LA SOLITUDE
Evenor, en quittant ses compagnons, s'était enfoncé dans les bois épais qui séparaient le plateau de la région des montagnes. Poussé par je ne sais quel attrait de la solitude, il avait marché longtemps sans regarder derrière lui, et la prudence avec laquelle l'homme se hasardait alors dans les sites inexplorés ne l'avait pas averti, comme à l'ordinaire, de s'orienter et de s'assurer de la facilité du retour. Son àme était agitée plus profondément qu'elle ne l'avait jamais été. On avait méconnu son ascendant, on avait résisté à son vouloir.
Le sujet était futile, mais le résultat était grand. Evenor s'était cru plus que les autres; les autres lui avaient montré que leur volonté était une force libre, et, ne comprenant rien à leur droit, il souffrait du mal jusque-là inconnu aux hommes, la vanité blessée, peut-être pourrait-on dire l'ambition déçue.
Quand il eut marché longtemps, il sentit l'ennui de son mécontentement, châtiment naturel de toute injustice, et il voulut retourner sur ses pas; mais il s'égara et marcha longtemps encore. Brisé de fatigue, il résolut de prendre un peu de repos, pensant que cette lassitude troublait son intelligence et que, reposé, il retrouverait la trace de ses pieds dans la forêt.
Il s'endormit au bord d'un ruisseau qui coulait furtif et mystérieux sous d'énormes touffes de datura au parfum délicieux et terrible. Des songes étranges furent suivis d'une langueur mortelle. Evenor, éveillé par la souffrance, voulut se relever et retomba accablé. La nuit avait étendu ses voiles, l'obscurité était effrayante.
Quand il s'éveilla, au relour de l'aube, sa tête était encore si pesante qu'il ne se rendit compte de rien. Peu à peu, ses yeux perçurent les objets
environnants, sans que sa mémoire put lui expliquer leur présence. C'étaient des choses inconnues, un pays qui ne ressemblait pas au plateau habité par les hommes, un lieu d'une beauté inénarrable, mais que l'enfant ne comprit pas tout de suite, absorbé qu'il était par l'étonnement de s'y trouver sans pouvoir se rappeler de quelle manière et par quels chemins il y était venu.
Sans doute, il n'y avait là aucun prodige. Il avait marché dans un -état d'ivresse en croyant dormir, ou quelque bras secourable l'avait arraché à une mort certaine. Mais que pouvait-il chercher à s'expliquer? Il était seul dans un vaste désert, et il ignorait la funeste influence du parfum de certaines plantes.
Nous voici dans un de ces Kdens que la nature a cachés longtemps dans les plis infranchissables des montagnes et dont plusieurs sont, à coup sur, encore vierges de pas humains, comme si cette nature, fière et jalouse de sa beauté primitive, eût voulu conserver intacts quelques-uns de ses sanctuaires. 11 en est d'autres que la race humaine a découverts dans ses migrations primitives et qu'elle a pu occuper, grâce à des issues naturelles d'une formation mystérieuse. Je veux parler de ces dé-
filés OU cols de montagnes qui s'ouvrent dans le flanc de certains massifs, comme par une intention bénigne de la Providence, et que l'on a appelés dans l'antiquité portes des nations. Mais certaines de ces oasis alpestres sont restées fermées durant des siècles, et quelques-unes le sont encore par des accidents géologiques que la suite de notre récit fera comprendre.
Celle qui s'étendait sous les yeux d'abord effrayés d'Evenor était le cratère épuisé d'un de ces volcans terribles que la mer avait engloutis, puis abandonnés, au sortir des premiers âges du monde. Les tièdes limons déposés sur les cendres avaient laissé là les germes d'une intarissable fécondité. Aussi la végétation était-elle prodigue de luxe sur cette terre triturée parles éléments à une grande profondeur, et engraissée du débris des plantes entassé et comme abrité depuis des siècles dans une sorte de vasque immense creusée dans le roc. Protégée par les remparts gigantesques d'un massif granitique environnant, cette coupe, cette vallée, ce jardin n'avait plus reçu du climat, qu'il enfermait pour ainsi dire, que des influences à la fois énergiques et bénignes. Les eaux, descendant des hauteurs et tombant limpides de roche en roche,
s'étaient frayé un libre cours dans la terre docile et légère. Ce sol d'une teinte chaude, semé de parcelles brillantes, s'humectait convenablement et ne formait en aucun endroit de marécages croupissants. 11 avait des zones variées de combinaisons géologiques et d'expositions, qui lui permettaient de recevoir et de féconder les germes épars des productions que les tièdes brises lui apportaient des contrées les plus diverses. On y voyait donc toutes les plantes et tous les fruits que l'homme •des plateaux connaissait déjà, et une foule d'autres 'dont il ignorait encore l'existence et dont la saveur ou la beauté devait un jour être recherchée par le luxe des nations lointaines.
La vallée parut immense aux yeux de l'enfant, qui n'en avait pas compris d'abord la splendeur, mais qui se trouva peu à peu rassuré et comme réjoui intérieurement par l'effet puissant d'un tel spectacle. C'était im lieu dont les dimensions semblaient plus vastes qu'elles ne l'étaient réellement, tant les proportions étaient belles et harmonieuses : car il en est d'un site comme d'un monument, et la nature tombe quelquefois, comme un artiste fatigué de produire, dans ces erreurs qui choquent la pensée avant que les yeux s'en rendent compte.
Quelquefois la plaine aride manque de caractère; ses mouvements insensibles n'ont pas toujours l'harmonie qui corrige la nudité de l'étendue. Quelquefois les accidents primitifs- du sol manquent de grandeur ou sortent trop du cadre de la vision. Mais quand les éléments de la beauté agreste se trouvent rassemblés et comme résumés avec une sobriété grandiose dans un lieu circonscrit, cette beauté nous saisit et nous pénètre comme l'aspect de la beauté physique et morale dans l'être humain.
C'est que la terre est, comme nous, esprit et, matière. Ses éléments de beauté sont bien toujours les mêmes ; mais leur combinaison les modifie sans cesse, et de cette modification naît la beauté plus ou moins complète de ses tableaux : or, la beauté est une chose immatérielle, puisque c'est un mirage qui se fait dans l'âme de l'homme.
Décrirons-nous l'Éden? Qui ne l'a pas décrit? (( Tout peuple a une tradition dont le commence- (( ment se rapporte à un lieu symbolique'. » De même tout poète a un type de paradis qu'il revêt des couleurs et des formes de son imagination.