EN HUITIEME
Le lendemain matin nous étions à l'étude depuis une heure, pi nous nous organisions tant bien que mal, en faisant, sous prétexte de rangement, un tapage assourdissant, quand un de mes voisins, qui regardait dans la cour, s'écria à mi-voix :
— Voici Jacques.
Et presque aussitôt, celui qu'on avait annoncé sous ce nom poussa la porte de la classe.
Je n'étais assurément pas dans des dispositions de fplle gaielé,'mais, en levant machinalement les yeux, je me mis à sourire, tant il me parut drôle et dégingandé : tout chez lui était d'une longueur démesurée, les jambes, les bras, le cou, la tête et les cheveux ; seule sa blouse de drap ^noir était trop courte , et elle exagérait encore ce qu'elle eût dû cacher.
— Allez-vous placer là-bas, au bout de la table, à côté du nouveau, lui dit te maître d'étude en me désignant, et ttchez de trouver votre pupitre.
.Pendant que Jacques cherchait, ce qui dura assez longtemps, je l'examinai avec plus d'attention, et mon sourire
commença à disparaître ; j'oubliais l'ensemble pour ne plus voir que la tête qui avait véritablement un caractère de beauté fine, et quand je rencontrais ses yeux j'en étais comme ébloui; il y avait en eux tant de profondeur que toute la vie y paraissait concentrée et que le visage en était pour ainsi dire amoindri.
Mais bientôt le rire me reprit, partagé cette fois par la classe entière : Jacques avait trouvé son pupitre, mais, en voulant le porter, il l'avait laissé tomber avec un fracas épouvantable, la serrure s'était ouverte, et les livres, les plumes, les cahiers roulaient à terre au milieu d'une mare (l'encre que venait de faire une petite fiole qui s'était cassée.
— Vous êtes donc aussi maladroit que l'année dernière, s'écria le maitre d'étude; allons, dépêchez-vous de ramasser tout cela.
Et comme nous riions toujours de la mine ahurie que faisait Jacques :
— Le premier qui rit je le flanque à genoux pour deux heures.
Le silence se rétablit assez vite; Jacques ramassages livres et vint pour prendre la place qui lui avait été assignée. Mais cette place qui était au bout extrême de la table, entre la muraille et moi, ne lui plut probablement pas, car, m'adressant la parole :
— n Cii!<\ me dit-il.
Je voulus lui faire observer qu'on n'avait pas dit que je reculerais; il ne m'en donna pas le temps.
— Voyons, veux-tu reculer? continua-t-il.
Je restai indécis, mais, ayant rencontré son regard, je n'hésitai plus et reculai docilement.
.Alors il s'assit entre moi et mon voisin, et commença avec celui-ci une longue conversation; puis bientôt se retournant de mon côté :
— Comment te nommes-tu? me demanda-t-il.
— Frédéric.
— Frédéric qui? Frédéric quoi? '
— Frédéric Arnoult.
— Quel âge as-tu ?
— Neuf ans.
— Qu'est-ce que fait ton père?
— II a été avoué... Et qu'est-ce que fait le vôtre? demandai-je à mon tour.
— Il est avocat; il s'appelle M. Chevalier.
Satisfait de mes réponses, et peu curieux probablement de ma conversation, il m'abandonna pour mon ancien voisin, tandis que ramené malgré moi, par cet interrogatoire, à la maison paternelle, je me replongeais dans mes tristes souvenirs. Mes pleurs recommencèrent. Je voulus les cacher ; aux efforts mêmes que je faisais, Jacques les devina.
— Pourquoi pleures-tu? me demanda-t-il.
— Je ne pleure pas.
— Eh bien 1 tu as de l'aplomb, toi, mon petit... Voyons, pourquoi dis-tu que tu ne pleures pas?
Je ne répondis rien et le regardai timidement, mais je * crus voir dans ses yeux plus de raillerie que de pitié, et au lieu de m'enhardir, je m'obstinai dans mon silence.
Alors lui, d'une voix douce :
— Ne sois donc pas bête comme ça... C'est ta maison, ta maman que tu pleures, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien I pourquoi ne Tavoue-tu pas?
J'hésitai encore; puis, tout à fait décidé par son accent et son regard qui me parurent cette fois pleins d'encouragement et de sympathie :
— Parce que ce matin, en me levant, je pleurais et ce grand qui est là-bas...
— Chaisemartin ?
— Oui ; il s'est moqué de moi et m'a donné un coup de poing en m'appelant moutard.
— Hé bien 1 si tu veux qu'on ne se moque plus de toi,
c'est d'abord de ne pas pleurer, et puis de répondre à coup de poing ou à coup de paroles à ceux qui t'embêteront.
Quoique mon nouvel ami fût d'un an plus âgé que moi, on nous mit ensemble dans la petite huitième et nous eûmes pour camarades : Chaisemartin, Boudignot, Àize, Chiamouleau, Noël et Cauchois.
Aidé de l'expérience de Jacques, qui avait fait son entrée au mois de mai précédent, je les connus mieux en huit jours que tout seul je ne l'eusse pu faire en un mois.
Chaisemartin, qui avait douze ou treize ans, était le premier d'entre nous, au moins par l'importance qu'il se donnait. Fils d'un très-riche indienneur de la vallée de Maromme, il possédait un orgueil qui, pour en être arrivé à l'état de splendeur qu'il avaitatteint, avait dû se nourrir, dès l'enfance, de monstrueux exemples. En parlant, il disait toujours mon établissement de Maromme, mes ouvriers, mon comptoir de la rue de Crosne ; à la récréation, il mettait des bottes vernies pour jouer ; il ne prétait jamais rien, ne payait strictement que sa dépense ; il criait comme un âne en nous apprenant des ordures, et ne nous débarrassait de son encombrante personnalité que le samedi soir quand son domestique en livrée venait, dans son beau cabriolet, le chercher pour l'emmener à sa campagne.
Boudignott qui avait au moins quatorze ans, Jaisait avec lui un frappant contraste. C'était un vrai fils de paysan bourgeois, à l'air pensif et réfléchi ; avec cela, courtaud et grassouillet, le teint fade et huileux, la tête énorme et ronde, les jambes arquées et crochues, les bras toujours arrondis. Pour compléter cet ensemble qui lui donnait une physionomie déjà bien assez niaise, il avait de gros yeux à fleur de télé qui demeuraient immobiles, et que deux immenses paupières pouvaient à peine recouvrir. Il avait commencé ses études à Neufchàtel, dans une institution de prêtres, et il y avait pris des habitudes plutôt cafardes
que religieuses ; il bâtissait des petites chapelles dans sou pupitre, et se disait la messe à lui-môme pour son agrément. Silencieux en classe, ses bouts de manche en lustrine noire bien tirés, il paraissait étudier avec attention, et en réalité H ne pensait à rien ; toute activité lui était antipathique; il ne riait jamais et causait rarement. Après la messe, son plus grand plaisir consistait dans l'éducation d'un lézard. Il avait un beau cahier relié et réglé où il notait les différentes phases de cette éducation, et il en avait un autre plus gros, au dos duquel on lisait: Mon journal. Il y écrivait sa dépense et l'histoire de sa vie. C'étaient là ses seules distractions à l'étude ; à la récréation il en avait d'analogues : presque toujours on le rencontrait dans les corridors, où il étudiait sa guitare. Souvent on avait voulu l'entraîner à jouer avec nous; toujours il avait résisté: il prétendait que suer le rendait malade, ei qu'ayant, comme il disait, la poitrine grasse et le cerveau marécageux, il était obligé de prendre des précautions; c'était en s'appuyant sur ces motifs qu'il avait fait accroire au maitre d'étude qu'il ne pouvait pas rester la télé nue et que le tabac lui était ordonné; aussi prisait-il comme une vieille portière et gardail-il toute la journée sur la tête une énorme casquette en forme de tourte baleinée et cartonnée. Je ne sais ce qu'il y avait de vrai dans ses allégations ; dans tous les cas, les remèdes n'agissaient guère; constamment enrhumé du cerveau, il se mouchait sans cesse, reniflait péniblement et prononçait les nasales avec des intonations sourdes et étouffées qui nous mettaient en joie. Toujours mélancolique et grognon, il n'était point aimé, et quand un de nous, — je crois que ce fut Aize, l'eut surnommé « un raccourci de la colère divine, » personne ne prit sa défense. A la longue il devint notre bête noire, notre martyr; quand il faisait mauvais temps et que nous ne pouvions sortir, nous jouions avec lui comme s'il eût été une balle ou une toupie, nous nous prenions par la main, nous
LÈS ^MOUnS DE JACQUES. * 47
formions une ronde et nous l'entourions en chantant:
Il est un petit homme Avec de p'tits mollets
En crochets, Qui d'ennui nons assomme.
Et qui vit en prisant Constamment,
En bien récitant
Très-dévotement Rosaire et chapelet.
Oh! qu'il est laid,
Oh! qu'il est laid, Avec ses p'tits mollets. v
La chanson avait dix couplets, et j'ai quelquefois vu notre victime, renonçant à s'échapper de notre cercle, où on le rejetait à coups de poing, s'affaisser par terre, se cacher la figure entre ses mains et pleurer de rage.
Aize à une véritable bonté joignait une intelligence des plus vives; mais il était victime de son nom, et les calembours auxquels ce nom prétait l'avaient irrité . et rendu soupçonneux. Il croyait toujours qu'on voulait se moquer de lui : — Es-tu bien Aize? — Es-tu mal Aize? — Es-tu mort Aize? — Qu'est-ce que dit Aize (dièze)? — Bonjour, Saint-Aize (synthèse). — De quelle parent Aize parle-t-il? — Ça gêne Aize (sa Genèse). La blessure était incessante, car chaque plaisanterie était impitoyablement répétée par les quatre-vingt-dix élèves de la pension, et chaque nouveau se croyait obligé d'apprendre et d'essayer par lui-môme le répertoire entier.
Chamouleau, qui mangeait sans cesse de la pâte de guimauve, était de nous tous le moins bruyant et le plus solidement immobile devant son pupitre; mais ce qui l'absorbait ainsi, ce n'était point sa grammaire, c'était une passion... Chamouleau adorait la distillation et pratiquait cet art avec frénésie. Fils d'un pharmacien de la rue
Beauvoisine, il consacrait tout son temps à préparer des breuvages chauds ou froids, avec des essences ou des sirops qu'il volait chez lui, et son plus grand bonheur était de nous faire superbement goûter urfë mixture nouvelle. Quand il en avait bien réussi une, il la fabriquait en grand et nous la vendait un centime le verre. Son père, décoré de juillet et sous-lieutenant dans la garde nationale à cheval, avait, en l'honneur d'un roi qui faisait son orgueil, nommé ce digne fils Louis-Philippe.
Noël et Cauchois ne doivent point être séparés, car il existait entre eux une haine qui chaque jour les mettait aux prises. Madame Noël (on n'avait jamais connu H. Noël) et madame veuve Cauchois avaient été autrefois les meilleures amies de Rouen ; mais s'étant fâchées, elles avaient dit un mal effroyable l'une de l'autre, et, non contentes de divulguer la vérité, elles avaient inventé les histoires les plus scandaleuses. Les enfants avaient pris le parti de leurs mères, et comme ils étaient demi-pensionnaires, ils répétaient chaque matin ce qu'ils entendaient chaque soir : les grands s'en amusaient fort, et la moindre méchanceté éditée par une des anciennes amies était aussitôt colportée dans toute la ville. Madame Noël tenait l'hôtel du Sud où mangeaient des comédiens et des commisvoyageurs, et madame Cauchois trônait au comptoir d'une des plus belles confiseries de la rue Grand-Pont. Cauchois et Noël luttaient entre eux, pour l'amour-propre maternel, de toilette et d'élégance ; et, de progrès en progrès, ils en étaient arrivés à la blouse de velours neuf, comme vêtement de tous les jours. Lorsqu'on voyait à l'un un ornement nouveau, on le voyait à l'autre dès le lendemain. Cauchois, pour l'emporter sur son rival et se faire des partisans, nous approvisionnait de bonbons défraîchis, et Noël, pour ne pas céder, de fruits et de pâtisseries, qu'on ne pouvait plus servir à l'hôtel du Sud. La lutte se continuait ainsi avec des chances diverses, et comme les deux
mères ne voulaient pas que leurs fils fussent punis, — c'eût été un triomphe pour celui qui ne l'eût pas été, — elles en vinrent jusqu'à faire elles-mêmes les devoirs qu'on emportait pour la soirée; mais là, ce fut madame Noël qui triompha : — elle avait de l'orthographe.
Pour Jacques, qui naturellement ne me donna pas sur lui-même des détails aussi précis, je fus plus longtemps à le connaître ; mais, entraîné vers lui par la sympathie, je l'aimais et ne cherchais point à l'étudier.
En dehors de cette sympathie, le lien qui avait le plus vivement contribué à nous unir, c'était mes lectures. Élevé par un père qui le surveillait de très-près, Jacques avait beaucoup lu, mais uniquement des livres sérieux : le Cours d'histoire de Condillac, le Plutarque d'Amyot, Hérodote et des Mémoires relatifs au règne de Louis XIV et de Louis XV ; grâce à ce travail et surtout aux excellents commentaires que son père lui avait donnés, il avait sur l'ensemble de l'histoire des idées précises et solides, mais pour ce qui touchait l'imagination, il était au moins aussi faible que Chaisemartin. Curieux jusqu'à l'avidité d'apprendre enfin ce qu'on lui avait toujours interdit, il me faisait lui raconter ce que je savais.
Nous avions alors pour maître d'étude un pauvre diable nommé Lotot, qui, pour augmenter ses appointements, probablement assez maigres, copiait en cachette des rôles d'avoué : tout entier à sa besogne, il ne pouvait guère nqg£ surveiller, et, pourvu que nous ne fissions pas un vacarme à amener H. Heudelay, il nous laissait à peu près libres de nous occuper comme nous voulions.
Jacques et moi nous profitions largement de ce désordre, lui pour écouter, moi pour parler ; et mon répertoire n'eût peut-être pas tardé à s'épuiser sans un incident qui nous rendit plus circonspects.
Un jour qu'il avait voulu me démontrer qu'Agramant n'avait jamais pu assiéger Charlemagne dans Paris, et que
je lui avais répondu en citant les noms des chevaliers qui combattaient dans les deux armées : Rodomont, Renaud, Ferragus, Àriodant, nous avions si vivement discuté que nous avions oublié devoirs et leçons. J'en fus quitte pour dix verbes à copier et un dîner au pain sec; mais Jacques ne s'en tira pas aussi heureusement, car retournant chez lui tous les soirs, il devait porter à son père le bulletin de sa journée, et M. Chevalier ne plaisantait guère sur la question du travail.
Ce fut avec une inquiétude mortelle que j'attendis le retour de Jacques; que se serait-il passé?
Il s'était passé une épouvantable chose.
En rentrant, Jacques, qui d'ordinaire commençait par remettre son cahier, s'était bien gardé de le tirer de sa poche, où il avait même essayé de le cacher sous son mouchoir. Tout d'abord la ruse avait parfaitement réussi : mais tout à coup M. Chevalier s'était ravisé :
— Où donc est ton cahier, avait-il demandé, et pourquoi ne le montres-tu pas? Est-ce qu'il y a du mauvais?
Il avait fallu tirer le fatal cahier.
— Qu'est-ce qu'il y a là, avait continué M. Chevalier en montrant l'accolade et son terrible accompagnement.
— Il y a... il y a... c'est mal écrit, je crois qu'il y a passable.
— Il y a pitoyable ! Ah ! monsieur, vous vous conduisez et vous travaillez d'une façon pitoyable. Hé bien! puisque vous ne voulez rien faire, vous n'êtes |}us mon fils. Je vous abandonne. Vous entendez bien, je... vous... abandonne... Je vais vous donner dix francs; vous achèterez une sellette, des brosses et du cirage et vous serez décrotteur ; vous tâcherez de gagner votre vie comme ces petits ramoneurs qui pussent dans la rue.
Et il était sorti en chargeant madame Chevalier de veiller à l'exécution de ces ordres : ce que celle-ci naturellement n'avait eu garde de faire.
— Que serais -tu devenu? demandai-je à Jacques, si on t'avait mis à la porte.
— On n'aurait pas osé?
— Cependant...
— Eh bien ! alors je me serais établi, avec ma sellette, au bas de l'escalier du Palais, et quand j'aurais vu passer mon père, je me serais mis à cirer ses souliers au milieu de tous les avocats de Rouen.
Je fus émerveillé de celte fière réponse, et l'admiration que j'avais pour Jacques s'en accrut encore.