‹ Les amours de MarieChapitre 20 sur 21 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

Le jour que la beauté du monde la plus belle Laissa dans le cercueil sa dépouille mortelle Pour s'envoler parfaite entre les plus parfaits, Ce jour Amour perdit ses flammes et ses traits, Eteignit son flambeau, rompit toutes ses armes, Les jeta sur la tombe et l'arrosa de larmes; Nature la pleura, le Ciel en fut fâché, Et la Parque, d'avoir un si beau fil tranché.

Depuis le jour couchant jusqu'à l'aube vermeille Phénix en sa beauté, ne trouvait sa pareille. Tant de grâces au front et d'attraits elle avait. Ou, si je me trompais. Amour me décevait. Sitôt que je la vis, sa beauté fut enclose Si avant en mon cœur, que depuis nulle chose Je n'ai vu qui m'ait plu, et si fort elle y est Que toute autre beauté encore me déplaît.

Dans mon cœur elle fut si avant imprimée

Que toujours, en tous lieux, de sa figure aimée

Me suivait le portrait, et telle impression

D'une perpétuelle imagination

M'avait tant dérobé l'esprit et la cervelle

Qu'autre bien je n'avais que de penser en elle,

En sa bouche, en son ris, en sa main, en son œil,

Qu'encor je sens au cœur bien qu'ils soient au cercueil.

J'avais auparavant, vaincu de la jeunesse,

Autres dames aimé (ma faute je confesse),

Mais la plaie n'avait profondément saigné.

Et le cuir seulement n'était qu'égratigné;

Quand Amour, qui les dieux et les hommes menace,

Voyant que son brandon n'échauffait point ma glace,

Comme rusé guerrier, ne me voulant faillir,

La prit pour son escorte et me vint assaillir.

« Encor, ce me dit-il, que de maint beau trophée D'Horace, de Pindare, Hésiode et d'Orphée, Et d'Homère, qui eut une si forte voix, Tu as orné la langue et l'honneur des François, Vois cette dame ici : ton cœur, tant soit-il brave, Ira sous son empire et sera son esclave, j

Ainsi dit^ et, son arc m'enfonçant de raideur, Ensemble dame et trait m'envoya dans le cœur. Lors ma pauvre raison, des rayons éblouie D'une telle beauté, se perd évanouie, Laissant le gouvernail au sens et au désir, Qui depuis ont conduit la barque à leur plaisir.

Raison, pardonne-moi : un plus caut en finesse S'y fut bien englué, tant une douce presse De Grâces et d'Amours la suivaient tout ainsi Que les fleurs le printemps, quand il retourne ici.

De moi par un destin sa beauté fut connue;

Son divin se vêtait d'une mortelle nue,

Qui méprisait le monde, et personne n'osait

Lui regarder les yeux, tant leur flamme luisait.

Son ris et son regard et sa parole pleine

De merveilles n'étaient d'une nature humaine ;

Son front ni ses cheveux, son aller ni sa main.

C'était une déesse en un habit humain.

Qui visitait la terre, aussitôt enlevée

Au ciel comme elle fut en ce monde arrivée.

Du ruonde elle partit au mois de son printemps,

Aussi toute excellence ici ne vit longtemps.

Bien qu'elle eût pris naissance en petite bourgade,

Non de riches parents, ni d'honneurs, ni de grade,

Il ne faut la blâmer; la même Déité

Ne dédaigna de naître en très pauvre cité.

Et souvent, sous l'habit d'une simple personne,

Se cache tout le mieux que le Destin nous donne

Vous qui vîtes son corps, l'honorant comme moi, Vous savez si je mens et si triste je doi Regretter à bon droit si belle créature. Le miracle du ciel, le miroir de Nature.

0 beaux yeux, qui m'étiez si cruels et si doux,

Je ne puis me lasser de repenser en vous,

Qui fûtes le flambeau de ma lumière unique.

Les vrais outils d'Amour, la forge et la boutique.

Vous m'ôtâtes du cœur tout vulgaire penser.

Et fîtes mon esprit aux astres élancer;

J'appris à votre école à rêver sans mot dire,

A discourir tout seul, à cacher mon martyre,

A ne dormir la nuit, en pleurs me consumer;

Et bref, en vous servant, j'appris que c'est qu'aimer.

Car, depuis le matin que l'aurore s'éveille

Jusqu'au soir que le jour dedans la mer sommeille,

Et durant que la nuit par les pôles tournait,

Toujours pensant en vous, de vous me souvenait.

Vous seule étiez mon bien, ma toute et ma première,

Et le serez toujours, tant la vive lumière

De vos yeux, bien que morts, me poursuit, dont je vois

Toujours le simulacre errer autour de moi.

Puis, Amour, que je sens par mes veines s'épandre.

Passe dessous la terre et raltise la cendre

Qui froide languissait dessous votre tombeau,

Pour rallumer plus vif en mon cœur son flambeau.

Afin que vous soyez ma flamme morte et vive

Et que par le penser en tous lieux je vous suive.

Pourrai-je raconter le mal que je sentis, Oyant votre trépas? Mon cœur fut converti En rocher insensible, et mes yeux en fontaines; Et si bien le regret s'écoula par mes veines Que, pâmé, je me fis la proie du tourment. N'ayant que votre nom pour confort seulement.

Bien que je résistasse, il ne fut pas possible

Que mon cœur, de nature à la peine invincible, Put cacher sa douleur : car, plus il la celait, Et plus dessus le front son mal étincelait. Enfin, voyant mon âme extrêmement atteinte, Je déliai ma bouche et fis telle complainte :

Ah! faux monde trompeur, que tu m'as bien déçu! Amour, tu es enfant; par toi j'avais reçu La divine beauté qui surmontait l'envie. Que malgré toi la mort en ton règne a ravie; Je déplais à moi-même et veux quitter le jour, Puisque je vois la Mort triompher de l'Amour Et lui ravir son mieux, sans faire résistance. Malheureux qui te croit et qui suit ton enfance !

Et toi, Ciel, qui te dis le père des humains. Tu ne devais tracer un tel corps de tes mains Pour sitôt le reprendre, et toi, mère Nature, Pour mettre si soudain ton œuvre en sépulture.

Maintenant à mon dam je connais pour certain Que tout cela qui vit sous ce globe mondain

N'est que songe et fumée et qu'une vaine pompe Qui doucement nous rit et doucement nous trompe.

Ha! bienheureux esprit, fait citoyen des cieux,

Tu es assis au rang des anges précieux

En repos éternel, loin de soin et de guerres;

Tu vois dessous tes pieds les hommes et les terres;

Et je ne vois qu'ennuis, que soucis et qu'émoi,

Comme ayant emporté tout mon bien avec toi.

Je ne me trompe point; du ciel tu vois mes peines,

Si tu as soin là-haut des affaires humaines.

Que dois-je faire. Amour? Que me conseilles-tu? J'irais, comme un sauvage, en noir habit vêtu, Volontiers par les bois, et mes douleurs non feintes Je dirais aux rochers; mais ils savent mes plaintes. Il vaut mieux que je meure au pied de ce rocher. Nommant toujours son nom, qui me sonne si cher. Sans chercher par la peine après elle de vivre, Gagnant le bruit d'ingrat de ne la vouloir suivre. Aussi toute la terre, où j'ai perdu mon bien, Après son fâcheux vol ne me semble plus rien. Sinon qu'horreur, qu'effroi, qu'une obscure poussière.

Au ciel est mon soleil, au ciel est ma lumière ; Le monde ni ses lacs n'y ont plus de pouvoir; Il faut hâter ma mort, si je la veux revoir; La mort en a la clef, et par sa seule porte Je dois passer au jour qui ma nuit réconforte. Puis, quand la dure Parque aura le fil coupé Qui retient en mon corps l'esprit enveloppé, J'ordonne que mes os, pour toute couverture, Reposent près des siens sous même sépulture; Que des larmes d'Amour le tombeau soit lavé, Et tout à l'environ de ces vers engravé : « Passant, de cet amant entends l'histoire vraie. De deux traits différents il reçut double plaie : L'une, que fit Amour, ne versa qu'amitié; L'autre, que fit la Mort, ne versa que pitié. Ainsi mourut navré d'une double tristesse, Et tout pour aimer ti'op une jeune maîtresse. »

De cette belle, douce, honnête chasteté, Naissait un froid glaçon, ains une chaude flamme, Qu'encores aujourd'hui, éteinte sous la lame, Me réchauffe en pensant quelle fut sa clarté.

Le trait que je reçus n'eut le fer épointé : Il fut des plus aigus qu'Amour nous tire en l'âme, Qui, s'arraant d'un trépas, par le penser m'entame, Et sans jamais tomber se tient à mon côté.

Narcisse fut heureux mourant sur la fontaine.

Abusé du miroir de sa figure vaine :

Au moins il regardait je ne sais quoi de beau.

L'erreur le contentait, voyant sa face aimée,

Et la beauté que j'aime est terre consumée.

Il mourut pour une ombre, et moi pour un tombeau.

Je vois toujours le trait de cette belle face Dont le corps est en terre et l'esprit est aux cieux. Soit que je veille ou dorme, Amour ingénieux En cent mille façons devant moi le repasse.

Elle qui n'a souci de cette terre basse, Et qui boit du nectar assise entre les dieux, Daigne souvent revoir mon état soucieux Et en songe apaiser la Mort, qui me menace.

Je songe que la nuit elle me prend la main, Se fâchant de me voir si longtemps la survivre, Me tire et fait semblant que de mon voile humain

Veut rompre le fardeau pour être plus délivre ; Mais, partant de mon lit, son vol est si soudain Et si prompt vers le ciel, que je ne la puis suivre.

Aussitôt que Marie en terre fût venue, Le ciel en fut marri et la voulut ravoir; A peine notre siècle eut loisir de la voir Qu'elle s'évanouit comme un feu dans la nue.

Des présents de nature elle vint si pourvue, Et sa belle jeunesse avait tant de pouvoir Qu'elle eût pu d'un regard les rochers émouvoir, Tant elle avait d'attraits et d'amours en la vue.

Ores la mort jouit des beaux yeux que j'aimais, La boutique et la forge, Amour, où tu t'armais. Maintenant, de ton camp, cassé je me retire.

Je veux désormais vivre en franchise et tout mien Puisque tu n'as gardé l'honneur de ton empire. Ta force n'est pas grande, et je le connais bien.

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