‹ Les amours de MarieChapitre 17 sur 21 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

Je lamente sans l'éconfort, Me souvenant de cette mort Qui déroba ma douce vie; Pensant en ses yeux, qui soûlaient Faire de moi ce qu'ils voulaient, De vivre je n'ai plus d'envie.

Amour, tu n'as point de pouvoir; A mon dam tu m'as fait savoir Que ton arc partout ne commande :

Si tu avais quelque vertu, La mort ne t'eût pas dévêtu De ta richesse la plus grande.

Tout seul tu n'as perdu ton bien ; Gomme toi, j'ai perdu le mien :

Cette beauté que je désire, Qui fut mon trésor le plus cher; Tous deux contre un même rocher Avons froissé notre navire.

Soupirs, échauffez son tombeau; Larmes, lavez-le de votre eau ; Ma voix si doucement se plaigne Qu'à la mort vous fassiez pitié, Ou qu'elle rende ma moitié, Ou que ma moitié j'accompaigne.

Fol qui au monde met son cœur, Fol qui croit en l'espoir moqueur Et en la beauté tromperesse :

Je me suis tout seul offensé.

Gomme celui qui n'eût pensé Que morte fût une déesse.

Quand son àme au corps s'attachait, Rien, tant fût dur, ne me fâchait.

Ni destin, ni rude influence; Menaces, embûches, dangers, Villes et peuples étrangers.

M'étaient doux pour sa souvenance.

En quelque pai't que je vivais.

Toujours en mes yeux je l'avais, Transformé du tout en la belle.

Si bien Amour à coups de trait Au cœur m'engrava son portrait Que mon tout n'était sinon qu'elle.

Espérant lui conter un jour

L'impatience de l'amour

Qui m'a fait des peines sans nombre,

La mort soudaine m'a déçu :

Pour le vrai le faux j'ai reçu

Et pour le corps seulement l'ombre.

Ciel, que tu es malicieux!

Qui eût pensé que ces beaux yeux Qui me faisaient si douce guerre.

Ces mains, cette bouche et ce front, Qui prirent mon cœur, et qui l'ont, Ne fussent maintenant que terre?

Hélas ! 011 est ce doux parler.

Ce voir, cet ouïr, cet aller.

Ce ris qui me faisait apprendre Que c'est qu'aimer? Ha? doux refus!

Ha! doux dédains, vous n'êtes plus, Vous n'êtes plus qu'un peu de cendre!

Hélas ! où est cette beauté, Ce printemps, cette nouveauté Qui n'aura jamais de seconde?

Du ciel tous les dons elle avait; Aussi parfaite ne devait Longtemps demeurer en ce monde.

Je n'ai regret en son trépas, Comme prêt de suivre ses pas.

Du chef les astres elle touche, Et je vis ! et je n'ai sinon Pour réconfort que son beau nom.

Qui si doux me sonne en la bouche.

Amour, qui pleures avec moi.

Tu sais que vrai est mon émoi

Et que mes larmes ne sont feintes;

S'il te plaît, renforce ma voix,

Et de pitié rochers et bois

Je ferai rompre sous mes plaintes.

Mon feu s'accroît plus véhément Quand plus lui manque l'argument Et la matière de se paître;

Car son œil, qui m'était fatal, La seule cause de mon mal, Est terre qui ne peut renaître.

Toutefois en moi je la sens Encore l'objet de mes sens, Gomme à l'heure qu'elle était vive; Ni mort ne me peut retarder.

Ni tombeau ne me peut garder, Que par penser je ne la suive.

Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure, Oj^ant sa voix, qui sonnait mieux Que de coutume, et ses beaux yeux, Qui reluisaient outre mesure.

Et son soupir, qui m'embrasait,

J'eusse bien vu qu'ell' me disait :

Or' soûle-toi de mon visage.

Si jamais tu en eus souci :

Tu ne me verras plus ici,

Je m'en vais faire un long voyage.

J'eusse amassé de ses regards Un magasin de toutes parts, Pour nourrir mon âme étonnée Et paître longtemps ma douleur, Mais onques mon cruel malheur Ne sut prévoir ma destinée.

Depuis j'ai vécu de souci Et de regret qui m'a transi.

Comblé de passions étranges.

Je ne déguise mes ennuis; Tu vois l'état auquel je suis, Du ciel, assise entre les anges.

Ha! belle àme, tu es là-haut Auprès du bien qui point ne faut, De rien du monde désireuse, En liberté, moi en prison; Encore n'est-ce pas raison Que tu sois seule bienheureuse.

Le sort doit toujours être égal.

Si j'ai pour toi souffert du mal.

Tu uje dois part de ta lumière;

Mais, franche du mortel lien, Tu as seule emporté le bien, Ne me laissant que la misère.

En ton âge le plus gaillard Tu as seul laissé ton Ronsard, Dans le ciel trop tôt retournée, Perdant beauté, grâce et couleur.

Tout ainsi qu'une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée.

En mourant tu m'as su fermer Si bien tout argument d'aimer Et toute nouvelle entreprise Que rien à mon gré je ne voi.

Et tout cela qui n'est pas toi Me déplaît et je le méprise.

Si tu veux, Amour, que je sois Encore un coup dessous tes lois, M'ordonnant un nouveau service.

Il te faut sous la terre aller Flatter Pluton et rappeler En lumière mon Eurydice.

Ou bien va-t'en là-haut crier

A la Nature, et la prier

D'en faire une aussi admirable;

Mais j'ai grand peur qu'elle rompit

Le moule alors qu'elle la fit,

Pour n'en tracer plus de semblable.

Refais-moi voir deux yeux pareils Aux siens, qui m'étaient deux soleils Et m'ardaient d'une flamme extrême, Où tu soûlais tendre les lacs.

Tes hameçons et tes appas, Où s'engluait la Raison même.

Rends-moi ce voir et cet ouïr.

De ce parler fais-moi jouir, Si douteux à rendre réponse; Rends-moi l'objet de mes ennuis; Si cela faire tu ne puis. Va-t'en ailleurs, je te renonce.

A la mort j'aurai mon recours :

La mort me sera mon secours.

Comme le but que je désire;

Dessus la mort tu ne peux rien, Puisqu'elle a dérobé ton bien, Qui fut l'honneur de ton empire.

Soit que tu vives près de Dieu.

Ou aux Champs Elises, adieu, Adieu cent fois, adieu Marie; Jamais Ronsard ne t'oublira, Jamais la mort ne déli'ra Le nœud dont ta beauté me lie.

Terre, ouvre-moi ton sein, et me laisse reprendre Mon trésor, que la Parque a caché dessous toi; Ou bien, si tu ne peux, ô terre! cache-moi Sous même sépulture avec sa belle cendre.

Le trait qui la tua devait faire descendre Mon corps auprès du sien pour finir mon émoi; Aussi bien, vu le mal qu'en sa mort je reçois. Je ne saurais plus vivre, et me fâche d'attendre.

Quand ses yeux m'éclairaient et qu'en terre j'avais Le bonheur de les voir, à l'heure je vivais, Ayant de leurs rayons mon âme gouvernée.

Maintenant je suis mort : la Mort, qui s'en alla Loger dedans ses yeux, en partant m'appela, Et me fit de son soir accomplir ma journée.

Alors que plus Amour nourrissait mon ardeur, M'assurant de jouir de ma longue espérance, A l'heure que j'avais en lui plus d'assurance, La Mort a moissonné mon bien en sa verdeur.

J'espérais, par soupirs, par peine et par langueur, Adoucir son orgueil. Las! je meurs quand j'y pense; Mais, en lieu d'en jouir, pour toute récompense Un cercueil tient enclos mon espoir et mon cœur.

Je suis bien malheureux, puisqu'elle, vive et morte. Ne me donne repos, et que de jour en jour Je sens par son trépas une douleur plus forte.

Gomme elle je devrais reposer à mon tour; Toutefois je ne vois par quel chemin je sorte, Tant la mort me rempétre au labyrinth' d'amour.

Gomme on voit sur la branche au mois de mai la rose En sa belle jeunesse, en sa première fleur, Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur, Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour l'arrose,

La Grâce dans sa feuille et l'Amour se repose. Embaumant les jardins et les arbres d'odeur ; Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose.

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs Ge vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.

Dialogue

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