Jean Reynaud. Voyez Ciel et Terre
métaphysiciens et en moralistes. Écoutez ces grands esprits : ils vous diront que l'homme est vraiment le fils de Dieu, tandis que toutes les créatures inférieures ne sont que son ouvrage ^
Voyons quelle serait la genèse des naturalistes réalistes proproment dits. Un couple d'animaux cyniques, malfaisants, hideux, perdu dans quelque forêt éloignée de son domicile accoutumé, aurait été surpris par une de ces grandes évolutions de la nature qui transforment matériellement les êtres, ou seulement dans un milieu déjà existant, mais non encore pratiqué par l'espèce en question. Voyons ce qu'il en advient.
Ces animaux essayent en vain de vivre dans ces conditions anormales; ils s'y reproduisent dans l'accablement ou dans l'excitation d'un état m:ila-
1. Un jiMiiio jxx'tc u rôsunir ces intcirrogatiors, <jin' sou espoir domino, par des vers simples et forls :
Je cherclio vainement lo. sein D'où découle noire origine.
Je vois l'arbre; — mais la racine?
• .Mais la suiiciie du genre humain ?
Le singe fut-il notre ancêtre ?
Rude coup frappé sur l'orgueil!
Soit! mais je trouve cet écueil :
Homme ou singe, qui le lit naître?
{Le liariquet, poëme par Henri Hrissac).
dif; puis ils meurent, ils disparaissent, laissant à la face du ciel un autre couple d'êtres modifiés qui participent de leur nature et d'une nature nouvelle. Ce couple, soumis à des hasards du même genre que ceux du couple qui l'a produit, peut, au bout de quelques générations, faire apparaître la race humaine. Quels sont ces couples intermédiaires? Nous les supposons ici pour rendre l'hypothèse plus admissible, bien que la science ne les connaisse pas et n'en ait retrouvé aucune trace matérielle. Quels qu'ils soient, pour être logique, le naturaliste réaliste doit voir le premier être qui , par le don de la parole, mérite le nom d'homme, sous l'aspect de l'homme qui rappelle le mieux le type du singe ; par conséquent, Y Adam de cette genèse est un de ces effroyables sauvages des mers du Sud qui outrage toute femme qu'il rencontre, après l'avoir à moitié tuée^.
Détournons nos regards de cette origine. Admettons, puisqu'il le faut, qu'il y a des races, soit
1. Un historien très-savant arrive à de pareilles conclusions par une voie tout opposée. A force (rexplicpier les mythes anciens, il voit la première postérité d'Adam, les peuples primitifs violant leurs propres filles et mangeant leurs enfants. O Jean-Jacques! qu'aurais-tu ])ensé de cette forêt ju'imitive?
dégradées par l'isolement de la vie sauvage , soit placées moins favorablement , dès leurs premiers pas dans la vie, pour acquérir, à moins de longues épreuves, le degré d'intelligence qui caractérise l'homme complet; mais ne nous laissons pas imposer les premières ébauches de la création humaine pour les ancêtres directs de nos races perfectibles ; repoussons l'idée étroite et fataliste de la création continue par.voie de génération continue.
Quant à la chute de l'homme, qui aurait fait descendre fatalement certains membres de sa postérité à l'état de dégradation où nous voyons aujourd'hui certaines peuplades sauvages, ne prenons point le mythe d'Adam pour un récit à la lettre. De même que chaque strate de pierre est un feuillet de la Genèse par rapport à l'ordre et à la durée de la création antérieure à l'homme, de même chaque progrès de l'esprit humain, soit dans la voie du mal , soit dans celle du bien , embrasse probablement des périodes de siècles que ne comporte pas la courte existence d'un seul couple d'individus. Rassurons-nous, d'ailleurs : le fruit de l'arbre de la science n'a pas encore été cueilli, et la pauvre Kve n'a pu qu'en respirer avec ardeur le mystérieux
parfum. Si ce fruit merveilleux n'était pas encore à l'arbre du paradis, gardé par le dragon de l'ignorance , si nous avions reçu de notre première mère la connaissance nette et durable du bien et du mal, le mal serait détruit, et le serpent aurait depuis longtemps la tête écrasée. C'est notre ignorance à tant d'égards qui perpétue sur la terre le règne de Satan, car le mal relatif n'est que l'ignorance du bien absolu.
Pourtant , s'il nous fallait choisir, pour comprendre l'existence de l'homme, entre cette Genèse de Moïse, avec sa riante poésie et sa sombre fatalité , et celle que nous venons d'ébaucher, nous préférerions de beaucoup la première. Si elle fait Dieu injuste et cruel, du moins elle le laisse à l'état de Dieu tout-puissant, en relation 'avec l'œuvre de ses mains, tandis que l'autre hypothèse ne fait de lui qu'une loi active de la matière, livrée à ses propres caprices de reproduction.
Maintenant que nous avons écarté , non par la force de nos raisonnements, mais par la protestation de notre âme, la filiation génératrice de l'animalité, nous pouvons envisager l'homme, sorti à son heure de l'action fécondante de l'amour divin avec la substance universelle. Certes , enti-e ce
'2i INTRODUCTION.
nouvel être et ceux qui ont précédé sa venue, il s'est manifesté des types qui sont comme des images inachevées de sa structure générale ; mais, par la raison qu'elles sont restées vivantes et à jamais inachevées, ces ébauches n'ont pu engendrer l'image complète et achevée de l'homme. Le singe est resté singe, selon l'ordre de Dieu : Croissez et multipliez chacun selon votre espèce.
Quels sont les traits essentiellement distinclifs entre l'homme et les derniers anneaux de la chaîne de créatures qui l'ont devancé? Les métaphysiciens nous disent : L'homme est l'être qui pense, c'està-dire celui qui se connaît, celui qui peut dire moi. Les philosophes ajoutent : C'est celui qui cherche, c'est-à-dire celui qui a l'inquiétude et le besoin du progrès, en attendant qu'il en ait le désir et la notion. Les naturalistes disent : C'est celui qui parle, c'est-à-dire celui qui sait exprimer ses idées et ses volontés.
A nos yeux, ces trois points essentiels en appellent un quatrième. L'homme se connaît par l'intelligonce; il peut ne cl]ercher le progrès que par un besoin d'intelligence; il peut n'avoir trouvé la parole que par un effort de l'intelligence. Cette triple faculté de penser, d'agir et de parler peut
partir d'un même foyer, l'amour de soi, l'intérêt personnel, l'égoïsme. J'oserai donc ajouter: l'homme est celui qui peut aimer, car il me faut l'homme complet, tel qu'il a été conçu par la pensée divine.
D'ailleurs, j'oserai encore dire que la différence de la pensée, de l'action et du langage de l'homme, avec la-pensée, l'action et le langage des animaux ne me paraît pas établir une distinction assez tranchée entre l'homme et Tanimal. L'animal, dans les espèces qui approchent le plus de l'organisation humaine, pense, agit et parle jusqu'à un certain point; et, dans les espèces les plus infimes, il y a encore des instincts de prévoyance et des codes d'association qui entraînent impérieusement la faculté de s'entendre par un langage quelconque. Le monde des fourmis et celui des abeilles ne nous ont pas révélé le mystère de leurs manifestations individuelles. Là, l'industrie et l'activité régnent avec un ordre et une persistance dont le genre humain n'offre aucun exemple. Vinstinct me parait un mot bien vague pour expliquer cette uniformité de destinées providentielles des êtres non progressifs. Entend-on par là une loi fatale, résultat matériel de l'organisation? 11 n'y a, dans
aucune organisation, de résultats purement matériels. Toute action, tout vouloir vient de l'esprit commandant à la matière. Je ne puis donc voir entre l'industrie du castor et celle de l'homme qu'une différence du plus au moins; par conséquent, entre le langage de l'homme et celui du castor que la différence d'une grande extension d'idées à une extension plus limitée.
Et qui osera nous dire qu'aucune langue humaine soit aussi belle, apssi étendue, aussi variée que le chant mystérieux du rossignol? Si l'on considère ce chant comme une simple expression de joie et d'amour, où trouver une expression plus complète et plus pénétrante? Si ce n'est qu'une délectation musicale, l'oiseau est un grand artiste; si c'est un langage, l'oiseau est bien éloquent. L'homme l'écoute avec ravissement, et cette mélodie le transporte véritablement dans les rêves de l'Éden.
Si certains animaux nous paraissent muets, c'est que, ou nos perceptions ne sont pas assez fines pour saisir leur voix, ou ils s'entendent au moyen d'une pantomime encore plus insaisissable. Si d'autres nous paraissent répéter à satiété un cii ou un râle monQtone, indice d'une volonté ou d'un besoin toujours les mêmes, c'est peut-être que
nous ne savons pas l'écouter avec assez de délicatesse ou d'attention pour reconnaître une infinité d'inflexions différentes dans le son de cet instrument monocorde. Tout est mystère dans ce monde oi^i nous ne pouvons pénétrer que par- l'observation des faits extérieurs. Aussi les traits d'intelligence extraordinaire de certains animaux nous jettent-ils dans une grande stupeur, et certains naturalistes, habitués à surprendre ces phénomènes, arriventils insensiblement à mettre l'instinct de la brute au-dessus de l'intelligence humaine.
Pour moi, j'avoue que cela me paraît jouer sur les mots. 11 n'y a pas de brute dans le monde organique un peu développé. Tout instinct est une part plus ou moins restreinte de l'intelligence émanée du même principe divin. Cette intelligence, admirablement départie à chaque espèce dans la mesure de ses besoins, produit dans la pensée, dans l'activité, dans le langage de chacune, des résultats analogues en ce qui touche aux instincts de conservation et de reproduction de l'espèce et de l'individu. Toutes, jusqu'à un certain point, savent dire moi, puisque toutes savent chercher, saisir ou persuader, enfin posséder leur non-moi. Toutes savent conserver avec des soins infinis le germe de leur reproduc-
tien, soit en lui préparant des demeures d'une solidité et d'une comodilé admirables, soit en le déposant dans des retraites et dans des conditions essentiellement favorables à son éclosion ^.
La véritable supériorité de l'homme n'est donc pas seulement dans son intelligence, car on pourrait combattre les avantages de cette supériorité à un point de vue matériel, il est vrai, mais avec des raisons fort spécieuses. A un point de vue moral, la pureté et la simplicité des grandes âmes peut encore plaindre les faux besoins du luxe orgueilleux de l'homme plutôt .que de les admirer. C'est cette pensée qui faisait dire à Jésus cette sublime chose : « Voyez les lis des, champs! Ils ne « travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le (( dis, Salomon, dans sa gloire, n'a jamais été vêtu « comme Tun deux! »
Mais pour que l'excellence de l'homme au faîte de la création soit sensible et indiscutable, il faut le prendre au point de vue complet, il faut regarder dans son cœur autant que dans sa tête et dan
i. Personne ne croit à i'amour maternel de la femelle du papillon, qui doit mourir avant de voir éclore ses pontes. Pour([uoi, dans certaines espèces, se d(''pouille-t-clle le ventre, pour que cette ouate protège ses œufs contre le froid?
tous ses organes; il faut le vouloir tel que Dieu l'a fait ou l'a destiné à devenir, c'est-à-dire plus aimant, plus parfait dans l'amour que tous les autres êtres du monde qu'il habite.
En ceci, l'homme est vraiment plus que l'ouvrage de Dieu, il est le fils de Dieu. L'essence du principe créateur étant amour, depuis la formation brûlante du roc que nous habitons jusqu'à notre apparition sur ce globe transformé peu à peu en paradis terrestre, nous n'y avons été appelés que par l'amour et pour l'amour. La création matérielle s'étant reposée à cette heure-là sur la terre, un autre mode d'activité devait continuer l'activité éternelle. Dieu ne pouvait nous abandonner à nos penchants dans la somme de liberté dont il nous dotait, sans nous munir d'une somme équivalente d'idéal divin. Il nous mit donc l'amour au cœur, non plus seulement la passion instinctive qui préside à la génération des êtres, mais un amour d'une nature plus exquise, aspirant à l'infini et par cela môme émanant de l'amour divin.
L'homme, né sociable, devait aspirer à l;i société dès SOS premières manifestations dans la vie : mais h's sociétés devaient-elles réaliser l'associalion d'intérêts positifs d'une ruche ou d'une foin-
milière? Non; l'homme devait faire entrer rapidement dans ses premiers besoins d'association l'amour étendu à tous les objets de sa vie, Dieu, la famille, la patrie, l'humanité.
Ces divers amours n'en font qu'un dans l'âme complète. Ils s'alimentent les uns par les autres, et quand l'âme en laisse périr un seul, tous les autres en sont mortellement atteints. Cet amour complet était donc en germe dans le sein du premier homme, autrement il n'eut pas été homme.