‹ Les amours de MarieChapitre 11 sur 21 · A REMY BELLEAU · texte numérisé non relu

A REMY BELLEAU

Ne me suis point, Belleau, allant à la maison De celle qui me tient en douleur non pareille; Ignores-tu les vers chantés par la corneille A Mopse, qui suivait la trace de Jason?

« Prophète, dit l'oiseau, tu n'as point de raison De suivre cet amant qui tout seul s'appareille D'aller voir ses amours; peu sage est qui conseille Et qui suit un amant quand il n'en est saison. »

Pour ton profit, Belleau, que ton regard ne voie Celle qui par les yeux la plaie au cœur m'envoie, De peur qu'il ne reçoive un mal au mien pareil.

Il suffit que sans toi, je sois seul misérable; Reste sain, je te pri', pour être secourable A ma douleur extrême et m'y donner conseil.

CHANSON

Gomme la cire peu à peu,

Quand près de la flamme on l'approche,

Se fond à la chaleur du feu,

Ou comme au faîte d'une roche

La neige encore non foulée

Au soleil se perd écoulée;

Quand tu tournes tes yeux ardents Sur moi dune œillade subtile, Je sens tout mon cœur au dedans Qui se consomme et se distille.

Et ma pauvre âme n'a partie Qui ne soit en feu convertie.

Comme une rose qu'un amant Cache au sein de quelque pucelle Qu'elle enferme bien chèrement Près de son tétin qui pommelé.

Puis choit fanée sur la place Au soir quand elle se délace,

Et comme un lis par trop lavé De quelque pluie printanière Penche à bas son chef agrorravé Dessus la terre nourricière, Sans que jamais il se relève, Tant l'humeur pesante le grève ;

Ainsi ma tête à mes genoux Me tombe, et mes genoux à terre; Sur moi ne bat veine ni pouls, Tant la douleur le cœur me serre; Je ne puis parler, et mon âme Engourdie en mon corps se pâme.

Lors ainsi pâmé je mourrais

Si d'un seul baiser de la bouche

Mon âme tu ne secourais

Et mon corps, froid comme une souche.

Me resoufflant en chaque veine

La vie par ta douce haleine,

Mais c'est pour être tourmenté De plus longue peine ordinaire Gomme le cœur de Prométhée, Qui se renaît à sa misère, Éternel repas misérable De son vautour insatiable

Si j'avais un haineux qui me voulut la mort, Pour me venger de lui je ne voudrais lui faire Que regarder les yeux de ma douce contraire, Qui, si fiers contre moi, me font si doux effort.

Cette punition, tant son regard est fort, Lui serait une horreur, et se voudrait défaire; Ni le même plaisir ne lui saurait lui plaire. Seulement au trépas serait son réconfort.

Le regard monstrueux de la Méduse antique Au prix du sien n'est rien que fable poétique : Méduse seulement tournait l'homme en rocher,

Mais celle-ci en-roche, en-eau, en-glace, en-foue. Ceux qui de ses regards osent bien approcher. Et si en les tuant la mignonne se joue.

J'aurai toujours on l'âme attachés les rameaux Du lierre où ma dame osa premier écrire L'amour qu'elle n'osait de sa bouche me dire, Pour crainte d'un seigneur, la cause de mes maux.

Sur toi jamais hiboux, orfraies ni cprbeaux Ne se viennent brancher; jamais ne puisse nuire Le fer à tes rameaux, et à toi soit l'empire, 0 lierre amoureux, de tous les arbrisseaux.

Non pour autre raison le grand fils de Sémèle Environne de toi sa perruque immortelle Que pour récompenser le bien que tu lui fis,

Quand pleine de sanglots Ariadne laissée Connue sur un papier lui traça ses ennuis, Ecrivant dessus toi s'amour et sa pensée.

MADRIGAL

Amour voulut le corps de cette mouche prendx'e Qui fait courir les bœufs en été par les bois; Puis il choisit un trait sur tous ceux du carquois, Qui piquant sait le mieux dedans les cœurs descendre.

Il éloigna ses mains et fit son arc étendre En croissant qui se courbe aux premiers jours du mois, Puis me lâcha le trait, contre qui le harnois D'Achille ni d'Hector ne se pourrait défendre.

Après qu'il m'eût blessé, en riant s'envola. Et par 1 air mon esprit avec lui s'en alla ; Mais toutefois au cœur me demeura la plaie,

Laquelle pour néant cent fois le jour j'essaie De la vouloir guérir; mais tel est son effort Que je vois bien qu'il faut que malgré moi je l'aie. Et que pour la guérir le remède est la mort.

CHANSON

Voulant, ô ma douce moitié, T'assurer que mon amitié Jamais ne se verra faillie, Je te fis, pour t'assurer mieux, Un serment juré par mes yeux, Et par mon cœur, et ma vie.

— Tu jures ce qui n'est à toi; Ton cœur et tes yeux sont à moi D'une promesse irrévocable, Ce me dis-tu. — Las! pour le moins Reçois mes larmes pour témoins Que ma parole est véritable !

Alors, belle, tu me baisas.

Et doucement désattisas Le feu qui brûle mon courage; Puis tu fis signe de ton œil Que tu recevais bien mon deuil Et mes larmes pour témoignage.

A JACQUES GREYIN

A Plîébus, mon Grévin, tu es du tout semblable De face et de cheveux, et d'art et de savoir. A tous deux dans le cœur Amour a fait avoir Pour une belle dame une plaie incurable.

Ni herbe ni onguent ne t'est point secourable, Car rien ne peut forcer de Vénus le pouvoir; Seulement tu peux bien par tes vers recevoir A ta plaie amoureuse un secours allégeable.

En chantant, mon Grévin, on charme le souci; Le cyclope etnéan se guérissait ainsi, Chantant sur son flageol sa belle Galatée.

La peine découverte adoucit notre ardeur;

Ainsi moindre devient la plaisante langueur

Qui vient de trop aimer, quand elle est bien chantée.

Marie, tout ainsi que vous m'avez tourné Ma raison, qui de libre est maintenant servile, Ainsi m'avez tourné mon grave premier style. Qui pour chanter si bas n'était point ordonné.

Au moins si vous m'aviez pour ma perte donné Congé de manier votre cuisse gentile, Ou bien si vous étiez à mes désirs facile, Je n'eusse regretté mon style abandonné.

Las! ce qui plus me deult, c'est que vous n'êtes pas Contente de me voir ainsi parler si bas, Qui soûlait m'élever d'une muse hautaine;

Mais, me rendant à vous, vous me manquez de foi, Et si me traitez mal, et, sans m'ôler de peine, Toujours vous me liez et triomphez de moi.

Si je t'assauls, Amour, dieu qui m'es trop connu, En vain je te ferai dans ton camp des alarmes : Tu es un vieux routier, et bien appris aux armes, Et moi jeune guerrier, malappris et tout nu.

Si je fuis devant toi, je ne saurais aller En lieu que je ne sois devancé de ton aile; Si je veux me cacher, l'amoureuse étincelle Qui reluit en mon cœur me viendra déceler.

Si je veux m'embarquer, tu es fils de la mer; Si je m'enlève au ciel, ton pouvoir y commando; Si je tombe aux enfers, ta puissance y est grande; Ainsi, maître de tout, force m'est de t'aimer.

Or je t'aimerai donc, bien qu'envis de mon cœur, Si c'est quelque amitié que d'aimer par contrainte, Toutefois comme on dit, on voit souvent la crainte S'accompagner daraour, et l'amour de la peur.

CHANSON

Je suis un demi-dieu quand, assis vis-à-vis De toi, mon cher souci, j'écoute les devis, Devis entre-rompus d'un gracieux sourire, Souiùs qui me retient le cœur emprisonné : Car, en voyant tes yeux, je me pâme étonné, Et de mes pauvres flancs un seul vent je ne tire.

Ma langue s'engourdit, un petit feu me court Frétillant sous la jîeau; je suis muet et sourd, Et une obscure nuit dessus mes yeux demeure; Mon sang devient glacé, l'esprit fuit de mon corps. Je tremble tout de crainte, et peu s'en faut alors Qu'à tes pieds étendu sans âme je ne meure.

J'ai l'âme pour un lit de regrets si touchée Que nul homme jamais ne fera que j'approuche De la chambre amoureuse, encore ujoins de la couche Où je vis ma maîtresse au mois de mai couchée.

Un somme languissant la tenait mi-penchée Dessus le coude droit fermant sa belle bouch'e , Et ses yeux, dans lesquels l'archer Amour se couche, Ayant toujours la flèche à la corde encochée.

Sa tête en ce beau mois sans plus était couverte D'un riche escofion ouvré de soie verte, Où les Grâces venaient à l'envie se nicher

Et dedans ses cheveux choisissaient leur demeure. J'en ai tel souvenir que je voudrais qu'à l'heure. Mon cœur, pour n'y penser, fût devenu rocher.

Galiste, pour aimer je crois que je me meurs; Je sens de trop aimer la fièvre continue, Qui de froid, qui de chaud, jamais ne diminue, Ainçois de pis en pis rengrège mes douleurs.

Plus je veux refroidir mes bouillantes chaleurs, Plus Amour les rallume, et plus je m'évertue De réchauffer mon froid, plus la froideur me tue, Pour languir au milieu de deux divers malheurs.

Un ardent appétit de jouir de l'aimée

Tient tellement mon âme en pensers allumée.

Et ces pensers fiévreux me font rêver si fort,

Que diète, ni jus, ni sections de veine.

Ne me sauraient guérir, car de la seule mort

Dépend, et non d'ailleurs, le secours de ma peine.

Que (lis-tu, quo fais-tu, pensive Tourterelle, Dessus cet arbre sec? — T. Las! passant, je lamente. R, Pourquoi lamentes-tu? — T. Pour ma compagne

Tabsente, Plus chère que ma vie. — Pi. En quelle part est-elle?

— T. Un cruel oiseleur, par glueuse cautèle, L'a prise et l'a tuée, et nuit et jour je chante

Son trépas dans ce bois, nommant la Mort méchante Qu'elle ne m'a tuée avecque ma fidèle.

— Pi. Voudrais-tu bien mourir et suivre ta compaigne?

— T. Aussi bien je languis en ce bois ténébreux, Où toujours le regret de sa mort m'accompaigne.

— Pi. 0 gentils oiselets, que vous êtes heureux! Nature d'elle-même à l'amour vous enseigne, Qui mourez et vivez fidèles amoureux.

Harsoir, Marie, en prenant malgré toi Un doux baiser, accoudé sur ta couclie, Sans y penser, je laissai dans ta bouche L'âme eh baisant qui s'enfuit de moi.

Comme j'étais sur le point de mourir.

Et que mon âme, amusée à te suivre.

Ne revenait mon corps faire revivre.

Je t'envoyai mon cœur pour la quérir.

Mais mon cœur pris de ton œil blandissant Aima trop mieux être chez toi, Madame, Que retourner, et non plus qu'à mon âme Ne lui chalut de mon corps périssant.

Lors, si je n'eusse en te baisant ravi De ton haleine une chaleur ardente.

Qui depuis seule (en lieu de l'âme absente Et de mon cœur) de vie m'a servi.

Voulant hier mon tourment apaiser, Par qui sans âme et sans cœur je demeure, Je fusse mort entre tes bras à l'heure Que malgré toi je te pris un baiser.

Bien que ton œil nie fasse une dure escarmouche, Moi, vaincu sans revanche et lui toujours vainqueur; Bien que depuis trois ans sa cruelle rigueur Me tienne prisonnier de ta beauté farouche;

Bien que son trait meurtrier jusqu'à l'âme me touche,

Si ne veux-je échapper de si douce langueur

Ni vivre sans avoir ton image en mon cœur.

Tes mains dedans ma plaie et ton nom en ma bouche.

Ce m'est extrême honneur de trépasser pour toi. Qui passes de beauté la beauté la plus belle : Un soldat, pour garder son enseigne et sa foi

Meurt bien sur le rempart dune foi'te Bochelle : Je mourrai bienheureux s'il te souvient de moi. La mort n'est pas grand mal; c'est chose naturelle.

Amour, voyant du ciel un pécheur sur la mer, Cala son aile bas sur le bord du navire, Puis il dil au pêcheur : Je le pri' que je tire Ton rets, qu'au fond de l'eau le plomb t'ait abîmer.

Un dauphin qui savait le feu qui vient d'aimer, ^'oyant Amour sur l'eau, à Téthys h; va dire : « Téthys, si quelque soin vous tient de notre empire. Secourez-le, ou bientôt il s'en va consumer. »

Téthys laissa de peur sa caverne profonde. Haussa le chef sur 1 eau et vit Amour sur l'onde ; Puis elle s'écria : Las! Amour, mon neveu.

Ne brûlez de vos feux mes ondes, je vous prie. Ma tante, dit Amour, n'ayez peur de mon feu, Je le perdis hier dans les yeux de Marie.

CHANSON

Quand j'étais libre, ains que l'amour cruelle Ne fut éprise encore en ma moelle,

Je vivais bienheureux; Gomme à l'envi, les plus accortes filles Se travaillaient, par leurs flammes gentilles,

De me rendre amoureux !

Mais, tout ainsi qu'un beau poulain farouche, Qui n'a mâché le frein dedans la bouche,

Va seulet écarté.

N'ayant souci sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe,

Vivant en liberté;

Ores il court le long d'un beau rivage. Ores il erre en quelque bois sauvage

Fuyant de saut en saut; De toutes parts les poutres hennissantes Lui font l'amour, pour néant blandissantes,

A lui, qui ne s'en chaut;

Ainsi j'allais dédaignant les pucelles Qu'on estimait en beauté les plus belles,

Sans répondre à leur veuil; Lors je vivais amoureux de moi-même, Content et gai, sans porter couleur blême,

Ni les larmes à l'œil.

J'avais écrite au plus haut de la face, Avec l'honneur, une agréable audace

Pleine d'un franc désir; Avec le pied marchait ma fantaisie De çà de là, sans peur ni jalousie,

Seigneur de mon plaisir.

Mais aussitôt que par mauvais désastre

Je vis ton sein blanchissant comme albastre,

Et tes yeux, deux soleils, Tes beaux cheveux épanchés par ondées.

Et les beaux lys de tes lèvres bordées

De cent œillets vermeils,

Incontinent j'appris que c'est service; La liberté, de mon âme nourrice, Fuit ton œil félon

Comme la nue en temps serein poussée Fuit à grands pas l'haleine courroucée De l'oursal Aquilon.

Tu rais, cruelle, en signe de conquête. Comme vainqueur, tes deux pieds sur ma tète,

Et du front m'as ôté L'honneur, la honte et l'audace première, Accouardant mon âme prisonnière.

Serve à ta volonté.

Vengeant d'un coup mille fautes commises Et les beautés qu'à grand tort j'avais mises

Par-avant à mépris, Qui me priaient, en lieu que je te prie. Mais d autant plus que merci je te crie.

Tu es sourde à mes cris.

Et ne réponds non plus que la fontaine Qui de Xarcis mira la forme vaine,

Vengeant dessus son bord Mille beautés des nymphes amoureuses Que cet enfant, par raines dédaigneuses,

Avait mises à mort.

Je mourrais de plaisir voyant par ces bocages Les arbres enlacés de lierres épars, Et la verte lambrunche errante en raille parts, Sur l'aubépin fleuri, près des roses sauvages.

Je mourrais de plaisir oyant les doux ramages Des huppes, des coqus et des ramiers rouhars, Dessus un arbre vert bec en bec frétillards, Et des tourtres au bois voyant les mariages.

Je mourrais de plaisir voyant en ces beaux mois Débusquer un matin le chevreuil hors du bois Et voyant frétiller dans le ciel l'alouette;

Je mourrais de plaisir, où je meurs de souci. Ne voyant point les yeux d'une que je souhaite Seule une heure en mes bras en ce bocage ici.

CHANSON

Qui veut savoir Amour et sa nature, Son arc, ses feux, ses traits et sa pointure. Quel est son être et que c est qu'il désire, Lise ces vers, je m'en vais le décrire.

C'est un plaisir tout rempli de tristesse. C'est un tourment tout confît de liesse, Un désespoir où toujours on espère. Un espérer où l'on se désespère.

C'est un regret de jeunesse perdue.

C'est dedans l'air une poudre épandue, C'est peindre eu l'eau, et c'est vouloir encore Tenir le vent et dénoircir un More.

C'est une foi pleine de tromperie.

Où plus est sûr celui qui moins s'y fie; C'est un marché qu'une fraude accompagne, Où plus y perd celui qui plus y gagne.

C'est un feint ris, c'est une douleur vraie. C'est sans se plaindre avoir au cœur la plaie, C'est devenir valet en lieu de tnaître, C'est raille fois le jour mourir et naître.

C'est un fermer à ses amis la porte De la raison, qui languit presque morte, Pour en l)ailler la clef à l'ennemie, Qui la i-eçoit sous ondjre d'être amie.

C'est mille maux pour une seule œillade. C'est être sain et feindre le malade, C'est en mentant se parjurer et faire Profession de flatter et déplaire.

C'est un grand feu couvert d'un peu de glace, C'est un beau jeu tout rempli de fallace. C'est un dépit, une guerre, une trêve.

Un long penser, une parole brève.

C'est i)ar dehors dissimuler sa joie, Celant un cœur au dedans qui larmoie; C'est un malheur si plaisant qu'on désire Toujours languir en un si beau martyre.

C'est une paix qui n'a point de durée, C'est une guerre au combat assurée, Où le vaincu reçoit toute la gloire.

Et le vainqueur ne gagne la victoire.

C'est une erreur de jeunesse, qui prise Une prison trop plus que sa franchise; C'est un penser qui jamais ne repose Et pour sujet n'a jamais qu'une chose.

Et bref, Magny, c'est une jalousie.

C'est une fièvre en une frénésie.

Quel plus grand ujal au monde pourrait être

Que recevoir une femme pour maître?

Doncque, afin que ton cœur ne se mette Sous les liens dune loi si sujette.

Si tu m'en crois, prends-y devant bien garde Le repentir est une chose tarde.

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