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La raison n'est pas ce qui règle l'amour. (molière. j
E n'est pas au cerveau des écrivains qu'il faut aller chercher le secret de leurs inspirations, c'est tout droit au cœur !
Du cœur part non-seulement le flot de la vie matérielle, mais aussi le courant de la vie intellectuelle.
Aussi, lorsqu'on analj^se les productions d'un homme de génie, on reconnaît, dans chaque partie, les traces de l'influence d'un collabo-
rateur occulte qui s'impose à tous les artistes, même à ceux qui ont la noble coutume de travailler seuls; ce collaborateur, c'est V amour.
En interrogeant les œuvres des poëtes, on peut, encore avec plus de raison qu'en scrutant les actions des criminels, s'écrier : Où est la femme ?
Et, aussitôt, elle apparaît en face de l'observateur sous ses divers aspects : ange ou démon, inspirant l'âme ou la torturant, soutenant ou brisant la volonté, mais toujours présente, toujours puissante, et faisant passer dans les productions de l'amant ou de l'époux quelque chose de la maîtresse ou de l'épouse.
Bjron et Musset ne se comprennent bien que si l'on connaît l'histoire de leurs sentiments intimes, et Corneille lui-même, sur qui, pourtant, la passion semble, au premier abord, avoir eu peu de prise. Corneille n'a-t-il pas dit :
Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour, Et ce que j'ai de mieux, je le dois à l'amour.
Donc, s'en tenir aux événements de la vie extérieure de Mohère, c'est se condamner à ne connaître suffisamment ni l'homme ni l'œuvre
elle-même, qui, pour être examinés l'un et l'autre sous leur vrai jour, doivent être éclairés du reflet de la lumière morale.
Mais, afin que cette étude du cœur de Molière soit attachante et profitable, il ne faut point dissimuler en quoi le grand comique a péché, en quoi il a été puni.
L'admiration pour les écrivains qu'on chérit le plus, ne saurait fermer les yeux à leurs défauts.
Le parti le plus sage est de se tenir à égale distance des deux extrêmes dans lesquels les biographes de Molière sont tombés, les uns le voulant trop innocent, les autres le reconnaissant coupable de tous les manquements de conduite dont ses ennemis l'ont accusé.
Il y a donc à fixer la part des exagérations de côté et d'autre , et il n'est point impossible, par une induction nouvelle, de démêler la vérité, qui fera aimer encore davantage Molière , ce génie si humain, si intéressant jusque dans ses faiblesses et jusque dans ses fautes.
l'heure grave où il s'agit de décider de l'avenir des enfants, M. Jean Poquelin voulut faire de son fils , d'abord , un tapissier, — il obtint pour lui la survivance de la charge de tapissier du roi; — puis, un prêtre, — du moins des savants autorisés le conjecturent; — enfin, un avocat, bien que cette profession libérale ne menât pas aussi loin, au XVIP siècle, que de nos jours.
Mais maître Jean ne put réaliser ses projets, et ce fut le cœur qui imposa au futur auteur du Misanthrope le choix de sa carrière.
L'amour fit le jeune Poquelin comédien.
Il y avait à Paris un théâtre où des enfants de famille jouaient la comédie en compagnie d'acteurs de profession.
Cette troupe, formée d'abord par divertissement, puis pour la spéculation, comptait parmi ses membres toute la famille Béjart, famille de robcj s'il vous plaît, voire d'épée, car elle pré-
— i3 — tendait descendre d'un sergent d'armes du roi Charles V.
Un contemporain de Du Guesclin, ce n'est certes point peu de chose !
Dans la tribu des Béjart on remarquait surtout Madeleine, une belle fille rousse, âgée de vingt-six ans, assez coquette, très-altière, et qui, pour ce double motif, eut quelques intrigues , mais en choisit avec soin les objets.
Ne voulant point déroger et se montrer indigne de la mémoire de son aïeul le sergent d'armes, Madeleine se vantait de n'avoir jamais eu de faiblesses... que pour des gentilshommes.
Au nombre de ceux-ci, le premier, sinon par la date, du moins par la durée, était un certain comte de Modène, à qui l'on attribue la paternité d'une petite Béjart.
Jouant sur la scène alternativement les reines et les soubrettes, mais ayant plus de goût pour la couronne que pour le tablier, — toujours le sang du sergent d'armes, — Madeleine tenta de se faire épouser par M. de Modène, échoua dans son plan et perdit d'un seul coup le futur et l'amant.
Ce fut à ce moment que le jeune Poquelin, ^*r^*'cl- ^ë^ ^^ vingt-deux an:s, vit^adeleiiie'.
Les yeux de cette Béjart achevèrent ce que, d'ailleurs, la vocation dramatique avait déjà commencé.
Malgré les efforts contraires de son père, malgré les objurgations irritées de toute sa famille, Jean-Baptiste Poquelin s'engagea dans la compagnie de l'Illustre Théâtre^ et prit le nom de Molière.
Il devint bientôt le véritable chef de la troupe, grâce à son intelligence, grâce aussi à son argent, car il payait de ses deniers et même de sa liberté corporelle , — le Clichy du XVIP siècle, s'appelantleChâtelet, — l'honneur d'être directeur et le bonheur d'être aimé.
L'Illustre Théâtre faisait mal ses affaires à Paris; on partit pour tenter en province une tournée semblable à celle que nos comédiens d'aujourd'hui prennent l'habitude d'organiser.
'est la période des voyages, — 1646 à i653, — c'est le roman comique de Molière, dans lequel les aventures d'amour sont, au demeurant, assez clair-semées.
Il est toutefois conté quelque part, — en un livre fort grave \ — qu'à Pézénas le compagnon de Madeleine Béjart fut le héros d'une comédie qui faillit tourner au drame.
Il paraît que, pendant son séjour en cette ville, le futur auteur de Georges Dandin ne se contentait pas de s'asseoir dans le fameux fauteuil du barbier Gély.
Il usait aussi fort indiscrètement du mobilier d'un certain mari de Pézénas; et comme, suivant la tradition médisante, il était aidé dans cette besogne par l'épouse du quidam, celui-ci, un beau jour, trouva la chose mauvaise et força Molière à chercher, par les gouttières et les toits, une voie de salut, dans laquelle il a été suivi,
I, Molière^ par M. Taschereau.
depuis ce temps jusqu'à notre époque, par plus d'un braconnier de l'amour.
Heureusement pour la morale, pareilles escapades ne sont pas fréquentes dans les pérégrinations de Molière à travers la France; toutefois, le jeune imprésario dut, dans ses voyages, jouer de temps en temps le rôle qu'il fait jouer au vicomte poète, soi-disant rival de M. Thibaudier, auprès de la comtesse d'Escarbagnas.
On peut, sans trop de fantaisie, imaginer qu'à l'occasion des représentations de la compagnie ambulante, pour régler les formalités à remplir et solliciter des appuis, Molière fut mis^en relation avec des fernmes toutes puissantes en leurs villes, mqdgjiuJ'Éliiejma dameJ'JnkiidanU^.m.Ç^- ,0 ^ y dame la Baillive^et que de ses entrevues avec S^ -ces affamées d'un idéal, si rare dans les petites localités , il tira quelque trait plaisant pour ses futures créations, où des types provinciaux sont esquissés avec une malice qui pourrait bien être le résultat de souvenirs galants.
Ce qui est moins conjectural, c'est la rencontre faite à Lyon par Molière de deux femmes qui doivent nécessairement figurer dans le tableau des mœurs du poëte.
Ce fut, en elïet, dans cette ville qu'il connut M"" Du Parc et M"^ De Brie, toutes deux attachées au théâtre de Lyon.
fyjHe j)y p^j.(, ^^^[^ uj^g beauté orgueilleuse et froide, mais ses traits étaient des plus séduisants. On ne saurait douter de leur puissance, car les adorateurs de la Du Parc s'appelèrent successivement Pierre Corneille , Thomas Corneille , La Fontaine, Molière et Racine. On l'appelait la Marquise parce qu'elle était — quoiqu'elle s'en défende dans VImpromptu de Versailles — une façonnière. Les rôles qu'elle jouait l'indiquent suffisamment : elle fit Cathos dans les Précieuses, Elvire dans Don Juan et Arsinoë du Misanthrope.
La Du Parc accueillit mal tout d'abord la "i/c^ic ^ flamme de Molière, et celui-ci conçut un vif 5''^'*''^'^chagrin d'être repoussé. W ^ ■"* *
Il se tourna alors du côté de M"*^ De Brie, cœur doux, affectueux, tendre. La De Brie était fort jeune, assez maigre, mais jolie, comme le prouve le quatrain suivant, rimé sur elle alors qu'elle avait soixante ans :
Il faut qu'elle ait été charmante, Puisqu'aujourd'hui, malgré les ans, A peine des attraits naissants Égalent sa beauté mourante.
£n sachant les rôles qu'a tenus une comédienne on se fait l'image de sa personne, puisqu'il est de règle d'accommoder le genre des emplois à la nature des interprètes.
Or, à M"« De Brie échurent la sensible Eliante, du Misanthrope, la Marianne du Tartuffe, la Lucile du Dépit, la Vénus de Psyché, c'est-à-dire les types les plus charmants dessinés par l'adorable peintre de femmes qui a nom Molière.
M"* De Brie donna au soupirant rebuté toutes les consolations qu'il était en son pouvoir de lui donner et resta, depuis, l'amie constante de Molière, son refuge assuré au milieu de tous les orages qui assombrirent l'existence du poëte comique.
La Du Parc se repentit plus tard d'avoir dédaigné Molière et essaya de ressaisir le poëte ; mais celui-ci était complètement guéri.
De son ancienne inclination pour la Du Parc , Molière ne garda souvenir qu'en son esprit, et cet incident lui inspira les scènes si spirituelles des Femmes savantes, notamment la scène li de l'acte P"", dans laquelle Clitandre joue entre les deux sœurs , Armande et Hen-
riette, le même rôle que Molière joua entre les deux demoiselles Du Parc et De Brie.
Henriette.
Pour me tirer d'un doute où me jette ma sœur, Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur : Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.
Clitandre, montrant Henriette.
Mon amour et mes vœux sont tous de ce côté.
[S'adressent à Armande.) Qu'à nulle émotion cet aveu ne vous porte, Vous avez bien voulu les choses de la sorte. Vos attraits m'avaient pris, et mes tendres soupirs Vous ont assez prouvé l'ardeur de mes désirs. Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle ; Mais vos yeux n'ont pas cru leur conquête assez belle : J'ai souffert sous leur joug cent mépris différents, Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans; Et je me suis cherché, lassé de tant de peines. Des vainqueurs plus humains et de moins rudes chaînes.
{Montrant Henriette.) Je les ai rencontrés, madame, dans ces yeux, Et leurs traits à jamais me seront précieux. D'un regard pitoyable ils ont séché mes larmes, Et n'ont pas dédaigné le rebut de vos charmes. De si rares bontés m'ont si bien su toucher, Qu'il n'est rien qui me puisse à mes fers arracher. Et j'ose maintenant vous conjurer, madame, De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme, De ne point essayer à rappeler un cœur Résolu de mourir dans cette douce ardeur.
f,^ E cette époque date, dans la nature de Molière, une transformation qui n'a pas, ce semble, suffisamment frappé les commentateurs, qui est pourtant fort remarquable et que l'on doit attribuer à l'amour.
Jusqu'à cette crise morale, Molière manquait de tendresse dans le caractère et dans le talent.
Enfant, il n'avait pas eu assez longtemps cet instituteur délicat qu'on appelle une mère. Marie Cressé, première femme du tapissier Poquelin, était morte alors que son fils avait dix ans. Quant au père Poquelin, c'était un avare, qui, dès l'année de deuil finie, épousa, par intérêt, en secondes noces, Catherine Fleurette, de sorte que le petit Jean-Baptiste eut à subir les duretés d'une belle-mère, au lieu de recevoir les caresses d'une vraie mère, caresses qui réchauffent et développent en l'àme tous les bons sentiments.
Un fils bien aimé par sa mère est rarement un méchant homme.
A vingt ans, Molière s'était épris deMadelein e ler Béjart, mais cette passion avait été le résultat de ^ '^■^t^ la fougue de l'âge, bien plus que l'œuvre du cœur.
Aussi, jusqu'en 1 653, la véritable poésie de l'amour ne s'était-elle pas encore éveillée en l'esprit du comédien. On peut s'en convaincre en lisant l'Étourdi, pièce dans laquelle les rôles de femmes sont presque nuls, et n'offrent que des types à peine esquissés et sans coloris.
Mais voici que la Du Parc et surtout l'aimable et poétique De Brie excitent cette âme \ sensible et lui font découvrir tous ces riens si charmants qui sont le propre de l'amour : les palpitations, les sous-entendus, les malentendus, les mots couverts, à double entente, les fleurs offertes, les regards échangés, l'éternelle comédie des amoureux au printemps de la vie, comédie si douce à jouer, et dans laquelle on passe, hélas! sitôt et avec tant de regrets à l'emploi des pères nobles, tandis qu'il était si agréable de figurer sur le tableau de la troupe humaine parmi les jeunes premiers.
Toutes ces extases se révèlent à Molière, qui jusqu*à ce jour n'avait connu que les liaisons faciles, et alors il compose les adorables scènes de brouille et de raccommodement du Dépit amoureux, qui ont fait dire à La Harpe ému à la représentation de ces chefs-d'œuvre de sensibilité :
« On devrait tomber aux genoux de ce grand homme! »
Plus tard, Molière devait aussi se rappeler cette harmonie de la jeunesse pour noter l'admirable duo du Tartuffe entre Valère et Marianne, dans lequel résonnent des accents qui font de ce poëte comique un chantre de l'Amour aussi inspiré, aussi mélodieux qu'Horace.
De i653 à i658, Molière continua de voyager, emmenant toujours avec lui sa troupe accrue des actrices enlevées au théâtre de Lyon.
Quiconque a l'expérience de la vie comprendra, sans qu'il soit besoin d'insister, quelles jalousies naquirent alors dans la compagnie, et quelles rivalités furent soulevées entre Madeleine Béjart et M^'^ De Brie, sans compter la Du Parc.
Molière se trouvait ainsi dans une situation semblable à celle que décrit Homère alors qu'il montre, pendant la guerre de Troie^ Jupiter aux prises avec Minerve, Junon et Vénus. Chapelle, qui, dans une lettre, rappelait à son ami ce souvenir antique, ajoutait :
Voilà l'histoire, que t'en semble?
Crois-tu pas qu'un homme avisé Voit par là qu'il n'est pas aisé D'accorder trois femmes ensemble?
Fais-en donc ton profit. Surtout Tiens-toi neutre, et, tout plein d'Homère, Dis-toi bien qu'en vain l'homme espère Pouvoir venir jamais à bout De ce qu'un grand Dieu n'a su faire.
Ce fut dans cet équipage que Molière arriva à Paris et s'y établit définitivement.
Quatre ans après ,jen 1662, le 20 février^ il i épousait Armande Béjart, et installait sa jeune femme dans son appartement bien meublé, contenant beaux miroirs, splendides tapisseries, cabinets de prix, en un mot, tout le confort et le luxe d'un artiste qui savait aimer, apprécier l'un et Tautre, et qui avait acquis légitimement, par son travail, ces jouissances matérielles.
ADAME de Sévigné prétend qu'Armande était laide. Cette appréciation semble fausse ou du moins exagérée.
Si elle avait été réellement laide, la Béjart n'aurait point eu les succès qu'elle obtint tant au théâtre qu'à la cour.
Il est plus permis de croire qu'elle était ce qu'on appelle une femme agréable.
Ce n'est pas la même chose qu'une jolie femmCy mais cela vaut peut-être mieux.
Nous avons d'ailleurs le portrait d'Armande Béjart tracé par Molière lui-même dans le Bourgeois Gentilhomme (scène ix du IIP acte) :
Cleante, a Covielle.
Fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque-moi bien , pour m'en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
Covielle Elle, monsieur? Voilà une belle mijaurée, une pom-
ponnée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour! Je ne lui vois rien que de très-médiocre , et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
Cléante.
Cela est vrai, elle a les yeux petits; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.