‹ Les amours de l'âge d'or: Evenor et LeucippeChapitre 22 sur 22 · LES AM0UE · texte numérisé non relu

LES AM0UE

— Sath est venu ici avec quelques-uns des siens; il a exigé qu'on remît ce soir Leucippe entre ses mains. Sur notre refus de transmettre à Leucippe un pareil ordre, il s'est retiré en riant, et, à présent, il s'apprête certainement à employer la force. Nous nous sommes donc rassemblés autour de ta demeure,tandis que notre père s'efforce d'en réunir d'autres que nous pour la résistance; mais nous ne pouvons espérer d'atteindre un nombre égal à celui des libres. Donne-nous donc confiance et courage, car il nous faudra peut-être mourir en défendant Litb et Leucippe, et il faut que, du moins, notre dévouement leur soit utile.

— O Dieu ! dit Leucippe, serai-je donc la cause de cette lutte fratricide ! Je te l'ai dit, Ëvenor, il faut fuir.

Mais la fuite ne semblait pas possible. H était trop tard, car les libres surveillaient tous les mouvements des réconciliés et de leur chef. Le père d'Évenor revint avec quelques-uns des hommes mûrs de la tribu (de ce nombre était la famille de Litb) qui avaient reçu la parole d'Évenor, et qui disaient :

— La raison comme la Justice nous comman* dent de proléger Leucippe ; car, si nous cédons aujourd'hui, demain, de nouveaux libres, yeu£i

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OU fatigués de leurs femmes, qu'ils ne savent point aimer, viendront nous demander nos filles avant même qu'elles soient nubiles, ou contre le vœu de leur cœur, et ils les feront mourir de lassitudeet de chagrinavant l'âge de mourir, comme la femme de Sath est morte à la fleur de ses ans.

lies femmes de ces hommes mûrs et celles de réconciliés, qui avaient pour Leucippe une tendresse enthousiaste et qui tremblaient du péril où s'engageaientleursmaris,vouhirent aussi s'armer, et Leucippe, exaltée maintenant par le courage et le dévouement de la petite troupe, distribua les armes de métal, les flèches et les javelots qu'elle tenait de la dive, et s'arma elle-même, décidée à tuer plutôt que de laisser tuer son époux ou souiller sa chasteté.

Cependant le jour s'écoulait, et les libres, que l'on attendait d'un moment à l'autre, ne ise déclaraient pas. La division avait éclaté entre eux, ainsi qu'il arrive dans toute mauvaise entreprise, et plusieurs, enflammés d'amour pour Leucippe, voulaient qu'après la victoire la possession de la tille des dives fût décidée par le sort. Des enfants, s'étant glissés autour de leur conseil , vinrent rendre compte à Évenor de cet incident. Éveno? en prenait d'autant plus de confiance dans le

triomphe de sa cause ; mais Aïs, sa mère, voyant iescQndre les premières ombres de la nuit, qui >'annonçait chargée d'orage, lui parla ainsi :

— Voici qiiJ la fuite devient possible. Voici les jbres rassemblés pour la dispute comme nous le îommes pour l'amitié. Dieu ne veut pas que le sang coule, et c'est lui qui a troublé l'accord des méchants pour favoriser notre départ. Que chaque mère prenne ses plus jeunes enfants, que chaque père veille sur les aînés, que chaque époui emmène sa femme, qu*Évenor et Leucippe soient nos guides et qu'ils nous conduisent dans ce pays de l'Éden où nous ferons une ville nouvelle et où nous adorerons le grand Esprit protecteur des âmes justes.

La nouvelle colonie partit donc furtivement, n'emportant ni vêtements ni vases, n'emmenant aucun animal, excepté les chiens de la dive qui ne quittaient jamais les pas de Leucippe, et se rejoignant par petits groupes dans le bois où Évenor, parti le premier avec sa feumie, les attendait pour ouvrir la marche.

A la lueur des éclairs et au bruit de la foudre, les fugitifs marchèrent une partie de la nuit, et, cette fois, le voyage ne dura que quelques heures, les chiens ayant ouvert une route plus directe et

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plus mystérieuse. Mais, comme, aux approches de rÉden, les enfants fatigués exigeaient que Ton prît ime heure de repos, Évenor, qui veillait avec les hommes, s'aperçut qu'un des émigrants se tenait seul à quelque distance, et, lorsqu'on voulut approcher pour le recoimaître, cet homme s'éloigna et disparut dans Vépaisseur des branches.

— Nous avons été suivis, dit Évenor à son père, qui avait déjà cru remarquer l'espion, et il faut nous tenir sur nos gardes.

Ils éveillèrent les femmes et l'on se remit en route sans rencontrer d'obstacle; mais, comme on arrivait à la porte d'Éden, Sath, avec une petite bande déterminée qu'il avait réussi à rallier, s'y présenta. Le combat allait s'engager lorsqu'ils crurent voir une femme, toute rayonnante de lumière et d'une stature gigantesque, s'élancer à leur rencontre et leur présenter sa face enflammée. Leur terreur fut si grande, qu'ils s'enfuirent en jetant leurs armes et en poussant des cris de détresse. Plusieurs tombaient en chemin comme terrassés par l'épouvante ; d'autres ne s'arrêtèrent que sur les bords du fleuve qui les séparait du village des libres et qu'ils repassèrent le lendemain, en se jurant de ne jamais revenir sui

leurs pas. Sath s'était éloigné sans exprimer sa frayeur par aucun signe trop apparent ; mais, revenu cbaz les anciens, il fut pris de délire et fail* lit mourir. Revenu à la santé, il montra sinon plus de bonté, du moins plus de crainte quand ses compagnons lui rappelèrent l'apparition menaçante, et ses mœurs s'adoucirent au point qu'une réconciliation devint possible entx'eiui et ceuxd6 Vancieime tribu.

Quant à Ëvenor et à Leucippe, eux aussi avaient vu cette femme rayonnante qui les avait protégés; mais ils la virent autrement, et sa stature ne leur parut pas excéder de beaucoup celle des hommes. L'apparition ne se révéla point à leurs compagnons qui entrèrent dans TËden avec des transports de joie. Lorsque Évenor et Leucippe voulurent, avant de les y suivre, contempler la face de l'être mystérieux qui avait semblé jusque-là 06 dérober à, leurs regards, il se retourna et ils reconnurent les traits adorés de la dive, resplendissants de jeunesse et de beauté.

Mais, avant qu'ils eussent pu s'élancer vers elle pour lui parler, elle avait disparu, et ils se demandèrent si ce qu'ils avaient vu était im rêve.

Leucippe, agitée et transportée, courut à la ca^ verne du Ténare. Elle y trouva le cadavre de la

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dive déjà séché et noirci par la fumée volcanique et gisant pour jamais sur la poussière de sa race. Le reste de la vie d'Évenor et de Leucippe se perd dans la nuit des temps inconnus. Il est probable que rétablissement dans TÉden fut prospère et que Fâge d'or nouveau, éclairé des clartés de rage divin antérieur, y régna longtemps à Tinsii des autres races. Cependant Évenor, fidèle aux préceptes de Téleïa, s'était juré, en rentrant dans la forteresse paradisiaque, de ne pas restreindre sa mission aux félicités morales de la famille et de la tribu. Il est à croire qu'il sortit plusieurs fois de rÉden pour répandre la lumière dans les divers établissements que Sath, Mos, les anciens et les libres formèrent sur le plateau ; mais l'histoire des âges fabuleux, qui n'est qu'une tradition poétique, à force de varier dans ses légendes et dans ses symboles multiples, laisse dans tme ombre impénétrable les événements des civilisations primitives.

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