Les amours de Paris
!1 étailfinq lir-ures<^ soir. La nult venait de ti I.r jardin (lu l'aliiis-Koj-a! prêson^ajt un coup d'o'il féeritju-?. (.'étailr ufl' bruÙ assourdi/jarir.' m uiouvpmeiit fié- Nresix, un lumiiiDtlx piVro-mèic dont rien n.- saurait rendre ^f'■TfHKai^issaMt et bizurn;. ■ ^^ ,„
Tous !ps fHagcs des^lerios, ocrtjpécî presque exçLÛHr \i riiRnt par les salons ne jeu, les calés, lesrestaurans et ces utiles luxueux dont le nom ne peut paifu s'écrire, étaient iihuninés hrillnrament. Malifré le froid vif et piquant, la plupart des fenêtres dameuraûait ouvertes et livraient passage à mille tèt(.'s curieuses, dont les rgai"ds plong:caient sur ceresplendiisant parallcloAràRinie ô^ pas une place ne restait vide el qui ressemblait à luie giganlesiiue salle de bal.';
fcUe nuit de folie s'inaugurait digncmcst. 11 y avait dans l'air un vent de gftîlé vive. Partout les figures souriaient. Ri-in no faisjîii ombre à la lele. et les [jIus içinces croisées (Mivoyatent leur part de- bruit et de rayo'isàce foyer de joie, do fracas', ;delèmière. ~ v
Une seule Igiche e-^t pu être remarquée sur toute la Icïk gneur de la façade éclairée de l'aile Valois, (,'était une p' tile féui^ire, située auq-aatriènie étage, dont les jalousies fermées ne liissaient passer qu'une lueur terne et livide.
C.elts fenêtn? appartenait a une tliambre étroite, lûnt;;.. n'.eublée avec parcmionie, où un bommc, pâli [lar la sout- Irancf, râlait, a^soupi sur in; grabat.
LE SIÈCLE. -- VII
Aupiè.^ du lit, trois belles enfans. dont la plus âgée avait seize ans, priait, les mains jointes, les genoux sur la pien'e, — Au cbevet, une femme , jeune encore et dont les yeux étaient rouges de larmes, jetait sur le malade des reçrards de tendresse désespérée.
Derrière elle, il y avait uii beau jeune homme de quinze ans, au Iront uiélancolique, à l'œil pensif et hautain.
Ueriière eiicore, un paysan d'une quarantaine d'années^ vigoureux et taillé en Hercule, cachait sa bonne tt simpla figure entre ses mains.
Au milieu de la chambre, assise sur un fauteuil de paille, devant le foyer presque éteint, une femme, parvenue aux extrêmes limites de la vieillesse, lisait d'une voix lente et . cassée les versets d'une prière latine.
Sauf celte iennne, qui, droite, raide, immobile, semblait être la personnification rie l'issensibilité, tout avait dans celte pauvre demeure un aspect de délresse infinie et damèrc désolation. — De temps en temps, un (lux de clameurs joyeuses montait du jardin et couvTailla monotone oraisùn de la vieille dame; cVlait alors un contraste déchirant entre l'ivresse lolie du dehors et ce désespoir morin'., silencieux, baigné de pleurs muets. La priftre s'ariêlait sur les lèvres pâlies des jeunes filles; le malade s'agitait dans la fièvTC de son sommeil; le jeune homme rofjardait la fenêtre avec colère comme s'il eiU voulu étouffer co concert extravagant de cris, de chants, de rires, qui insultait à la douleur commune.
IMais si le bruit mourait un instant, c était [lour renaîtra bientôt plus éclatant et jeter un défi plus cruel à cette douloureuse agonie...
L'heure était propice. Les restaurans s'ouvraient. La roulette, désertée, faisnit. trêve. Unflotdeiemmes, travesties ou merveilleusement parées, commençait h envahir les galeries et le jm-din. — Au dehors, on entendait de tous 4és les sonores échos des *m rares, et cha(pie issue du /palais donnait iucessjminiebt entrée à des troupes démarques dont les calèches à six chevaux, escortées de pi- I queurs , de sonneurs, d'écuyers, s'arrêtaient au perron I do la rue Vivienne, sur la place du Palais-Royal, sous le , Tbéàlre-rrançais, ru.^ Montesquieu, —partout où se trouj vait un voniitoire de cette ;^rande arène du plaisir. 1 A cette heure donc, et au travers des mille escarmou-
PAUL FEVAL.
ches de paroles dont les feux roulans se croisaient de tou- j tes parts, nous clioisirons trois [lersonnages, passant parmi , la fèt«' sans s'y mêler activement, et nous les isolerons un j instant de la cohue incessamment croissante. j
Le premier était un homme delaillc moyenne, à la tourluire manil'eslemenl étrangle. Son visajxe indiquait cinquante ans. L'aspect général de ses traits annonçait de la .-implicite, de la franchise et de la prudence, mais le tout disparaissait en ceniomeut sous une couche épaisse ùadmiralion naïie que combattaient en vain des habituiles de flegme grave et de tenue austère. H portait des bottes à revers par-dessus un pantaloM collant; sa redingote noire à collet haut et bombé croisait sur mi habit boutonné à demi, et .son manteau plié reposait sur .son bras gauche.
Nous n'avons pas besoin de taire oiiserver que le Palais- Royal, vaste hôtellerie oîi se rencontraient des voyageurs de tous les pays, avait une hospitalité discrète. Les étrangers y passaient inaperçus et ne se voyaient jamais l'objet lie curiosités malencontreuses. On ne s'étonnait pas plus d'y trouver vm Russe ou un Persan, qu'on ne s'étonne à Boulogno-sur-.Mer de voir débarquer un Anglais de deux cents kilogrammes.
Notre étranger allait et revenait dans les galeries de pierre, détournant les yeux des trésors de beauté sans cesse étalés devant lui par ces courtisanes sans rivales, auxquelles les Américairs et les Anglais gardent de dévots souvenirs. C'était évidemment un homme de mœurs pures et .sévères, déplacé au milieu des joies équivoques qui l'entouraient. Jlais c'était aussi un hounne neuf, incapable de .saisir le c'itc repoussant de ces .séductions do hasard, et n'ayant ici d'autre bouclier que sa pudeur.
Notre second personnage semblait avoir cinq ou six ans de moins que le premier. Sa taille était haute et carrée. Un n'apercevait de sa toilette que le bas de ses bottes, inouchelées de légères taches de boue, ^ chose éirange, au l'alais-Royal de 1826, dont toutes les issues étaient tlanquées de brillantes boutiques de décrottenrs.
Le reste de son costume disparaissait sous les plis d'un ample manteau droit, sans collet ni fourrures, dontlepan, rejeté sur l'épaule gauche, cachait la |)arlio inférieure de son visage.
Ce qu'on voyait de ce visage frappait et impos;iit, malgré le dessin brutal du nez et la saillie exagérée de l'arcade sourcillière. Pe l'ombre d'une orbite profonde jaillissait un regard froid, mais vif et impérieux. Ce regard pénétrait et conmiandait : c'était comme le reflet d'une âme ambitieuse, robuste, inflexible. — Un chapeau large de cuve, à bords cambrés, descendait sur le Iront et ne permettait point d'en distinguer la forme.
Cethonmie, malgré son ap|iarence de gravité hautaine, se livrait, le long des galeries et dans le jardin, à un fort bizarre manège. 11 allait, s'attachant aux promeneurs non travestis, seuiblait en choisir quelques-uiis à des signes mystérieux, les dépas.sail alors d'un pas ra[>ide, piiis,-revenant brusquement, il les regardait sous le nez en murmurant un mot à l'improvistc.
Ceux qu'il accostait ainsi riaient ou se fâchaient, suivant qu'ils étaient de bonne ou de méchante humeur.
A ceux qui se fâchaient et à ceux qui riaient il tournait également le dos, se [lerdant prestement entre les groupes et laissant échapper di' confuses paroles de colère.
A voir cet homme fureter r.insi, on \\"\l pris pour un insensé ou |)Our un de ces marchands mairons oui vendent .sous le manteau des denrées défendues; mais quiconque rencontrait l'éclat [lerçant et froid de .son regard n'avait garde de .s'arrêter à l'une ou à l'autre de ces idées...
iJc temps en temps, il .semblait perdre courage à la nie de ces flots humains ipii s'agitaient et tournoyaient autour do lui. Ses yeux erraient, inquiets, irrésolus, éblouis, dans la (ouïe. 11 s'appuyait conln; une arf;ado et paraissait, do guerre lasse, renoncer à .son iuexplicidile labeur. — Son Wdsage devenait alors sombre et irrité. — Une Ibis, en un e ces momens de repos, il laissa retomber son manteau et tiéplia une lettre froissée qu'il tenait à la main.
— Une heure plus tôt, murmura-t-il or s'approchant d'un réverbère,— je faisais épier l'arrivée des diligences... S!ais, à présent!...
11 haussa les épaules avec colère et ajouta en scrr.nnt les dents :
— Une aiguille dans une botte de foin !...
Certes, s'il cherchait un homme dans cette cohlie bizarre et sans cesse renouvelée, la locution proverbiale n'était pas trop énergique |iour exprimer sa peine.
11 éleva jusqu'à ses yeux la lettre ouverter et la relui en entier.
— Sans doute... sans doute ! grommclail-il; —mais il fallait me prévenir à temps, monsieur .losépin!... Jesais au.ssi bien que vous ([uel coup lient me porter l'arrivée de cet homme... Vos avis sont des lieux communs : ce n'est pas pour cela que je vous paie !... Morbleu ! ajouta-t-il tout ù coup en déchirant le papier : — cherchez '... Ce grand niais de docteur me la donne belle !... Où le trouver maintenant !...
Il s'élança de nouveau dans les galeries, fendant le.s grouiies, interrogeant les figures et ne se souciant point des malédictions qu'il soulevait sur .son passage. Il y allait cette fois avec toute la ferveur d'un dernier effort.
Pendant qu'il activaitainsi sa recherche, noire troisième personnage le suivait pas à pas et comme ct\t fait son ombre. ( .'était un très jeune homme, presque un enfant, dont fe charmant visage, au.x traits délicats et fiers, exprimait en ce moment une sorte de maligne curiosité. Il y avait dans les mouvemens de ce bel adolescent une grâce es-piègle et hardie. Sa taille peu élevée, mais élégante, et si fine que bien peu, parmi les déesses du jardin, n'eu.ssent pu l'entourer de leur ceinture, se dessinait sous lo drap vert d'une polonaise à brandebourgs, étroitement ajustée. Do larges pantalons à sous-pieds descendaient sur sa botte cirée, tme casquette do vi-lours emprisonnait à demi les boucles lustrées de sa chevelure noire.
En ce temps où le costume masculin était .si fort à la mode pour les femmes, dans la plupart des classes de la société, que h' préfet de police diMivra, dil-on, à Paris, en lS-21 seulement, [ilus de dix mille |iermis, r.ntre jeune garçon eât passe lout naturellement pour une jolie fille travestie, si de légères moustaches n'eussent estompé de leur duvet naissant sa lèvre .supérieure. Mais celle ligne 'nrune, .si transparerito qu'elle liYt, donnait à sa pliysioncHnie un reflet d'audace qui compensait la douceur féminine de ses beaux yeux.
L'homme au manteau, cependant, poursui\ait sa tâcha, sans se douter do l'attention dont il était lui-môme l'objet. Se croyant parfaitement caché dans l'immense Ijagarre, il s'attaciiait sans laçon à toute tournure é'raiigère, à toute physionomie exoti(|ue, et lui jetait en pa.sb^nl, à voix basse, ce mot mystérieux dont il semblait espérer un miracle.
Le miracle ne se faisait point. N#e homme se lassait.— L'enfant, dont touè^les traits brillaient d'intelligence et de curiosité, regardait toujours, avide de trouver le m.ot de l'énigme...
L'homme au manteau avait quilté les galeries de pierre et [lassait devant le café de la Rotonde, lorsque le hasard le plaça en face de l'étranger dont nous avons esquissé le pottrait. Celui-ci .se détourna pour céder courtoisement lo ])as, mais l'homme au manteau, après l'avoir coiisidéré une seconde, lui dit ù l'oreille ce seul mot :
— Western...
L'élranger se retourna vivement.
L'Iiomme au manteau fitun bond deijxiicct se glissa derrière un groupe de masques dont il se hâta de faire le tour pour ye point perdre de vue sa trouvaille. Il revit en elTet l'étranger qui, toujours à la môme place, jetait à la ronde un regard d'étonnement.
— Ce doit être lui! murmura l'homme au manteau.
— J'en ferais la gagv-uro ! ré[)0ndit à ses cMés une voix douce et légèrement railleusoi
l.'hQmmc tressaillit, cil ont eu cs^avant de ramener son
LES AMOmS DE PARIS.
manteau sur sa figure, il abaissa un regard oblique sur son interlocuteur.
Soûinterlocuteurétait le jeune garçon à la casquette de velours, qui se découvrit et dit en s'inclinant :
— Sla foi, monsieur le duc, ce manant nous a bien tait courir tous les deux !
L'homme au manteau se redressa, toisa l'enfant d'un œil .sévère, et voulut récai'ler du geste.
C'éiait une manière d'athlète ; il mit dans son mouvement toute la rudesso' possible, afin de se débarrasser d'un seul coup do cette importune aventure; — mais l'enfant supporta le choc sans broncher et demeura souriant à la même place.
Le duc regarda de nouveau alors cette frôle créature, aux formes rondes et souples, comme s'il eût ciierché le rapport m3'stérieU£ de cette force virile et de ces grvces enfantines.
— Je suis pressé, dit-il enfin; —que >oulez-vous?
— Faire votre connaissance, monsieur le duc, et vous rendre service... Mais, je vous prie, ne nous préoccupons plus de ce brave homme... il est à nous.
— Comment, h nous !...
— Oui, monsieur le duc... A vous et à moi... Ma parole il'iionneur, vous m'avez intrigué au plus haut point pendant une demi-heure... je vous suivais...
— Et pourquoi me suiviez-vous? interrompit le duc en fronçant le sourcil.
— Je vou? suivais, continua froidement l'adolescent, — et je me demandais où vous en vouliez venir... Ma foi, monsieur le duc, votre moyen est naïf, mais sublime !... et j'aurai vraiment du plaisir à seconder un amateur' de votre force...
L'homu'.e au manteau dont la figure avait exprimé d'abord de l'impatience, puis uno m.enaçante colère, sembla revenir tout à coup à d'autres senlimens.
11 fit sonner de l'or dans son gousset et prit un air rie maitre. , ^
— Au fait, dit-il, —je puis avoir besoin d'un coquin... à quoi es-tu bon?
— A tout... Mr.i- je n'aime pas qu'on me tutoie sans ma permission... Mon père, il faut que vous le sachiez, était
" un bohémien d'£co:^se et ma mère une gitana d'Espagne : cela me fait doublement gentilhomme : un peu de respect, s'il vous plajl, mou^icurle duc!... Maintenant, je voudrais savoir ce que nous prétendons tirer de notre badaud en bottes à revers.
Le duc, au lieu do répondre, ?.c prit à rclléchir. !1 r eut en lui un in^tant d'hésitation.
— Non! murniura-t-il enfin, en secouant, la lAte.
— Non!... répéta reufantqui semblait avoir suivi et deviné avec une merveill 'Ujo précision chacune des pensées de .son partner, — pourquoi non?... Parco que vous avez défiance?... Misère, monsieur le duc! nous avons déjà fait des affaires ensemble.
— Comment cela?...
— Des affaires délicates... Bien (ju.- vous soyez friand et léger comme un mousquetaire, vous êtes jaloux comme un musulman, monsieur le duc... et madame la duchesse esi la plus belle blonde du faubourg Saint-liouoré...
— Que vcux-lu dire?... prononça tout bas l'iiomm...- aumanteau qui devint pâle et dont les yeux s'allumèrent.
— Uien, répliqua l'enfant avec un calme pariail,— .'■inon qu.^ votre .=e>réinire, mon.ieur Burot, se servait de moi comme d'une longue-vue piur remplir, sans se déranger, les honorables fouotiotis de sa charge... J'épiais madame la duchesse, et...
— Et qu'ar-lu vu? demanda précqiitamm.ent le duc. -.le ne m'en .souviens plus, répondit le bel enfant, dont
un fin sourire effleura la lèvre rose.
L'homme au manteau lui saisit les deux mai)is. L'adohts'ent se laissa faire et poursuivit tranquillement : |
— Vous voyez bien que nous sommes gens h nous entendre.,. Ciicore une foi^, ([u'y a-t-il enUe le badaud et
OAUS ? ' ]
Le duc se baissa jusqu'à son oreille et dit d'une voiç tremblante :
— Ma femme!... que sais-tu de ma femmo?...
— Des bagatelles...
— Réponds ! interrompit le duc avec violence, tandis que ses deux mains, comme deux étaux, se refermaient sur les frôles poignets de l'enfant et les serraient jusqu'à les broyer.
Celui-ci, loin de laisser percer le moindre signe do souffrance, se mit à rire aux éclats.
— Oh ! oh ! s'écria-t-il, — madame la duchesse va-t-ello nous faire oublier le badaud !...
— Réponds !... réponds 1 dit encore le duc dont le front était pourpre.
L'enfant tronça légèrement le sourcil.
— Vous commencez à me faire mal 1 murmura-t-il.
En môme temps, il raidit les muscles du bras et fit tourner ses poignets, qui glissèrent conmie deux barres d'aciar entre les doigts de son adversaire ébahi.
Ce dernier n'eut pas môme l'idée do recommencer ta lutte. — Après quelques secondes employées à considérer l'enfant qui, droit et calme devant lui, le regardait en face, il secoua la tête comme pour chasser une importune pen" sée, etjela les yeux autour de lui avec inquiétude.
— Je sais oîi il est, dit l'adolescenl, répondant à ce geste; — le voilà.
11 étendit la main et montra l'étranger qui continuait sô promenade.
L'homme au manteau parut prendre une déternainatioa soudaine.
— Suivons-le, répliqua-t-il; — marchez devant. L'enfant obéit aussitôt, sans manifester la moindre dé*-
fiance et comme s'd eût oublié la récente violence dont on avait usé à 5on égard.
L'étranger passait auprès de la Rotonde.
En ce moment, do bruyantes fanfares partirent, du perron, et le passage se rougit de la lueur fumeuse de dix tors ches, secouées au dehors. C'était une calèche de masques qui venait de s'arrôler au bas de la rue \ ivienne, — ca-lèche fleurie, pavoisée, enrubannée, att.-^lée de six chevaux blancs, sur les têtière.s desquels se balançaient de nion-^ trueux pan.5ches. — Des sonneurs de trompe à cheval caracolaient aux portières. —Il y avait des masques sur la banquette de devant, sur celle de derri^'-re, enire les deux banquettes, sur le siège du cocher, ^j^r le siège du laquais, sur les deux marchepieds, — partout.
Durant quelques secondes, les trompes .donnèrent, les torches s'agitèrent, lançant au loin sur les passans leurs flammèches innocentes.
Un flot de curieux s'était précipité vers eetle partie du jardin. — L'étranger se posa en lace de la rue pour mieux voir.
Il se fit un court silence ; puis, le passage s'emplit de burlemens frénétiques, mêlés à des chansons burlesques. On aperçut de l'oripeau, desflaurs, des rubans, de la toile à matelas, des laces écarlates, des yeux pochés, — et la foule s'ou^Tit, rejetée à aro.Ue et à gauche par un irrésisr» tibic courant.
Une compagnie de dix ma.squcs s'élança dans 1* jardin eu |)our.sanl un iioura formidable.— il y avait cinq hwn-» mes. Le rc^ie do la bande avait pris d'assaut les cuisines des' Tro^g- Frères- Provençaux.
Les cinq hommes étaient remarquablement échantillonnés. Il y avait un dindon, un ours, un melon orné de .ses feuilles, un hibou portant sur ses plumes le costume lamentable des pompes funèbres, et un matelot dont le masque figurait la tête d'une tanche.
Celui-ci marchait le premier. C'était un grand garçoa efflanqué, long, mais robuste d'apparence.
— Range-toi, calicot! dit-il en poussant ruden.ent Yér trangerqui se trouvait sur son chemin.
Calicot était alors l'injure usuelle et suprême. L'étranger [.msa son chapeau pnrtf>rre ^t mit soigneuse-
PAUL FEVAL.
ment son manteau plié sur son chapi-nu. Cela lait, il boulonna du haut en bas sa redingote de voyage, et, sans mot dire, plaça son poing fermé sou^ le menton du matelot k télé de tanche.
— L'Anglais veut boxer! gronda l'ours; — en garde , Josépin I
— Dévore le perfide enfant d'Albion , José[)in ! appuya mélancoliquement le hibou.
— Josépin, massacre le goddam ! gloussa k dindon.
Les cinq dames, poissardes, bergères, maniuises, soutenues par le melon, entonnèrent en chœur un long cri de guerre.
Josépin, brave comme un masque ivre, lova vaillamment le bras; — mais il perdit plante aussitôt el fit son trou dans la loule, pour rouler un [icu jilus loin sur le sable.
Une acclamation immense (Il trembler les \itre3 du Palais-Royal.
L'ours, le hibou, le melon et le reste se prirent incontinent par la main el dansèrent une ronde lànatique autour de Josépin terrassé.
Quant à l'éiranger, il ramassa son chapeau avec bcauejup de sang-'roid, remit son manteau sur .son bras et poursuivit sa promenade silencieuse.
Le bel adolescent et celui qu'ils appelaient monsieur le duc s'é'wiirnl entretenus à voix basse pendant toute cette scène et paraissaient maintenant s'entendre à merveille. Au bout de quelques minutes deconversalion rapide, l'enfant reçut une bourse el s'éloigna en disant :
— Je m'en chnrge... A bientôt!
Conirte il allait se perdre dans la foule, il se retourna et ajouta en montrant du doigt \\'ejlern :
— Gardez-le-moi !...
ClIAPITRIi: U.
L'homme au manteau, qu'on appelait monsieur le duc, eut un sourire inquiet, en suivant de l'œil le jeune garçon, qui, alerte et gracieux, s'éloignait en perçant la foule.
— Que va-t-il faire ? pensa-l-il. — Comment espérer?... ilais demain il sera toujours temps d'en venir aux grands moyens... Ma fortune... mon honneur... ma vie... tout est lii '.'...
Les dix masques, souteiiant le triste Josépin, encore tout moulu ds sa chute, venaient d'enlrer aux Troi-sFrères- Provtinçaux, oii-les eltcndait la classique boHilla-haïfse.
L'étranger, lui, «eniLlail avoir oublie- déjà sa proui'S?c, et donnait de nouveau toute sos attenliou aux surprises sans e<^s-e renaissante^ du bizarre spectacle (]ui l'eulouruit ; c'était à chaipio instant un aspect inaperçu, un coin i;iexploré du tableau qui se d,"roula:t dfvaiit ses yeux. — Ce bruit et ce mouvement désordonné l'enivniiint,— cci liiuiii-rts l'éblouissaient. — Son ej[iril lourd et Iruid s'éeliauflail peu à peu au contact de ces joies inconnues.
Il ▼ a de cela dix-huit ans. N'allez ()Oint vérifier l'exactitude de nos peintures dans celle nécropole glncé(; qui porte encore le nom de Palais-Uoyal. —Tout y est mort.
Toul alors y vivait. Le mal, (■'(•lait un trop plein de j'Unesse, une surabondance de vie qui enlreb nall l'orgie sans liu et l'élernolle débauche.
Car J« Palai;-Uoyal était encore en ce lenip-; leelianipclos redoutable où viiiaieiit jouter des cinq [larlies du monde les [)abdins écrans du plaisir. A la face du ciel y trônait l'impure académie do c<.'s sirènes savantes qui lenaienl école de vices et professaient la limite. Vous les cu^sic/. vues albrs parcourir en tous sens es jardins qui étaient leur domaine, et y étaler, avec un lasb-elh-onir-, au jour di>s réverbères, les orgueilleux trésors de leurs gorjfcs sans voiles. Elles étaient belles. Elles venaient chaque
soir, souriantes et lières de leurs atours de reines, convier la foule il leurs mystères.
Ces allées et ces galeries avaient comme un parfum de volupté à l'encan. C'était l'arène jonchée de fleurs des lascives batailles; c'était le harem banal, — le temps infâme mais splendide oii sacrifiaient les bigots de Vénus.
Et, pour être, là , maîtresse et souveraine , la luxuro n'excluait point les six autres péchés capitaux, ses frères. Chacun d'eux avait, en quelque coin, son autel privilégié, ou plutôt ses autels, car le vice doré ne prenait pas toute la place. Il y avait aussi le vice ignoble, les hontes fangeuses, et, dans les repaires obscurs des basses rues voisines, souvent le vice recouvrait le crime...
Mais que parlons-nous de fange parmi tant de sourires, de perles et de fl(;urs '? Que parlons-nous de sang au milieu des rires joyeux de la fêle "? — Noire étranger n'avait certes point de ces idées sinistres. Tout était pour lui matière à se divertir : l'allluence énorme des curieux, les costumes bariolés, la beauté des femmes qu'il regardait non sans un remords de sa conscience puritaine, et dont il apprenait à sup[)orter sans rougir les provocantes œillades...
L'heure du dîner était depuis longtemps ssnnée. La faim commençait à le presser. Il entra chez Véfour. — L'homme au manteau l'y suivit et se plaça à une tabls oîi il pouvait surveiller tous ses mouveniens sans êtra aperçu.
L'étranger demanda quelques mets simples avec un fort accent exotique. Lorsque le garçon eut reçu ses ordres, riionune au manteau l'appela et lui dit fiuelques mots à voix basse.
— Mais, répliqua le sarcon, il n'a riea dt'nianùé de tout C'.'la!
— La carte me regarde, dit le duc.
Le garçon s'incliya et revint bientôt avcc^une bouteille de Champagne qu'il plaça devant l'étranger.
Oluici pensa judicieusement que c'était la boisson du [i.iys et la trouva fort à son gré. La bouleille se vida. — i.'iiomme au manteau fit signe au garçon, qui a}iport» une aulre bouleille.
Olle-ci servit à arroser les truffes commandées par l'amphitryon mystérieux, qui regardait manger son hùt« avec un évident plai-ir...
Quand l'étranger se leva (1b -table, il était pourpre et avait aux lèvres un sourire béat. — Le duc sa leva en môme temps que lui.
Celait le moment oii les rrstaurans encombrés .se dégorgent et rendent aux jardins les dîneurs rassasiiv-. Le mouvement redoubla tnut-à-coup; la g;iîlé monta jusqu'au transport. Un rire loi:, universel, inextinguible courait par les groupes agités. Les chafisons gaillardes croisaient les i|uolil)els di^ haut goi'd. — Toute celle foule oscillait comme si elle eût trébuché sur ses mille jambes avinées. — On se mêlait, on s'embrassait, qu'Esc battait. — Quelque illustre ;)oi.f.s('/r(/e portée en triomplie par d'enthousiastes malin', dominait la cohue et lui jetait, d'une voix cassée, des rimes de balle ou d'audacieuses gaudrioles.
Celle joie dévergondée était électrique et gagnait invinciblenuMit. I.j},Hranger, achevé par le Champagne, en subissait sa part. U : e donnait désormais tout entier au plaisir naïf (jui [jrenail d'assaut sa negmali(|ui? nature, lors-r iju'un souvenir grave parut traverser son es|irit.
Il tira précipitamment sa montre. Le sourire abandonna sa lèvre. Son regard devint froid el sérieux.
— On m'attend !... murmura-t-il.
L'homme au niantenu n'avait point perdu ccmouvcinciil. Pour la première Ibis, il fut pris d'inquiétude et pensa i]ue le bel adolescent pouvait bien avoir eniporl(j sa boiir.se sans retour. Celte idée acquit sur lui d'autant [ilus d'empire (jue l'étranger, traversant le jardin en ligne directe, s'achc^minail évidcnunent vers la sortie du perron tlonnant sur l.i rue Vivienne.
Or, une fois l'étrangir sorti, le rendez-vous manquait et , il n'y avait plus qu'à !e suivre pour couuailre su demeure.
I.e duc regardait à droite, à gauche; nulle part il ne voyait l'enfant.
Cela dura quelques minutes, car de nombreux obstacles entravaient la marche de l'étranger. Xéamlioins, il dépassa le café de la Rotonde, en tournant un aMl de regret vers la l'où!e enivrée, et poussa droit au P,>rrnn. Le duc fit un geste de violent dépit.
— J'ai attendu sous l'orme ! se dit-il... Mais, co.mme il allait, à son tour, meitre le pied dans la galerie, une main légère se posa sur soin é|)aule. il se retourne et demeura immobile d'éloimemenl. La main gaulée de frais qui venait de le toucher appartenait à une femme aiimirablement belle, et parée avec un goûtVxquis.
Le duc n'eut point le temps de lui parler. — Klîe poursuit sa route d'un pas rapide, lui jetant seulement un regard avec un sourire.
Dans le passage, un peu au delà du Caveau du Sauvage. elle. joignit l'étranger et glissa doucement son brassoasle sien...
Leduc demeurait bouche béante, .fui\aiit cette femme d'uîi regard stupéfait.
C'était une noble créature à la taille souple et liaute. Sa démarche gardait une sorte de chasteté flèrc parmi son srarieux abandon. — Il y avait là. dans le jardin, dans les galeries, partout, des fennnes charmantes, parées comme pour un bal et presque aussi décolletées qu'une rosi^re de province menant lire des \ers officiels à un prince qui voyage. Sous les réverbères et dans l'ombre, ou ne voyait que regards de feu, sourires quêteurs, joyaux, satins, clievelures ondées et riches épaules, rebondissant sous le velours.
Jlais. entre toutes ces beautés, la nouvelle venue ressortait comme une suzeraine au milieu de ses vassales. tUe était le diamant jet'i au centre d'une opulente parure et auprès duquel pâlit tout autre éclat.
ïïlie aussi, peut-être, était une courtisane. Son costume le disait, car sous le péristyle illuminé du vaste temple, la prêtresse seule avait droit d'étaler im.punément ses cliarnies. — Mais, si elle était courtisane, ce devait être à la manière des Léontium ou des Laïs, des Ninon ou des Delunne, ces belles amoureuses qui faisaient de leur honte un manteau de gloire et cachaient leur couche impudique sous le voile fleuri de la poésie.
Elle était vêtue d'une robe de soie c'aire à reflets, sur laquelle s"agrafait un sombre corsage de velours. Contrairement à t'usage diiHcu, on n'apercevait les purs contours de SI gorge qu'à travers une guimpe de dentelles. Ses cheveux, d'un noir de jais, se séparaient sur le front et tombai'>nt jusque sur ses épaules en boucles larges et mobiles, au lieu di ligurerautourdeslempes, comme c'était la mode alors, d'étroites toufles de frisures crêpées. Au m.ilieu du front un bouton de diam.anf, posé en ferronnière, rattachait deux doubles rangs de perles qui Couraient au hasard parnji les masses épaisses et lustrées do sa chevelure. Ce cadre harmonieux entourait l'ovale hardi d'un vi?age de vierge, au sourire sérieux et jeune, tout plein de mystérieuses pron'.cssfcs.
Ce sourire ne se prodiguait point. On le voyait seulement 5 de rares intervalles éclairer les lignes sévères d'une bouche ciselée à l'antique et qu'on eût pu croire dérobée à quelque divin chel-d'œu\TC de la statuaire, sans l'ombre délicate et comme estompée produite par le lin duvet noir qui dessinait l'arc de la tè\Te supérieure. Ce duvet, et surtout la courbe aquiline des deux sourcils, tranchant éncrgiquement sur la mate blancheur du front, donnaient à Tensemblo des traits, malgré leur exquise perfection, un avpcct de décision presque masculine.
Aiais la femme étaii dans le regard.
Plus de vierge : la femme! — Dans ce regard, il y avait toute la fille d'Kve avec ses victorieuses séductions et ses incompréhensibles faiblesses.
C'était une étincelk; timide, jaillissant do prunelles d'un bleu sombre, à travers de longs cils de soie.
I C'était encore un éclair brûlant, — un dard aigu et sournois, — une flamme orgueilleuse couvant sous des sourcils froncés par une implacable volonté.
Que d'amour et rpie de colère 1 que do puissance et que de bassesse !
Derrière ces grands yeux bleus il y avait une âme dont nul, sinon Dieu, n'aurait pu en ce moment sonder les redoutables mystères. — Qui donc aurait compris l'obscur langage de ces prunelles mobiles oii se reflétaient tour à tour la tendresse i'c l'enfant, — la douceur caressante da la femme qui aime, — puis l'audace virile, — puis encore irindéfînissablcs senfimens, de téméraires inspirations, dés pensées confuses, menaçantes, terribles?
Ces beaux yeux étaient un livTe clos dont les caractères échappaiiNît au regard. Ils attiraient, ils fascinaient, et l'esprit se ftlt évertué vainement à définir l'impression de doute et d'effroi que laissait au cœur le suave rayonnement de leurs prunelles...
r:n sentant un bras se glisser sous le sien, l'étranger s'était reculé d'instinct. La vue de la femme qui se faisait ainsi d'autorité sa compagne redoubla évidemment sou malaise. Il fit un pas pour s'éloigner. Une douce pression le retint.
— Je vous connais, dit la jeune femme d'une voix pénétrante et qui semblait implorer ; — je suis du même pays que vous, et j'ai besoin d'un appui.
L'étranger resta impassible.
La jeune femme répéta sa phrase en anglais. Les yeux de l'étranger se baissèrent; ses traits simples et francs exprimèrent de l'hésitation.
— Savez-vous mon nom ? demanda-t-il enfin également en anglais.
— Si je sais voire nom ! répliqua la jeune femme avec un profond accent de sincérité ; — qui donc ignore à Boston le nom de monsieur James ■\\'estern !
Ce dernier releva les yeux et rougit. On dê.t dit qu'il éprouvait un plaisir involontaire à entendre son nom sortir de cette bouche si belle.
— Et vous? demanda-t-il encore; comment vous appelle-t-on, madame?
• — Oh ! répondit tristement la jeune femme ; — les pauvres savent le nom des riches : les riches ignorent celui des pauwes... ma mère m'appelait Carmen, mon père, Flamy... appelez-moi comme faisait ma mère.
Il y avait un charme infini dans la voix qui prononçait ces simples paroles ; il y avait dans le regard qui les accompagnait un invincible attrait.
La prudence américaine est chose proverbiale, mais, en Amérique plus que partout ailleurs, se trouvent de ces bonnes gens possédant à fond la diplomatie des affaires et ignorant le monde autant que des enfans au sortir du collège.
AVosfern parcourut des yeux le brillant costume de la jeune femme.
— Comment pcuvez-vous être pauvre, dit-il,— et porter de si riches habits?
Klle secoua la tète et mit dans .son regard de provoquantes langueurs.
— Venez, murmura-t-elle ; —je vous dirai cela.
— Non... je ne puis... laissez-moi! répliqua Western qyi se laissait néanmoins conduire ; — j'ai un devoir à remplir... un devoir sacré !
— Plus tard!... dit la jeune femme dont l'œil suppliait irrésistiblement.
Wcsîern se sentait devenir ivre...
Carmen l'entraîna jusqu'aux marches du caveau du Sauvage. — Là, Western, par un dernier effort de sa raison chancelante, essaya de revenir sur ses pas, mais un mouvement de la cohue qui l'entourait le poussa.— Il descendit une marche, puis deux...
A cet instant, le malade
l'aile Valois s'agita sur sa
TAUL FEVAL,
pauvro couclie. — La voix do la coIuip venait de monter, plus tonnante, et l'avait tiré du son lourd sonuneil.
La vieille dame cessa de réciter sa prière latine. Les trois jonnes filles essuyèrent leurs larmes et tâchèrent de sourire.
Le malade tourna péniblement son regard éluint vers la femme qui se penchait à son chevet.
— Kst-il arrivé? prononra-t-il d"une vorx creuse et sourde. Il se lit un silence profond. Nul il'osait répondre.
— Du courage, mon père! dit enfin le jeune homme; — il peut venir encore...
— Nous avons tant prié pour qu'il vienne ! ajouta la plus petite des jeunes filles, bel enfant dont la chevelure blonde tombait en boucles abondantes sur un visa.^e an^élique.
Les yeux du malade se refermèrent ; une pûleur plus livide couvrit ses joues amaiCTies.
— Il nVst pas venu! nmrmura-t-il avec effort. — Dieu BIP donne une mort bien cruelle!
— Bon père! dit la petite fille, dont les grands veux bleus étaient ploinsdc larmes.— nous allons |)rier encore, el il viendra pour vous garder à notre amour...