‹ Les amours de l'age d'orChapitre 10 sur 20 · Ballanchc, Orphée · texte numérisé non relu

Ballanchc, Orphée

Milton a décrit l'Éden, et c'est le plus beau côté de son poëme; mais il en a fait un lieu mystique, et, pour nous, qui voulons faire voir et toucher la réalité d'un idéal accessible, nous n'avons pas besoin d'autre artifice que de celui de nous souvenir.

Un petit lac limpide avait envahi le fond étroit de l'antique cratère. Sur ses rives embaumées croissaient les iris au cœur jaune entouré de trois langues d'un noir velouté, mêlées aux iris blancs, plus purs et plus suaves que les lis. Les glaïeuls roses, les jacinthes bleues, les blancs narcisses, les orchidées splendides, les anémones de toutes couleurs, les résédas, les cyclamens, et les violettes embaumées, couvraient littéralement la terre d'un tapis où le pied des biches et des bufiles, qui allaient boire aux eaux du lac, avait tracé d'étroits et capricieux sentiers. Autour de ce lac et de ce parterre naturel, rehaussé çà et là de buissons de myrtes et de lauriers fleuris, le terrain se relevait doucement comme du fond d'une coquille irisée, et ce premier exhaussement formait une bordure irrégulière d'arbustes sveltes ou touffus. L'arbre de Judée, plante charmante qui s'acclimate d'ellemême dans toutes les régions tempérées, étalait ses branches d'un rose doux panni celles des cy-

tises blancs et jaunes, des lilas et des sorbiers. De sombres rameaux de cyprès, de buis et de citronniers s'échappaient vigoureux de toutes ces fleurs, comme pour en faire ressortir la fraîcheur et la délicatesse.

Au-dessus de cette région bocagère s'élevait celle des collines, où ces mornes productions se mariaient à des arbres plus considérables, aux frais tilleuls, aux sveltes peupliers, aux hêtres élégants pressés sur les bords des ruisseaux, ou aux sombres chênes verts, aux pâles oliviers, aux orangers brillants et aux pins majestueux jetés sur les pentes moins arrosées.

Cette haute végétation prenait encore plus de développement au sommet des collines et se dessinait coupée de larges ombres, ou éclairée de brillants reflets du soleil matinal, sur le fond plus éloigné et plus vaporeux des montagnes. Entre cqs deux régions, la forme circulaire du vallon inférieur était conservée en grand, mais brisée de mille accidents pittoresques, (yéiail là (|ne l'enfant se trouvait, marchant sur un vaste gradin d'une ornementation naturelle plus sévère que celle du bassin. Là, les eaux étaient plus bruyantes, les arbres plus austères, les plantes plus vagabondes;

mais partout, sur les rochers écroulés comme sur le tronc penché des vieux chênes, sur. les parois de la montagne à vif comme sur les monticules formés à sa base, le lierre, le jasmin, la vigne sauvage, la clématite et les mille petites lianes rampantes des latitudes moyennes se suspendaient en festons d'une grâce inouïe, ou flottaient en vastes rideaux d'une fraîcheur incomparable. La vie était là plus désordonnée, mais plus puissante encore que dans le reste du paysage. Des bruyères arborescentes étendaient leurs branches couvertes de ces mignonnes petites coupes d'un blanc si doux, qu'on peut prendre les pâles rameaux qu'elles inondent pour des flocons de brume endormis sur la croupe des bois sombres.

Enfin, au-dessus de cette région de crevasses humides et pi an tu lieuses, de torrents rapides et de débris gigantesques revêtus de verdure, se dressaient les inextricables flancs des montagnes abruptes, et les escarpements prodigieux de leurs inaccessibles sommets. Quelques-unes présentaient Taspect d'un dôme couronné de verdure, bosquets entretenus sur une terre légère et sans profondeur par la fréquente humidité des nuages; mais la plupart, dentelées de roches aiguës et menaçantes,

formaient comme une couronne sublime, au centre de laquelle le petit lac avec ses collines fleuries brillait comme un saphir entouré de perles.

A ce spectacle» lentement interrogé et savouré, l'enfant, transporté d'une joie mystérieuse et profonde, ne sentit plus ni douleur, ni inquiétude, ni fièvre, ni fatigue. Il n'eût pas su décrire ce qu'il voyait, ni rendre compte des harmonies qui caressaient tous ses sens; mais il les sentait si bien, qu'il en subit le vertige, et, oubliant tout du passé, oubliant même tout de la veille, sachant bien qu'il allait à la découverte, mais ne se souciant pas d'autre chose, il s'enfonça ardemment dans le paradis terrestre, à la recherche de cet inconnu qui est l'extase de l'enfance, l'enivrement de la puberté, la douleur de l'âge mûr et l'espoir de la vieillesse.

11 marcha jusqu'au lac, sans autre impression que celle qu'il recevait des choses immédiatement environnantes, ne regardant plus l'éclat du ciel et l'opale prestigieuse des hautes montagnes. Il était comme noyé dans le charme de leurs doux reflets sur la verdure que foulaient à peine ses pieds allégés. Les épais feuillages que fendait sa course le caressaient de rosée, et il brisait les jeunes ra-

meaiix qui se trouvaient à la portée de ses mains, cédant à cet instinct de l'enfance qui veut toucher, voir et prendre en même temps, comme pour s'identifier davantage, par la possession d'un instant, avec les objets extérieurs qui l'entraînent.

De temps en temps, il s'arrêtait cependant pour regarder fuir le lièvre surpris de son approche, ou voler, lourde et cependant rapide, la gelinotte ou la perdrix tapie sous les bruyères. Agile et souple, l'enfant de la nature connaissait peu d'obstacles à son vagabondage emporté. 11 semblait voltiger plutôt que courir sur les hautes herbes et dans l'or des genêts embaumés. Les petits courants d'eau, frissonnant comme une gaze argentée sur les cailloux, jaillissaient en pluie fine et brillante sous ses pas, et, en le mouillant, augmentaient son ardeur et sa joie. Il riait, le beau garçon, et son rire était comme une musique dans ce concertde ruisseauxdiligents, de feuillages doucement émus et d'alouettes montant vers le ciel.

Arrivé au bord du lac, il se reposa enfin, et quand il fut resté là étendu tout le reste de la matinée, il se sentit complètement ranimé. Il remonta alors vers la région des amandiers, où il se rassasia de ces fruits à peine formés, dont, aujour-

d'hui encore, les patres des contrées méridionales mangent la coque tendre et savoureuse.

Tant que le soleil brilla sur l'horizon, l'enfant se trouva sans appréhension, et même sans beaucoup de réflexion, dans ce désert; mais quand le ciel pâlit, quand les oiseaux s'appelèrent avec agitation pour se coucher par troupes dans les bosquets; quand la haute montagne, encore rougie par le soleil couchant, projeta sa grande ombre sur le fond de la vallée, Evenor, comme enivré jusquelà, s'alarma de ne pas entendre le son de la voix humaine, à cette heure où la tribu se rassemblait, où les mères cherchaient leurs enfants, et où, couchés au seuil des cabanes, les hommes devisaient naïvement en regardant les étoiles s'allumer à la voûte des cieux.

L'inquiétude était une souffrance encore peu connue, parce qu'elle était rarement motivée chez les hommes primitifs; mais au malaise intérieur qu'il éprouvait, l'enfant pressentit ce qui devait se passer dans l'esprit de ses parents, et il trouva un mot pour se l'exprimer à lui-même :

— Ma mère, pensa-t-il, doit s'être ennuyée hier, et s'ennuyer encore plus aujourd'hui de ne pas me voir.

Les feux du soleil s'éteignaient déjà. Il n'y avait point à espérer de retrouver la route du plateau avant le lendemain. L'enfant eut peur; il n'eût su dire de quoi, car la nuit était bleue et transparente sur la colline. Les rossignols chantèrent avec ivresse le lever de la lune, et les torrents firent une basse harmonieuse à cette mélodie inspirée.

La fièvre s'alluma dans le sang d'Evenor; il dormit d'un sommeil agité, en proie à une langueur inquiète, à des étouffements subits, à des songes sans suite ni sens. Au milieu de la nuit, il lui sembla qu'une main puissante pressait son front et qu'un genou terrible écrasait sa poitrine. Il s'éveilla et regarda autour de lui. Il était seul, tout était calme. Il ne savait ce que c'était que la maladie; il ne supposa donc pas que ces sensations pussent émaner de lui-même; il se crut tourmenté par ces forces et ces volontés mystérieuses de la nature extérieure dont il avait entendu vaguement parler.

— J'ai pénétré, se dit-il, dans le monde de ceux qui avaient la terre avant nous. La terre est en colère, et les montagnes voudraient m'écraser.

INIais une profonde indifférence s'empara de lui, et, se rendormant, il crut se sentir repoussé violemment par le sol, sur lequel aussitôt il lui sembla

retomber durement, en même temps qu'un bruit formidable bouleversait tout son être. Les échos de la montagne répétaient encore ce bruit, que l'enfant accablé était déjà retombé dans le sommeil de la fièvre.

Enfin, le jour reparut, et la bienfaisante rosée rendit un peu de fraîcheur aux membres brûlants et affaissés d'Evenor. Il se leva, rassembla ses idées, but à longs traits l'eau d'une source voisine, et, résolu de fuir ce lieu redoutable dont la beauté l'oppressait, il chercha la porte du paradis, c'est-àdire une brèche, une brisure, une fente quelconque à ces géants de pierre qui enfermaient lac, collines et vallée dans leur implacable enceinte.

Cette porte avait existé, puisqu'elle avait pu être franchie par lui; nnais elle était à jamais fermée. Une secousse de tremblement de terre, accident assez fréquent et souvent inoiïensif dans cette région volcanique, avait eu lieu dans la nuit, sous un ciel serein, et sans interrompre au delà de quelques instants le chant du rossignol. Une brusque oscillation avait couru comme un frisson sur le sein Ileuri de l'Éden, sans y déraciner un brin d'herbe ; mais , dans la région des hautes montagnes, un défaut d'équilibre avait détaché

une masse énorme qui était venue tomber précisément à l'entrée du défilé, entraînant avec elle un torrent arraché de son lit et mugissant avec fureur sur cette ruine gigantesque.

L'enfant fut frappé de cet accident, qui portait la trace d'un désordre r.écent; la fraîcheur des fractures du roc ne pouvait lui laisser aucun doute. Mais n'y avait- il pas d'autre issue? Evenor en chercha une durant plusieurs jours, car la vallée,' par les irrégularités de son contour, ne pouvait être explorée sans peine. Vingt fois, trouvant des aspérités abordables, il espéra pouvoir escalader les murailles de sa prison. Du haut d'un des escarpements qu^il put atteindre, il vit la mer, masse d'azur qu'il prit pour une muraille solide, et dont la grandeur le jeta dans l'épouvante. Dans cette ardente recherche pour se délivrer, toujours en proie à la fièvre, toujours altéré, toujours soutenu par une activité dévorante, comme l'oiseau qui s'épuise jusqu'à la mort contre les barreaux de la cage, il usa les forces de sa volonté et les ressorts de son intelligence. Puis à la fin, vaincu, inerte, indifférent, il se coucha sous un arbre et ne songea même plus à cueillir ses fruits pour assouvir la soif qui le dévorait. 11 ne se rendit jamais compte du

nombre d'heures ou de jours qu'il demeura ainsi sans espoir, comme sans regret et sans désir. Quand, pressé par la faim, faible, mais guéri, et invité par le soleil à rentrer dans l'activité animale, il se mit à marcher le long du lac, il souriait et pleurait sans cause, il murmurait des paroles qui n'avaient plus de sens, il ne se détournait de l'eau que par un instinct de conservation pour ainsi dire mécanique; il avait perdu la mémoire, il n'avait plus cette notion de l'avenir et du passé qui fait comprendre le présent. 11 n'était ni déchu ni avili , mais il avait rétrogradé moralement de dix années.

Dans cette situation où l'avaient plongé des étonnements, des terreurs et des souffrances physiques et morales au-dessus des forces de l'enfance, il n'était pourtant pas dégradé. L'innocence avait épaissi ses voiles sur son âme sans tache. 11 n'avait pas cessé d'être homme, puisqu'il n'avait pas enfreint volontairement les lois d'association de l'humanité. Il était simplement ce que durent devenir les transfuges de la société primitive, lorsque, suivant peut-être les chaînes de montagnes qui sont aujourd'hui les îles de la Sonde, ils s'égarèrent sur les continents déserts de l'Australie, où la rupture

et l'immersion des continents intermédiaires les séparèrent, pour des milliers d'années, des hommes de leur race ^

L'enfant des hommes, réduit à la fonction de vivre, put vivre au désert, grâce à la douceur du climat et à la fertilité du sol où le hasard l'avait jeté. L'absence d'animaux malfaisants fut aussi une condition essentielle, et l'on peut y joindre encore celle d'une première éducation robuste et agreste dans une société née de la veille.

Le ciel et la terre devaient donc le voir grandir en beauté et en force, et son regard sauvage resta doux et fier comme la nature qu'il reflétait. Il se fit même en lui une nature organique supérieure, à certains égards, à celle qu'une vie d'assistance et de relations lui eût permis d'acquérir. Sa vue devint plus perçante, son ouïe plus fine, ses membres plus agiles, son sommeil plus léger, sa respiration plus longue et son estomac moins exigeant. N'étant

1. Ceci n'est qu'une hypothèse entre mille. Au fond, si l'homme noir à cerveau di'primé est une variété du type asiatique, un frère de nos races hlanches , dans la initernitt' on Dieu, je ne peux ^iière admettre qu'il soit leur frère par le sang. C'est toujours la même question de succession dans la naissance des êtres, par voie de création divine, et non par voie de génération animale.

plus excité par l'exemple attrayant de la vie en commun, il ne connut plus les plaisirs de l'appétit, les saveurs du goût, les jouissances variées du repos et de l'animation ; la gaieté, la réflexion, la curiosité, s'éteignirent pour faire place à une gravité muette ou à une activité fougueuse. S'il sentait ses jambes le solliciter au mouvement, il bondissait dans les prairies comme le lièvre, qu'il pouvait dès lors atteindre à la course ; mais il ne poursuivait pas le lièvre, il ne se souciait d'apprivoiser aucun être ou de posséder aucune chose. Quand son corps, assoupli par l'exercice, réclamait le repos, il se livrait à un repos absolu, sans compter les heures, sans obs'erverla marche du soleil et sans connaître les terreurs de la nuit, ni le ravissement de l'éclat du jour. Il s'était identifié avec la nature extérieure autant qu'il est donné à l'homme de le faire, partageant ses recueillements et ses ivresses, mais ne faisant pas intervenir sa conscience dans l'appréciation de ses charmes brillants ou austères.

Qu'on ne's'imagine pourtant pas un abrutissement quelconque. 11 conservait la sensibilité physique qui avertit l'homme, plus que les animaux, des causes de souffrance et de danger à éviter ; il jouissait de la plénitude de la vie plus qu'aucun

animal n'eût pu le faire. Son imagination, loin d'être morte, peuplait la solitude de ses jours et de ses nuits d'une suite de rêves qui l'occupaient, sans qu'il songeât à en chercher le sens ni le lien. Il faisait plutôt des efforts pour s'y replonger quand il sentait son cerveau vide. Seulement, nulle lumière ne jaillissait pour lui de cette divagation tranquille, et s'il était heureux ainsi, il ne pouvait pas se dire à lui-même qu'il était heureux.

Que manquait-il donc à ce paisible infortuné? Un cœur pour ranimer le sien, un esprit pour réveiller sa mémoire, une âme humaine pour lui rendre la notion de la vie humaine. Il n'était pas aimé et il n'aimait pas. Il ne pouvait pas s'élever à l'état d'ange, ni descendre à celui de bête, et c'est alors que le Dieu de Moïse eut pu dire, en le voyant fleurir stérile dans le jardin du désert : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. »

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