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PREMIÈRE PARTIE

LA PENSION HEUDELAT

Le M août 4839 est une date qui marque dans l'histoire de ma vie : ce fut ce jour-là que mon père se décida tout * à fait à m'envoyer en pension.

J'avais alors neuf ans, et depuis quinze mois que j'étudiais la grammaire, j'en étais arrivé aux pronoms ; encore n'avais-je sérieusement retenu que les substantifs; pour les adjectifs, que je n'avais recommencé que trois ou quatre fois, je les connaissais de vue, mais en réalité il n'avait jamais existé, entre eux et moi, de relations bien suivies.

En revanche, je savais à fond, et dans tous leurs détails, Roland furieux, Roland amoureux, les Quatre fils Aymon, les Douze pairs de France, Robert le Diable, Cil Bios et le Bachelier de Salamanque découverts par moi dans un grenier, où leurs sales couvertures de parchemin

jauni les avaient fait reléguer depuis longtemps; j'avais lu une bonne partie de la Bibliothèque de campagne et je prévoyais à peu près sûrement, dès la cinquantième page, le dénoûment des romans qu'elle contient. Je savais encore enlever un cerf-volant, creuser un bateatjdans un morceau de sapin, le gréer en (brick ou en chasse-marée et, armé d'une gaule, le faire flotter sur une mare au milieu des archipels de renoncules et de nénufars ; enfin je savais jurer quand j'étais en colère et prier le bon Dieu quand il tonnait.

Toute cette partie d'éducation, je me l'étais donnée moi-même avec une ardeur intrépide et consciencieuse ; mais pour celle qu'on avait voulu m'imposer, je veux dire la grammaire et ses accessoires, je m'y étais soustrait avec la même intrépidité et la'même conscience.

Ce n'était pas que je fusse un enfant rétif, j'étais seulement paresseux et surtout distrait et rêveur ; la tâche imposée était» pour moi pleine d'un insurmontable ennui, la tâche choisie pleine d'un irrésistible charme ; — c'était là mon plus grand défaut ; par malheur, il était terriblement puissant.

J'avais beau, me faisant à moi-même les plus solennelles promesses, m'asseoir devant ma table, me plonger la tête entre les deux mains, et répéter vivement des lèvres en lisant des yeux : « Il y a trois personnes : la première est celle qui parle, je9 me, moi, nous; la seconde celle à qui l'on parle, tu, te, toi, vous; » bientôt mes yeux se relevaient au plafond, et pendant que mes lèvres répétaient toujours machinalement,^, me, moi, nous, mon esprit s'échappait au galop et se mettait à songer à Rodomont, h Bradamante mon premier amour, à Roger, à Renaud, puis oubliant tout à fait la grammaire, je me perdais de plus en plus profondément dans mes souvenirs, je vivais la vie de mes héros, j'étais Gil-Blas dans la caverne, Médor et Cloridan sur le champ de bataille.

Le vague sentiment des heures qui s'étaient écoulées me rappelait quelquefois brusquement à ma leçon ; mais^ alors la fièvre me prenait, je suais d'inquiétude et de remords, l'impatience empêchait l'attention, et quand on me faisait répéter , je ne disais pas deux mots couramment.

Mon père, qui voulait faire de moi un homme distingué, c'est-à-dire un magistrat, et qui se figurait, — il avait vécu parmi les vénérés débris du parlement de Rouen,— que, pour être juge ou substitut, il fallait absolument savoir quelque chose,- mon père se désespérait, et se demandait chaque soir : € — Est-il bête? est-il paresseux? »

Bête, cela lui répugnait à croire, d'abord parce que j'étais son fils, et puis aussi parce que, dans la conversation et dans les choses de la vie, rayais de ces réponses et de ces idées d'enfant terrible, qui ne manquent jamais de jeter les parents dans d'orgueilleuses surprises.

Il fut donc arrêté que j'étais paresseux, et que le meilleur remède à m'appliquer, c'était la pension.

Longtemps on en parla et on en reparla, sans rien conclure, car ma mère, avec deux mots, « il est bien faible, et il est encore bien jeune, » avait trouvé un excellent moyen pour me garder près d'elle.

— Au moins qu'il travaille, disait mon père.* — Il travaillera, répondait ma mère.

— Quand ?

— Demain.

— Hé bien, surveille-le ; pour moi, j'y renonce.

Et le lendemain, ma mère, s'imposant une sévérité à laquelle elle croyait plus que moi, se mettait courageusement à l'œuvre, tandis que je ne m'y mettais guère moi-même. Mais bientôt c'était à recommencer, et mon père, voulant juger de mes progrès, trouvait avec désespoir que j'en étais toujours à, je, me, moi, nous. Il est

vrai qu'il négligeait absolument de m'interroger sur les Vimours d'Isabelle et de Zerbin, qu'il ne me soupçonnait pas même de connaître.

Le if août 4839 amena enfin le dénoûment de cette comédie. Mon père, lisant dans le Mémorial de Rouen le compte rendu de la distribution solennelle des prix faite au collège, fut rappelé à ses idées favorites, et, pour n'être point cette fois encore exposé à des contradictions ou & des prières, il déclara formellement que le premier lundi d'octobre, j'entrerais à la pension Heudelay qui venait d'obtenir seize prix et trente-quatre accessits.

Ce fut avec d'habiles précautions et de douces càlineries que ma mère m'annonça celte grande nouvelle ; ce fut avec assez d'indifférence que je la reçus : pension n'était pour tnoi qu'un mot. Je n'avais jamais quitté la maison paternelle, je ne savais point encore ce que c'était que l'ennui, la solitude et les chagrins de l'absence.

Je le sus bientôt. Octobre accourut d'autant plus rapide* ment pour moi, que, débarrassé de toutes leçons, j'avais la liberté de retourner à mes romans, et de faire ce qui me passait par la tête : aussi étais-je si heureux que je ne pensais, guère à mon prochain départ, mais autour de moi on y pensait : mon père me prenait maintenant avec lui dans toutes ses promenades, et ma mère, en travaillant à mon trousseau, m'attirait souvent contre elle quand je passais, et m'embrassait avec une émotion que je ne lui avais jamais vue.

La veille de mon départ, et après que j'eus fait assez fièrement mes adieux à mes camarades, pauvres petits paysans qui ne devaient jamais connaître la pension, mon père m'emmena dans son cabinet, ouvrit son secrétaire, et, tirant une assez grande quantité de pièces de cinq francs qu'il rangea devant moi :

— Tu vois ce que va nous coûter ton premier trimestre, dit-il; eh bien, avant que tes classes soient terminées, il

en faudra au moins cinquante fois autant; tâche donc que cet argent ne soit pas perdu : travaille bien et deviens un homme. /

Le lendemain, on m'éveilla avant le jour. La voiture qui devait nous conduire à Rouen partait à six heures du matin, et, pour la prendre, nous avions une lieue à faire dans des chemins de traverse. Une carriole nous attendait devant la porte. Pendant que ma mère y montait, mon père me prit dans ses bras, et, m'énlevant jusqu'à lui:

— Adieu, mon enfant, me dit-il d'une voix qui me parut tremblante.

Puis, me reposant vivement dans ta voiture, il rentra rapidement dans le jardin et tira ta grille sans se retourner. Assez étonné de cette brusquerie, j'en cherchais l'explication, quand je sentis deux bras m'enlacer, c'était ma mère qui m'attirait près d'elle, et, me pressant doucement sans rien dire, m'enveloppait de son manteau.

Entraînée par un bon cheval normand, la carriole partit au trot. Bientôt, à la clarté du jour se levant, la maison et le jardin, avec ses murs de bauge, disparurent dans un léger brouillard. Le chemin fit un brusque coude, et je ne vis plus que les cimes des ormes et des frênes détachant leurs lourdes feuilles d'automne sur le ciel pâle, qui se martelait de petits nuages cuivrés.

Alors, sans que j'eusse bien conscience de ce que je faisais, je me blottis contre ma mère, et quelques grosses larmes me coulèrent sur les joues ; mais presque aussitôt et . par je ne sais quel enchaînement d'idées je me mis à penser à Gil-Blas quittant Oviédo, et me rappelant qu'il était fort allègrement parti sur la mule de son révérend oncle le chanoine, j'eus honte de ma faiblesse, j'essuyai mes larmes, et d'un air que je tâchai de rendre distrait, je regardai par la plaine grise et nue les corneilles qui s'abattaient en masses noires sur les champs qu'on venait d'ense*-

niencér. Quand je quittai la carriole pour la diligence, je De me souvenais même plus d'avoir pleuré. .Cependant je vis bientôt que ces larmes étaient plus naturelles que tout d'abord je ne l'avais cru ; presque tous les élèves que nous recueillîmes en route avaient les yeux rouges : attendant le passage de la voiture, groupés avec leurs parents devant les barrières des cours, ou assis au débouché d'un chemin herbu sur un tas de cailloux, ils ne cachaient point leur chagrin quand le conducteur brusquait leurs adieux, et dans leurs embrassemenls il y avait des sanglots : deux seulement ne montrèrent point d'émotion ; mais ceux-là étaient des grands qui grimpèrent sur l'impériale; leurs tuniques s'ouvraient avec un air dégagé ; ils entraient souvent dans les auberges avec le conducteur, et ils montaient les côtes à pied pour fumer.

Attentif à ce qui se disait autour de moi, je ne tardai pas à apprendre que les pensions étaient en général des prisons où l'on mourait de faim, et qui avaient pour directeurs de misérables marchands de soupe; mais quand une question de rivalité s'élevait entre les écoliers présents sur l'une ou l'autre de ces pensions, j'appris encore qu'elles étaient toutes parfaites, et que la plus irréprochable était inévitablement celle à laquelle appartenait le dernier orateur : seul le collège fut universellement attaqué, et comme il n'y avait pas là d'interne pour le . défendre, il fut déclaré bouge, baraque et taudis.

Ces conversations, dont je ne perdais pas un mot, me donnèrent à réfléchir, et quand j'arrivai devant une grande porte cochère au-dessus de laquelle on lisait : « Institution Heudclay, » je me trouvais dans un singulier état de malaise; j'avais le cœur serré, je ' voyais trouble.

— Entrez au parloir, nous dit un petit vieux qui empestait l'huile et le cirage, et qui semblait être le portier, — je vais aller voir si M. Heudelay est libre.

Et il nous introduisit dans une petite pièce plus longue que large, dont les murailles étaient tapissées de dessins au crayon et à l'aquarelle. A la place d'honneur, au-dessus d'un piano, s'étalait une immense page dessinée à la plume, avec une bordure d'oiseaux tricolores qui voletaient coquettement dans des parafes en tire-bouchon. J'appris plus tard qu'elle était l'œuvre du professeur d'écriture, %t qu'on l'avait mise ainsi en évidence pour frapper d'admiration les parents qui ne savaient pas lire. ' ~

Le temps que le portier resta près de M. Heudelay me permit de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la pension, et l'impression que j'en reçus fut loin de calmer mon inquiétude : je n'avais jamais vu des murailles si froides, des arbres si chétifs, du sable si rempli de cailloux. La cour à peu près carrée était fermée, à son extrémité et en face de nous, par une grande maison avec d'innombrables fenêtres, à gauche, par une galerie couverte en zinc, et à droite, appliqué contre la propriété voisine, par un long bâtiment à un seul étage. La grande maison servait aux études, au réfectoire et aux dortoirs, la galerie en zinc aux récréations dans les jours de pluie, et le long bâtiment aux leçons de musique, de dessin et à la cuisine. De cette cuisine s'échappait, à travers la cour, en la partageant par la moitié, un ruisseau qui retenait entre ses pavés mal joints une eau gluante et noirâtre : au-dessus d'un banc de pierre, et à côté de la principale porte d'entrée, une cloche balançait sa chaînette de fer. De place en place, d'autres bancs s'appuyaient contre les murailles, et deux rangées de tilleuls et de catalpas montaient depuis le parloir et la loge du portier jusqu'à la maison. Leurs .feuilles jaunies commençaient à tomber et à tranquillement pourrir sur le sol qui, depuis longtemps, n'avait point été foulé.

J'allais dire à ma mère que je trouvais tout cela bien triste et bien effrayant, quand parut un petit homme d'à

fO LES AMOURS DE JACQUES.

peu près cinquante ans, à la démarche majestueuse, à l'air important, et qui avait le nez si rouge, que tout son visage en était'éclairé : c'était M. Heudelay.

— Voilà donc notre jeune élève, dit-il en me regardant des pieds à la tète; le gaillard ne paraît ni sot ni embarrassé; mais halte-là!

"bisant cela, il recula de trois pas, se mit à se balancer sur ses deux talons, en me fixant du doigt indicateur, comme s'il eût voulu me crever un œil.

— Halte-là 1 l'intelligence n'est pas tout; il faut le courage qui soutient et le travail qui nourrit. Pour ceux qui travaillent, je suis un père, pour ceux qui ne font rien» halte-là...

Et il se remit en position ~ — Halte-Jà, je suis un diable.

Puis changeant de sujet, il voulut nous faire faire connaissance avec madame Heudelay, la première femme k lunettes que j'aie vue.

Après une visite qui dura plus d'une heure, et où il nous fallut voir chaque chose en détail, goûter au cidre des élèves, flairer le bouillon des élèves, nous asseoir sur le lit d'un élève, M. Heudelay me remit à ma mère et il nous rendit à tous deux la liberté.

Mais telle avait été la gène qui s'était emparée de nous, que, même dans la rue, nous ne marchions qu'en nous parlant à voix basse, et que, sous les marronniers de la place Saint-Ouen, je croyais encore sentir me peser sur la tête le lourd silence des corridors. Rien ne put effacer cette impression, et au lieu de mettre à profit les dernières heures* de la journée, en jouissant des plaisirs et des distractions que ma mère s'efforça de me donner, je revis sans cesse la pension, et ne pensai qu'aux sombres dortoirs, aux tristes classes, à la cour morne et glacée.

Cependant, et malgré mon anxiété, le temps s'écoula rapidement. Ma mère qui, tout aussi vivement que moi,

désirait retarder noire séparation, eût bien voulu me coucher elle-même et s'assurer que je n'étais pas trop mal, mais M. Heudelay n'y consentit point, et il ne nous resta plus que quelques minutes pour nos adieux,

La cour que j'avais trouvée déserte le matin était -alors à peu près pleine de groupes qui causaient bruyamment : la maison, depuis le haut jusqu'en bas, était rouge de lumières : par les fenêtres on voyait des ombres qui circulaient dans les classes et les dortoirs ; la sonnette de la rue retentissait coup sur coup, et la porte cochère, en retombant lourdement, annonçait la rentrée d'un pensionnaire. Assis sur un banc, ma mère et moi nous assistions à tout ce mouvement, — au milieu des domestiques qui allaient et venaient chargés de malles et de pupitres, — entourés d'élèves qui s'abordaient en se donnant des poignées dé main, — pressés et coudoyés par des parents qui faisaient leurs dernières recommandations, — mais nous y assistions à peu près sans voir et sans entendre ; elle me disait de douces paroles d'encouragement et je l'écoutais avec une attention qu'assurément je ne lui avais jamais prêtée. Quand la cloche sonna le coucher, elle me suppliait de ne jamais rester les pieds mouillés, et je le promettais en exigeant en échange qu'elle viendrait me voir dès le jeudi suivant.

Ce furent nosdernîères paroles : petit à petit la cou? s'était vidée; les parents étaient partis les uns après les autres, et le portier, sa casquette à la main, se tenait auprès de nous. Alors elle m'embrassa une dernière fois en mêlant ses larmes aux miennes, et presque aussitôt la porte se referma avec un bruit qui m'écrasa le cœur.

Je demeurai stupide : il me semblait que je n'avais jamais été, et que jamais je ne pourrais être plus malheureux; cependant je ne tardai pas à voir que je. me trompais, et quand je me trouvai dans mon lit sans qu'on fût venu m'embrasser comme à l'ordinaire, quand kt^naître

d'étude, éteignant les quinquets, eut allumé une veilleuse, qui brûlait dans urt verre ébréché, quand on n'entendit plus un seul bruit ni dans la maison ni dans la rue, je me sentis encore plus triste, plus abandonné; j'enfonçai ma tète dans mon oreiller, je ne retins plus les sanglots qui m' étouffaient, et je me mis à verser deux ruisseaux de larmes : — Ah 1 cette fois tout était bien fini, j'étais en prison, j'étais en pension.

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