‹ Les amours de l'age d'orChapitre 3 sur 20 · LA CRÉATION · texte numérisé non relu

LA CRÉATION

Au sein du puissant univers, la rencontre* des nuées cométaires engendra un corps brûlant qui roula ciussitôt- dans les abîmes du ciel, obéissant aux lois qu'il y rencontra, lois éternelles, dont les accidents les plus formidables à nos yeux ne sont que les conséquences nécessaires d'un ordre préétabli, infini, éternel dans son ensemble.

La suprême loi de l'univers, c'est la vie. Le dispensateur infatigable de cette vie sans repos et

sans limites, c'est Dieu. Donner la vie est un acte d'amour. Dieu est donc le foyer universel de l'amour infini.

Ces dépôts, éléments ou débris de matière cosmique qu'on appelle nébuleuses, comètes, astéroïdes, etc., sont comme la poussière créatrice des mondes. Le nôtre en est une condensation et une combinaison quelconque. Leur approche épouvante les hommes, et pourtant la vie est dans le sein de ces foyers mystérieux répandus dans l'espace.

Ce monde, un des plus petits de ceux qui peuplent l'infini, vécut donc d'une vitalité bridante, dès l'instant où il prit une marche régulière dans ces champs de l'Éther où sa route venait de lui être imposée. Une masse de substances en fusion s'étreignant et se dévorant sans cesse, tel, fut le théâtre du gigantesque incendie qui, durant cU% chaînes de siècles vèrUablement démesurées, apparut dans les plaines du ciel, comme un imperceptible flambeau, étoile ou comète, pour les habitants des autres mondes.

Révélation ou induction, les mythes des anciens ont une grande profondeui'. La yision de l'enfer a eu s;i réalité ici-bas. Le règne de l'hiton n'est pas un vain rêve. Relégué au fond des entrailles de la

terre, le sombre esprit du feu rugit encore par la bouche des volcans : mais il a possédé l'empire de notre monde, il a plané à sa surface, il a fait corps avec lui ; il y a versé des torrents de flammes, il y a promené ses torches fumantes et soufflé ses gaz méphitiques. Soufre et bitume, foudres et brasiers, amalgame ou liquéfaction de métaux, tonnerres effroyables, essor de nuées ténébreuses chassées au loin par les flammes dévorantes, effervescence sans frein du principe chimique, voilà ce qu'attestent les vestiges de ce premier âge de la terre.

Était-ce donc là la vie? C'était la vitalité minérale, la création de la charpente osseuse d'un monde destiné à appeloi' la vie dans son sein : donc c'était déjà la vie.

Un second âge transforme radicalement en apparence le destin de cette pianote ; mais il ne fait réellement que le modifier. Le principe chimique va être refréné fatalement par ses propres résultats. Ainsi que le combustible se vitrifie dans la ^ fournaise, Ja maSvSe incandescente s'est solidifiée et un peu refroidie à la surface, et les incommensurables masses de fumée que l'ardeur du feu refoulait dans les zones supérieures de l'atmosphère

vont s'épancher en pluies diluviennes sur le sol encore brûlant.

C'est le règne de Neptune, c'est la lutte prodigieuse des océans qui se forment, avec les forces plutoniennes qui se débattent et se tordent, en proie à une longue agonie, une agonie de plusieurs centaines de mille ans. C'est l'époque de ces volcans sous-marins dont notre sol porte encore des traces si frappantes, l'époque des flots bouillonnants précipités sur le brasier qui sinie en s'éteignant peu à peu. Longtemps encore l'eau est ardente et les bassins des mers ne sont que' d'immenses bouilloires. La terre tremble sous des chocs prodigieux, se fend, s'éclate et vomi ses entrailles.

Qu'est-ce donc que cet» épouvantable combat de deux éléments en apparence acharnés à la destruction l'un de l'autre? Est-ce la lutte parricide de l'esprit des eaux né de l'esprit du feu, et de l'esprit du feu refusant l'empire de la terre à cette puissance nouvelle échappée de son propre sein?

Non, ce catacl^^sme, dont l'imagination de l'homme ne peut emorasser l'horreur et la durée (à peine perceptible peut-être dans les archives du ciel), ce n'est ni un chaos ni une destruction, c'est un hyménée, c'est un acte de l'amour divin, et le

rugissement qui plane sur cette couche brûlante, c'est l'hymne nuptial de la matière qui émet et reçoit le principe d'un nouvel élément de vie.

Oui, c'est la vie organique qui s'élabore et qui lentement surgit sur la terre nouvelle. Les protubérances volcaniques que les eaux n'ont pu engloutir se dégagent peu à peu à mesure que les cataractes du ciel s'épuisent. Les mers tendent à s'asseoir dans leurs bassins refroidis, les continents futurs apparaissent à la surface des eaux comme des îles dont chaque heure de la création voit agrandir imperceptiblement la surface.

La cendre et la fange, toutes les substances en dissolution, longtemps agitées et promenées dans les flots troublés, se précipitent ou adhèrent. La végétation s'éveille, d'abord muette et mystérieuse au sein des mers, seul réceptacle assez refroidi pour la favoriser, insensiblement épanouie à la surface de la terre.

Au règne des plantes aquatiques, « des lichens, des mousses, des fucoïdes et des autres végétaux des prairies de l'Océan, » succède le règne des fougères « et de toutes les fastueuses arborescences » que brise aujourd'hui la pioche du mineur.

En même temps que la plante, l'animal com-

mence à respirer. Un môme principe, principe dès lors nouveau sur la terre, puisqu'il est la combinaison et comme l'enfantement de ceux qui l'ont précédé, appelle le développement des divers modes de la vie. Les premiers êtres u flottent entre la végétation et l'animalité. » Ébauche primitive de la création organique, les zoophytes et les mollusques voient peu à peu surgir autour d'eux les premiers poissons, et au-dessus des poissons, les premiers ovipares « vont vivre à découvert sous le ciel. »

L'embryon est formé, un âge nouveau se prépare; des types élémentaires s'agitent déjà dans l'humide et dans le sec. Par une progression continue, le règne de Pan s'établit sur la terre, devenue non pas le plus vaste, mais le plus intéressant réceptacle de la vie perfectible ici-bas.

Durant ce troisième âge, les mammifères parais^ sent, u ils animent par leurs ébats les savanes et les immenses forêts des deux mondes. » Une multitude de types, de mieux en mieux organisés, s'enchaînent dans une échelle de combinaisons progressives, depuis l'animalcule impétueux et vorace qui s'agite dans la goutte d'eau, jusqu'à l'éléphant dont le large et paisible front abrite des instincts

merveilleux, peut-être des rudiments de pensée,. de mémoire et de prévoyance.

Avant d'assister par l'imagination (elle seule peut éclairer pour nous une pareille scène) à l'éclosion de la vie humaine sur notre planète, tâchons de nous faire une idée de cette opération de la nature qui transforme le principe vital de type en type, comme l'alchimiste transmuait les métaux de creuset en creuset.

Je dis : tâchons de nous en faire une idée ; je ne dis pas : tâchons d'en surprendre le spectacle. Il échappera toujours à l'appréciation de nos sens, car c'est un mystère complètement divin, un de ces mystères dont la vraie religion nous permet de rechercher les causes et les fins, mais dont l'athéisme le plus froidement attentif ne surprendra jamais le fait palpable.

Le croyant ne l'expliquera pas davantage ; mais le croyant aveugle n'y regardera même pas, tandis que le croyant qui veut croire davantage y regardera de tous ses yeux; car j)lus il y regardera, plus il se convaincra que si tout miracle n'est qu'un fait naturel, par la môme raison, le moindre des faits de la nature est un miracle sublime de l'auteur de la nature.

Prenez une de ces fleurs que l'on appelle papilionacées, et regardez un papillon. N'est-ce pas le même plan qui a présidé à la structure de ces deux êtres? Regardez vingt ou trente fleurs au hasard, vous trouverez vingt ou trente insectes qui leur ressemblent comme couleur ou comme forme. Certains rapprochements seront même si frappants, l'ophrys- mouche, la mouche -feuille, etc., que vous hésiterez entre l'animal et le végétal.

Les ailes supérieures et les pattes d'une sauterelle sont des feuilles de blé et des brins d'herbe ajustés sur un corps qui, lui-môme, ressemble à un épi de graminée. Les observateurs sont souvent frappés de ces analogies, et les naturalistes aiment à se persuader que la nature a revêtu certains êtres d'une livrée semblable à celle des milieux qu'ils habitent pour les aider à se dérober à l'œil perçant de leurs ennemis.

Cette explication est naïve, mais n'y en a-t-il pas une plus profonde qui se présente à la pensée? Ces formes et ces couleurs qui se sont imprimées à la substance universelle, ])our faire d'abord une plante organisée et ensuite un être mieux organisé encore qui se nourrit dans son sein ou qui voltige dans l'air avec ses parfiuns, n'est-ce pas une idée

produisant une idée plus parfaite, un résultat intellectuel se complétant dans un résultat intellectuel plus complet?

Pourtant ce papillon, qui semble s'être détaché de la branche comme une fleur tout à coup animée et prenant son vol, n'a pas été engendré par cette fleur qui reste à jamais immobile sur sa tige. L'un est bien la conséquence de l'autre, mais il n'en est pas le produit. Ce n'est pas le pollen de la plante qui a donné naissance à cet être découpé comme sa feuille ou nuancé comme sa corolle. La semence du végétal ne s'est pas convertie en œuf d'insecte que le soleil s'est chargé de faire éclore. Cela n'est pas , cela ne se peut pas , cela ne s'est jamais produit.

Il faut donc se garder de croire qu'aucun type soit le moule palpable d'un autre type. Le seul moule, c'est celui où la nature, c'est-à-dire la substance , mise en mouvement par la pensée divine, a jeté successivement toutes ses épreuves, modifiant le moule même après chaque type, mais d'une manière si délicatement progressive, que, d'un type à l'autre , on suit Tenchaînement de l'idée, bien que, du point de départ, un caillou, je suppose, jusqu'au point du dernier résultat.

l'homme, il y ait im abîme de siècles et un abîme de dissemblances. •

Tel est le divin procédé de la nature. La Genèse nous dit que Dieu opéra autrement, et qu'en six jours il fit l'univers ; les jours de la Genèse sont de vastes allégories pour quiconque veut conserver le respect qu'inspire un monument de la foi de nos pères. Mais Dieu, qui ne nous a pas révélé Tàge de l'univers, a du moins écrit lui-môme la Genèse de notre planète dans les entrailles de cette même planète ; et, à cette lettre morte, celui qui ne se repose jamais, parce que l'amour infini ne connaît point la lassitude , a fait succéder sans lacune la lettre vivante de la création vivante.

Les philosophes du siècle dernier, repoussant à la fois la superstition folle et la foi sérieuse, se sont demandé avec quoi Dieu avait créé le monde, disant qu'avec rien Dieu même ne pouvait pas faire quelque chose. Ils avaient raison : Dieu ne fait pas l'impossible, parce que devant celui qui sait tout, l'impossible n'existe pas.

Dieu n'a pas fait quelque chose avec rien, ])arce que le rien des philosophes railleurs n'existe i)as. Quel est donc le coin grand comme l'ongle dans ce vaste univers où il n'y ait rien? Ouvrez le champ

de l'infini à la science, ou seulement à la poésie, à la rêverie de l'homme, et elles y chercheront en vain le vide et le néant. Ces trois mots : vide, néant, r/e?i, ne sont que des mots destinés dans la langue de l'homme à exprimer les bornes relatives de son savoir et de sa puissance. Quand vous croyez avoir la main vide, elle est encore pleine d'atomes insaisissables dont chacun est un monde. Lorsque, dans le sommeil, votre cerveau est vide de jugement, il est encore rempli de songes et d'images.

Ce n'est donc pas de rien et avec rien, c'est avec tout, puisque c'est avec la substance universelle animée par l'amour infini, que Dieu, passant d'un type à l'autre, a créé tous les types s'enchaînant les uns aux autres, sans pour cela émaner les uns des autres par la génération. Chaque espèce créée doit se reproduire dans son espèce, dit la Genèse. Si c'est ainsi que l'on veut entendre ce texte, il est formel, il est absolu, et c'est ainsi, pour noire pari, que nous l'entendons.

On verra tout à riiouro pourquoi nous insistons nous-même de tout notre pouvoir sur ce procédé du divin artiste; procédé mystérieux, il est vrai, (!t dont l'opération est tout à fait inconnue à l'honiuie, mais qui n'en est pas moins inébranlable, comme

l'homme peut s'en convaincre par lui - même.

En effet , l'homme essaye 'à son tour de crééer des êtres nouveaux en modifiant ceux qui servent à ses besoins ou à ses plaisirs. L'industrie humaine fait éclore, par la greffe et le croisement, des variétés de fruits, de fleurs ou d'animaux que le jardin de l'Éden n'a point offerts aux regards des premiers hommes ; mais ces résultats de l'art sbnt éphémères. Il faut les entretenir parles soins de la vie domestique, sinon la nature reprend ses droits, la plante et le bétail dégénèrent rapidement, la variété artificielle s'efface et le type sauvage reparaît dans toute sa puissance. Le procédé de l'homme, tout ingénieux et savant qu'il est, n'atteint donc jamais les sources du grand fleuve de la vie, et s'il en détourne un instant de légers filets, pour peu qu'il cesse de les contenir dans sa main, il les voit retourner avidement à leur lit naturel. Que l'homme ne se demande donc pas comment de rien Dieu fait quelque chose; qu'il se demande plutôt comment de quelque chose l'homme ne peut rien faire qui ait le cachet ineffaçable de l'œuvre de Dieu.

Disons quelle est l'importante conséquence de ce principe, car, bien que l'apparition de l'homme sur la terre caractérise, après de nouvelles chahies

de siècles incommensurables, un âge nouveau, l'âge que le^philosoplie^ dont nous adoptons la division nomme l'âge de Jupiter, père des humains; bien que l'apparition de ce nouvel être tende à modifier la face des choses d'ci-bas, la gradation a été si peu sensible, que c'est dans le même regard, étendu sur la chaîne entière des êtres, que nous devons apprécier la perfection de ses derniers résultats. Disons donc à quoi nous avons voulu répondre en distinguant l'enchaînement de la création de celui de la génération.

L'homme n'est-ilpas le fils du singe? Voilà ce que les esprits un peu initiés aux nouveaux systèmes de l'histoire naturelle demandent avec une inquiète ironie aux experts dans cette science. Et certains de ces experts hésitent à répondre , entraînés par le réalisme de leurs observations à dire oui, mais attristés, effrayés de la conséquence ignoble et révoltante de leur assertion.

Eh bien, ce n'est pas aux naturalistes proprement dits à résoudre la question horrible ; c'est aux Scivants qui ont étudié la nature en observateurs, en anatomistes , en philosophes, en artistes, en

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