‹ Les amours de MolièreChapitre 4 sur 6 · COVIELLE · texte numérisé non relu

COVIELLE

Elle a la bouche grande.

Cléante.

Oui, mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches, et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

CoviELLE.

Pour sa taille, elle n'est pas grande.

Cléante.

Non , mais elle est aisée et bien prise.

CoviELLE.

Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions

Cléante.

II est vrai; mais elle a grâce à tout cela, et ses ma-

nières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs.

Ce VIELLE.

Pour de l'esprit...

Cléante.

Ah ! elle en a, Covielle , du plus fin , du plus délicat !

Covielle.

Sa conversation...

Cléant e.

Sa conversation est charmante.

Covielle. Elle est toujours sérieuse.

Cléante.

Veux-tu de ces enjouements épanouis? de ces joies toujours ouvertes? Et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos?

Covielle.

Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde.

Cléante.

Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord, mais tout sied bien aux belles ; on souffre tout des belles.

Ainsi, grâce à la comédie du Bourgeois^ nous voilà renseignés, au point de vue physique, sur Madame ou — pour parler la langue du XVIP siècle — sur Mademoiselle Molière , puisque les épouses qui n'étaient point femmes de qualité ne s'appelaient pas Madame.

Même, nous connaissons, par une échappée, le caractère d'Armande.

Il reste à donner la solution du problème tant débattu, à savoir ; quelles ont été exactement les relations existant entre Molière et sa femme.

C'est là un point délicat, à coup sûr; pour le traiter, on a été découvrir, bien loin, des documents plus ou moins apocryphes, tandis qu'on en avait d'authentiques sous la main.

Les œuvres de Molière sont de véritables mémoires. C'est par elles que vous connaîtrez sa vie intime, ses pensées les plus secrètes : pour qui sait lire intelligemment, tout est raconté dans ces comédies que Molière tirait de ses propres aventures, de ses propres méditations, de ses propres souffrances, des situations mêmes dans lesquelles il s'était trouvé.

Il ne faut pas chercher ailleurs : voilà la vraie source.

Toutefois, avant d'y puiser, il est nécessaire de faire j ustice de certains témoignages écrits qui sont toujours apportés dans le débat, et qui ne méritent que peu de créance ou même, quant à Tun d'eux notamment, le plus profond mépris; je veux parler du fameux pamphlet de la Fameuse Comédienne,

Des bibliographes l'attribuent à Racine, à La Fontaine On répugne à admettre pareille supposition , car il serait trop triste de croire capables d'une telle infamie deux des plus glorieux représentants des lettres françaises.

Racine a été ingrat envers Molière ; mais entre l'ingratitude et la calomnie la plus hideuse il y a une distance que n'a pas dû franchir l'auteur d'Athalie.

La Fameuse Comédienne, c'est-à-dire la biographie de la Béjart, n'a pas, en effet, seulement pour but, ou du moins pour résultat, de noircir Armande, — ce qui pourrait alors faire considérer le livre comme un châtiment infligé par les amis de Molière à l'épouse indigne, — elle rend en outre Molière ridicule et infâme.

Une seule citation le prouvera :

L'abbé de Richelieu fut un des premiers qui se mit en teste de faire sa maistresse de la femme de Molière Comme il estait fort libéral, et que la demoiselle aimait extrêmement la dépense, la chose fût bientôt conclue; ils convinrent qu'il lui donnerait quatre pistolles par jour, sans compter les habits et les régals qui estaient le par dessus. L'abbé ne manquait point de lui envoyer tous les matins, par un page, le gage de leur traité, et de l'aller voir toutes les aprés-disnées. Cela dura quelques mois sans trouble.

Ainsi, d'après ce récit, le dilemme suivant est posé :

Ou bien Molière ne se serait pas aperçu pendant quelques mois de l'envoi quotidien d'une somme d'argent, dont la provenance n'aurait pu être décemment indiquée par Armande;

Ou bien il aurait laissé s'exécuter cet ignoble marché entre l'abbé et la comédienne.

Dans le premier cas, il eût été aveugle et naïf comme pas un mari; dans le second cas, il eût été un vil complaisant.

En une telle alternative , le choix n'est pas douteux : c'est le libelle éhonté et anonyme qu'il faut vouer à la réprobation de tous les honnêtes gens.

On doit l'envoyer rejoindre dans l'oubli, les

— So —

publications calomnieuses qui vont — à peine ose-t-on le rappeler ici! — jusqu'à imputer à notre grand comique le crime d'inceste.

D'ailleurs, la science au XIX® siècle a, comme le roi Louis XIV au XVII®, fait bonne justice des accusations formulées contre Molière. Elle a, par exemple, démontré victorieusement qu'Armande était la sœur et non la fille de Madeleine Béjart.

II serait toutefois excessif de pousser la réhabilitation de Molière aussi loin que l'a tenté Mme George Sand.

Suivant M™® Sand, Madeleine Béjart aurait été une sainte sacrifiant son amour tout platonique pour Molière à l'avenir de sa jeune sœur Armande.

L'hypothèse est trop indulgente, et la vérité est plus scabreuse à confesser.

Pour nous, il est incontestable que Molière passa de l'une à l'autre sœur, et qu'il s'opéra dans l'âme du poète une transformation tout humaine, sinon morale.

Madeleine vieillissait, elle avait atteint la quarantaine ; Armande fleurissait , elle avait dixsept ans ! Molière fit comme Arnolphe : il devint

amoureux d'Agnès, et l'on peut aisément reconstituer les chapitres de ce roman, dans lequel l'esprit a un rôle égal à celui du cœur.

Molière regardait Armande grandir à côté de lui, et, en philosophe, il Tétudiait.

Combien était fécond en observations le spectacle que donnait au contemplateur cette enfant devenant petite fille, puis demoiselle, puis femme! Que de piquant dans ces transformations successives du caractère , et quelle source de réflexions sur les instincts, sur l'éducation, sur le développement de la nature féminine 1

MoHère méditait..., et, peu à peu, l'objet et le sujet de la méditation se confondaient.

Tandis qu'il regardait Armande avec les yeux du corps, les yeux de l'espiit voyaient la Léonor, l'Isabelle de VÉcole des Maris, l'Agnès de VEscole des Femmes. Il comprenait dans un même amour, dans une même tendresse, les créations de son imagination, et cette réalité qui avait le charme de la jeunesse avec la beauté; il lui sembla bientôt que celle-ci comme celles-là, lui appartenaient en propre; il associa Tune aux autres, et, après avoir donné les coptes au public, il garda le modèle pour lui.

Tout cela se tient par la logique de l'âme et par la logique des dates.

En 1661, Molière fait jouer r£co/e c/es Mar/s; en 1662, V Ecole des Femmes, et, en cette même année 1662, il épouse Armande Béjart.

Ainsi, éclairées du reflet de sa vie, les œuvres de Molière sont bien plus lumineuses^ et acquièrent pour les moralistes un intérêt plus vif encore !

On ne saurait trop, au reste, le répéter c'est uniquement à l'aide des pièces elles-mêmes , écrites par Molière qu'on peut reconstituer le dossier du procès à instruire dans l'affaire Béj art- Molière.

Veut-on savoir, par exemple , ce qui se passe dans le ménage du grand comique dix-huit mois après les noces?

On n'a qu'à ouvrir VImpromptu de Versailles, et à lire la scène première où Molière, ne sachant comment donner à Louis XIV la représentation que ce roi désire , peste contre toute sa troupe et se querelle avec sa femme.

Mademoiselle Molière.

Voulez-vous que je vous dise? Vous deviez faire une comédie où vous auriez joué tout seul.

Molière.

Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête !

Mademoiselle Molière.

Grand merci, monsieur mon mari ! Voilà ce que c'est î Le mariage change bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois.

Molière.

Taisez-vous, je vous prie.

Mademoiselle Molière.

C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la même personne avec des yeux si différents.

Molière.

Que de discours !

Mademoiselle Molière.

Ma foi, si je faisais une comédie, je la ferais sur ce sujet. Je justifierais les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je ferais craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des ga- Jants.

N'est-il pas possible, rien qu*avec cette page, de reconstruire tout un intérieur? D'un côté, Molière déjà âgé de quarante ans, fatigué par

les voyages, absorbé par le travail, accablé de soucis divers , souvent indisposé , ayant un théâtre à diriger, ses pièces à écrire, le roi à satisfaire, et, par suite de tout cela, nerveux, brusque, parfois maussade quoique bon; de Tautre côté, Armande ayant dix-neuf ans, point d'autre préoccupation que de plaire, que d'être aimée, et désirant en son époux plus de jeunesse, plus de douceur et plus d'attentions délicates.

Aussi la désillusion commence. Mademoiselle Molière adresse même à Molière, devant ses camarades, un reproche articulé par la plupart des femmes mariées, au bout de quelque temps de mariage : « Vous n'êtes plus le même ! »

Et la plainte n'est pas mal fondée! Avant, c'était le soupirant galant, empressé, sacrifiant à kl fiancée ses goûts, ses impatiences, ses vivacités. Après, c'est l'époux, le maître, ne se gênant plus pour l'épouse, en prenant à l'aise, fort de son droit et insouciant de l'avenir!

Éternelle histoire de bon nombre de ménages !

La femme demande trop, le mari ne donne pas assez, la paix est troublée et l'équilibre du bonheur se rompt.

Pour tout remettre en l'état, il faudrait si peu d'efforts des deux parts, et ces efforts seraient récompensés de façon si douce et si profitable !

Quelque observateur, quelque philosophe qu'il fût , Molière ne fit point assez cas de cette prudence matrimoniale. Il était pour Armande un compagnon trop sérieux, trop occupé, trop âgé, et, pour comble de malheur, il n'avait pas non plus en Armande la femme qui lui convenait.

Qui serait assez fou ou assez méchant pour souhaiter à Alceste d'épouser Célimène?

Eh bien ! Armande c'est Célimène trait pour trait, et cette assimilation dispense de tout autre commentaire.

Il est inutile de se mettre l'esprit en peine pour découvrir d'autres causes aux chagrins du pauvre poète. Il n'est pas besoin de se livrer à une enquête historique sur les infidélités corporelles de Mademoiselle Molière.

Pour n'être point Sganardky Alceste n'en souffre pas moins. La coquetterie de celle qu'il aime torture Molière. Comme l'amant de Célimène, il est froissé de voir Armande agréer avec tant de plaisir et de complaisance les hommages des galants seigneurs de Versailles.

On trouve la trace de ce dépit, non-seulement dans le Misanthrope, mais encore dans le Bourgeois Gentilhomme, oii Cléonte dit en parlant de Lucile, la copie d'Armande : « Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue, et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. »

Les comtes allaient, en effet, beaucoup chez Mademoiselle Molière , surtout Guiche et Lauzun. Or ces visites de galants étaient un continuel ennui tant pour le cœur que pour l'esprit de Molière.

Quoi ! l'on ne peut jamais vous parler tête à tête, A rec evoir ce monde on vous voit toujours prête ! Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous'.

Oui, voilà l'une des douleurs de Molière : point d'intimité avec sa femme, jamais une heure de solitude à deux, dans laquelle puisse s'établir cette communion d'idées si nécessaire à l'homme qui travaille !

Il serait encore loisible à Alceste, un oisif et un personnage de la cour, d'aller chercher ailleurs que chezCélimène les distractions et l'em-

j. Misanthrope [scène ni, acte II).

ploi du temps; mais, à Molière, il faut au foyer le calme, la joie et le délassement. C'est là qu'il devrait trouver un reconfort contre les découragements, une consolation après les déboires, une compensation aux méchancetés des rivaux et l'oubli des jalousies confraternelles.

Hélas ! Armande ne donne rien de tout cela ; elle ne s'intéresse point aux travaux de Molière, et, la journée finie, elle n'a ni un baiser ni une bonne parole pour ce comédien de génie qui s'épuise à composer et à jouer, à travers tant d'obstacles, des chefs-d'œuvre parfois méconnus.

Voilà le vrai drame de la vie de Molière, drame bien plus poignant que celui qu'on raconte d'habitude en faisant le récit, non pas des Amours de Molière^ mais des Amours de la Béjart.

Tous ceux qui se sentent en l'âme une soif inextinguible d'affection et de sympathie, reconnaîtront que de ces causes morales venaient surtout les désespérances de Molière. Il n'était ni compris, ni soutenu^ ni consolé, dans sa maison, et pour reprendre courage, il n'avait que l'aiguillon des félicitations officielles de Louis XIV ou les épîtres de Boileau.

C'est beaucoup; ce n'était pas assez pour ce cœur tendre et bon.

Aussi alla-t-il un jour demander hors de chez

lui ce qu'il ne pouvait y trouver , et il revint

vers la De Brie, une douce celle-là, une intelligente et une dévouée.

On a mal jugé ce retour de Molière marié vers cette maîtresse d'autrefois.

Mais qui prouve que ce soit vers la maîtresse et non vers Vamie que Molière revenait. Les esprits trop positifs ou trop ombrageux souriront ou s'irriteront d'une telle supposition : et cependant le constant amour de Molière pour sa femme aussi bien que le caractère de la De Brie permettent cette innocente illusion.

Mademoiselle De Brie fut, crojons-le, Vamie bonne et généreuse, oubliant le passé pour adoucir les amertumes du présent, consentant à panser les blessures que d'autres ont faites, oubliant elle-même les siennes, chérissant encore celui qu'elle a aimé, et le chérissant alors non plus pour elle, mais vraiment pour lui.

Rôle admirable et qui n'a rien de ridicule ni d'humiliant ! Plus d'une femme s'irrite et s'offense à la pensée qu'on vienne auprès d'elle

comme auprès d'une sœur de charité devant laquelle on laisse couler ses larmes et échapper ses aveux : elles ne savent pas, ces belles orgueilleuses, combien le dévouement de la délaissée indulgente émeut l'âme du coupable; elles n'apprécient pas à leur juste valeur les trésors de gratitude qu'elles accumulent, elles ne sentent pas ce qu'il y a d'élevé dans leur mission ; elles ne prévoient pas le profit et la gloire qu'elles en recueilleront.

L'exemple de la De Brie est à méditer.

La postérité n'a-t-elle pas payé sa dette à cet ange du sacrifice? Les Béjart sont détestées de tous ceux qui aiment Molière. Le nom de Mademoiselle De Brie vit au contraire et vivra dans le cœur de tous ceux qui savent ce que Molière lui dut d'adoucissements. On l'associe au souvenir du grand homme, et Jules Janin a dit avec raison que « celui qui veut faire un portrait complet de Molière le doit représenter entre ses deux amies : Mademoiselle De Brie et la servante Laforest » .

'sÉ par cette lutte constante entre sa passion et la raison, la vertu et ses penchants, Molière mourut, au moins autant de ses constantes douleurs morales que de ses fréquentes douleurs physiques.

Les derniers jours de son existence furent cependant moins tristes.

Il s'était réconcilié avec sa femme depuis près d'un an quand il expira, et cinq mois avant la fatale représentation du Malade imaginaire, une fille lui était née. Celle-ci ne vécut qu'un mois.

Molière avait eu déjà un fils qu'il perdit tout jeune, et une fille qui se maria, mais ne laissa pas de descendance.

Si, parler de l'amour paternel de Molière, n'était jouer un peu sur les mots et ne devait pas entraîner une trop longue digression , on

pourrait noter également dans les comédies de Molière, les échos de l'affection qu'il avait pour ses enfants.

Par exemple, dans Psyché^, les lamentations du Roi sur la mort de sa fille, attribuées à Molière, et non à ses collaborateurs Corneille et Quinault, ont un accent fort touchant.

'est ainsi que Molière faisait passer

dans ses ouvrages tout ce qu'il avait

ressenti : mais avec art, avec quel

tact et quelle mesure !

Il a su démêler ce qui était purement personnel

de ce qui était humain, et parce triage de génie

il a pu, tout en se portraicturant lui-même, être

le véritable peintre de l'humanité.

Il a, en outre, fait preuve d'une exquise pudeur en ne choisissant dans ses passions et dans

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