‹ Les amours de l'âge d'or: Evenor et LeucippeChapitre 12 sur 22 · L£« AMOURS · texte numérisé non relu

L£« AMOURS

rimagination, les brouillards éternels ne décon» pant aucune forme lointaine, aucun horizoa déteiminé. Nos pensées étaient donc plus ixra fondes que variées, et le ciel, que nous pressentions sans le voir, nous intéressait plus que les inextricables réseaux de verdure où nos corps étaient comme emprisonnés. Nous cherchions notre certitude dans nos pensées plus que dans nos regards, et notre enthousiasme se portait vers les choses de l'esprit, nullement vers celles de la pratique. Nous ne songions point à nous élever des demeures. Tout nous était abri sous nos grands chênes, miême le pavillon de brouillards magniûquemeut diaprés qui pesait sur leurs cimes. La nuit ne nous apportait point de ténèbres et Thiver point de frimas. La religieuse uniformité de nos voûtes de feuillages et la majesté de nos arbres séculaires faisaient de la nature entière im temple mystérieux où nous "iyions recueillis, de Tenfance à la vieillesse.

u Ciomment la Divinité s'était révélée à nos pères, je Tjgnore. Nous ne la discutions jamais, et nos délices étaient de Tinvoquer dans des chants dont la douceur se répandait en ondulations sonores dans le silence des forêts.

» Nous avions des lois naturelles qui étaient

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gravées dès Tenfance dans le cœur de chacun de nous. L'amour en était la base. Aimer Dieu, nos semblables et notre famille, c'était là le triple but de la vie, et rien ne venait nous en distraire. Nous étions anges, et, certains de nous réunir à Dieu, quelque transformation qu'il lui plût de nous imposer, nous regardions la mort comme un bienfait. Il n'y avait point de larmes amères autour de nos bûchers, et nous nous aidions les uns les autres à envisager le sort des êtres chéris qui nous quittaient comme préférable au nôtre.

» Mais une grande catastrophe vint, plusieurs centaines de siècles avant ma naissance, changer brusquement la destinée des dives. Des horribles profondeurs qui s'étaient ouvertes sur plusieurs points, sortes de gerçures produites par le dessèchement de la croûte terrestre, montèrent de nouvelles chaînes de montagnes qui, après avoir comblé ces abîmes, portèrent, jusqu'au sein des nuées qu'elles refoulaient, leurs dômes arrondis, aujourd'hui cristallisés en dents aiguës couvertes de neige. C'est alors que l'aspect de la terre changea, et que la surface entière des contrées que nous habitions nous devint inhospitalière. Une grande partie des dives avait disparu dans

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ces cataclysmes, et nos belles forêts étaient déjà enfouies sous les bancs pressés d'une boue noire, où elles s'étaient comme pétrifiées.

» Nous quittâmes ces lieux dévastés, pour occuper les plages nouvelles que la mer, déplacée par ces formidables oscillations du sol, nous abandonnait. Là nous attendait l'éclat du jour, râpreté des rocbes, la froide sécheresse du sable et les bises qui refoulent la respiration, et les brumes glacées qui paralysent le sang, et l'impuissant rayonnement des astres qui ne suffisait plus aux besoins de notre organisation.

Formés sous d'autres influences, nous ne pouvions pas tous nous modifier assez vite pour appartenir à ces climats nouveaux. Les hommes nés du chêne devaient disparaître, et ils disparurent, lentement d'abord, et puis dans une proportion de plus en plus i-apide. Nos grands palmiers étaient devenus stériles, nos mères devinrent stériles aussi : ceux de nous qui nais salent n'avaient plus assez de force pour grandir, et ceux qui avaient déjà grandi ne pouvaient plus vieillir. Les animaux qui ne se reproduisent que sous Faction d'une forte chaleur avaient fui vers des régions plus propices, où notre accablement ne nous permettait pas de les suivre. Si quelques*

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uns d'entre nous Tont tenté, et, s'ils ont pu y réussir, c'est ce que nous n'avons point su. Notre volonté était morte. Disséminés dans les contrées où le oorf nous rejetait, nous nous ttép^âmes les uns des autres sans adieux, parca que nous étions sans espoir de nous rencontrer ici-bas. Engourdies et résignées, chaque jour d'hiver des familles s'étendaient sur la neige pour ne plus se relever.

» Une seule peuplade, du moins cette peuplade croyait être la seule, s'éloigna de la terre natale et vint se réfugier dans le voisinage des volcans qui bordaient ce rivage. Ces montagnes qui vomissaient le feu étaient plus terribles que les ftimas, et c'est ce qui nous les fit préférer. De leurs flancs entr'ouverts s'échappaient ces chaudes exhalaisons qui nous faisaient sentir encore la vie, et sur leurs étangs de bitume planaient ces lueurs pâles qui jadis rayonnaient sur toute la lerre. Ces vapeurs étaient pourtant devenues délétères ; il semblait que les entrailles du monde se fussent corrompues ; mais, insouciant du dan« ger, supérieur â la crainte de mourir, le dive s'asseyait sur les bords fragiles des cratères, et, dédaigneux des avertissements de la nature, il écoutait ces grandes voix qui rugissent au fond

des abîmes, et qui chantaient pour lui les redoutables mystères de la vie, et les sombres délices le la mort.

» Mourir ainsi dans la plénitude de la vie et dans la possession entière de son âme lui semblait ^us noble et plus doux que de s'atténuer, spectre errant et plaintif, sur le désert du froid ; mais ces volcans eux-mêmes se refroidirent, et ceux de nous qui n'avaient pas été surpris et dévorés par leurs éruptions virent se rétrécir chaque jour Fespace favorable à l'épanouissement de leur vie.

» Le dernier foyer qui s'éteignit est celui où nous voici enfermés par un dernier écroulement du roc. C'est là que mon père et ma mère, mes frères, mes sœurs et celui qui fut mon époux me virent naître. Ce sont eux qui achevèrent de creuser dans la roche déjà creuse la grotte que nous habitons. Je Vai appris, mon ûls, l'usage de ce métal qu'autrefois nous savions extraire et façonner, et au moyen duquel mes pères purent dompter la nature lorsqu'elle commença à leur devenir rebelle. Mais ils ne poussèrent pas loin leurs industries. La dispersion de leur race leur rendit précieux ces instruments qu'ils s'étaient donnés, en même temps que la convenr

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tion des caractères tracés avec ce fer sur les rochers. C'était le seul moyen de se retrouver, ou tout au moins de faire connaître son sort â. ceux dont on se séparait pour les migrations lointaines. On s'était avisé aussi de façonner des vases, des vêtements, et même des armes pour se défendre des animaux furieux que la faim chassait de leurs pâturages envahis par le froid. Les hommes auront peut-être besoin un jour de recourir à ces inventions, si la terre cesse de leur être clémente. C'est pourquoi je te les ai transmis. Peut-être les dédaigneront-ils : peutêtre aussi, habiles et actifs comme ils me paraissent être, porteront-ils plus loin que nous leurs découvertes. Les nôtres, sans cesse inte •• rompues par de funestes événements, cessèrent tout à fait quand la race expirante cessa de pouvoir vivre en sociétés sur la terre.

» Comme la plupart des dives de ces derniers temps, je naquis à demi aveugle. L'éclat du soleil était trop vif pour nos yeux, et, comme certains animaux, nous ne distinguions les objets que dans le crépuscule. Cependant nous nous efforcions d'acquérir et nous acquérions en effet la faculté de supporter la lumière vive, comme celle de

•' respirer l'atmosphère nouvelle et de subir toutes

les autres conditions de la nature modifiée ^iyoa de l'existence des êtres nouveaux. La nôtre ne s'y plaît que pour se briser, et chacune de nos conquêtes nous était fatale, chacune de nos modifications nous coûtait une notable portion de notre vie.

» On s'était facilement habitué à l'idée de vivr^ peu ici-bas. La croyance s'était élevée jusqu'à l'espérance de revivre dans les astres, dont la notion longtemps incertaine était enfin devenue évid^ite. Mes parents se souvenaient du temps où leurs aïeux racontaient les transports de surprise et de joie qui s'emparèrent des dives, lorsque le? brumes terrestres, se séparant sous l'action des vents impétueux, leur permirent d'entrevoir un coin de l'azur céleste et les premières constellations. Depuis longtemps, nos sages annonçaient l'apparition de cette merveille ; on l'attendait avec impatience ; on bénissait les orages gui balayaient le firmament, et pourtant ces vents terribles apportaient la mort ! Mais qu'importait la mort à ceux qui voyaient étinceler dans l'éther les demeui*es splendides de leur immense domaine.

» Quand j'eus atteint l'ftge qu'a aujourd'hui Leucippe, ma vue s'était fortifiée ; et, moi aussi,

je voyais les astres et toutes les beautés de la terre, enflammées des brillantes couleurs dont le soleil sait les revêtir. Élevée dans les plus pures jûotions de Timmortalité, je voyais ma famille s'éteindre rapidement, en même temps que celle des hommes commençait à naître. En suivant cette grève aujourd'hui couverte par les flots, nous pouvions approcher des prairies où, dans un air encore plus frais que celui-ci, quelques-uns de ces êtres délicats et vifs paraissaient s'essayer à la vie. Nous remarquions qu'ils avaient déjà le don de la parole; et d'ailleurs, leur ressemblance avec nous était si frappante, que nous étions tentés de les croire issus d'une portion émigrée et modifiée de notre race. Mais, à la frayeur que nous leur inspirions et à leur absence de culte, nous crûmes devoir penser qu'ils conirtituaient un type nouveau de la Divinité. Nos sages avaient prédit que ce type apparaîtrait ici-bas pour nous remplacer, et qu'après avoir fait son temps, il serait remplacé à son tour par un type modifié en raison d'une nouvelle période de la création terrestre.

» Gomme ils redoutaient notre approche et abandonnaient leurs établissements naissants pour fuir vers des régions moins propices, nous nous fîmes

un devoir de nous renfermer dans celles que nous avions choisies, et, séparés de nous par ces monts, qu'ils ne savaient pas plus que nous gravir, repoussés par les flots, qu'ils craignaient presque autant que notre présence, ils purent reprendre possession des contrées qui nous avoisinont.

» Je ne puis me rappeler sans émotion les jours de mon enfance et les efforts de mes parents pour m'initier à toutes les'connaissances si chèrement achetées par nos pères. Ah ! sans doute, c'était une grande race que la nôtre, et les Jours de sa décadence physique furent glorieux pour son existence morale et intellectuelle. Il y avait quelque chose de suhlime dans ce tranquille abandon de la vie, pressenti, accepté d'avance, et accompli avec le calme solennel d'une fonction religieuse. Hélas ! après avoir bu la science et la foi dans cette coupe céleste, devais-je donc connaître les regrets du cœur et les défaillances de l'âme?

» Il en fut ainsi pourtant ; je devais déchoir du rang auquel l'initiation m'avait élevée. Prétresse du désert, je devais perdre la foi, tomber dans le désespoir et connaître le mal, jusque.-là inconnu dans les âmes émanées de Dieu.

LA MÈRB

La dive continua î

— Oui, mes enfants, le mal existe. Vous save* que, dans Tordre des choses matérielles, le langage qualifie de ce mot terrible les souffrances physiques de l'être. Mais vous ignorez que l'âme reçoit des blessures, traverse des fatigues et succombe à des maladies, aussi bien que le corps. Jusqu'à ce jour, je vous ai laissé ignorer que l'esprit pouvait être atteint par les accidents extérieurs qui menacent l'organisation. Je ne voulais pas vous faire perdre les délices de l'ignorance ; mais mon devoir est de vous donner la science complète et de vous avertir de la lutte où vous allez entrer fatalement

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