‹ Les amours de l'âge d'or: Evenor et LeucippeChapitre 20 sur 22 · C76 LES AMOURS · texte numérisé non relu

C76 LES AMOURS

Qaand les exilés, remontant aossi le liTage, fiiient en face de File, ÉTenor lenr dit d'un ton

sévère:

— Lequel de Tons est Mos, qoi se prétend in* spire de Tesprit et qui vous a révélé Fexistence d'un pouvoir appelé le méchant, le cruel et l'implacable?

^os s^avança, désigné, et forcé i»ar les autres à montrer son visage couvert de honte et de dépit.

— C'est moi, dit -il, qui ai vu cet esprit en rêve et qui ai reçu de lui des ordres que j'ai transmis à mes frères. Si tu es ce même esprit, revêtu d'une forme plus douce et porteur de paroles plus belles, je suis prêt à te rendre hommage. Je vois à tes armes brillantes, faites d'une matière inconnue, que tu nous apportes la guerre. Donnenous donc à tous des armes comme celles-ci, et guide-nous au combat. Vous le voyez, ajouta-t-il en se tournant vers les exilés, vos sacrifices ont été accueillis, et voici qu'im dieu vient à vous, non plus terrible et hideux comme il m'apparaissait dans sa colère, mais souriant et propice, tel qu'il est devenu depuis que, par nos hommages et Tolfrande de mon sang, nous avons su Tapaiser.

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*- Mos, reprit Ëvenor, tu es plus rusé, dans ton délire, que je ne l'aurais imaginé. Mais détrompe-toi et bâte-toi de détromper ces hommes égarés par toi dans le rêve d'un culte impie. Ce n'est pas Toffrande du sang qui m'attire et me décide à venir à vous.

Et il ajouta en leur montrant Ops, qui était & ses côtés :

— C'est la parole douce de cet enfant, que je consens à instruire, afin qu'il devienne votre conseil et votre guide. Quant à toi, Mos, nous t'instruirons aussi, pourvu que tu le désires sincèrement et que tu reconnaisses ton erreur, car tu as été la dupe de tes songes, et l'esprit méchant que tu as révélé n'a jamais existé qu'en toimême.

L'arrêt d'Ëvenor ftit accepté au delà de ce qu'il avait souhaité; car les exilés, indignés contre Mos, voulurent le frapper et le chasser d'au milieu d'eux. Mais Ëvenor ne voulait pas inaugurer sa révélation par des actes de violence. H commanda qu'on le laissât tranquille, et, comme il avait peine â calmer leurs esprits, il leur dit :

*- Je vous abandonnerai si vous ne respectez pas la vie et la liberté de cet homme, car je le mets sous la protection de la ÛUe du ciel. Écou*

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tez. hommes de douleurs et de ténèbres: cette femme est un être consacré par la parole divine. Elle a été élevée et instruite par on esprit supérieur, par une dive, héritière des secrets de la race illustre qui posséda la terre avant nous. J'ai hié, comme elle, initié et consacré par la nation divine et par Thyménée religieux dans le beau jardin de rÉden, un lieu splendide où la terre est toujours fleurie et Tair toujours pur, mais qui n'est accessible aujourd'hui qu'aux élus du ciel. Respectez donc cette femme comme un gage d'alliance entre le ciel et vous ; écoutez sa parole inspirée, et qu'elle-même vous dise pourquoi elle pardonne à ce coupable et vous commande de lui pardonner.

— Qu'elle parle ! s'écrièrent les exilés ; que la femme parle, et nous Técouterons comme toimême.

Alors, Leucippe, faisant un effort sur sa timidité méfiante, leur dit en désignant Mos, vaincu et atterré:

— Cet homme a subi le mal du désespoir, et, s'il vous a trompés, c'est parce qu'il s'est trompé lui-même. Il a cm trouver votre salut dans sa pensée, et maintenant il voit qu'il vous eût conduits à votre perte et A la sienne ; car les libres

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sont plus forts et mieux défendus que tous ; et à présent qù^ils ont épousé des femmes, c'est par eux seuls que ces femmes doivent être gardées et protégées. Ils n'ont eu, dans le principe, d'autres droits sur elles et sur vous que celui de la force. Vous avez reconnu que ce droit était inique.

Gomment pourrait-il devenir légitime entre voa mains plus qu'il ne l'est dans les leurs? Est-ce par la violence que vous réparerez la violence, et par le mal que vous détruirez le mal? Cessez donc d'être jaloux de la possession de ces femmes qui sont devenues impures, si elles ont cédé sans rougir à la brutalité de vos aînés, et qui le seraient encore plus si elles cédaient maintenant à la vôtre. Ge n'est pas dans le sang et dans la ftireur que Dieu consent à bénir l'amour : c'est dans l'innocence et aans la liberté des &mes. Songez donc à retourner dans la tribu de vos pèies et à leur demander le pardon de votre Alite et la bénédiction de vos mariages. Les vierges pures sont restées auprès d'eux. D'autres ont eu la sagesse et la fierté d'y retourner, aimant mieux vivre sans époux et sans enfants que sans respect et sans amour. Allez donc faire oublier votre folie. Lavez sur vos corps ce sang des animaux dont vous êtes couverts^ et que vos mains se des-

sèchent plntôt que de jamais Terser le sang hnmâîD. Renyersez Totre autel impie, et consacrezle par un nouveau culte avant de l'abandonner, afin que, si vos enfants se répandent de nouveau quelque jour dans ces forêts sauvages, ils puissent dire : « C'est là que nos pères ont été réconciliés avec le ciel. »

La parole d'Ëvenor avait été recueillie avec soumission, celle de Leucippelelutavecenthour siasme. Sa l)eauté exerçait un prestige irrésistible, et, malgré Tégarement de ces hommes, elle dominait leurs instincts par la céleste chasteté qui émanait de son regard et son attitude. Bien qu'Évenor, répugnant au mensonge, leur eût dit qu'elle appartenait à leur race, ils voyaient en elle un esprit si réellement supérieur à eux, qu'ils se sentaient forcés au respect et même à la crainte. Mos lui-même, quoique dépossédé de son influence, était ému, et son exaltation changeait de but et de nature.

— Fille du ciel, dit-il en se prosternant devant Leucippe, nous sommes prêts à t'obéir; car, pour que tu nous conmiandes de repasser ce fleuve qui nous sépare de la tribu des anciens, il faut que tu aies le secret merveilleux de détourner ses eaux ou d'arrêter sa course; à moins que le cygne

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] divin ne consente à nous porter sur son dos jvm* qu'à l'autre rive ! ,

— Le cygne obéit aux hommes de bonne foi et de bonne volonté, répondit Évenor ; mais, avant que je lui commande de vous prêter son secours, je veux connaître davantage vos bonnes résolutions. Nous ne consentirons pas à conduire à la tribu de vos pères des fils indociles et grossiers, toujours prêts à croire aux prodiges et ne comprenant les lois de Tesprit que par des preuves matérielles. Recueillez-vous donc et priez. Prie* celui que vous ne connaissez point de se faire connaître, non pas à vos yeux, qui ne le contempleront jamais que dans ses œuvres, mais & vos cœurs, qui peuvent devenir dignes de le comprendre. Nous descendrons demain parmi vous, et, si nous vous retrouvons fidèles à nos enseignements, bientôt nous vous guiderons nous-mêmes vers vos familles délaissées.

Les exilés étaient si consolés et si ravis, qu'ils promirent tout ce qu'Évenor souhaitait. Il exigea d'eux qu'ils iraient sur l'heure renverser leur autel ou le préparer pour un nouveau culte.

— Faites, leur dit-il, ce que votre esprit vous conseillera pour une cérémonie agréable au vrai

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Dieu ; c'est à vos préparatifs que nous connaîtrons si votre régénération peut être accomplie par nous.

La tribu errante s'éloigna donc du rivage. Évenor et Leucippe allèrent passer le reste du jour sur la rive opposée avec le jeune Ops, qu'ils commencèrent â instruire et qu'ils trouvèrent docile à l'inspiration et porté à l'étude des choses divines. Le lendemain, avant le jour, ils abordèrent du côté de la tribu, et, guidés par Ops, ils virent l'autel barbare où Mos avait institué son culte diabolique. Ils le trouvèrent paré de branches et de fleurs ; les ossements des victimes avaient disparu, et bientôt on entendit les fanfares des exilés, qui s'essayaient sur leurs trompes à des accents joyeux en s'appelant les uns les autres. Leucippe dit alors â son époux :

— Il faut â ces hommes des signes extérieurs et des cérémonies religieuses. La dive Téleïa n'a pas voulu nous enseigner son culte. Elle nous a dit de demander à notre cœur les formules d'adoration qui conviennent à notre nature. Prions donc pour que Dieu nous inspire celles qui nous mettront en rapport avec la simplicité de ces hommes avides de s'éclairer. Vois comme ils ont déjà compris, par remploi de ces fleurs, que la

grâce et la beauté de la nature sont les ornements du vêtement de Téternel créateur !

Évenor et Leucippe montèrent au Mte de Tautel pour l'examiner; mais bientôt ils se virent entourés par les exilés plein de ferveur, qui leur demandaient, en tendant les mains vers eux, d'offrir pour eux le sacrifice au Dieu inconnu dont ils devaient révéler le mystère.

Mos vint le dernier. Après quelques hésitations, il avait résolu, autant par conviction que par un secret besoin de conserver son initiative, de profiter ardemment de la lumière nouvelle. Il s'adressa donc à Leucippe et lui dit :

— Fille du ciel, tu ordonnes sans doute que je monte avec toi sur l'autel pour t'aidera le consacrer. Voici que je t'apporte les offrandes: deux colombes, symbole de douceur, et dont le sang pur ne peut qu'être agréable à la divinité que tu sers.

Évenor, se baissant, prit les colombes et les présenta en souriant à Leucippe, qui les tint dans ses blanches mains contre sa poitrine.

— Mos, dit-elle, je vois que tu t'es efforcé de méditer nos paroles ; mais tu ne les a pas encore comprises, et tu n'es pas encore assez purifié toimême pour venir avec nous purifier l'autel. Tu

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persistes à croire que notre Dieu veut du sang et qu'il se plaît aux convulsions de Tagonie de ses créatures. Sache le contraire: la moindre de ses créatures lui est précieuse^ et c'est un crime de rimmoler sans nécessité. Mais je ne méprise point ton offrande, et voici comment il faut la rendre agréable à Dieu.

En parlant ainsi, Leucippe éleva ses mains vers le ciel, et, en les ouvrant, elle laissa envoler les deux colombes.

— Comprenez le sens de cette action, dit Évenor aux exilés muets d'étonnement. Les animaux delà terre vous ont été donnés pour vos besoins, et non pour des jeux cruels et des symboles meui^triers. Si vous croyez que le ciel exige de vous des sacrifices, vous avez raison. Il veut celui de vos instincts farouches, de votre orgueil et de vos ressentiments. Ce que vous représentez dans vos fêtes religieuses doit n'être que l'expression figurée de votre soumission et des instincts généreux qu'il réclame de vous. Offrez-lui donc, nonlamort et l'oppression d'aucun être, mais la liberté et la vie, qui sont l'expression passagère de son action incessante dans l'univers.

Évenor et Leucippe, se voyant écoutés avec émotion, commencèrent alors, tour à tour, à instruire

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leurs frères. Us leur révélèrent ce qu'ils savaient de la nature de Dieu, de son unité et de sa lof d'amour et de bonté étendue à tous les mondes d( l'infini et à toutes les créatures, selon la mesuré de leurs besoins relatifs; aux substances animées^ les conditions de la vie physique; aux substances intelligentes, les conditions de la vie morale ; aux plantes et aux animaux, Tair, le soleil et. la terre nourricière pour s'alimenter et se reproduire ; aux hommes, tous ces biens sentis et appréciés par une

notionsupérieure,pours'alimenter et se reproduire dans le sens matériel et divin.

Ils leur révélèrent aussi, à mesure qu'ils se virent de mieux en mieux compris , la vie étemelle des âmes, les expiations et les récompenses dai le présent et dans l'avenir; l'amour des sext basé sur le dévouement et incompatible avec l'op pression d'un sexe par l'autre ; l'amour fraternel, basé sur le respect du bonheur d'autrui et du dé* vouement à toute la race, considérée conmie ûî« mille mère de toutes les familles particulières; enfin tout ce que la dive leur avait enseigné, el qu'ils surent mettre à la portée de ces enfanta adultes, par de poétiques symboles et d'ingénieux apologues.

Après ces communications solennellet, les deux

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époux virent qu'ils n'avaient plus rien à craindre ie ces hommes, et Évenor, voulant se faire conîiaitre à eux, leur dit son nom.Alors, lejeuneOps, ' 86 jetant dans ses bras :

— O mon frère, s'écria-t-il, ne te souviens-tj * 4onc pas de moi? de moi qui, malgré mon jeune

âge, avais gardé la mémoire de tes traits et m'imaginais te reconnaître sous ceux de quelque divinité? Hélas! j'ose à peine te regarder; car, après les larmes que ta fuite a causées à notre mère, je suis cent fois plus coupable qu'un autre de l'avoir quittée aussi.

— Sois pardonné, ô mon frère ! répondit Évenor en le serrant dans ses bras, puisque nous allons porter à ceux qui nous ont donné le jour la consolation et la joie. J'ai le droit de te promettre ce pardon de leui ^art, car ce n'est pas ma volonté qui m'a éloigné L 'mx si longtemps.

C'est alors qu'Évenor raconta son histoire et donna une nouvelle autorité à son enseignement en révélant l'histoire des dives. Il passa ensuite quelque temps avec Leucippe parmi les exilés; car, malgré l'impatience qu'il éprouvait de revoir ses parents, il n'osait transporter ces fils coupables sur l'autre rive avant de les avoir ramenés â la vie d'innocence avec ces notions de morato et

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de religion sans lesquelles Tinnocence ne pouvait plus suffire à la famille humaine. Les exilés acceptaient sa parole avec ardeur. La beauté idéale du couple divin, sa douceur dans la supériorité et sa sagesse dans l'enthousiasme eussent suffi à dominer ces âmes neuves, quand même la science venue des dives n'eût pas revêtu un caractère merveilleux et un attrait invincible pour l'imagination.

Entin le moment vint où la barque put transporter, par petits groupes, les exilés â Tautre bord. Évenor, leur ayant fait examiner et comprendre cette invention de Tindustrie humaine, l'amarra fortement dans un endroit convenable ; puis on quitta le fleuve et on commença bientôt à remonter les versants du plater.u, en évitant de s'approcher du village des libres, dont on craignait les insultes. Évenor, s'étant fait indiquer la position de cet établissement, dirigea sa troupe parle raisonnement et par l'orientation, et, en peu de ^ours, il revit les cabanes de sa tribu.

Le départ des hommes nouveaux avait changé Texistence des hommes anciens. Plus de la moitié des familles s'étant trouvées tout à coup privées de leurs membres les plus actifs et les plus énergiques, Tancienne tendance à Tapathie avait

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repris son empire. A la douleur des mères avait succédé un redoublement d'amour pour les jeunes enfants ; mais, en même temps, une vive crainte de les voir bientôt s'affranchir du joug de l'habitude, pour se créer une existence à part, avait mstinctivement contribué à entraver leur développement naturel. Les jeunes vierges qui avaient fui et qui étaient revenues, étaient punies et de leur départ et de leur retour. On les avait accueillies avec joie, mais on ne savait pas leur tenir assez décompte d*ime faute rachetée par le repentir et fièrement rachetée par le célibat, car les jeunes hommes restés dans la tribu leur avaient préféré celles de leurs compagnes qui ne l'avaient pas quittée ; et leur existence était mélancolique, leur attitude chagrine et hautaine. Les jeunes parents se sentaient entraînés vers la nonchalance, lassitude de l'âme qui s'empare d'autant plusaisément de rhomme qu'il a moins réfléchi et moins ôoufTert : l'inexpérience a peu de force pour combattre. Les vieillards s'étaient sentis sollicités par l'égoïsme, du moment qu'ime notable portion de leur lamille, et par conséquent de leur âme, s'était séparée d'eux. Les nouveaux époux, comparant leur sort avec celui des filles vierges privées d'avenir, et des absents privées de femmes.

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86 disaient naïvement : a Nous avons bien fiait de rester ici et de ne nous laisser aller à aucune nouveauté. Les autres sont à plaindre ! » Et, en disant cela, ils ne songeaient pas à les plaindre réellement. Enûn, dans la tribu mère, la virtualitâ humaine rétrogradait, par suite du trop rapide essor qu'elle avait voulu prendre dans les tribus nouvelles.

Une seule femme avait gardô Ténergie de son cœur : c'était Aïs, la mère d'Évenor. La première parmi celles de sa race, elle avait souffert et elle avait agi. Pendant des aimées, elle avait pleuré et cherché son enfant. La fuite de son second fils avait ravivé ses douleurs, et elle avait essayé de retrouver celui-là. Elle avait couru après lui, elle avait essayé de franchir le fleuve^ elle avait failli y périr. Elle y était retournée déjà deux fois, et elle s'était promis d'y retourner jusqu'à ce qu'elle pût le traverser.

Quand la caravane des exilés parut dans la plaine, aux rouges clartés du soir, il y eut un cri de surprise dans la tribu. Ce fut une des ûlles vierges qui l'aperçut la première et qui s'écria :

— Voici ceux qui ont voulu nous commander

et qui, las de vivre sans nous, reviennent main-

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teuant nous parler avec doucenr. Mais, si vous m'en croyez, nous n'irons point avec eu uns autre fois, et nous les obligerons de demenreriei arec nous.

Quelques-unes se réjouirent, d autres •'effrayèrent.

— Peut-être, disaient-elles, le méchant Sath est il à leur tête, et ferions-nous bien de nous cacher, pour qu'on ne nous emmène pas malgré nous.

Mais il y en eut qui, ne pouvant tenir à leur curiosité ou à rimpatience d'assurer leur union retardée, coururent ingénument,quoiqae tremblantes, à la rencontre des arrivants.

Cependant une femme les devança, une femme encore belle et agile, quoique ses cheveux eosseni prématurément blanchi et qu'elle eût aflOronté de grandes fatigues. C'était A!s, qui n'avait jamais passé im jour sans promener, par une doulooreuse habitude mêlée d'espoir, ses regards inquiets sur la plaine, avant de rentrer dans sa cabane. Dès qu'elle avait vu paraître la tribu voyageuse, elle s'était élancée, et la voilà qui courait au-devant d'Ëvenor, comme si elle eût été assurée de son approche.

Comme un berger qui ramène son troupeau vers le bercail» Ëvenor marchait le premiext

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prêtant l'appui de son épaule et de son bras à sa chère Leucippe, un peu fatiguée et penchée sur

lui.

Dès qu'il vit accourir sa mère, il la reconnut, non pas à ses traits, qui avaient changé et qu'il se rappelait faiblement, mais à l'émotion qu'elle laissait paraître et à celle qu'il éprouvait lui-même ; et, avant qu'Ops, qui marchait à ses côtés, lui eût dit : « C'est elle ! » il s'était écrié en entrainani Leucippe à sa rencontre:

~ La voilà!

Aïs cherchait des yeux son jeune fils, et, dès qu'elle le vit, elle ne vit plus que lui. Elle croyait qu'Évenor n'était plus et elle ne pouvait pas compter sur une double joie ; mais, dès qu'elle tint Ops serré contre sa poitrine, elle leva les yeux sur le beau couple qui réclamait ses caresses, et, saisie d'admiration et de respect, elle dit :

— Voici deux envoyés du ciel qui me ramènent mon fils ; qu'ils soient bénis !

Aïs avait trouvé en elle-même la notion de Dieu sans autre révélation que celle de la douleur.

— O ma mère, dit Évenor, tu as deviné le ciel, et voiiâ qu'il nous réunit parce que tu n'as pas douté !

Aïs tomba sur ses genoux, et, dans une sorte de délire, elle embrassa la terre, disant :

tA LIS AKOUBt

— O heureux ceoz qrxi naiaseiit et ceux qui demeoreiit ici-bas, puisque des eoHaiits leur sont donnés!

Puis elle contempla ËYenor arec iTrease et Léo* cippe avec adoration ; et elle ne pouvait ni lem parler ni les écouter. Elle questionnait Ops sur leur compte, comme si elle les eût pris pour les images d'un rêve, et elle n'entendait aucune réponse. ËUe parlait au hasard et disait des mots qu'elle n'entendait pas elle-même. Puis tout à coup elle les quitta pour aller chercher son mari et ses Mes, qui approchaient plus lentement, et, ▼oulant leur dire quelle joie leur arrivait, elle oe put que pleurer.

Pendant quËvenor savourait les caresses et lei transports de sa famille, les exilés n'étaient pas accueillis par les leurs avec une joie sans mélange. Leur maigreur et leur pâleur, que Ton ne s'expliquait point, car, dans cette heureuse région, nul n'avait jamais souffert de la iladm et de la fatigue, inspiraient une sorte de crainte, et leurs mères elles-mêmes hésitaient à les recou* naître. Les vieillards s'inquiétaient davantage di leur aspect et se disaient tout bas entre eux :

— Voici du trouble et des agitations qui nous avaient quittés et qui nous reviennent.

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quand on commençait & oublier le mal et la peine.

Évenor vit bien que ces enfants prodigues ne savaient pas expliquer leur repentir, et qu'il fallait les aider à reconquérir Tamour de leurs parents. Il parla en leur nom ; il raconta, non pas tous leurs égarements, mais toutes leurs douleurs ; et Leucippe, parlant à son tour, acheva d'attendrir les cœurs et de ramener la confiance.

Dans sa propre tribu, malgré sa longue absence et les lumières qu'il y avait puisées, Évenor n'inspira cependant pas Tenthousiasme qui Pavait accueilli chez les exilés. Les imaginations étaient plus froides et Tabondance des biens de la vie ne prédispose pas aux affections exaltées. Excepté dans le cœur de son père et de sa mère, il ne rencontra chez personne une docilité aussi soudaine que celle qui s'était offerte & ses enseignements dans la forêt des sacrifices.

Sans Leucippe, il est à croire qu'il n'eût acquis 8ucime influence chez les anciens, enclins, conmie tous les hommes sédentaires et satisfaits, à nier ce qu'ils n'avaient pas éprouvé. Mais Leucippe, d'origine inconnue, Leucippe, plus dive. que femme par sa beauté particulière, par le don du chant et par le don du langage élevé et attendri^

^31 LES Axocms

par 80D ignorasce même des ?é3Îit6s delà Tie pratiqae telles que les hommes l'eatendaient, Leii> dppe, enfin, traitée par ÉTcnor arec une adoration respectneose dont les liomnies n'aTaîenl ancnne idée dans leurs Dadles rapports arec leurs compagnes, rerélit sul}itement à leurs yenx un earaclère exceptiomiel: et, qoandfPOQr la première ibis* ÊTenor leur parla des choses diTînes, ils TonluieAC adorer Leucippe comme une di?inité.

— Nenjus trompe pas, disaie&l>ils: ta Leoclppe n'est point de la même nature que nous. Elle connaît les secrets dn del et die n^esl pas née coiame t: i d un homme et dMne femme, mais de cet:e écume des eaux où tu dis qu^uoe géante 1^ trouTt-e.

Il fallut bien des joors avant que la révéla!i<m de Téleia lût acceptée et comprise d'une partie de ia tribu sédentaire. Cette notion se répandit pms facilement dans la jeunesse que chez les esprits re'roidis par Tâge. Elle était, d'ailleurs, présentée airec trop d'éléTation et de candeur pour s>mpaier d^une situation tranquille et d^tme ignorance paresseuse. Si Leucippe eût voulu exploiter le prestige qu'elle exerçait; si elle eût consenti à perscm* nifier la puissance suprême et à s'iattriboer le doa

lieu de leur donner Texemple du travail, elle trouvât une recette magique pour leur procurei des ornements semblables à ceux que la dive lui avait donnés et qu'elles s'obstinaient à croire lombes du ciel. U ne fallut parler A aucun homme ni à aucune femme de la cité primitive d'apprendre à tracer et à lire les caractères écrits. On demandait que les préceptes fussent des amulettes, et le moindre caillou, doué d'une fausse vertu magique, leur eût été plus précieux que les formules de la vertu praticable.

De son côté, Mos, ne sachant pas renoncer aux amers triomphes de la vanité, bien qu'il eût reçu d'Évenor la notion divine et que son intelligence l'eût admise dans une certaine mesure, s'efforça adroitement de ressaisir l'autorité, n échoua auprès des exilés et de leurs femmes, car ils s'étaient mariés, et, sous l'inspiration d'Évenor et de Leucippe, ils commençaient A comprendre et à sentir les douceurs de l'amour vrai. Ils avaient changé leur nom à'exilis en celui de ri* conciliés,

Mos, ne pouvant rien sur eux, s'adressa aux an*

dens, et, en même temps qu'il leur parlait des

puissances occultes, il flattait llnstinct super*

•titieux en expliquant les lâves 01 eo inventant

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des prati<:[ties secrètes d'inrcsation, consîslaitl en actes extérieurs, et non en effort» de la conarience et de la Tolonté. Ce cnlte conyenaît mieux à leur paresse princiëre que le traYail de la pensée, el il eut de nombreux adhérents. Mos^ redevenu ^us heureux, avait abjuré les rites sanguinaires. La religion douce apportée par les élèves de la dive lui ouvrait une nouvelle source d'enthousiasme, ear il était de nature m3rstique, et, ainsi qu'il arrive souvent chex les hommes de cette trempe, il savait allier une foi sincère à un grand orgueil el à de certaines hypocrisies.

Évenor vit donc que Tinfluence de la pnre v6rité ne pouvait s'étendre sur tous les hommes i la fois et qu'il fallait aux uns des idées, aux autres des figures, à d'autres enfin des iiaits. n se soumit d'abord avec douceur à la résistance des diven instincts, estimant sa tâche assez grande s'il pou* vait faire quelques disciples parmi ses semblables. Mais, P3U à peu, la guerre jalouse que Mos, tout en exploitant et en altérant les précieuses notions qu'il avait reçues de lui, faisait sourdement à son apostolat, attrista son âme, et il se trouva vis-âvis de lui -môme comme au temps de son enfance, où il avait soufiert dans son orgueil et dans le sentiment de sa supériorité. 11 était honune, et

DB l'a as o^oH m

rien n'est plus diillcile à l'homme que de distin* guer Tamour ardent du prosélytisme de Testime ardente de soi-même.

Il avoua son affliction & Leucippe, et, nn jour qu'ils en parlaient ensemble, lui se livrant à quelque amertume de cœur, elle le plaignant avec la complaisance un peu aveugle de l'amour, leurs pas se dirigèrent assez loin des cabanes, vers un endroit où Évenor s'arrêta tout & coup, frappé d'un vif souvenir, et s'écria :

— O ma chère Leucippe, c'est ici que, il y a déjà bien des années, je vins pleurer seul la résistance de mes jeunes compagnons & * mon ini* tiative. J'avais voulu, ma mémoire ressaisit i présent ce détail, établir l'égalité de droit dans nos jeux, et faire que les plus robustes n'eussent pas plus d'avantages que les plus faibles dans le partage des amusements. Je neftis pas écouté; je restai seul, triste et irrité. Je m'absorbai dans ma souffrance intérieure ; je laissai passer les heures, puis je voulus revenir et je m'égarai. Je n'ai jamais su comment j'étais entré dans l'Éden, ni le temps qu'il m'avait fallu pour en approcher, cai une ûèvre et une ivresse s'étaient emparées de moi. Me^ls, Téleïa nous l'a dit, du côté des montagnes, TËden est bien près des établissements

des r^remiers hommes, tandis cpie, par la mer» U nonâ a faila plosieiirs joamées poor atteindre TeniLonchure da fleave, seul endroit accessible de la côte.II me semble qae,si nonsfaîsîoiis qneL^es pas de plus, nous apercerrions les dernières élé- Tations du plateau et Les sommeU béais de dob montagnes d'Éden.

— Oh ! si je le croyais, dit Leocippe, celte vue calmerait mon âme blessée de ta blessure, et la pensée que je suis plus près de ma mère chérie m'aiderait peut-être à supporter la longueur de notre séparation.

Ils marchèrent tout le reste du jour , ils dormirent sous les ombrages, et, le lendemain, ils reconnurent les cimes sublimes des montagnes d'Ëden, dont ils soivaient la base abrupte et im* pénétrable avec une émotion ardente et presque désolée.

— Ab ! que ces oiseaux sont heureux ! dlaail Leucippe en regardant les aigles tournoyer comme des points noirs à peine saisissables au-dessus des crêtes blanchies par l'aube. D'où ils sont, ils voient notre jardin de délices, notre belle et chère de> meure, et peut-être notre divine Téleïa cultivant nos fleurs et faisant manger dans sa main nos biches favorites !

DE L'AGE D'OR Ml

Le bruit d'un torrent attirait leurs pad. Ëvenori devançant sa compagne, reconnut Tandenne X)rècbe fermée par le tremblement de terre. De ce côté, elle était facile à escalad-n*. n pria Leucip;^e rie rattendre, et bientôt elle entendit un cri de surprise et de joie. Ëvenor, caché dans les rochersi reparut et lui dit des paroles que Téloignement ne lui permit pas de saisir. Impatiente, elle gra* Tit hardiment jusqu'à lui et le vit occupé à entailler la montagne avec sa hache. Laroche, tendre et friable en cet endroit, avait cédé A l'effort des eaux et s'était trouée. Évœûr élargissait l'ouverture avec ardeur, se disant que, si le bloo était partout de même nature, quelques heures de travail lui suffiraient peut-être pour s^ creuser un passage.

Tandis qu'il s'y passionnait, Leucippe alla lui chercher des fruits pour étancher sa soif, et, comme elle suivait avec précaution la corniche du rocher pour approcher d'une touffe de frai* siers, elle vit une ouverture plus large et antérieure au travail des eaux, d'où la terre et les graviers s'étaient détachés récemment. Elle y rentra et, en peu d'instants, elle aperçut l'Ëden. Alors, elle revint, tout essoufflée et triomphante, vers son époux.

— Laisse là ce travail, lui dit-elle. Une porte s'est ouverte d'elle-même depuis notre départ. Bénissons le ciel qui nous a permis de la trouver!

Plusieurs saisons s'étaient écoulées déjà depuis que les époux avaient quitté leur solitude, et il leur semblait que c'étaient des années, car le temps se mesure aux émotions plus qu'à la durée. Traverser rÉden fut pour eux comme un rêve. Leucippe volait plutôt qu'elle ne marchait, et elle ne s'arrêta pas un instant pour regarder sa cal)ane. Elle cherchait sa dive bien-aimée, et, quand elle arriva au Ténare, inquiète, haletante, ellesesen* tit faiblir comme au pressentiment d'un grand malheur. Évenor la soutint pour entrer dans la grotte: la grotte était déserte. Le lit de peau d'ours était dérangé et traînant ; la louve apprivoisée par Téleïa s'en était emparée et y nourrissait ses petits. Elle gronda d'abord; puis, reconnaissant Leucippe, elle vint ramper à ses pieds.

— Oh ! ma mère n'est plus, s'écria Leucippe, et je n'ai pas recueilli son dernier souille ! Malheur à moi ! malheur à notre exil sur la terre âes hommes !

Elle se traîna jusqu'aux rochers de la sCifatare

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et y pénétra, oubliant la défense que TéleTa lui avait faite autrefois d'en approcher et ne songe&nt plus qu'à retrouver les restes de cette mère chérie» Des vapeurs suïïbcantes sortaient de Tabime et Ëvenor arrêta sa femme avec effiroi en la voyant pâlir et perdre la respiration.

— J'irai, lui dit-il: au nom du ciel, reste Id! En ce moment, des hurlements plaintilii se

firent entendre et les chiens de la dive, sortant du gouffre, vinrent, comme avait fait la louve, caresser tristement Leucippe.

— Viens, dit Leucippe A son époux ; puisque ces animaux fidèles ont pu braver Pair embrasô de ces cavernes, nous le pouvons, nous qui avons la volonté, et, s'ils sont là, c'est que, moirte ou vivante, celle qu'ils aiment y est aussi.

Ils pénétrèrent dans les cavernes et y trouvèrent la dive étendue sur une cendre blanchâtre, éclairée par les livides reflets d'un jour bleu, dont le foyer ne semblait être nulle part En approchant davantage, ils virent que ce p&le rayonnement émanait d'elle, et ils contemplèrent son visage immobile et ses yeux éteints. Leucippe la crut morte, et, sans éprouver niteneurni dégoût, elle s'agenouilla pour baiser son front glacé et poli comme celui d'une statue de ntiarbre, tandis

gu'Ëvenor interrogeait la roideur ae ses mains, qui semblaient s'être pétrifiées.

La dive respirait encore. Elle ne fut pas ranimée par le baiser de Leucippe, mais elle le sentit dans son cœur, car tout son corps était paralysé par raction d'une mort qui se présentait avec des phénomènes particuliers, étrangers à la race humaine. Sans faire un mouvement et sans essayer seulement un regard, elle parla. Elle parla d'une voix qui n'avait plus de timbre et qui ressemblait au clapotement des eaux souterraines.

— Que Dieu est bon ! dit-elle. Il permet que mes enfants bien-aimés viennent me bénir à ma dernière heure ! Leucippe, je ne te vois plus ; Évenor, je ne puis plus t'entendre ; ne me parlez pas, ne touchez pas à mon corps, il n'est plus ; il est tout enseveli» car il est bien où il est. Mon ftme seule vous parle, écoutez-la ! Dans un instant, elle sera dans un plus bel astre. Elle n'est encore ici que parce qu'elle vous attendait. Elle sait ce |ue vous avez fait depuis notre séparation ; car, grâce au divin prodige de la mort, elle voit, pour un instant, dans le temps et dans l'espace. Votre mission n'est pas finie. Elle va se décider. Retournez d'où vous venez, vous y êtes nécessaires et vous devez y rester tant qu'il vous sera possible.

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Mais ne vous affligez pas: bientôt vous serez dans l'Éden avec une tribu docile et choisie que vous ne devez jamais abandonner. Oui, c'est là, dans rÉden, que Dieu récompensera votre soumission en bénissant votre hyménée ; c'est là que des enfants naîtront de vous. A présent, adieu ! Groyerl je vois... Espérez ! je saisis !... Aimez-vous, Dieu nous aime... Je vous bénis... liberté ! le lien se brise... la vie m'appelle, la mort me quitte... J'entends des voix lointaines... Mes enfants... Ah îles âmes sont bien heureuses quand elles quittent cette prison du corps ! A présent, sortez et ne revenez plus, car un grand mystère va s'accomplir. Allez!...

Elle cessa de se faire entendre. Êvenor et Leucippe étaient frappés de stupeur, car elle avait parlé sans que ses lèvres fissent aucun mouvement, et même sa voix ne semblait pas sortir d'elle, mais planer au-dessus d'elle. Le rayonnement qui l'enveloppait pâlit au-dessus d'elle. La caverne rentra dans les ténèbres. Les chiens, qui se tenaient à l'entrée, s'enfuirent en hurlant. Évenor emporta Leucippe, qui, dans cet air lourd et brûlant de la bouche volcanique, avait perdu connaissance. Il la porta jusque dans l'Éden, et c'est là seulement qu'elle put pleurer sur le sein

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de son époux la dive qui l'avait tant aîmêe.

Elle voulait retourner auprès de son cadavre; mais Évenor lui rappela qu'en d'autres temjwsTéleïa leur avait ordonné, dans le cas où elle serait surprise par la mort, de la porter dans la caverne du Ténare, où elle voulait être abandonnée à J'aotion dissolvante de cette étuve naturelle où s'était 4M3nsumée la poussière de ses parents, iie son époux et de ses deux enfants.

Ëvenor, à genoux près de sa chère Lencîppe dans la cabane de l'Éden, lui rendait le courage par l'effusion de sa tendresse sans bames. Il lui demanda pardon du mouvement de fai^^^eBse et d'égoîsme qu'il aurait eu la veille et qu'il sentait maintenant indigne d'elle, indigne de la sagesse enseignée xiar Tél^ia et indigne de loimême.

— Partons, lui dit-il, retournons vers nos fièrra, et, que la dive ait prophétisé ou rêvé le sort gui nous est promis, accomplissons jusque hcnâ avec patience la tâche qui nous est confiée. S'il m'arrive encore, homme faible et vain que je SUIS, de prendre la souffrance de mon orgueil pour la sainteté de ma mission, rappelle-moi, Lescippe, que j'ai été appelé du nom de fils jua* la plus céleste des dives, que j'ai reçu d'elle la la-

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mîère de Tamour et obtenu de toi l'amour de la plus céleste des femmes. Si, en songeant à tant de gloire et de bonheur, je manque de patience avec les hommes de ma race, menace-mo^ ''.e la sévérité du ciel, car j'aurai mérité d'expier ma folie et mon ingratitude. Mais non! ceci n'arrivera point, car je sens que je dois maintenant m'élever audessus de moi-même. Ma confiance dans la suprême sagesse de Téleïa me rendait peut-être paresseux à me combattre. « Si je tarde à montrer de la force et de la vertu, me disais-je, elle en aura pour moi et réparera dans le cœur de ma bienaimée Leucippe le tort que je m'y serai fait par ma faiblesse. » A présent, Leucippe, si j'ébranlais ta foi par mes doutes, et ton courage par mes abattements, qui donc te consolerait dans cette détresse que partagerait ton amour? Quelle main essuierait les pleurs que tu verserais en secret, en essuyant mes pleurs indiscrets et lâches? Il te faudrait donc à ton tour, comme Téleïa, avoir de la force pour deux ; et moi, je te laisserais porter un double fardeau? Non, non, je roux et je dois être désormais plus que ton frère e^ que ton époux ; je veux être le père et la mère que les flots t'ont ravis ; et, si je ne puis te donner les trésors de science divine que possédait la dive adorée, je veux

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