Acte IL scène i
les accidents de son existence que ce qui était utile à la vérité et à la dignité artistiques.
Il n'a pas, comme plus tard Jean-Jacques Rousseau, étalé à nu toutes les plaies de son âme, et il ne nous a pas initiés cyniquement à tous les secrets de sa vie privée. Il s'est contenté de nous montrer exactement ce qu'il fallait soit pour nous instruire, soit pour nous divertir.
Ses comédies sont donc mieux que des confessions : ce sont les enseignements de l'expérience, épurés, dramatisés, poétisés. Voilà pourquoi elles ont à la fois tant de charme et tant de saveur.
Il est vrai que pour obtenir un tel résultat il en a beaucoup coûté à l'auteur; aussi, ses amis sincères lui doivent-ils au moins autant de compassion et de sympathie que d'admiration. 1
ouTEFOis, s'élevant encore plus haut dans les sphères de l'idée et embrassant d*un large coup d'œil l'en- ^ semble des temps, il faut se dire que Molière n'a fait, après tout, que subir la loi inéluctable du génie.
Il était de ces prédestinés qui ne s'appartiennent pas, qui appartiennent à l'art, à l'humanité tout entière. Ce sont fatalement des victimes; ils doivent sacrifier à leurs semblables le meilleur de leur être.
Alors donc que, témoin de leurs douleurs, on se détache de leur présent pour voir leur rayonnement dans l'avenir, on oublie les causes pour ne plus considérer que l'effet, et l'on en vient à penser qu'il n'est pas trop cher d'acheter, même à ce prix, l'immortalité.
Tous les novateurs, tous les génies ont dû gravir leur calvaire.
Molière, encore une fois, n'a pas échappé à cette loi universelle.
Aussi le trait cruel lancé par Bossuet contre Molière : Malheur à ceux qui rient! était-il injustement dirigé contre le grand comique.
Molière a souffert et pleuré encore plus qu'il n'a ri !
Heureux, toutefois, heureux ceux qui souffrent et qui pleurent , quand leurs larmes, au lieu de grossir simplement le ruisseau des douleurs communes, contribuent à faire éclore des chefs-d'œuvre tels que le Misanthrope !