‹ Les amours de MarieChapitre 2 sur 21 · ELEGIE A SON LIVRE · texte numérisé non relu

ELEGIE A SON LIVRE

Mon lîls, si tu savais ce qu'on dira de toi, Tu ne voudrais jamais déloger de chez moi, Enclos en mon étude, et ne voudrais le faire Salir, ni feuilleter aux mains du populaire. Quand tu seras parti sans jamais retourner. Etranger loin de moi te faudra séjourner : Car, ainsi que le vent sans retourner s'envole. Sans espoir de retour s'échappe la parole. Or, tu es ma parole, à qui de nuit et jour J'ai conté les propos que me contait Amour, Pour les mettre en ces vers qu'en lumière tu portes. Crochetant malgré moi de ma chambre les portes, Pauvret! qui ne sais pas que les petits enfants De la France ont le nez plus subtil qu'éléphants.

Donc, avant que tenter la mer et le naufrage, Vois du port la tempête et demeure au rivage : On se repent trop tard quand on est embarqué.

Tu seras assez tôt des médisants moqué

D'yeux, et de hausse-becs, et d'un branler de tête.

Sage est celui qui croit à qui bien l'admoneste.

Tu sais, mon cher enfant, que je ne te voudrais

Ni tromper, ni moquer. Grandement je faudrais,

Et serais engendré d'une ingrate nature,

Si je voulais trahir ma propre géniture :

Car tel que je te vois naguère je te fis.

Et je ne t'aime moins qu'un père aime son fils.

Quoi! tu veux donc partir; et tant plus je te cuide

Retenir au logis, plus tu hausses la bride.

Va donc, puisqu'il te plaît; mais je te supplierai

De répondre à chacun ce que je te dirai.

Afin que toi, mon fils, gardes bien en l'absence

De moi le père tien l'honneur et l'innocence.

Si quelque dame honnête et gentille de cœur, Qui aura l'inconstance et le change en horreur.

Di: MARIE 15

Me vient en te lisant d'un gros sourcil reprendre

De quoi je ne devais abandonner Cassandre,

Qui la première au cœur le trait d'Amour me mit,

Et que le bon Pétrarque un tel péché ne fit,

Qui fut trente et un ans amoureux de sa dame

Sans qu'une autre jamais lui pût échauffer l'âme,

Réponds-lui, je te pri', que Pétrarque sur moi

N'avait autorité de me donner sa loi.

Ni à ceux qui viendraient après lui, pour les faire

Si longtemps enchaînés sans leur lieu défaire.

Lui-même ne fut tel : car, à voir son écrit,

Il était éveillé d'un trop gentil esprit

Pour être sot trente ans, abusant sa jeunesse

Et sa Muse au giron d'une vieille maîtresse;

Ou bien il jouissait de sa Laurette, ou bien

Il était un grand sot d'aimer sans avoir rien ;

Ce que je ne puis croire, aussi n'est-il croyable.

Non, il en jouissait; puis la fit admirable.

Chaste, divine, sainte; aussi tout amant doit

Louer celle de qui jouissance il reçoit :

Car celui qui la blâme après la jouissance

N'est homme, mais d'un tigre il a pris sa naissance.

Quand quelque jeune fille est au commencement Cruelle, dure, fière, à son premier amant. Hé bien! il faut allondre : il peut être qu'une heure Viendra, sans y penser, qui la rendra meilleure. Puis, quand elle devient, voire de jour en jour, Plus dure et plus rebelle et plus rude en amour, Il s'en faut éloigner, sans se rompre la tête De vouloir adoucir une si sotte bête.

Je suis de tel avis; me blâme de ceci, M'estime qui voudra; je le conseille ainsi.

Les femmes bien souvent sont causes que nous sommes

Inconstants et légers, amadouant les hommes

D'un espoir enchanteur, les tenant quelquefois,

Par une douce ruse, un an, ou deux, ou trois.

Dans les liens d'amour, sans aucune allégeance;

Cependant un valet en aura jouissance,

Ou bien quelque mignon dont on ne se dout'ra

Sa faux en la moisson secrètement mettra.

Et si ne laisseront, je parle des rusées

Qui ont au train damour leurs jeunesses usées

(C'est bien le plus grand mal ({u'un homme puisse avoir

Oue servir une femme accorte à décevoir"),

D'enjoindre des labeurs qui sont insupportables,

Des services cruels, des tâches misérables;

Car, sans avoir égard à la simple amitié.

Aux prières, aux cœurs, cruelles, n'ont pitié

De leurs pauvres servants, tant elles font les braves,

Qu'un Turc n'a de pitié de ses valets esclaves.

Il faut vendre son bien, il faut faire présents

De chaînes, de carcans, de diamants luisants;

11 faut donner la perle et 1 habit magnifique,

11 faut entretenir la table et la musique,

Il faut prendre querelle, il faut les supporter.

Certes, j'aimerais mieux dessus le dos porter

La hotte pour curer les étables d'Augée

Que me voir serviteur d'une dame rusée.

La mer est bien à craindre, aussi est bien le feu,

Et le ciel quand il est de tonnerres ému.

Mais trop plus est à craindre une femme clergesse.

Savante en l'art d'amour, quand elle est tromperesse :

Par raille inventions mille maux elle fait,

Et d'autant qu'elle est femme, et d'autant qu'elle sait.

Quiconque fut le Dieu qui la mit en lumière,

Il fut premier auleur dune grande misère.

18 LES AMOUKS

Il fallait par présents consacrés aux autels Acheter nos enfants des grands dieux immortels, Et non user sa vie avec ce mal aimable, Les femmes, passion de l'homme misérable, Misérable et chétif, d'autant qu'il est vassal, Vingt ou trente ans qu'il vit, d'un si lier animal. Mais, je vous pri', voyez comme par fines ruses Elles savent trouver mille feintes excuses. Après qu'eir ont failli. Voyez Hélène après Qu'Ilion fut brûlé de la flamme des Grecs, Gomme elle amadoua d'une douce blandice Son badin de mari, qui pardonna son vice. Et qui plus que devant de ses 3'^eux fut épris. Qui scintillaient encor les amours de Paris.

Que dirons-nous d'Ulysse? encore qu'une trope De jeunes poursuivants baisassent Pénélope, Dévorant tout son bien, si est-ce qu'il brûlait D'embrasser son épouse, et jamais ne voulait Devenir immortel avec Gircé la belle.

Pour ne revoir jamais Pénélope, laquelle, Pleurant lui récrivait de son fâcheux séjour. Pendant que, lui absent, elle faisait lamoiir;

DE MAKIE 19

Si bien que le dieu Pan de ses jeux prit naissance (D'elle et de ses muguets la commune semence), Envoyant tout exprès, pour sa commodité, Le fils chercher le père en Sparte la cité. Voilà comment la femme avec ses ruses dompte L'homme, de qui 1 esprit toute bête surmonte.

Quand un jeune homme peut heureusement choisir

Une belle maîtresse élue à son plaisir,

Soit de haut ou bas lieu, pourvu qu'elle soit fille

Humble, courtoise, honnête, amoureuse et gentille.

Sans fard, sans tromperie, et qui sans mauvaistié

Garde de tout son cœur une simple amitié.

Aimant trop mieux cent fois à la mort être mise

Que de rompre sa foi quand elle l'a promise,

Il la faut honorer tant qu'on sera vivant.

Comme un rare joyau qu'on trouve peu souvent.

Celui certainement mérite sur la tète

Le feu le plus ardent d'une horrible tempête.

Qui trompe une pucelle, et mèmement alors

Quelle se donne à nous et de cœur et de corps.

N'est-ce pas un grand bien, quand on fait un voyage, De rencontrer quelqu'un qui d'un pareil courage

20 LES AMOUKS

Veut nous accompagner et comme nous passer Tant d'étranges chemins, fâcheux à traverser? Aussi n'est-ce un grand bien de trouver une amie Qui nous aide à passer cette chélive vie, Qui, sans être fardée ou pleine de rigueur, Traite fidèlement de son ami le cœur?

Dis-leur, si de fortune une belle Gassandre

Vers moi se fut montrée un peu courtoise et tendre.

Un peu douce et traitable, et soigneuse à guérir

Le mal dont ses ])eaux yeux dix ans mont fait mourir,

Xon seulement du coi'ps, mais, sans plus, d'une a-illade

Eût voulu soulager mon pauvre cœur malade,

Je ne l'eusse laissée, et m'en soit à témoin

Ce jeune enfant ailé qui des amours a soin.

^lais voyant que toujours elle marchait plus lière, Je déliai du tout mon amitié première.

Pour en aimer une autre en ce pays d'Anjou, Où maintenant Amour me détient sous le joug, Laquelle tout soudain je quitterai, si elle M'est, comme fut Gassandre, orgueilleuse et rebelle, Pour en chercher nue autre, afin de voir un jour De pareille amitié récompenser mainoiir,

Sentant l'affection d'une autre dans moi-même : Car un homme est bien sot d'aimer si on ne l'aime

Or si quelque impudent me vient blâmer de quoi

Je ne suis plus si grave en mes vers que j'estoy

A mon commencement, quand l'himicur pindarique

Enflait ampouléraent ma bouche magnifique,

Dis-lui que les amours ne se soupirent pas

D'un vers hautement grave, ainsi d'un beau style bas,

Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle,

L ingénieux Ovide et le docte Catulle.

Le fils de Vénus hait ces ostentations;

Il suffit cju'on lui chante au vrai ses passions,

Sans enflure ni fard, d'un raignard et doux st3'le,

Coulant d'un petit bruit comme une eau qui distille.

Ceux qui font autrement, ils font un mauvais tour

A la simple Vénus et à son fils Amour.

S'il advient quelque jour que dune voix hardie J'anime l'échafaud par une tragédie Sentencieuse et grave, alors je ferai voir Combien peuvent les nerfs de mon petit savoir, Et si quelque furie en mes vers je rencontre. Hardi j'opposerai mes muses à l'encontre.

Et ferai résonner d'un haut et grave son,

Pour avoir part au bouc, la tragique tançon.

Mais ores que d'Amour les passions je pousse,

Humble, je veux user d'une Muse plus douce.

Non! non! je ne veux pas que, pour ce livre-ci,

J'entre dans une école, ou qu'un régent aussi

Me lise pour parade; il suffit si m'amie

Le touche de la main dont elle tient ma vie :

Car je suis satisfait si elle prend à gré

Ce labeur que je voue à ses pieds consacré.

A PONÏUS DE TYARD

Ma Muse était blâmée à son commencement D'apparaître trop haute au simple populaire : Maintenant désenflée on la blâme au contraire Et qu'elle se dément, parlant trop bassement.

Toi, de qui le labeur enfante doctement Des livres immortels, dis-moi, que dois-je faire? Dis-moi (car tu sais tout) comme dois-je complaire A ce monstre têtu, divers en jugement?

Quand je tonne en mes vers, il a peur de me lire. Quand ma voix se rabaisse, il ne fait qu'en médire. Dis-moi de quels liens, force, tenaille ou clous,

Tiendrai-je ce Proté, qui se change à tous coups ? Tyard, je t'entends bien : il le faut laisser dire. Et nous rire de lui comme il se rit de nous.

24 LES AMOLKS

MADRIGAL

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