t de lui accorder à son profit une certaine imposition de a quinze sols par ballot de toille entrant ou sortant du « royaume, dont l'on lui avoit donné ordre, et qui pou- « voit valloir quelque huict ou dix mille escus par an. » Le roi accorde, à condition que cette faveur n'excédera pas cinquante mille livres par an. Mais il se méfie et consulte Sully, qui lui répond que cette grâce équivaut à un don de trois cent mille écus par an, ruineux pour le commerce de plusieurs provinces. Le roi se ravise et refuse. Le comte de Soissons se fâche, menace de « rompre la paille, » et court porter sa colère chez la marquise de Verneuil, intéressée dans l'affaire. Celle-ci se présente à son tour et cherche à amadouer Sully. Le surin-
tendant résiste. Elle s'indigne. Écoutez ce discours, qui peint la femme :
ce Je pense, luy distes-vous , à faire des remontrances « au roy, en faveur du pauvre peuple, qui s'en va ruyné, ce si telles vexations sont approuvées, et peut bien le roy « dire adieu à ses tailles, car il n'en recevra plus. — « Yrayement, ce dit-elle, il seroit bien de loisir de vous « croire et de malcontenter tant de gens de qualité, pour « satisfaire à vos fantaisies ; et pour qui voudriez-vous a donc que le roy fist, si ce n'est pour ceux qui sont dans « ce billet, lesquels sont tous ses cousins et parents ou « ses maîtresses?»
Le roi, je l'ai dit, donna raison à Sully ; mais ce ne fut pas sans quelque hésitation, le comte de Soissons et la marquise ayant calomnié sa noble franchise et l'ayant accusé d'irrévérences grossières. Sully s'était justifié, ce Ho ! dit le roy, il ne se faut plus enquérir d'où vient la a brouillerie, puisque madame de Yerneuil est alléguée; a car c'est un si bon bec, et si plein de malice et d'in- « vention, que sur le moindre mot que Rosny lui aura « dit, elle y en aura adjouté cent, voire mille. »
Henri connaissait bieu sa maîtresse, ce qui ne l'empêchait pas de lui garder cette indulgence coupable qui, tant de foi?, mit le désordre dans son ménage, au grand dam de sa santé et de son repos, et au grand ennui de Sully, obligé, malgré lui, de jouer le rôle de médiateur, et de perdre son temps et d'exercer sa patience à ces négociations « d'une chambre à l'autre (1). n Et presque tou-
(1) Sully, édiî. Michaud, p. 392.
•jours c'est une nouvelle concession, un présent, qui apaisait les querelles et faisait rentrer les langues au fourreau. Ainsi, en 1604, quand la duchesse de Bar, sœur de Henri IV, mourut, le roi prit dans sa succession sa maison de Saint-Germain , qu'il donna à la reine , et sa maison de Fontainebleau, qu'il donna à madame de Verneuil.
C'est en \ 604, dans les premiers mois de l'année, qu'il faut placer cette fameuse conversation entre le roi et Sully, à l'Arsenal, dans la grande gallerie d'armes, sur a les brouilleries excitées par le comte d'Auvergne, duc <( delà Trémoille et maresclial de Bouillon, avec l'intel- <c ligence des sieurs Lesdiguières, Duplessis et autres, (( entre lesquels M. d'Entragues, et madame de Verneuil « mesme, n'estoient pas des moins soupçonnés, » et où Sully lui donne net à choisir entre le rôle de Henri III ou celui de Henri le Grand. Il rappelle à son maître les grands projets dont il serait si fier d'être l'auxiliaire. Mais il le trouve mal disposé, plus préoccupé du présent que de l'avenir, et des moyens, «s'il y en a, d'avoir re- « pos avec sa femme qui le picotte tousjours sur ce su- « jet, et le presse de la mal traiter (madame de Verneuil), <( pour en retirer cette promesse , » dont Sully a csé déchirer le premier original à Fontainebleau.
Car c'était là le grand sujet de querelles entre le roi et la reine, que la maternité rendait plus susceptible et plus jalouse encore. Querelles qui, selon Y Histoire de la Mère et du Fils, se renouvelaient tous les huit jours et menaçaient parfois de dégénérer en voies de fait. Le roy, dit Mézeray, était parfois obligé d'échapper par la fuite
aux emportements de son irascible moitié, et de lui laisser le champ de bataille, c'est-à-dire le lit conjugal, a Une fois entre autres, la colère de la reine la poussa a jusqu'à lever le bras, que le duc de Sully rabattit avec «moins de respect qu'il n'eût désiré, et si rudement, « qu'elle disoit qu'il l'avoit frappée, quoiqu'elle se louât « de son procédé, reconnaissant que sa prévoyance n'aa voit pas été inutile. » Le roi , poussé à bout, songea plusieurs fois à la renvoyer à Florence, avec son Concini et sa Concini, ou à lui assigner une résidence séparée.
Ce jour-là notamment, voici en quels termes il épanchait sa bile dans le cœur de son fidèle serviteur , et se plaignant alternativement de la femme et de la maîtresse, lui faisait de ses soucis intimes ce véridique et piteux bilan :
a Mon amy.je vous confesseray qu'outre ce que je vous « ai dit des causes de la mauvaise humeur où vous aviez ajugé que j'estois, que je vis hier au soir madame de <( Yerneuil, de laquelle je me séparoy fort mal et en grande « colère, pour trois causes principalement : la première, « pour ce qu'elle veut maintenant faire la fine, la rusée « et la renchérie avec moy, comme si c'estoit par dévoa tion et scrupule de conscience, ce que je croi- procé- « der plutostcle quelques nouvelles amourettes avec de « certaines gens dont j'ai entendu parler et dont la con- (( dition me desplaist; la seconde , pour ce que luy ayant a parlé des advis que j'ay eus de ses intelligences avec « son frère et les autres faiseurs de menées contre ma « personne et mon Estât, elle m'a respondu avec une a fierté merveilleuse et mine desdaianeuse . voire soustenu
« que tout cela estoit faux absolument ; mais qu'à mesure « que je vieillissois, je devenois si méfiant et si soupçona neux, qu'il n'y avoit plus moyen de vivre avec moy, et « que le plus grand bien et faveur que je luy pourrois « faire, seroit de ne la voir plus en particulier, pour ce « que de cela n'en tiroit-elle nul advantage, et ne laissoit « pas de l'accabler de haines et d'envies , et surtout de (( celles de ma femme quelle ma nommée d'un tel nom, que «je me suis pensé eschapper à luy donner sur la joue; la « troisième touchant la prière que je luy ay faite de me « rendre cette promesse de mariage, sur quoy elle m'a « insolemment respondu que je la pouvois bien chercher « ailleurs, pour ce que d'elle ne l'aurois-je jamais; à « cause duquel refus et de toutes ses autres procédures, « nous avons eu plusieurs contestations pleines d'aigreur « et finalement me suis séparé d'elle, en jurant que je « lui ferois bien trouver cette promesse. » Et le pauvre Henri se désolait de cette alternative de sévir ou de céder, de se résigner aux rebuffades de la reine ou de renoncer aux charmantes cajoleries de Henriette. La maîtresse, sous ce rapport de l'esprit, de l'enjouement, de la grâce, avait sur la femme, étrangère et humoriste, une incontestable supériorité. Henri IV constate avec cbagrin a qu'il « ne recoyst de sa femme ny compagnie, ny resjouysc sance, ny consolation, ne pouvant ou ne voulant se « rendre complaisante et de douce conversation, ny s'ac- <( commoder en aucune façon dit-il, à mes humeurs et <( complexions, faisant une mine si froide et si dédai- <( gneuse, lorsque, arrivant de dehors, je viens pour la <c baiser, carresser et rire avec elle, que je suis contraint
« de la quitter là de despit, et de m'en aller chercher o quelque récréation ailleurs. »
Yoilà donc Sully puni de son bonheur conjugal, et obligé, ambassadeur intime, de s'entremettre constamment, avec l'égoïste ennui d'un homme content de sa femme, entre le roi, la reine, la marquise. Jamais la guerre de Savoie ne lui donna tant de mal que cette guerre d'alcôve. Et son ambassade d'Angleterre l'occupa moins que ces harangues de chevet.
En avril 1604-, les conflits se multiplient; l'explosion approche. Écoutons Sully qui, dans ces conjonctures si délicates, fait preuve d'une subtilité et d'une souplesse qu'on n'aurait point attendues de ce mâle et fruste génie, aux prises avec les ruses d'une femme. Sully jouant madame de Yerneuil, c'est un succès et un trait à noter dans l'étude du caractère et de la vie de ce ministre. Comment eût-il fait sans cette habileté, qui lui a été parfois reprochée, et qui, en effet, semble coûter quelque chose à la dignité de la conscience et au désintéressement des services rendus? Sous un roi galant, le premier ministre ne doit gouverner ni avec ni contre les maîtresses. Il y a là un art de juste milieu que Sully a eu, chose étrange ! et qui manqua plus tard à M. de Choiseul.
« En suite des malcontentements cy-devant récitez que a le roi avoit eus de madame de Yerneuil, pour luy avoir « parlé arrogamment, et de la reine, sa femme, en tero mes fort peu respectueux, il recevoit tous les jours « nouveaux advis, fort bien circonstanciez, qu'elle presa toit non-seulement les oreilles, mais aussy le cœur à la « plus part des menées et trames qui s'ourdissoient con-
« tre sa personne et son Estât, auxquelles il adjoustoit « d'autant plus facilement foy, qu'elle tesmoignoit un « plus grand refroidissement d'affection envers luy, sous « des prétextes recherchez de dévotion et scrupules de ((conscience qu'elle n'avoit nullement en l'âme; mais « qu'elle en usoit ainsy, soit à cause de quelques nouvelce les amours qui la dominoient, soit qu'elle eut en l'es- « prit quelque fantastique dessein à la persuasion d'aucr truy ou pour des haynes et despits secrets et cachez... <( Qiioy que ce soit, ces deux esprits qui ne pouvoient vite vre l'un sans l'autre, ny compatir l'un avec l'autre, et entrèrent dès lors en telles aigreurs que nous doutons « bien fort qu'elles n'ayent outrepassé d'un costé la pruei dence, et de l'autre la raison et le devoir. »
Nous pouvons maintenant apprécier définitivement le secret de la puissance d'Henriette d'Entragues. Le voici: se retirer à propos, sous prétexte de scrupules d'honneur ou de dévotion, jeter tout d'un coup une pluie glacée sur le roi brûlant; substituer brusquement les rigueurs du parloir aux libertés de l'alcôve ; laisser tomber la grille au bon moment, couper les vivres enfin à cet amant insatiable et lascif, que l'éternelle faim et l'éternelle curiosité lui ramenaient toujours. C'est là ce que nous révèle clairement la négociation que nous raconte Sully. Celui-ci ne craint pas d'être désavoué par son maître. Henri a dit : Aut Cœsar aut nihil ; tout ou rien. Il ne veut pas de restrictions, de tempéraments, de dosage, de marchandage. Il ne veut pas de cette maîtresse successivement et lentement possédée, comme à Malesherbes. C'était bon pour commencer ; mais finir par là ! On fait en
LES AMOUIIS DE IIEXRJ IV. 355
amour, pour aller, bien des chemins, par où on n'aime guère à revenir.
Sully, en homme bien avisé, se dit : « La marquise va jeter feu et flamme à mon ultimatum, et me charger de plaintes, de reproches, d'injures qu'elle désavouera plus tard, à quelqu'un de ces moments où les ministres ont toujours tort et les maîtresses toujours raison . D'autant plus que la dame n'a aucune raison de m'aimer, qu'elle est jalouse de mon crédit sur le roi, blessée de plus d'un refus, et qu'elle n'est pas femme à négliger une occasion de se venger. » Donc, pour n'être pas pris pour dupe, pour n'être pas serré entre l'arbre et l'écorce, notre ministre prend la double précaution d'envoyer par lettre à la marquise le compte rendu au roi de leur conversation, afin qu'elle l'approuve, et d'exiger cette approbation par écrit. Fort bien lui en prit, car le roi, comme elle y comptait bien, « monta aux nues » en lisant ce projet de traité par lequel « on lui refusoit toute privante ou « familiarité particulière, » ou tout au moins on ne consentait à lui accorder «tout ce qui se peut de familiarités» qu'à la condition d'être mise hors de la crainte d'offenser ou d'être offensée. Henri, furieux de ces restrictions et modifications, qui déconcertaient en lui le vicieux plus que l'amant, s'en prend à Sully de ces déceptions, de ces terreurs, de ce désespoir, de sa paillardise. Et Sully est obligé de lui montrer l'approbation écrite de la marquise pour le convaincre de la fidélité et de la véracité de sa version qu'elle incriminait et désavouait maintenant, voyant les choses tourner à la colère, et à la disgrâce, au lieu de s'arrêter aux prières et au pardon. Henri IV,
en effet, blessé dans son amour-propre plus que dans son amour, s'abandonna tout entier à ses devoirs de roi. Il ne vit plus qu'une conspiratrice dans la maîtresse qui lui faisait l'affront de devenir dévote et de lui rogner le plaisir. Sully, de son côté, ne dut pas l'engager beaucoup à épargner « cette maligne guespe qui nous eust tous deux (lui « et son secrétaire) piquez de son esguillon, ayant quasi g tout desnié ce qu'elle m'avoit prié d'escrire comme le « fond de son cœur, voyant que le roy Tavoit pris d'un a tout autre biais qu'elle ne se l'estoit imaginé. »
Mais si Henri avait à se plaindre de sa maîtresse, il n'avait pas à se louer de sa femme. Et Sully nous a laissé, des doléances du roi à cet égard, de son humeur acariâtre et de son opiniâtreté, de sa roideur, de sa maussaderie, de son animosité extrême contre les enfants naturels, les bâtards du roi, de ses libéralités et familiarités envers Concini et sa femme, un tableau qui n'est pas moins instructif et intéressant que l'autre. Il nous a raconté aussi ses négociations avec la reine, et les griefs de celle-ci dont ce les « plus grands despits et courroux, lesquels estoient seuls a cause de tout ce qu'on blasmoit en elle, procédoient « des amourettes du roy. Mais surtout n'avoit-elle point « assez de puissance sur son courage et son esprit, pour « supporter que madame de Verneuil parlast d'elle irréa véremment, ny que cette putane (car ainsy Fappeloist- « elle tousjours) parlast de ses enfants en telle façon que « si elle les eust voulu mettre en comparaison des siens, g ny que le roy, ayant eu advis qu'elle faisoit des menées <( contre son service, ayant des intelligences pour cet « effet, avec son père et son frère, dans la France et hors
« icelle, n'en fit nulle punition. » Sully poussait le zèle jusqu'à faire lui-même le brouillon des lettres de la reine, et à lui donner, en préceptes naïfs, la quintescence de Fart de plaire.
a Je ne désespère pas que vous ne receussiez quelque a assaisonnement à vos desplaisirs, si vous sçaviez bien « considérer quelle est l'humeur du roy, et ce qu'il est « besoin que vous fassiez pour vous y accommoder; car t< vous n'ignorez pas qu'il ne soit libre et gay, qu'il n'aime « à rire, que l'on soit libre et gay avec luy, que l'on le R loue, flatte et carresse, et surtoutque l'on l'entretienne « avec apparence de contentement; et essaye-t-on de lui « complaire et faire quelque conte pour rire, ainsi que (( vous voyez que fait madame de Guise, et qui est cause « que souvent il vous quitte pour aller causer avec elle, (( disant qu'au lieu de venir audevant de luy le baiser, a l'embrasser, le louer et l'entretenir gayement, vous le « recevez avec une mine froide, comme si c'estoit un « ambassadeur, et là-dessus, vos esprits s'en aigrissent, « se despitent et chacun fait au pis. »
Marie de Médicis faisait ce qu'elle pouvait pour suivre les conseils de Rosny et se plier à ses instructions. De là quelques rapides éclaircies. Mais le naturel reprenant le dessus, Henri se sentait rejeté de la reine à la maîtresse, jusqu'à ce que quelque nouvelle algarade de celle-ci le repoussât à la reine. Entre ces deux pis-aller, Henri perdait son repos et sa santé, et tour à tour prenait le parti de se séparer définitivement de l'une ou de l'autre de ces deux ennemies intimes.
En avril, mai et juin 160i, les incompatibilités s'accu-
sent et s'enveniment, grâce au zèle malin des « mouches de cour » acharnées à bourdonner et à piquer de ci de là, et à entretenir les susceptibilités et les rancunes.
Nous trouvons dans les Lettres missives, comme dans les Mémoires de Sully, des traces de cette mésintelligence croissante qui devait aboutir à un si fâcheux éclat, et la confirmation des assertions du véridique ministre.
Vers la mi-avril 1604, Henri écrit à la marquise de Verneuil :
a Si vos effects suivoient vos paroles, je ne serois pas « mal satisfoit de vous comme je suis. Vos lettres ne parte lent qu'affection; votre procédé envers moy qu'ingra- « titude. Il y a cinq ans et plus que vous continués cette a façon de vivre, treuvée estrange de tout le monde. Jugés <( de moy, à qui elle touche tant, ce qu'elle doit estre. Il « vous est utile que l'on pense que je vous ayme, et à « moy honteux que l'on voye que je souffre que vous ne « m'aymiez pas. C'est pourquoy vous m'escrivés, et pour- « quoy je vous paye de silence. Si vous me voulés traic- <( ter comme vous devés, je seray plus à vous que jamais ; <( sinon guardés ceste lettre pour la dernière que vous <; recevrés jamais de moy, qui vous baise un million de « fois les mains. »
De longs pourparlers, pour aboutir à un arrangement, ayant échoué devant l'opiniâtre dépit de madame de Verneuil, le roi clôt la négociation par ce billet (16 avril) :
« Mon amy, puisque madame de Verneuil est résolue c< à ce que vous me mandés, je le suis aussy à ce que je « vous ay dict lundy. Je lui manderoy mon intention et « feroy voir que j'ay plus de puissance sur moy que l'on
« ne dit, et ne pense pas que ceste nouvelle ne trouble « ses pensées, ce que je ne veux faire ces bons jours. » [La lettre est écrite le vendredi saint.)
C'est le moment de raconter cette conspiration d'Entragues, un des plus grands soucis du règne si agité de Henri IV, auquel Biron, en mourant, légua cette vengeance. C'est du sang de ce noble traître que naît le complot d'Entragues, longue suite de menées ambitieuses et perfides, que Henri n'osa point étouffer dans le sang des coupables, et qui se perpétua, par leur impunité, pour finirpar le coup de couteau de Ravailiac. La conspiration, que quelques écrivains trop indulgents ont traitée de chimérique, artificielle, mécontentement de grands seigneurs, dépit de femme, fat la plus réelle, la plus sérieuse et la plus dangereuse de toutes. Ce fut une véritable coalition, où entrèrent tous les éléments de discorde et de haine qui fermentaient dans le royaume. Ce fut, avant les complots de Cinq-Mars et de Montmorency, un des plus désespérés et des plus considérables efforts de la résistance aristocratique, rebelle au joug de l'autorité royale. D'Epernon , Bouillon peut-être, Concini, M. d'Entragues, le comte d'Auvergne, la marquise de Yerneuil : tels furent les étranges alliés de cette entreprise odieuse qui sacrifiait à de vaines prétentions ou à de frivoles rancunes l'unité de la France, si laborieusement conquise, le repos et peutêtre la vie du monarque. La promesse de mariage, conservée par Henriette, y jouait un rôle qu'on espérait décisif. On devait renvoyer l'Italienne, usurpatrice des droits de la Française, déclarer le bâtard Dauphin, constituer au profit des conjurés des démembrements déguisés sous le
nom de commandements, etc. Chacun venait là avec son ambition secrète, et sa petite trahison particulière prête à doubler la trahison commune et à multiplier les profits.
Il y eut incontestablement du rêve, de la fantaisie, de la folie dans tous ces beaux desseins. Pas un de ces intrigants n'était un politique. Cet imprévu qui perd toutes les conspirations, grâces à Dieu, devait perdre aussi celle-là et noyer ces foudres dans sa pluie subite. Mais il n'en est pas moins vrai que jamais la partie ne fut plus belle aux méchants. Henri IV, sans alliés, sans argent, sans femme cligne de ce nom par le conseil et le dévouement, sans vrais ministres autres que Sully, au milieu des catholiques mécontents, des protestants aigris et jaloux, des parlementaires travaillés d'un reste du levain de la Ligue et gagnés aux partisans et aux grands seigneurs, au milieu d'une France qui ne lui appartenait que de nom, avec un Mayenne gouverneur de l'Ilede-France, un Guise gouverneur de Provence, un d'Épernon gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du Limousin, un Longueville en Picardie, un Montmorency en Guienne, un Nevers en Champagne, un Bouillon à Sedan, cerné de rivalités, d'ambitions, de perfidies, ne fut jamais plus près de sa perte.
Contre tant de dangers, que lui restait-il? Le peuple, qui l'aimait, qui aimait en lui instinctivement la grandeur et la gloire de la France, mais qui était nul, et dans l'armée, en grande partie étrangère, mercenaire, quelques compagnons fidèles qui se souvenaient d'Arqués et d'Ivry. Hors de cela, lui, lui seul, lui, c'est-à-dire rien, c'est-àdire tout. Qu'on ne s'étcnne donc pas de ses tergiversa-
tions, de ses négociations, de ses lenteurs, de ces lenteurs superstitieuses qui par moments glaçaient son mâle et entreprenant génie, quand quelque assassin obscur, poussé par d'illustres complices, venait essayer sur lui ce sinistre poignard , qui faisait peur à un homme habitué au grand soleil de l'épôe et aux hasards loyaux delà bataille. Sans Sully, jamais Henri n'aurait osé décapiter Biron. En présence d'un tel coupable et de tous ceux qu'on voyait derrière lui, le parlement s'effrayait de ses droits et reculait devant le devoir de la hache (I). Quant à la noblesse, elle était toujours acquise plus ou moins et gagnée de cœur à un criminel gentilhomme. L'idée de la patrie, de son inviolabilité sacrée, l'idée du sacrilège dans la trahison n'était pas encore née, pour enfanter les prodiges de la France victorieuse. Turenne et Condé ont été des traîtres avant d'être des héros. Trahir était déjà une faute, ce n'était pas un crime, un crime supérieur même à la grâce royale, un de ces crimes qui veulent vengeance. Qu'on pèse toutes ces considérations et qu'on songe de sang-froid à l'horreur de ces desseins, servis par les trahisons intimes, et en tête desquels on trouvait des hommes comblés des bienfaits du roi et une femme honorée de son amour! Nous n'insisterons pas davantage sur le côté politique de ces coupables intrigues. Notre sujet est purement domestique et privé. Il ne comprend que l'homme et finit au roi. Nous renvoyons donc les curieux aux détails fournis par Sully, Bassompierre, Mêzeray, Mathieu, de Thou, Palma-Cayet,
(i; Non-seulement dans l'affaire de Biron, mais dans l'affaire de
d'Entragues.
et pour le regain anecdotique, L'Estoille et Tallemant des Réaux. Qu'il nous suffise d'indiquer encore les renseignements fournis par Amelot de la Houssaye (1). Cette parenthèse d'historien fermée, nous revenons à nos devoirs et à nos bonnes fortunes de moraliste.
La découverte du complot semble avoir eu plusieurs phases, et n'avoir marché que progressivement. Ce n'est que peu à peu que le roi et son conseil, munis du fil révélateur et conducteur, purent se reconnaître, dans le dédale de ces intrigues souterraines et entre-croisées, chaque mineur poussant devant lui, le plus souvent, des pointes particulières sans relation avec les voisines. Ce n'est donc qu'à force de recherches, de dénonciations, d'interrogatoires, qu'on parvint à dénombrer les conspirateurs, à connaître l'ensemble de leurs plans et de leurs moyens. Dans cette foule de conjurés subalternes, audessous des ennemis dont les plus hauts gardaient la tête dans l'ombre, s'agitaient le père Hilaire et le père Archange, confesseurs de la marquise de Verneuil, négociateurs équivoques de combinaisons reposant toutes sur la fameuse promesse de mariage ; deux gentilshommes anglais, Morgan et Fortan; un secrétaire de Villeroy, L'Hoste, qui avait livré son chiffre à l'Espagne; Chevillard, bisaïeul maternel d'Amelot de la Houssaye, porteur du traité avec l'Espagne, et qui fut réduit, pour le dérober à l'indiscrète curiosité des juges, à le manger peu à
(1) Citons aussi les Lettres du cardinal d'Ossat (22 février et 15 octobre 1601, et 12 avril 1G02), Additions de Le Laboureur aux Mémoires de Castelnau (t. II, p. Gb2) et les Archives curieuses de l'histoire de France (lre sér.> t. XIV, p. 1G5).
peu, avec la soupe et la viande qu'on lui servait à la Bastille. Il fat d'abord question d'épargner les coupables qualifiés, parmi lesquels il aurait fallu frapper un d'Épernen, un Bouillon, peut-être Bellegarde, l'ambassadeur d'Espagne (le roi n'était pas prêt à un semblable éclat), le comte d'Auvergne, fils naturel de Charles IX, le père Archange, bâtard de Marguerite de Valois, M. d'Entragues, père de madame de Yerneuil, et madame de Verneuil elle-même. On avait donc pris le parti de faire le procès aux subalternes, pour en obtenir, sans danger, des révélations utiles et l'effet de l'exemple. On s'était borné, quant au comte d'Auvergne et à d'Entragues, à les mettre en surveillance, à les interroger et confronter.
Le premier résultat de cette intimidation fut la conquête définitive de cette fameuse promesse de mariage, objet de tant de menées et de tant d'iDquiétudes. Le 6 juillet 1604, elle fat remise au roi, en présence du comte de Soissons, du duc de Montpensier, du chancelier, et des sieurs de Sillery, de Villeroy, de la Guesle, Jeannin et Le Febvre. Acte fut dressé de cette remise, en bonne et due forme, afin d'établir l'identité de la pièce et de prévenir l'effet de toute fraude ou réserve. M. d'Entragues signa ce procès-verbal (1).
Selon de Thou et Mézeray, ce sacrifice ne se fit pas sans compensation. On donna vingt mille écus à la marquise de Yerneuil, et l'on promit à son père, qui n'avait jamais fait la guerre, le bùton de maréchal de France. Pour le comte d'Auvergne, sa grâce lui fut accordée, à la seule condition qu'il passerait trois ans dans le Levant.
(1) Qu'on trouve aux Lettres missives, t. V, p. 227.
Mézeray va même jusqu'à affirmer que des lettres d'abolition en forme lui furent expédiées en Auvergne, où il avait jugé prudent de se réfugier, et où il résistait à toute invitation de venir aux pieds du roi solliciter un pardon entier, qui lui eût été certainement accordé.
Voilà la première phase de l'affaire, dont le récit diffus de Sully et des historiens qui l'ont suivi dans ses excellentes, mais parfois impatientantes divagations, n'a pas peu contribué à embrouiller les diverses circonstances. La seconde phase de la conspiration, celle qui amena le procès criminel de haute trahison et de lèse-majesté, fut inaugurée par la découverte de nouvelles intrigues nouées avec l'ambassadeur d'Espagne, don Balthazar de Zuniga, postérieurement au pardon octroyé par Henri IV, postérieurement à la remise de la promesse de mariage. Sully nous indique, cette fois assez nettement, le caractère odieux d'ingratitude et de récidive de ces menées, qu'on dit (mais sans preuves et Mézeray le nie) être allées jusqu'au projet d'attirer le roi en guet-apens chez madame de Verneuil, de le tuer, d'enlever le bâtard qu'il avait eu d'elle et de le proclamer Dauphin. Dans la première partie de l'affaire, madame de Verneuil a un rôle hostile, mais encore prudent et presque passif. Elle sert les rancunes communes, en leur donnant pour drapeau la promesse de mariage. Dans la seconde partie elle excite, elle aiguillonne ces colères aigries encore par la honte d'un premier échec. Elle se livre tout entière à ce désir de la vengeance. Elle partage et inspire les délibérations. Elle a le visage enflammé et l'implacable impatience d'une Némésis jalouse. Elle attire définitivement au parti
MM. de Bouillon et La Trémouille, un Biron, et une foule de gentilshommes, la plupart gascons et huguenots. A ce moment de sa vie, la marquise est vraiment odieuse. Ce n'est plus la faute de Henri IV, c'est son châtiment. Mais quelqu'un de plus lâche et de plus odieux qu'elle, s'il est possible, c'est son frère; génie complètement satanique, un type de scélératesse ironique et d'ambition téméraire, digne de Shakespeare. Il nous est révélé tout entier dans le cynisme de sa perfidie, par cette conversation entre Henri IV et Sully, où le roi avoue au ministre, que, lorsque les larmes et les supplications de la marquise de Yerneuil, à laquelle s'étaient joints le connétable de Montmorency (beau-père du comte) et ses trois filles, ainsi que le duc de Yentadour, son second gendre, tous en deuil, lui eurent arraché le pardon de « ce misérable,» comme le connétable l'appelait lui-même, le gracié, qui voulait avoir la liberté avec la vie, lui avait fait demander un entretien particulier. Dans cette entrevue, le comte d'Auvergne, tout en protestant lui faire une confession générale et repentante de ses fautes, lui avait dissimulé les plus dangereuses, et avait, comme prix de ces aveux perfides, sollicité la liberté, en sus de la vie, en priant le roi de ne paraître avoir cédé en cela qu'aux sollicitations de la marquise, afin de ne pas donner l'éveil à l'Espagne, et de le maintenir dans sa confiance. Par ce moyen, le comte se flattait d'obtenir d'un côté des confidences qu'il eût trahies de l'autre, et d'avoir ainsi double salaire. Cette hideuse proposition d'un double traître et double espion, cette profondeur et cette noirceur de perfidie, avaient fait rougir et reculer le roi, qui refusa
ce concours infâme et justement suspect. Le comte, en effet, faisait faire, pendant ce temps, à la cour d'Espagne les mêmes ouvertures. Bientôt une correspondance interceptée par Loménie et mise par lui sous les yeux de Henri IV, ne lui laissa plus de doute et plus d'illusion. Dès les premiers bruits de cette découverte, le comte s'était, comme nous l'avons dit, retiré en Auvergne, où ne pouvant le saisir par force (c'était un hardi compagnon toujours à cheval, toujours armé, toujours sur ses gardes), M. de Nerestan s'empara de lui par surprise et par ruse (1).
Cette fois, la mine trop chargée éclata. Le comte d'Auvergne fut encagé (20 novembre 1604) à la Bastille, sous le verrou de Sully, rude oiseleur, qui n'était pas homme à le lâcher. La marquise fut mise aux arrêts, dans son hôtel du faubourg Saint-Germain, sous la garde du chevalier du guet, et le samedi, 11 décembre 1604, le prévôt des Maréchaux, de Functis, s'en alla à Marcoussis (à Malesherbes, selon de Thou) faire la capture du vieux d'Entragues, et la saisie de ses papiers. Il y avait, dans ces papiers, de quoi faire tomber toutes ces têtes. Le roi ne sut point se résoudre à une rigueur nécessaire. On pleura, on supplia, le parlement lui-même. Il se laissa attendrir. Il pouvait faire le roi, il aima mieux faire le père. Il pouvait être juste, il préféra être bon. Funeste clémence! fatale impunité! sur laquelle s'aiguisa le poignard de Ravaillac. Devant la justice du roi et la crainte
(1) Voir ia Relation dans les Additions de Le Laboureur aux Mémoires de Castelnau, t. II, p. 652, et dans les Anecdotes tirées des conversations de M. le chancelier Du Vair, à la suite de l'édition elzévirienne (Jannet) des Mémoires de Marguerite de Navarre p. 28G.
d'un châtiment qui lui semblait inévitable, tant il était mérité, le vieux d'Entragues mollit. Le comte d'Auvergne et la marquise gardèrent sous Forage une attitude intrépide. Le frère fut insoucieux et fanfaron, la sœur insolente et ironique. Pendant que le comte d'Auvergne répondait à sa femme, qui le faisait visiter avec permission du roi, et lui faisait demander ce qu'il désirait, qu'elle lui envoyât seulement bonne provision de fromage et de moutarde, et qu'elle ne s'inquiétât point du reste (1), la marquise de Verneuil disait : « La mort n'a rien qui « m'effraie; au contraire, je la désire. Si le roi m'ôtait la « vie, on dirait au moins qu'il auroit fait mourir sa «femme. J'étais reine avant l'Italienne. Au surplus, je (f n'ai que trois choses à demander au roi : un pardon (( pour mon père, une corde pour mon frère, et justice pour « moi. » Il paraît que, par une de ces vicissitudes fréquentes en prison, le vieux d'Entragues s'était relevé jusqu'au courage, tandis que le comte s'abaissait jusqu'à la peur. Il chargeait, il dénonçait maintenant ses complices, il rejetait tout sur sa sœur. Quant au vieux d'Entragues, redevenu père, il prenait tout sur lui.
Le Ier février 1605, l'arrêt fut rendu. M. d'Entragues et le comte d'Auvergne furent condamnés à avoir la tête tranchée ; et il y eut un plus ample informé à l'égard de la marquise, laquelle serait néanmoins détenue, sous bonne et sûre garde, au monastère de Beaumont-les-Tours. C'est à tort que l'on a écrit que l'arrêt condamnait la marquise à être rasée et confinée entre quatre murailles. J'ai
(i) Voir, sur ses autres rodomontades, le Journal de Henri IV (1604), p. 62 et 65.
pour moi l'autorité deL'Estoille, décisive en ces matières judiciaires; j'ai pour moi la logique du caractère du roi. N'oublions pas qu'il aimait encore, plus que jamais peutêtre, la marquise. Hé quoi! malgré sa trahison? Parce qu'elle l'avait trahi. Le cœur humain a de ces mystères. Quoi! raser ces beaux cheveux! Quoi! ne plus la voir. Jamais Henri IV n'eût souscrit à cela; cet arrêt si juste, si nécessaire, contre les deux grands coupables, lui pesait déjà comme un remords. Il attendait avec impatience l'occasion de pardonner. Dans ses négociations, bientôt renouvelées avec la marquise, il aura l'air du suppliant, et elle, celui du juge. En vain, nous le verrons, depuis la fin de 1604, il cherchait, dans les bras d'autres femmes, à fuir et à oublier l'ingrate. C'est elle qu'il poursuivait, qu'il voyait, qu'il embrassait toujours; ce qu'il aimait dans les autres, c'est ce en quoi elles lui ressemblaient. Mais ces mauvaises copies l'attachaient davantage à l'original ; écoutez cette lettre, de la fin de l'année 1604, au plus fort de la découverte de la conspiration et du procès . On y sent la flèche immortelle qu'en vain il voudrait arracher de son cœur. La blessure s'agrandit de ces efforts inutiles. L'amour s'augmente, en quelque sorte, du désespoir.
« Mon cher cœur, j'ay reçeu trois de vos lettres aux- « quelles je ne feroy qu'une réponse. Je vous permets le « voyage de Boisgency, comme aussy devoir vostre père, <( auquel j'ay faict oster ses gardes. Mais n'y demeurés « qu'un jour, car sa contagion est dangereuse. Je trouve « bon que parties pour Saint-Germain, voir nos enfans, « je vous envoyeroy La Guesle ; car je veux aussy que o voyésle père, qui vous ayme et chérit trop. L'on n'a rien
LES AMOURS DE HEJN'ill IV. 369
« sceu du tout de vostre voyage (la reine). Aymés-moy, a mon menon, car je te jure que tout le reste du monde <( ne m'est rien auprès de toy, que je baise et rebaise un « million de fois. »
Le jour même de l'arrêt de mort, la marquise et sa mère vinrent se jeter aux pieds du roi, qui les releva, en pleurant comme elles. Dès l'après-dinée, le conseil fut convoqué et tenu. La peine de mort fut commuée en celle de la prison perpétuelle.
Certes, c'était là tout ce que Henri pouvait faire. Il le sentait lui-même quand, encore irrité, il avait répondu à la comtesse d'Auvergne qui s'était jetée à ses pieds, lui demandant la grâce de son mari, — non sans la relever et saluer courtoisement : « J'ay pitié de votre mi- « sôre et de vos larmes ; mais si je vous octroyois ce que « vous me demandez, il faudroit (prenant Ja reine par « le bras) que ma femme que voyla, fust déclarée p..., « mon fils bastard et mon royaume en proie . » (L'EstoUle) .
Et cependant, d'Entragues recouvra peu après la liberté. Le comte d'Auvergne seul fut maintenu à la Bastille, où il demeura douze ans. Quant à la marquise de Yerueuil, des lettres expédiées au sceau et vérifiés au parlement le 28 mars, lui permirent de se retirer dans sa terre de Verneuil. Sept mois après, le 16 septembre 1605, le roi accorda à la marquise des lettres d'abolition, qui la déclaraient innocente et portaient défense au procureur général de poursuivre sur le plus ample informé. La correspondance toutefois, entre Henri et la marquise de Yerneuil, au moins celle recueillie aux Lettres missives, ne se rouvre qu'en octobre 1606.
Durant cette année, comme durant les autres, le temps se passa en brouilles, en raccommodements, en messagers de part el d'autre, parmi lesquels figurent surtout La Varenne, Sigogne, qui fut bientôt disgracié pour certains billets amoureux qu'il avait écrits à la marquise ou pour elle (1), et qu'on trouva dans ses papiers « avec ceux de beaucoup d'autres, dit L'Estoille » (en décembre 1604), et surtout le grave Sully fort ennuyé de ces missions dangereuses. Et tout cela, pour aboutir à quoi? à un repentir incertain, à une fidélité douteuse, à une paix toujours troublée. « Insigne imprudence! dit Michelet; humiliée « et subissant et cette grâce et cet amour, désormais in- « supportables, Henriette devint tout à fait perverse et « très-dangereuse. » Ce qui est plus à regretter, c'est que l'affront de cette dernière faiblesse du roi, pire que toutes les infidélités, lui aliéna à jamais Marie de Médicis.
Nous touchons au moment où cette étrange figure de Henriette d'Entragues, successivement éclaircie, dégagée du nuage romanesque, apparaîtra enfin dans la vérité inexorable de la ligne et de la couleur. Rude tache que celle de poursuivre à travers tant d'événements et de contradictions ce second visage, invisible, insaisissable qui seul explique et anime l'autre, l'âme. C'est à Sully qu'il faut demander les derniers traits, les dernières touches de cette physionomie morale. C'est à lui peut-être, observateur plus profond qu'il ne semble, que nous devrons la solution décisive de cette énigme, l'explication
(1) Voir Tallemant et son précieux, commentateur. La marquise voulait, en supposant une correspondance avec un amant dont Sigogne jouait le personnage, piquer la jalousie du roi.
définitive de ce mystère : la domination d'Henriette survivant à toutes les déceptions, à toutes les révoltes, et l'abaissement du caractère galant de Henri IV, qui désormais n'est plus en amour qu'un paillard spirituel, ou un Don Quichotte héroïque. C'est Henriette d'Entragues qui l'a ainsi gâté, amoindri, abâtardi. Et c'est là le secret de sa puissance. Elle est irrésistible comme la corruption. Elle a la séduction de l'abîme. Elle a l'implacable attrait de l'amour qui se venge. Ne pouvant tuer, elle avilit. Cette fataleinfluence, cetincroyable ascendant, ne s'expliquentils pas par les grâces savantes et les plaisirs perfides dont les Ompbale et les Dalila ont personnifié le pouvoir? L'antiquité appelait cela la robe de Nessus, la Bible dit : La science du mal. C'est par cette science du mal soufflée à Eve par le serpent, que Henri fut à jamais gagné, conquis, dominé. La dépravation estime sorcellerie. Nous le verrons désormais, dans ses lettres, sous le joug de ce charme infâme. Mais, avant de décrire le mal, assistons aux inutiles efforts, pour le guérir, du médecin Sully, et demandons-lui son avis.
Quand Sully était parvenu, non sans peine, à raccommoder le roi et la reine, et que la cour, grâce à ces trop courtes pacifications, voyait reluire Parc-en-ciel, et redevenait « gave, plaisante et agréable, » la marquise n'avait garde de ne pas troubler cette insolente harmonie, « il « n'y avoit sorte d'artifices dont elle n'usât pour y parti venir; elle faisoit tant de promesses et formoit tant de « diverses sortes d'amours, les unes pour s'appuyer, les « aultres pour susciter des querelles et des brouilleries, « que qui les sçauroit toutes, et les voudroit publier avec
« intelligence, il y auroit de quoy faire un gros volume, <( et trouver le sujet d'une douzaine de comédies, et « quelques-unes d'icelles capables de dégénérer en trace gédies ; tant elle et d'autres firent d'intrigues en leurs « amours jusques à supposer des mariages et en faire ades bans, tout cela, de trop longue déduction, à « cause de divers artifices dont il fust usé de beaucoup « de costés, et de lettres qui furent produittes en intention a de vérifier multiplicité d'amourettes bigarrées, etc. »
Henri IV s'épuise, en présence de ces hostilités et de ces querelles, sans cesse renaissantes, à demander à Sully les moyens d'en finir, que celui-ci s'épuise à trouver; les seuls bons, qui sont sa séparation d'avec la reine, ou tout au moins le renvoi de ses favoris, ou l'exil d'Henriette, paraissant toujours trop radicaux, trop dangereux, trop douloureux.
En 1605, en 1606, comme en 1604, Sully, chaque fois que le roi perdait patience, était chargé de renouveler ses reproches, ses menaces, et ses propositions. Régulièrement, madame de Verneuil congédiait Sully, en répondant à ses reproches par des reproches, à ses menaces et à ses propositions par un refus ou des exigences telles, qu'il valait encore mieux s'exposer à la supporter ou à la punir.
Sully nous a laissé l'analyse exacte et minutieuse d'un de ces entretiens avec le roi et la maîtresse. Ils donnent l'idée de tous les autres, qui se suivaient en se ressemblant. En vain, Sully rappelait méthodiquement au roi (il entrait presque toujours par là en matière) les circonstances où la marquise et les siens avaient abusé de
sa bonté, et aussi, en même temps, pour l'encourager à l'imiter encore, les circonstances où il avait fait preuve d'énergie et de sens. Il lui « ramentevoit notamment « sous le numéro cinquième, la généreuse résolution « qu'il prit pour empescher que madame de Yerneuil ne ce le suivist au voyage de Savoy e, lorsque, pour luy en « faire venir l'envye , des gens d'un certain mestier, a lui firent voir une chanson qui commençoit : « Cruelle « départie, Malheureux jour. »
Et à propos, Sully, qui nous enlève tant d'illusions, voudrait-il aussi nous ôter celle de Henri IV poëte? Il semble résulter en effet, du passage que nous citons, et qui n'a pas encore pris place dans les éléments du procès entamé pour décider la question, que la chanson Cruelle départie, Malheureux jour ne serait pas de Henri IV et n'aurait pas été faite pour Gabrielle.
Sully, après cet historique en raccourci des principales circonstances où il a eu à s'occuper de madame de Verneuil, passe aux griefs, plus intimes et plus personnels, de l'amant dans le monarque.
« Premièrement donc, Sire, ce que j'ay pu compren- « dre de vos plaintes contre elle, sont qu'elle parle « quelquefois irrevéremment de la royne, qu'elle ne a recherche pas assez les moyens de ne lui estre point « désagréable; que quand elle parle de vos enfants légi- « times et des siens, il semble qu'elle les veuille faire « tenir pour esgaux. . . que l'on vous a fait voir la coppie « d'une lettre, par elle escrite à son frère, qui donne c< occasion de soupçonner qu'elle a de mauvais desseins « hors de France, et qu'elle désire d'en sortir; que Ton
(( vous a aussy donné ad vis certain qu'elle a quantité a d'amourettes, et offert de le vérifier par lettres escriptes « de sa main, dont la froideur et la suffisance avec les- « quelles elle vit avec vous et avec lesquelles elle vous « reçoit depuis quelques temps, vous donne sujet d'en « croire quelque chose ; et que toutes ces mines, grimace ces, simagrées et fastueux langages dont elle usoit a pour faire la repentie, la scrupuleuse et la dévote, a mais devant vous seulement, et nullement devant « d'autres que vous sçaviez bien, ayant souvent esprouvé <( qu'en des esprits faits comme le sien, ces subits et a prompts changements de débauches en bigoteries, ne «sont que de pures hypocrisies, afin de mieux cacher (fleurs vices, malices et méchants desseins (1). »
Après ces préliminaires, Sully rendait compte au roi de ses infructueuses tentatives pour décider la marquise à interrompre ces commerces supects et ces pratiques de médisance; il ajoutait qu'il lui avait vainement observé que « si tant estoit qu'elle fust véritablement repentante, « zélée et dévotieuse, le roy ne la vouloit nullement des- « tourner d'un si louable dessein, pourvu que ce ne fust « point par feintise, afin de le mieux piper, et d'en aymer « et chérir d'autres plus que luy ; ce que le roy ne disoit a nullement par jalousie, comme elle le publioit, mais « parce que c 'estoit chose honteuse , de voir qu'une a femme qu'il avoit aimée, de laquelle il avoit des enfants « qu'il affectionnoit, fist la renchérie et la rusée avec luy, « et se prostituât à d'autres, luy le sçachant bien. »
(1) Sully, Mémoires, édit. Michaud, p. 600,
Sully finissait en l'exhortant à être plus humble visà-vis de la reine, plus discrète à propos de ses enfants, s'abstint de tous propos en cachette « plutôt la nuit que le jour » avec des personnes que le roi n'aimait pas et qui n'aimaient pas le roi. Moyennant quoi il se faisait fort d'obtenir de Sa Majesté une permission de se retirer hors de France, pourvu que ce ne soit pas en Espagne.
A quoi la marquise répondait que, pour les plaintes qu'elle avait à faire, il était inutile de les répéter, le roi les connaissant assez ; que, pour ses désirs, ils se bornaient à voir assurer la vie et la fortune de sa famille et de ses enfants; qu'elle sentait bien les avantages d'une retraite à l'étranger, mais qu'elle ne se souciait pas d'aller y mourir de faim, et que le roi ne pouvait faire moins que lui donner cent mille livres de rente, en fonds de terre bien assurés.
Invariablement aussi, le roi remerciait Sully, et ajournait la solution à un autre jour, ne pouvant se résoudre ni à donner ainsi cent mille livres de rente, ni à se séparer de celle qu'il aimait malgré tout. C'est ainsi que se passait le temps, la reine de plus en plus grondeuse, Henriette de plus en plus boudeuse, le roi de plus en plus perplexe, obligé de lutter tour à tour contre les courroux de son ombrageuse moitié, qui se résolvaient en faveurs nouvelles aux Concini, qu'il détestait, ou contre les dépits de sa maîtresse, qui lui demandait, pour le narguer, la permission de se marier, tantôt avec un seigneur qu'elle ne nommait pas, mais qui exigeait cent mille écus de dot, tantôt en France, avec le prince de Joinville, cet indiscret ardélion que le roi trouvait toujours entre ses mai-
tresses et lui, tantôt avec le duc de Guise, son frère aîné, héritier de la passion et des vues du cadet. De quoi le roi, piqué, la rabrouait fort. C'est maintenant le cas de répéter, à propos de cet inévitable empire de la marquise et de ses causes secrètes, une observation de Sully qui a son prix. Elle est citée par un de nos obscurs devanciers (1),et sans doute d'après l'édition arrangée de l'abbé de l'Écluse, et non d'après l'édition Michaud, où nous ne la retrouvons pas formulée en termes aussi explicites ni aussi sévères.
ce Une des bizarreries qui m'a toujours le plus frappé « et le plus fait désespérer de guérir ce prince, c'est de <( voir que dans leurs plus forts démêlés, ce qu'ils disoient a l'un de l'autre absents, étoit toujours différent de ce qui a devoit lui être montré ; soit que leur intelligence se cona servât en quelque sorte sans qu'ils s'en aperçussent (( eux-mêmes, soit que le .prince, ingénieux à s avilir, « eût donné dès longtemps à sa maîtresse des armes contre a lui, dont il ne vouloit pas l'obliger à se servir en la <( poussant à bout, soit enfin, et c'est le jugement le moins « désavantageux encore qu'on puisse porter de ce prince, a qu'il se fût passé entre eux des choses secrètes, sur les- « quelles Henri, par peine ou par honte, ne pouvait se « résoudre à s'expliquer ni avec moi ni avec personne. »
Sully a mis nettement, quoique discrètement, le doigt sur la plaie secrète de cet amour de décadence, la luxure. Qui pourrait en douter, en voyant le roi tolérer, de cette
(1) Saint-Edme, Amours et galanteries des rois de France, etc., 1830, t. II, p. 82. Édit. Michaud, p. 600.
bouche trop chère, des libertés de langage qui blessent à la fois, dans Marie deMédicis, la reine, la mère, la femme? Henri IV eût-il, sans cette tyrannie honteuse, permis à sa maîtresse de se gausser impudemment de l'accident du bac de Neuilly, qui avait failli coûter la vie à la reine et au duc de Vendôme, successivement retirés de Peau par les cheveux par le brave La Chàtaigneraye? La marquise, en parlant au roi de cet accident, qui n'avait rien de risible, n'avait pu s'empêcher de dire a qu'elle en « en avoit été fort alarmée, mais que si elle y eût été pré- « sente, en le voyant sauvé (il avait sauté par-dessus la a portière), elle aurait crié de bon cœur : La reine boit. » Ceci fut rapporté à la reine, qui trouva naturellement ce bon mot fort mauvais (1). Ce nouveau grief ne mit pas au mieux les deux ennemies intimes. La reine, blessée dans son amour-propre, blessée dans son affection, qui lui avait inspiré le premier mot qu'elle prononça en reprenant ses sens, ne pardonna pas à Henri IV une indulgence aussi insultante. Elle fut plus de quinze jours sans lui parler. Quoi qu'il en soit, le 6 octobre 1606 (l'accident de
(0 «Elle avoit de l'esprit, dit Tallemant des Réaux, mais elle es- « toit fière, et elle ne portoit guère de respect ni à la reyne ni au roy. « Eniuy parlant de lareyne, elle l'appeloit quelquefois: Vostre grosse « banquière. » Elle ne traitait pas mieux Henri IV. « Ce prince, dit « Tallemant, a eu une quantité estrange de maistresses; il n'estoit « pourlant pas grand abatteur de bois; aussy estoit-il toujours c... . « On disoit en riant que son second avoit esté tué. Madame de Ver- « neuil l'appela une fois Capitaine Bon vouloir, et une autre fois, « car elle le grondoit cruellement, elle Juy dit que bien luy prenoit « d'estre roy, que sans cela on ne le pourroit souffrir et qu'il puoit
« comme une ch Elle disoit vray, il avoit les pieds et le gous-
« set fin, etc. »
Neuilly est du 9 juin 1606), le roi se trouvait de nouveau au mieux avec la marquise, et lui brûlant, lui aussi, la politesse, lui écrivait dans des termes qui n'expriment que trop le genre d'empire qu'elle exerçait sur lui et la qualité de cet amour qui ressemble à une servitude. Nous ne trouvons, remarquons-le, ni dans ses lettres à Corisande, ni dans celles à Gabrielle, aucun de ces mots ni aucune de ces idées, d'une crudité lubrique, qui sont désormais si familiers à Henri IV, et par lesquels il semble se venger en déshonorant à son tour celle qui l'avilit-.
a Mon menon, je viens de prendre médecine, affin « d'estre plus gaillart, pour exécuter toutes vos volontez. (( C'est mon plus grand soin, car je ne songe qu'à vous « plaire et qu'à affermir vostre amour, comme estant le
« comble de mes félicitez Il faict beau icy, mais par-
<( tout, hors d'auprès de vous, il m'ennuye si fort que je a n'y puis durer. Trouvés un moyen que je vous voye en « particulier, et que devant que les feuilles tombent, je « vous les fasse voir à l'envers. Bonjour, mon cher cœur, « je baise vous un million de fois. »
Par une lettre du 7, il l'informe sans doute qu'il lui a sacrifié quelqu'une de ces éphémères rivales, dont elle daignait faire semblant d'être jalouse. « J'ay faict ce que « vous désiriez. Elle s'en ira bientost. Toutes ces dames « sont bien estonnées. Ils ne sçavent d'où le mal leur vient,
« mais ils ne parleront plus à l'oreille. N'en dites rien
« Asseurez-vous, mon cœur, que je vous aime de tout le i\ mien et avec plus de passion que je ne fis jamais. Sur « cette vérité, je baise un million de fois vos beaux yeux. »
Le 20 octobre, il s'excuse, il s'humilie. « Mes chères
« amours, vous aurés veu, par la lettre que je vous écrite vis hier, que mon déplaisir ne procédoit que de force de « vous aimer. Mon inclination et toutes mes résolutions (( m'y portent tellement, qu'il faudrait de grands efforts « d'ingratitude pour m'esbranler. Bien désirai-je, comme « je ne veux rien faire qui vous desplaise, ne recevoir de « vous chose qui me puisse apporter de mescontente- (( ment. »
Le 23 octobre, les choses vont toujours pour le mieux. Henri a reçu, dans une seule journée, trois lettres de sa bien-aimée, et il en attend encore une quatrième, avant que de dormir, a Croyez que c'est le seul temps où j'aye « receu du contentement ; car hors de vostre présence ou « de vos nouvelles, je n'ay non plus de joye qu'il y a de « salut hors l'Église. Soyez mardy, sans faillir, à Marti coussy, et si vous pensiez que vostre disnée fust à pro- « pos à Villeroy, je vous y ferois bonne chère etirois avec « vous à Marcoussy, et vous prestant la moitié de mon (( carrosse, le vostre seroit deschargé, et en eschange, au a logis, vous me presteriez la moitié de vostre lit. Bon- «jour, l'âme à moy, je te baise un million de fois. »
Henri ne peut se rassasier de ces entrevues amoureuses. « Mon cher cœur, je nefauldroy d'estre demain, à « six heures et demie ou à sept, entre vos bras... Je seroy « une heure avec vous, vous chérissant comme il faut. »
a Mon cher cœur, j'ay esté éveillé ce matin par vostre t« lettre, qui me rendra cette journée plus heureuse et me (( mettra en belle humeur. Vous me desplaisez toutesfois « de me vouloir retarder le contentement de vous vecir. « Mais je ne vous en croiroy pas. Retardez vostre saignée
« pour mon service, et si elle vous est nécessaire, remet- « tez à moi à vous ouvrir la veine »
« Mon cher cœur, vous recepvrés à vostre réveil ce « mot, qui vous rendra plus gaye toute la journée. Je le «juge par moy qui l'expérimente, quand je reçois quel- « que tesmoignage de vostre affection. J'ay ouy une fort « belle comédie, mais je pensois plus en vous qu'en elle, a et m'en vais coucher, vous souhaitant auprès de moy. »
Vers la fin de l'année 1606, il y a un refroidissement. Les lettres, plus rares et plus sèches, s'interrompent jusqu'au mois d'août 1607. Sans doute, la marquise avait encore fait quelque algarade de sa façon. Peut-être aussi, comme le lui disait Henri, avec une galanterie un peu crue, avait-elle ses enfants auprès d'elle et « les ouvrages » lui faisaient-ils négliger « l'ouvrier. » La reine, d'ailleurs, semblait avoir repris, à ce moment, quelque crédit sur le roi, qui lui avait promis de tenir toujours la maîtresse à une distance respectueuse de la cour. La cour était, en août, à Saint-Maur les Fossés, la marquise à Charenton. La reine la trouva trop près, se plaignit à Sully. Sully envoya son secrétaire au roi, et madame de Verneuil fut invitée à aller prendre les eaux à Vanvres. C'est pour la dédommager sans doute, que, le 23 août, le roi lui envoie de petits cadeaux. « Mon cœur, je vous en- « voye bien plus de coquilles que je ne vous avois proa mis et vos gants d'Espagne. Mandés-moy si vous les c< treuverés bons et les coquilles belles. Je vous donne le o bonjour et un million de baisers, vous jurant que je « vous ayme de tout mon cœur. »
Le 14 octobre 1607, le roi avoue un certain épuise-
ment, une certaine satiété. « Je vous voiroy devant que a parties de Paris, et vous chériroy, non comme il faut, a mais comme je pourroy. »
Le 48 et le 20 octobre, vent, orage, grêle.
« Je ne pensois point, en vous mandant que vous seule « pouviez changer mon humeur mélancolique en joye, « vous offenser aussy peu, en vous tesmoignant le désir a de vous chérir et le desplaisir d'en estre privé. Ce n'a «jamais esté mon intention ny ne l'est encore de vous « empescher de prier Dieu, tant s'en fault. Je l'approuve « extrêmement. Vous dictes que ma mélancolie ne pro- « cède de vous. Je ne vous en ay pas accusée, et n'en ayant « subject du monde, il est évident qu'elle procède de la u rate ; pour à quoy pourveoir, je viens de prendre méde- « cine. Vous me mandés que vous voulés vivre aultre-» « ment que de coustume. J'ay trouvé ce style bien rude, <( pour ne vous en avoir donné occasion. Si vous conti- « nues, vous me ferez résouldre à ce qu'il vous plaira. Je « vous baise, en toute humilité, les mains. »
Le 20 octobre, les cartes se brouillent encore.
«J'ay receu vostre lettre. Il est vray que dimanche « nous résolûmes d'employer une heure à establir une « façon de vivre qui nous apportast plus de contente- « ment que vostre ingratitude et inégalité ne nous en a avoit donné depuis quatre ans. Pour cest effect, je m'y « en alloy lundy au matin, ou, au lieu de recebvoir quel- « que bon visage, vous commeneastes par me dire pour- « quoy j'estois venu si matin, et qu'il y avoit un de nous « deux trompé. A la vérité, ce fust moy, car je n'espé- « rois des languages si rudes, qui, peu après, furent
« suivis de pires; car, rompant la courtoisie de ceux que « l'on va voir chez eux, vous me distes ces mesmes pa- « rôles : « Je vous supplye, ne me voyés jamais. Je n'ay «jamais receu que du mal de vous. » Je vous responds : « Madame, songez y bien, je ne mérite pas ce traite- « ment. » Vous me respondites : « Cela est tout résolu. » <( Je vous respondis sans colère. Jugés qui a tort pour <( nos enfants. Ce seroit à vous à qui il les faudroit re- « commander, car si je n'estois de bon naturel, vous leur a faictes le pis que vous pouvez. »
Le roi fut plus intrigué et plus tourmenté par ce congé qu'il ne l'avoue à madame de Verneuil. Il existe un billet de lui à Sully, du 25 octobre, qui le montre jaloux.
« Mon amy. Bien que je sois party mal d'avec madame £< de Verneuil, sy ne laissay-je pas d'estre- curieux de « sçavoir la vérité d'un bruict qui court icy, c'est que le ce prince de Joinville la voit ; apprenés en la vérité et me « la mandés dans un billet que je brusleroy, comme vous <( ferés ceste-cy. L'on dit que c'est ce qui le retient si « longtemps. Vous sçaurez bien si c'est faute d'argent. »
Le 13 décembre, la réconciliation est opérée. Madame de Verneuil a eu besoin du maître, pour faire donner à son fils î'évêché de Metz, et elle daigne le traiter encore en amant.
« Mon cueur, j'ay une extresme joye de penser vous (tvoir sabmedy. Pour toutes vos affaires, je nai dit au <( Maire (à Le Maire) mon opinion. Résolvés-vous de me « chérir à mon arrivée, et de me bien flatter; car j'ay « cinquante-quatre ans. Je me vais coucher qu'il est une « heure et ay perdu mon argent. Bonsoir, le cœur à moy, « je te baise un million de fois . »
C'est toujours la formule finale, parfois variée égrillardement , comme dans la lettre du commencement d'avril 1608, ou dans celle de la mi-août, même année (1) . Nous n'hésitons pas à consacrer à cette correspondance un assez long examen, parce qu'elle nous édifie, mieux que tout autre document, sur les variations et les vicissitudes de cet amour de Henri IV, le plus profond et le plus tenace de tous, et qui, par les voluptés de l'esprit et des sens, l'a gagné jusqu'aux moelles. Henri sent bien qu'il devrait plutôt mépriser la marquise que l'aimer. Il fait les deux aussi. Il n'est pas probable qu'il l'estime beaucoup, mais il l'adore, et plus il la méprise, plus il l'adore. Il lui donne, avec une affectueuse minutie, des nouvelles de ses enfants. Il lui envoie demander par La Guesle « ces bons contes » qu'elle ne peut lui écrire et qu'il brûle de savoir. Henri IV, qui, à sa naissance, avait reçu de la main de son grand-père le baptême pantagruélique de la gousse d'ail et de la goutte de vin, a toujours eu les lèvres et les oreilles rabelaisiennes, s'entr'ouvrant volontiers et s'épanouissant aux bons contes et aux gras propos. La marquise, langue de vipère, le tenait encore par là. Il ne pouvait se passer d'elle. Il en convient avec Sully ; il en convient avec elle.
« Mon cher cœur, je ne sçaurois passer un jour sans <( vous faire ressouvenir de moy, qui vous ayme peut « estre plus que je ne dois. Je ne m'en repens pas, mais, « au contraire, je veux vous aimer plus que je ne fis ja-
(1 ) Lettres missives, t. VII, p. 508. « Bonsoir, mon âme, je te baise
« les t un million de fois. » — Lettres missives, t. Vil, p. 5SH.
« Je vous donne le bonsoir et mille baisers partout. »
« mais; mais aussy je le yeux estre de vous sans excep- « tion ny modification. »
Le 22 mai 1608, à la chasse, un lièvre le mène jusqu'aux rochers devant Malesherbes. Ses souvenirs s'éveillent en foule. Il s'attendrit à la pensée de ses premières amours avec Henriette. C'est la seule lettre où il y ait trace de sentiment.
« Un lièvre m'a mené jusqu'aux rochers devant Ma- « lesherbes, où j'ay esprouvé
Que des plaisirs passez doulce est la souvenance.
« Je vous ay souhaitée entre mes bras comme je vous y « ay veue. Souvenés-vous en en lisant ma lettre. Je m'as- « seure que ceste mémoire du passé vous fera mespriser « tout ce qui vous sera présent; pour le moins en fériés <( ainsy en traversant les chemins ou j'ay tant passé vous a allant voir. Mes chères amours, si je dors, mes songes c< sont de vous, si je veille, mes pensées seront de mesme. « Recevez ainsy disposée un million de baisers de moy.» La correspondance se continue ainsi, pendant tout le reste de l'année 1608, tour à tour erotique ou fâchée, mêlée de baisers et de reproches, pour finir sur un ton de bouderie définitive. Tant de déceptions, tant d'irritations ont fini par aigrir le roi, qui a en vain prodigué les marques et les expressions de la tendresse la plus aveugle. Il s'aperçoit tardivement que, comme on dit, le jeu n'en vaut pas la chandelle, et il cherche une maîtresse plus humble, plus soumise, plus consolatrice, qui sache s'effacer et ne se trouve pas sans cesse entre lui et la reine, dont la résignation et la dissimulation sombres ont
fini par l'effrayer. Ce n'est pas sans effort qu'il est parvenu à obtenir cette tolérance muette , qu'il a si longtemps désirée. Aujourd'hui, elle écoute, sans murmurer, la lecture des lettres de la marquise, sollicitant la faveur de voir ses enfants. Elle en entend médire avec impatience, et souffre qu'on en parle sans rougir, en parle elle-même sans altération dans la voix, sans larmes et sans dépit. Et quand ce chef-d'œuvre de diplomatie conjugale est accompli, quand Henri rêve enfin des plaisirs sereins et une infidélité tranquille, quand il atteint ce fantôme, couronné de roses de l'impunité si longtemps poursuivie, les rebuffades et les rébellions de Henriette, ses brusques changements d'humeur, ses accès de dévotion importune, renversent, comme un château de cartes, ce fragile et laborieux édifice de l'impossible sécurité.
« Quand vous refusés de faire ce que je vous prie, « toutes vos belles paroles ne me satisfont point. Je les « treuve tousjours contraires aux effects. Ce n'est pas ad'asseu?*e (de cette heure) quej'ay ceste opinion; mais « vos déportements m'y confirment de plus en plus. Pour « le jubilé (septembre 1608), vous le pourrés aussy bien « faire avec vostre curé qu'icy, car il est général. Je vous <( donne le bonsoir et vous baise les mains. »
Enfin, le roi reparaît sous l'amant. Henri se rebiffe et se révolte à son tour, quoique avec précaution encore :
g Si vostre amour est de l'eschantillon que vous m'avés (( envoyé, mes affaires iront bien, mais depuis quelques « ans, vous me Favez faict trouver de la taille du Vidame <( du Mans, long et maigre. Je vous supplie, augmentés
<c mon contentement au lieu de le troubler. Vous le <i pouvés, vous le devés, il faut que vous le vouliés.
« Vous dictes que vous ne sçavés plus que faire pour
<( me contenter Vous n'y avés pas seulement essayé.
<( Vous estes une mocqueuse Vous vous estes si mal
<( treuvée de me vouloir mener à la baguette, que vous « vous debvriez estre faicte sage. Vous me menacés de « vous en aller à Verneuil, faictes ce qu'il vous plaira. « Si vous ne m'aymés pas, je seroy fort aise de ne vous « point voir. »
a J'ay assez tesmoigné de soin de vous quand vous « vous en estes rendue digne ; les marques vous en de- « meurent ; et vous m'avésosté ce que vous m'aviés baillé <( de plus cher. Ce sera à vostre première veue que je « vous monstreray que je ne puis perdre de bataille ny <( contre les hommes ny contre les femmes. »
« Je treuvoy ce matin, à la messe, des oraisons en es- « pagnol entre les mains de nostre fils ; il m'a dict que « vous les luy aviez données. Je ne veulx pas qu'il sai- <( che seulement qu'il y ayt une Espagne; et vous vous « en estes si mal treuvée que vous devriés désirer que la <( mémoire en fust perdue. Je ne fus, il y a longtemps, si « mal eddiffié de vous que je suis; je crois que vous ne <( vous en souciés guères. »
Enfin las «d'estre nourryde pierre, après avoir mangé <(du pain,» las de se voir refuser ce qu'exigent a son âge, « sa qualité, son esprit et son affection, » le roi abandonne Henriette. « Enfin son ingratitude a accablé sa « passion, qui a plus résisté que n'eut sçeu faire dans « tout aultre. » Nous trouvons, dans les Mémoires de
Sully (1) un entretien du roi avec son ministre, qui correspond exactement aux mécontentements et aux dégoûts de ces dernières lettres. Mais ce qui le guérit plus énergiquement et plus complètement que l'insuccès de la dernière mission intime confiée à son fidèle conseiller, c'est la vue de cette trop belle Charlotte de Montmorency, qu'il aima avec la folie désespérée des passions séniles et suprêmes. Le coup de foudre, parti de ces beaux yeux, déracina et renversa à jamais son indigne amour pour Henriette d'Entragues. Il se prit a lire YAstrêe et à le mettre en pratique, courant, comme un chevalier errant, à la poursuite de son attirante et fugitive proie. Celle-là l'avait à jamais enchanté par sa beauté héroïque, par sa grâce intrépide, par sa riante pudeur, par ce je ne sais quoi qu'elle avait de la nymphe et de l'amazone. Elle parut digne à Henri d'accompagner et d'orner sa mâle et victorieuse vieillesse. Le coup de poignard de Ravaillac interrompit ce beau rêve, pour lequel il oubliait trop le reste, trop la gloire, trop la France.
«Enfin, dit Tallemant des Réaux, le roy rompit avec a madame de Yerneuil, elle se mit à faire une vie de « Sardanapale ou de Yitellius; elle ne songeoit qu'à la « mangeaille, qu'à des ragousts, et vouloit mesme avoir « son pot dans sa chambre. Elle devint si grosse qu'elle u en estoit monstrueuse. Mais elle avoit toujours bien de a l'esprit. Peu de gens la visitoient. On luy osta ses en- « fants ; sa fille fut nourrye auprès des filles de France. »
L'Estoille et Malherbe, dans ses lettres à Peyresc, nous
(1) Édit. Michaud, t. II, p. 227.
ont donné une idée de cette insoucieuse et voluptueuse disgrâce, de cette ironie et de cette légèreté d'esprit survivant à l'envahissement de la matière, de ce malin désespoir, qui se résolvait en obésité et en bons mots.
En 1608, c'est la marquise de Verneuil, qui raille dans la déloyauté du marquis de Termes, frère de Bellegarde, refusant d'accomplir la promesse de mariage faite par lui à mademoiselle de Sagonne, fille de la reine Marie de Médicis, enceinte de ses œuvres et ignomignieusement chassée de la cour (1), qui raille, dis-je, en présence du roi, la délovauté du roi lui-même.
«Rencontre plaisante, dit L'Estoille (mai 1608), de <( madame de Verneuil au roy, qui demandait au baron « de Termes, que seroit de la promesse de mariage qu'il (( avoit faite à la Sagonne dont il estoit poursuivy? Le- « quel luy ayant fait response, comme n'ayant point « envie d'en rien faire : et Ha! par ma foy ! dit madame de a Verneuil, on dit bien vray : « Tel maître, tel valet. »
La rupture du roi avec madame de Verneuil ne fut point absolue ni complète. Cette spirituelle coquette l'attirait par son imperturbable verve, par cette joviale ironie, dorant comme un soleil le déclin de sa beauté. A tout moment d'ailleurs, il lui arrivait comme une flèche quelque épigramme qui harcelait son oubli, troublait sa quiétude, le forçait de penser encore à celle qui pouvait lui faire impunément de mordantes blessures. Il se rapprochait, attiré, fasciné de cette belle et
(l) Encore une Babou de la Bourdaisière, encore une cousine de Gabrielle d'Estrées!
grosse rieuse, empourprée de sensualité et hérissée de bons mots. D'ailleurs, entre eux que de liens vivaces, inviolables, outre ces affinités d'esprit; les enfants d'abord, qu'on ne pouvait complètement arracher aux baisers de cette rieuse qui savait rugir ; puis elle était bonne comme en cas, comme pis aller, comme chaperon, visà-vis de la reine, des intrigues nouvelles. Malherbe le dit nettement. Il la voyait encore de temps en temps en 4610, pour donner le change à la reine et l'empêcher de prendre ombrage de madame la Princesse. « Je ne scay, a dit Malherbe, auquel nous devons plus d'une vue race rieuse sur cet intérieur royal, et plus d'un précieux et a intime détail de ces révolutions de cœur et de cour. — Je « ne scay si ce feu se rallumera ; il seroit quazi à désirer ; « mais il est malaizé. Elle dit qu'elle est la beste du roy ; « et son explication, c'est qu'ordinairement on fait peur « aux petits enfants de la beste, quand on ne peut eu vea nir à bout d'autre façon, et que le roy fait de mesme « d'elle. Et quant il veut fascher le monde, il dit qu'il o verra la marquise. » (Lettre à Peyresc, du 2 i mars <( 1610.)
Malherbe avait déjà raconté une autre boutade, assez plaisante, de madame de Yerneuil, dans sa lettre du 5 janvier précédent. « Hier, monsieur son filz la fut voir, et a comme il prenoit congé d'elle, elle luy dit : « Mon filz, a baisez très-humblement les mains au roy de ma part, « et luy dites que si vous estiez à faire, il ne vous eust « jamais fait avec moy. »
Toutes ces railleries, tous ces bons mots ont-ils épuisé la rancune et la vengeance de Henriette? Elle n'aimait pas
assez le roi pour être jalouse. Elle était devenue grasse, gourmande et dévote. Trois défauts qui ne sont pas d'une conspiratrice. A-t-elle bien contribué, comme on Ta prétendu, à l'éducation de Ravaillac; a-t-elle donné l'hospitalité au meurtrier; est-ce bien elle qui lui a montré, enfin, le cœur du roi, où il devait planter son couteau? Malgré les présomptions défavorables, le doute persiste, en présence de cette insouciance et de cette jovialité d'une disgrâce si légèrement portée, au dire de tous les contemporains.
Quoi qu'il en soit, ici se place le dernier problème, le dernier mystère de cette liaison avec Henriette d'Entragues, si pleine de problèmes et de mystères. Celle-ci fut avec d'Epernon et Concini considérée, par l'opinion du temps, comme la complice morale de l'assassin. Elle fut formellement et solennellement accusée par une femme de ses familières, la d'Escoman, qui devait expier par une détention perpétuelle l'héroïque témérité de sa dénonciation. Cette voix de la d'Escoman, qui la poursuivit toujours depuis, sortant de dessous terre, est arrivée jusqu'à nous. Quelques historiens ont ajouté foi à ce témoignage intrépide, qu'aucune crainte, qu'aucune rigueur ne put faire taire. Un autre témoin, un certain Lagarde, qui avait osé prévenir Henri IV de ce qui se tramait contre lui, et pour cet acte de dévouement et de fidélité avait été quelque peu assommé, devait venir aux états généraux montrer ses blessures accusatrices. L'indifférence de la reine, le triomphe arrogant de Concini, l'impudente audace de d'Epernon, les doutes de L'Estoille, énergiqueraent exprimés, la surprise, l'horreur, le déses-
poir du vieux président de Harlay levant les mains au ciel et s'écriant : « Des preuves, des preuves, il n'y a « que trop de preuves ! » enfin, la disparition de la procédure, devenue un secret d'État, toutes ces apparences, tous ces moyens ont été habilement exploités par le génie dramatique de M. Michelet (1), demandant vengeance, la main sur le cadavre du roi assassiné. Malgré l'effet incontestable de ce spécieux et éloquent réquisitoire, nous conclurons sagement comme le parlement,, par son arrêt du 5 mars 1612, qui n'a condamné personne mais ne décharge personne. Horrible acquittement, qui abandonne les coupables à leur conscience, parce que rimpunité est moins dangereuse que ne l'eût été la justice ! Qui blâmerait ces juges effrayés, den'avoirpas, aune époque où la reine seule, une femme, une étrangère,, tenant dans ses bras un roi enfant, représentait l'autorité, de n'avoir pas osé compromettre l'œuvre de Henri IV, . pour le stérile plaisir de venger sa mémoire?
Henriette, en dépit de cet acquittement, n'en demeura pas moins enveloppée d'une sorte d'infamie. La dernière partie de sa vie se borne à intriguer vainement pour trouver un mari. Celle qui avait fêvé le trône n'eut pas même les honneurs d'un lit conjugal. Son amour et son ambition firent peur à ses amants les plus déterminés. Tous s'écartèrent de cette femme fatale et néfaste, capable des plus noirs sacrifices. Après le prince de Joinville,. ce fut au tour du duc de Guise de reculer devant cette main perfide, où l'on croyait voir du sang. Elle, profitant
(1) Henri IV et Richelieu, p. 152, 195, 2i3.
d'un moment d'illusion, avait obtenu promesse de mariage, et s'était empressée, en faisant publier effrontément les bans, de voler un oui h la faveur du scandale. Le duc de Guise aima mieux mentir qu'épouser. Il nia sa signature, argua de faux contre le contrat de mariage (des deux notaires instrumentaires, l'un était mort, l'autre, moribond, niait avoir assisté). Henriette eut beau faire, eut beau, le 15 septembre 1510 (le roi était mort le 14 avril), étaler l'acte en original chez le comte de Soissons, en présence du cardinal de Joyeuse et du duc d'Épernon, personne n'osa lui donner raison; personne n'osa la plaindre. Un seul peut-être, aveugle jusqu'au bout, eut pu la protéger, la défendre contre lui-même. C'était cejuilà qui était mort. Elle sentit bien qu'elle était seule en ce combat inégal. Souple comme une vipère qu'elle était, elle se résigna. Ne pouvant mordre, elle rampa, caressa. Elle s'inclina devant le veto menaçant de la reine, qui n'avait plus peur de se montrer son ennemie ; elle lui déroba sa honte, et, tandis que le duc de Guise s'attachait à Henriette-Catherine de Joyeuse, veuve, depuis 1608, du duc de Montpensier, qu'il épousa en 1611, elle alla cacher, dans l'obscurité et la retraite, sa rage et peut-être ses remords. Mais elle avait le repentir peu facile et la contrition peu parfaite. Le repentir la tua très-lentement. Elle ne mourut que vingt-trois ans après, le 9 février 1633, à l'âge de cinquante-quatre ans.
Dieu lui fasse paix !