C.ll.VPITRE III
LE CAVEAU nV .SAl'VAGE.
Le duc. arrêté à l'angle d'une arcade de la gab'rie, avait suivi toute cette scène entre l'Américain '^t Carmen.
Dès que la tète de Western disparut dans l'escalier du cavt^fiu. il se redressa de toute sa hauteur et respira longuement :
— (.'est un trésor ! pensa-t-il en se retirant ; — nous f(>rons d'autres allaires ensemble...
Le caveau du Sauvage était situé, comme on sait, sous l'entrée actuelle des nouveaux Frères-Provençaux, vis-àvis du pâtissier Félix, dont les petits pâtés n'avaient point leurs pareils dans tout l'univers, et non loin de ce décrotteur lettré, ilonl la boutique, ouvrant au coin du perron , t'Iait surmontée de ce quatrain mémoruole ;
0 vous qui rcrloulez les taches et la crnlie, Amateurs de beaux-arts, de propreti?, de vers, Entrez ici, lisez, souflrez qu'eu \-ous décrotte, Et livrez à nos soins la botte et le revers.
Habituellement, In musique aiguë et stridente du cafi- du Sauvage s'entendait des galeries et mémo du jardin ; mais, ce soir, le bruit des calèches de masques, le son des trompes et le brouhaha de la foule eussent iHouffé l'orchestre de l'Opéra. (7esl à peine si du haut de l'escalier on saisissait de vagues accords et le roulement cadencé des tambours du Sauvage.
Carmen descendait la première. Western ne demanda pas où on le conduisait, parce que son regard .suivait les ondes alfaissées de la plus belle cherelurc^ qui fût au monde, ruisselant sur un col de cygne. Il sentait ses idées vaciller comme au sortir d'un rôve. Son front étaifpourpre ; s«!s tempes brûlaient sous les mèches rudes et grisonnantes do ses cheveux.
A mesure qu'il descendait, une atmosphère lourde et chaude pesait davantage sur sa poitrine et précifiitait plus abondamment le sang vers son cerveau. Ses orcMlles tintaieHt; sa respiration était courte et pénible.
Carmen l'entendait haleter derrière elle : un sourire étrange décomposa les pures lignes de sa bouche.
— Venez, venez, répéta-t-elle sans se retourne^ .
Elle franchit d'un bond léger les dernières marches de l'escalier et traversa le caveau dans sa longueur, cherchant une table vide.
Western la suivait en chancelant. 1
Ce qui était autour de lui prenait à ses yeux éblouis les 1
apparences d'une vision fantastique. C'était bien encore, à peu de chose près, l'étourdissante bacchanale du jardin , majs la scène ici avait des teintes plus foncées. L'air manquait. La vapeur des lampes fumeuses, le flux incessaut des haleines, la poussière, et les mille émanations qui s'échappent d'une Ironie entassée, tout cela se condensnit et planait en lirunie épaisse dans la salle, mettant un cercle blême autour de chaque lumière, et's'inlerposant comme un crOpe sombre entre l'œil et les objets. Il y avait encore de la gaîté, du bruit, de la folie, mais cette gaîté sonnait tristement; ce bruit courait, encaissé, assourdi dans le quadrilatère inflexible des nuirailles souterraines; cette folie serrait le cœur : c'était comme une orgie dans une tombe.
Toutes les tables, sauf une ou deujc, placées dans des recoins obscurs ou incommodes . étaient entourées de nombreux buveurs, les uns travestis, les autres portant le co>tume bourgeois. Autour des tables circulaient, deux à deux, une armée entière de ces belles femmes que nous avons vues déjà dans le jardin du Palais-Ro.val. — Car le Palais-ïïoyal, aux heures du soir venues, vomissait par tous les pores ses innombrables sirènes. C'était une ruche immense d'Armidos, âpres à la besogne, qui foisonnaient , pullulaient, couvrant, comme la plaie égyptienne des sauterelles, les dalles des longues galeries, le sable du jardin, le pavé des rues voisines, et déversant encore le trop plein de leur avide multitude dans ces mille bouges, dorés ou poudreux, nus ou splendides, que recelait dans ses flancs de pierre ce Lévialhande la prostitution parisienne. Il y cm avait pour tous les goûts comnie pour toutes les bourses , et les gens de police, pasteurs souills-s de cette immonde troupeau, n'en savaient point eux-mêmes le compte.
F.lies défilaient ici, passant une sorte de revue, ayant pour chacun le même soiu'irc et buvant à tous lesécots; elles s'asseyaient rarement, sachant le prix des minutes perdues; elles marchaient, patientes et ne désespérant jamais, jusqu'à ce qu'une proie affamée eût m.ordu leur liameçon banal...
Dans un intervalle ménagé entre les tables se tenait un orchestre, composé de cinq à six musiciens, spécialement chargés de faire du bruit comnie quarante. Au devant d'eux et à leur droite, un homme, nu jusqu'à la ceinture , et dont les reins s'entouraient d'un cercle de plumes éclatantes, s'asseyait sur un taboure.t, à portée do plusieurs tambours de grandeurs calculées. Cet homme était le tauvage du moment.
Il paraissait être très vieux, quoiqu'il se tînt ferme encore et que ses mains agiles fissent courir les baguettes sur le vélin du tambour avec une rapidité prestigieuse Au milieu de sa poitrine , un tatouage d'une extrême finesse représentait un renard accroupi.— Un autre dessin, beaucoup plus petit, sor.'ontrait sous le sein gauche, à la place du collier. A distance, la forme n'en était point parfaitement distincte, maison eût dit un écusson entouré do sa devise. — Soit qu'il fût grimé à dessein, toit que telle fût réellement la couleur de sa peau, son visage était d'un rouge cui\Té. De profondes cicatrices se voyaient à soi> front et à ses joues. Autour de son cou un collier de verroteries grossières s'enroulait à triple tour et choquait l'un contre l'autre ses grains sonores à chacun des mouveinens ra|iides et brusques que'faisait le sauvage pour passer d'un tambour à un autre. Pour coiffure, il [jortait un haut diadème de plumes disposées en éventail et pour chaussure une sorte de moccassius de peau recouverte de son poil.
D'ordinaire, ce personnage, tout en exécutant sur ses tambours d'incroyables tours de force, tenait les yeux obstinément fixés au sol Quand il les relevait par hasard, on voyait sous ses cils blanchis de larges prunelles vitreuses d'où tombait dans le vide un regard de cadavre.
Le caveau changeait fort souvent de sauvage. Celui-ci était apprécié des amateurs. On l'appelait le grand-chef, parce que, à deux reprises différentes, il avait élevé la voix pour chanter les grandeurs de sa race, auxquelles il mêlait ui}e étrange et obscure histoire européenne.
Son maître, — car il était en enfance, et le propriétaire du caveau louait ses services à un tiers (pii s'était arrogé sa tutelle, — son maître, en ces occasions, lui avait toujours imposé silence.
Western, traversant le café sur les pas de Carmen, vit conlusénu'nt toutes ces choses et n'en remanjua aucune. L'effet produit sur lui par cette admirable heaulé avait été rapide et connue accablant. Il ne s'en rendait [)oint compte. Seulement, ces premières fumées de l'ivresse du cœur et des sens, trouvant son esprit étourdi déjà par les sensations inconnues qui l'avaient assailli dans la soirée, le dominèrent tout d'abord, le jetièrent prosterné, rendu, aux pieds de son vainqueur.
Carmen avait pris place à une table vide . Westerii s'assit auprès d'elle et passa le revers de sa main sur son front couvert de sueur.
— Jesouflre...murmura-t-il ; — mais je veux resler ici... auprès de vous.
— Je le veux aus-i, répliqua la jeune femme, dont l'œil chatoyant et doux se fixa sur lui eu un long regard.
La paupière de l'Américain liattit et se baissa. Sa joue se couvrit d'une subite pfileur. Un tressaillement nerveux courut par ses membres et il balbutia :
— Vous êtes belle!...
Ses yeux ne se relevèrent point. Il croyait avoir trop osé. 11 avait crainte et pudeur. — Calcule-t-on sous le cboe aveugle et loudroyant de la passion? Western, a genoux aux pieds de l'idole, ne pouvait la voir que haute et sainte. Le lieu, les circonstances, tout disparaissait à ses yeux devant ce redoutable joug qui pesait déjà snr son Ame. Cette femme à laquelle, en un autre moment, il n'eilt accordé qu'un regard de soupçon ou de mépris, lui inspirait, à cette heure de trouble, un respect irraisonné, naïf, sans bornes.
Carmen fit signe à un garçon, qui s'approcha et qui mit 'instant d'après sur la table deux verrcsà vin et une carafe de kirsch.
Tandis que Western demeurait comme écrasé sous le double poids de son malaise et de son bonbeur, (iarmeu versa du kirsch lians les deux verrez.
— Buvons! dit-elle.
Western prit l'un des verres et l'avala d'un trait. Carmen toucha l'autre de sa lèvre.— L'Américain se redressa aussitôt galvanisé par cette énorne do,-c d'abord, et jeta tout autour de lui un regard d'homme qui s'éveille.— Sou œil s'enflannua soudainement lorsqu'il rencontra le radieux sourire de Carmen.
— Ah l-ijui... oui! vous êtes belle! dit-il en joignant les mains.
La jeune femme emplit de nouveau son verre à moitié — Western but encore.
— Oîi sommes-nous? demanda-t-il ; — voici un Indien Cherokce... et des femmes demi-nues qui passent dans un nuage... Quelles sont ces femmes? rounjuoi cet Indien n'a-t-il pas gardé la coiffure de son peuple?...
Au mot Clierokee. le sauvage avait tressailli faiblement.
— Ces femmes, répondit Carmen, sont à ceux ijui les paient.
— Et vous? dit tout bas Western.
Le noble front de Carmen se couvrit d'une rougeur fugitive. Elle secoua la tête d'un mouvement triste et lent.
— Moi, je suis comme ces femmes... raurmura-t-elle. Les yeux de l'Américain flamboyèrent.
— Tant mieux! s'écria-t-il avec un fougueux emportement. — Je suis riche ; je vous donnerai nui fortune et...
— Elle est loin, votre fortune ?...interrom[iit Carmen.
• — Elle est là ! répliqua Western, en frappant sur le cMé gauche de sa poitrine.
La paupière de la jeune femme ramena le rideau de ses longs cils sur l'étincelle magnétique qui s'alluma soudain dans son œil.
■ Elle lit signe une seconde lois au garçon, qui s'approcha aussitrjt.
— Le cabinet ! lui dil-elle rapidement et à voix basse.
— Retenu !.. répondit le garçon.
Carmen laissa échapper un geste de violent désappoia-^ tement, et reprit sans élever la voix :
— Pas d'autre chambre ?...
— Le caveau n'est pas un hôtel, répliqua le garçon. Carmen frappa du pied. — A cette marque de colère,
l'Américain qui parlait ditlilement le français et n'avait rien com[)ris à ce court collo(jue, fut plus irrité que Carmen elle-même.
il menaça le garçon du poing ot se tournant ver» la jeune femme :
— l'e qu'on vous refuse peut-il s'acheter? demanda-t-il.
— Pas ici, répondit Carmen en retrouvant son sourire ^ — ce que j'y cherchais n'y est pas.
— Où le trouver ? dit Western en se levant vivement. Carmen l'imita et s'appuya de nouveau à son bras.
— Nous chercherons... ensemble, répliqua-t-elle douee> ment.
Western jeta son écot sur la table et prit avec Carmen le chemin de la porte.
A peine avaient-ils fait trois pas dans cette direction qu'un éclat de voix véritablement surhumain retentit au haut de l'escalier et descendit en mugissant dans la salle.
Les conversations cessèrent. L'orchestre se tut. Le sauvage jeta autour de lui des regards ellarés.
— Éb ! du caveau,— ho ! criait la voix du dehors.
— Ohé ! riposta un mabn à tout hasard.
— Le maître de la case?
L'homme assis au comptoir mit sa serviette sur «a manche et s'élança au bas de l'escalier.
— Moasieur, voilà! voilai dit-il.
La voix tonnante reprit :
— V a-t-il place en bas pour un melon?
— Pour un melon, monsieur?
— Sauvage, pour un melon et pour un hibou?
Le maître, stupéfait, se tourna vers l'assemblée comme pour demander le mot de l'énigme. — On lui répondit par un long éclat de rire.
— Réponse, s'il vous plaît I cria la voix mugissante.— H y a aussi un dindon.
— Passez votre chemin, mauvais plaisant! clama la limonadier irrité.
— Un dindon, un ours et une tanche, poursuivit la voix.
— Insolent I...
— Et leurs épouses, sauvage!
Le caveau entier se prit à battre des mains et à crier hravp.
On entendit alors une troupe assez nombreuse descendre l'escalier en marquant le pas bruyamment, mais arec méliode et en chant iiit à tue-lète l'air fn vogue parmi loa orgues de Barbarie : Paru à cinq heures du toir.
Ce bruit inusité pnrut produire sur le sauvage un effet puissant. Il commença d'abord par redoublw la riracité prodigieuse de ses mouvemens. Sous le roulement pressé de ses baguettes abiles, les tambours sonnèrent tous à la fois, jetant dans le caveau leur assourdissant accord. Pu:s le son s'i'teignit graduellement,, les baguettes ralenties frôlèrent le vélin avec molesse.
Le vieillard enfin courba la tête. Ses mains tombèrent le long de son corps.
Après quelques secondes d immobilité complète, il se leva lentement et pris une pose pleine de dignité emphatique.
— J'ai entendu la voix d'un Yankee, dit-il avec un sccenl guttural et en étendant le bras- pour imposer silence; — que le Vankee m'écoute... Je vais lui dire ce que j'aitfait pour son peuple.
— Chut! chut! crièrent quelques hahitués; — TOici le grand chet qui va nous conter l'histoii'e iroquoise de Lafayette et de son cheval blanc.
La troupe chantante continuait de descendre l'escalier eu battant la mcHire sur les marches. — Western s'était retourné Aers l'Indiiin et le considérait eurieasemenU
rALij rr.*AL..
Celui-ci poursuivil. accenluanl bizarrement sa soutdc mélopée :
— Nous parltaics de la ^andc terre des Visages-Pâles sur des canots qui seniMaient des villes... nous élioiis dos milliers de jeunes hommes... et j'étais parmi eux un grand «hef... H y a de cela bien des neiges !.. Mon sang était blanc alors... Ne le dites pas. car les Peaux-Rouges ne me nomneraient plus leuj père... IVest un mensonge I... Le grand Esprit lui-ra**nie peut-il faire qu'uirCherokee ait pris naisnaissance ailleurs qu'au bord des lacs?...
Il se fit en ce moment dans le caveau \m fracas d'applaudisseniens et de rires. La voix du vieillard mourut, raincue parce soudain tonnerre, et il se laissa retomber, inerte, sur son e?rnl>elle.
{".'étaient nos cinq diaiiteurs — et leurs épouses — qui arrivaient au bas de l'escalier, chancelant, hurlant, ivres fous. .
Le matelot martbail en télc, avec un incommensurable porls-Yoi-ï, qu'il introdul>ait don.'» sn gueule de tanche pour produire ces mugis^eniens que nous avan» entendus.
A [leine entrés, ils se formèrent en rond et entonnèrent un Tociférant pot-pourri. I.i' melon chantait avec un» volubilité incomparable le fameux air :
TrotlanI, Toiijntirs content, Ne ni'iirrManl
Ou'uu instant Cli(?z les bclKs ;
Iroitant, Toujours content, Ne m'arr étant
CHi'un itsiani,
C'ti'un nioincnt !
L'ours grognait en faux-bourdon, à lui tout seul, un chcr<tir de la t'eiafr; le dindon déclamait le récit de Théramène ; le hibou lançait parmi le concert de lugubres huées; •t la laii«he mugissait dans son porte-voix : Ah ! vous dirai-je, maman ,'...
Sur cette basse el'Iroyabie, les cinq femmes appuyaient •m dessus horripilant, formé de cinq airs discordans. — C'était meurtrier, foudroyant, sublime. — Le sauvage, éperdu, se bouchait l;s oreilles.
Le cercle des exéculuns se trouv;iit devant l'escalier. Carmen et l'Américain, un instant arrêtés par le branlekas qu'avait occasionne l'arrivée de nos masques, voulurent se frayer un passage, mais la tanche aperçut Western et interrompit aussitôt sa chanson.
— Silence pirtout! cria-l-elle dan.- son porte-voix. Tout le monde se tut. excepté le dindon, qui crut devoir
ajouter au récit de Tliéramène ce reniarquable hexamètre : Josôpin va parler, éeoalez JesOpiul
Josépin monta sur une t:ible.
— Serrez vos rangs ! dit-il ; — j'aperçois l'insulaire qui Bi'a endonunago dans le jardin.
— Eu croiral-jc nos yeux? dit le dindon.
— 11 a fait une conquOte, ajouta le melon ; — il est avec Carmen, la belle .\ndalouse qui danse la fandango "dan* la feoue sur le boulevard du Temple.
— Mangeons cet inconnu! opiua tristement le hibou.
— Portons-le en triomphe I
— Prenon.s-lui son llt'Ièno...
Carmen suivait celle scène avsc une visible inquiétude. Ses lèvres étaient serrée-^ convulsivement , ses sourcils froncés, son regard liurdi et dur.
— On va vous attaquer, dit-elle tout bas à Western ; — vous êtes fort, ili sont ivres... fuites un trou dans cette toute; je vous suivrai.
Western n'avait ri.-n compris au colloque des masques, mais ils lui li^isaienl obstacle et l'alcool bouillait dans sa tôle. 11 ferma les poings et s'élança résolument.
Le melon ruula, évenlré, dims les jambes des spectateurs, le dindon tomba, le hibou n'eut point uq sort meilleur. Le trou était lait.
— Josépin ! à la rescousse ! cria la tanche dans son portevoix : — des verres ! des bouteilles ! assommez le goddam !
Western dépassait les dernières tables. — Une carafe siffla à son oreille et alla se briser conhre le mur ; — un verre à bière le frappa au niAme instant à la nutpie.
11 se retourna : une bouteille l'atteignit au front.
— A vos pièces !^. l'eu! feu ! hurlait Josépin. Western, furieux, saisit une cruche à bière sur la table
voisine et s'élança de nouveau au milieu de ses adversaires.
Uneniftlée terrible s'ensuivit. — L'une des (/amcv de la troupe masquée était en écaillière et portait, en guise du couteau ébréché de l'emploi , un charmant poignard au manche artistement ciselé.
Celait la compagne de l'ours.
Dans la bagarre, celui-ci reçut à la poitrine un do ces violsns coups de poing qu'on sait donnera Boston presque aussi bien qu'aux bords de la Tamise. — Affolé piîl' la jage et le vin, l'ours arracha le poignard de. l'écaill^re et en .frappa Western au sein. — Western chancela.
.Alais une main de fer, qui avait détourné la direction du coui^, se ferma sur les doigts de l'ours et lui arracha le poignard. — C<\rmen, c'étuit elle, mit en même temps sa • belle bouche à l'oreille de l'Américain et lui dit :
— Venez, je le veux !
Il la regarda et sa colère tomba.
Carmen l'entraîna rapidement. Ils disparurent au tournant de l'escalier, Un Ion cri de victoire les suivit.
— D'un gobelet, lancé d'une niain sûre,
J« lui fis n'importe où quelque large blessure...
I dit le didon en s'approdiant de l'escfilier, — car v()ilà du
( sang !
I — Une marc de ssng !... ajouUi le hibou ; — nous soni-
j mes vengés !
j — llendoHS grâces aux dieux, conclut Jcsépin,— et
j prenons le café.
î L'ours ganlait ouverte la main qui avait tenu le pc-i-
j gnard. 11 deirieurait immobile et semblait avoir vaguemout
j la conscieiu'-e de ce ciu'il venait de (aire.
I {"armen soutenait Wester étourdi, sanglant, et le faisait
j sortir du passage par la rue Beaujolais. Do celte rué, eilo
j passa dans celle de Valois. — Elle tira de sa poche un mas-
1 que dont elle couvrit son visage cl lit entrera ^Vester dans
) l'un de ces couloirs sans noîu, humides, sombres, tor-
•; tusux, déserts, qui montent à la rue Neuve,-des-BoDS-En-
fans.
Au-dessus de la porte de ce psssage, il y avait an pt>tit
transparent où se lis;jicnt ces mots :
KOTEÎ, DH SAUVAGE, MEDBLS.
On loge à la nuil.
ClIAl'lTr.li IV.
i.liS SliPT l'ÉCliiS C.IPITAIX.
L'histoire des grnndmirs et de la décadence du ralai.s- I Woyal olire une moralité assez triste, savoir : que le vice et la boute sont des engrais particulièrement propres à faire fleurir le commerce.
Ceci pouN-a passer pour un paradoxe cl personne plu» que nous ne serait heureux d'accneillir la pieuvc du contraire, mais les faits sont là. 11 liiut fenner les yeux ou s'incliuer. quoi qu'on en ait, devanl leur inflaxible logiijue.
Tout au plus aurait-oil la res-nura' do dire quolc Palais-ltoyal c>l un lieu excepliomiel cl maudit, doiiua!!t à
rinlàmie une hospitalité ftitale, un niJ quo le vice réoliautTe et soutient, un ba^nr néfaste à qui, pour prospérer, il faut a débr.uche et l'or;iie...
Avant et pendant l'empire, sous la restauration encore, le Palais-Royal était dans toute sa gloire. Les fortunes commerciales s'y faisaient avec une romanesque rapidité. C'était un paradis mercantile où, la nuit comme le jour, l'or affluait sans rclàdie en liienheureuses averses de touis, de roubles, de gukiées, de roupies, de pagodes, de florins, de ducats, de doublons, de dollars, de sequins, de piastres et de crus'ados, car, sous ses brillante-; galeries, passaient incessamment des représenlans de tous les pays, des échantillons de toutes les races. Ses échos savaient toutes les langues de l'univers. Son inolfen^if canon marquait midi pour les deux mondes. Tous les points de la carte s'y donnaient rendez-vous, et le Hollandais, rencontrant l'Améri- j cain au Cap, à Calcutta, en Cochinchine, l'invitait <à dîner , chez Véfour. 1
Le Palais-Royal, on peut l'affirmer, était le forum co,;- i mopolite. Il afipartenait à la France autant qu'à Paris, nu ! globe entier autant qu a la France. \
Londres le préférait à ses parcs magnifiques, Saint-P6- 1 tersbourg aux quais de sa blanclie Neva, Madrid à son Prado, Naples à sa mer azurée, Constantinople aux blondes j gi'èvesdu Bosphore. Vienne, Amsterdam, Berlin, Stockholm j s'y faisaient habiller et chausser. New-York y gantait ses dandies de comptoir, Saiut-Domingue y achetait des brc- " loques de similor pour ses marquis au noir visage. j
C'est que l(! Palais-Royal, à ces époques, était une ma- | nière de forteresse, autour de laquelle le vice, pris dans son sens le plus large et le pkn générique, avait concentré l'artillerie de ses séductions. Rien n'y manquait. C'était le centre uniiiue et choisi de la prostitution dorée. D'un bout à l'autre de sa double galerie do bois, des couriisanes déguisées en modistes trônaient dans leurs cages à jour, ouvertes à tous regards, et luttaient à l'euvi de poses lascives, d'œillades provocantes. De vingt pas en vingt pas, dans ses galeries de pierre, s'ouvrait la porto tarée d'uu repaire féminin. — On devenait miliiomialre à régner sur ces dortoirs impurs, et nous savons une chAtelaine qui acheta son manoir, ses futaies, son parc, son étang poissonneux et la place d'iiomicur au banc seigneurial de sa paroisse de village, à l'aide des bénéflces légitim.es d'un érail à bas prix qu'elle gér'ti thormèlemcni. Hôtel à Paris, château en Picardie, telle est la récompense d'une longue vie (le travail, durant laquelle Madame "' sut toujours mériter, comme elle l'imprimait autrefois sur ses cartes, ta confiance éclairée riei amateurs.
Et CCS repaires, nous l'avons dit aux précédons chajjitres, étaient excellement approvisionnés. A l'aide d'un système de commis voyageurs des deux sexes qui embrassait la France tout entière, les plus belles vierges de nos provinces étaient endoctrinées sur place, séduites et expédiées à Vadtnimstration. Ce moyen était bon ; la misère parisienne faisait le reste. U y avait certes plus de jolies créatures dans le Palais-Royal et sa banlieue que dans tout le reste du royaume.
A côté de ces séductions amoureuses, on trouvait celles du jeu. L'Avarice avait Ih presque aillant d'autels que Vénus' et mille établissemens dédiés à la Gourmandise ouvraient leurs portes aux alentours, ofTrant un refuge temporaire à la Luxure, et propres éminemment à calmer la douleur des blessés de la roulette, comme à soulager les
poches gonflées des vainqueurs du trente-et-quarante.
C'était une organisation merveilleuse et complète : l'amour servait le jeu, le jeu payait l'amour ; l'amour et le jeu poussaient à l'orgie, (|ui leur rendait bien la pareille. — Vous n'eus^cz rencontré nulle autre part, entre les bas instincts de l'homme, une aussi touchante réciprocité d'obligeans oitlcps.
Parfois, la même maison renfern'iait dans sa seule enceinte les trois spécialités diverses du Palais-Royal. — On cuvait au rez-de-chaussée, ou jouait au premier étage, ou
LE SIÈCLE — YII.
dansait au second, pour monter au troisième où l'ivTesse aveuglée trébuchait sur quelque sofa...
N'était-ce pas irrésistible"? Peut-on s'étonner après cela que le lord anglais exislùl en chair et en os dans cet âge d'or et que le prince russe y fût une vérité?...
Ils avaient le numéro 154 où perdre leurs billets de banque en passable conqmgnie. Le numéro 154 était le salon foshionable, qui ne conqiromettait qu'à demi. Les filous y étaient titrés, les croupiers }■ avaient des airs de gentilshommes.
Mais tout le monde n'est pas membre du [larlement d'Angleterre ou éleveur de paysans dans l'Ukraine. — Les provinciaux, les bons bourgeois allaient un peu plus loin, au numéro 129, bouge décent, enfer convenable où la comj pignie était néanmoins phis mêlée.
! Les calicots descendaient au 1 13, où les escrocs conmien- , çaient à porter moustache, où le banquier sentait le cigare et les tailleurs la pipe. Ce numéro 113 avait une colossale i réiHitation à Pontoise et même à Béziers. • .e fut lui que les j fougueux conteurs de 1 ère romantii]ue choisirent comme j type de la maison de jeu, et nous avons encore le frisson en songeant au demi-ceiit de pages épilcptiquos que nous j avons lues quelcpie part à ce sujet.
Fnfin, pour clore réchelle. il y avait le numéro 9, tout près de l'illusfre café des .Mille-Colonnes, — le jiuméro 9, Frascaliau pied crotté, où les femmes étaient admises,,— et quelles femmes !
Le numéro 9 se ressentait énergiquement du voisinage de ce bal inouï, que l'argot téméi'aire de ses habitués avait .stu'uomnié le Vrince. — On y buvait. Ces dames, pour employer la langue académique, y tendaient leurs lacs perfs des et se disputaient la bourse des joueurs heureux. — Sous les tables couvertes d'or se cachaient bien des bottes éculées; bien des habits trop murs, boutonnés jus(]u'au mecton, voulaient dissimuler l'outrageu-sc vieillesse u'unechf»^ mise emiemie de la lessive. — Les dandies du lieu avaient d'éclataiis gilets, des cravates aux couleurs cruelles et des mains en dfmi-deuil.
Judith, la grande juive, — la reine de Salhaf, coninie c n l'appelait, — fut longtemps la lionne du numéro 9. Elle plaçait chez Rothschild, son frère en religion, l'argent que les chrétiess gagnaient pour elle. On y voyait Olgala^Mosccvite, toujours jeune, toujours folle, bien qu'elle eût été djxans auparavant la maîtresse de Platoff, l'hetmau d(S Cosaques.
Ces deux belles personnes faisaient des passions effrénées parmi les éludians en droit et les marchauds de chaînes de sûreté.
Manque-t-il un dernier terme à cette damnable progression?— Nous pouvons descendre plus bas encore, plus tas que la Montansier, que le Prince, (jue le caveau du Sauvage ou celui des .\veugies!...
Nous n'avons (ju'à faire un pas hors de l'enceinte, et nous trouverons d'un côté l'hôtel d'Angleterre, hideux réceptacle où la misère et le vol avaient leurs fêtes: de l'autre, les bouges souterrains des rues de Valois et Beaujolais, taudis immondes que nul crayon n'aur.it l'audace de peindre en détail, cavernes où des bandits débraillés se disputaient, avec des cartes sales, quelques pièces de six liards dérobées, pendant que, autour d'eux, dos sirènes [)Oussives, invalides lépreuses de l'infamie , ofliviient au rabais leurs repoussantes caresses...
Un pas encore et la rue du Rempart nous montrera, tout au fond du calice social, la dernière couche de lie. Ses mir sines laurijeoises s'ouvriront et nous laisseront voir cet amour sacrilège et hideux, dont le nom fait rougir le frou do bronze des prostituées...
Nous l'avons dit. H y en avait pour tous les goùls. pour foules les bourses.
C'était le bon temps.
Les marchandes de tabac épousçaient des boyards, les cafetiers faisaient ir.Outer la rente, les décrotteurs devenaient éligibles, et les bijoutiers en faux se passaient la funtaisi de marier leurs filles à des pairs de France.
PAUL FEVAL,
Qui reconnaîtrait, liélas! à ce poiie ùtiqtableau les triste galeries, fécondes en laillites, où se prom^nent, le soir, quelque? rares provinciaux, arriérés d'un demi-siècle ! Ces bonnes gens errent le Ions des grilles, clierchant la foule, cherchant la joie, cherchant le Palais-Uoyal. — Que trouvent-ils? Le silence, la solituile.
Çà et là, le gaz éclaire encore les dorures d'un brillant magasin, dont le livre de vente ne s'allonge pas d'un leuillet tous les mois.
Le café Lemblin, ce bruyant asile des libéraux de la restauration, s'est fait tranquille et muet ; le café Valois, quartier général des mauvaises tètes du parti ultra, est mort, — mort avant f.h.idruc-Duclos! Les enchanteresses du jardin ont lui. poussée^ par le fouet de la police. La roulette, le rraps. le trente-et-quarante, sont tombés devant un vole do la chambre. Il n'y a plus rien, sinon quelque chose de triste et de glacé, — des vieillards assis sur les bancs de pierre, — un jet d'eau boiteuï, — quelques iorettes en disponibilité mêlées à des bonnes d'enfans rougeaudes, — et quatre baraques autour (lesquelles les collégiens viennent, le jeudi, lire le journal.
La galerie d'Orléans seule, qui n'existait pas au temps dont nous parlons, a conservé un souffle de vie. On y vend des tabatières, des brosses à dents et de petits livres obscènes.— Les geps de Pézénas et de Brives-la-Gaillarde s'y donnent parfois encore rendez-vous...
Oui donc a fait ces lamentables ruines ? — La police et la loi, au nom de la morale.
<> heu vivait du vice. Le vice l'engraissait et le faisait beau. La honte était sa prospérité, la débauche sa condition d'élrc. Il n'y avait rien en lui qui ne fût mauvais, corrompu, flétri. Vous eussiez retourné ses fondemens sans y trouver un atome généreux ou noble. Le patriotisme luimême, fttle vertu si vivace qu'on retrouve encore au fond des coeurs les plus abandonnés, lui était inconnue.— Itappelez-vous seulement que l'apogée de sa grandeur fut durant le séjour des étrangers à Paris. Souvenez-vous que l'inTasion lui fut bonne et qu'il accueillit l'entrée des Cosaques par un long cri d'allégresse. Souvenez-Tous qu'il envoya ses mille courtisanes se coucher, ivres de vin et de oie, aux pieds de l'ennemi vainqueur !
Et c'est ce cloaque, unique en son espèce, que vous avez Toulu traiter par des moyens ordinaires ! Vous avez prétendu l'amender, l'assainir ! Vous lui avez ôté un jour ses jeux, ses repaires, sa prostitution effrontée, ses mystères babyloniens, son ignominie I...
Mais tout cela, c'était son Ame. Le voilà maintenant ; — TOUS l'avez assassiné.
Pourquoi ce meurtre?...
Nous n'hésitons pas à l'affirmer, la police et la loi se sont cotisées pour aboutir à néant, sinon à quelque chose do pire. Ce grand coup d'épée dans la boue a fait plus de mal que de bien, et si les circonstances exigeaient la représentation de quelque vertueuse comédie, im en aurait pu choisir la fable avec plus de bonheur...
Mieux valait à coup sûr cetle audacieuse agglomération de tous les vices concentrés sur un seul point, que leur ëparpillcment funeste et le voile hypocrite dont on les a couverts. Le Palais-Royal tenait sa place nécessaire aans ' l'équilibre de la grande cité. — Il y avait, grûcc à lui, à Pans, un lieu d'où les mères effrayées éloignaient leurs enfans, un gouffre connu, signalé, un abîme au bord duquel on avait mis en quelque sorte un(! enseigne. Mainenant l'égout n'est nulle part. Ne serait-ce pas qu'il Cst partout? — La porte infdme ressemble au seuil honnêle. Le tripot usurpe les allures d'une réunion do famille. — Im courtisane croise un caniail de soie sur sa gorge et s'ap^ pelle une lorctte.
En vérité, s'il n'était point possible de combler le fossé, pourquoi avoir enlevé les garde-fous?...
La morale est assurément un mot bien sonnant et qui fait son effet dans une harangue politi(|ue. Mais c'est en vain que nous cherchons ici la chose .sous le mot.— Le cas qui nous occupe est double. Il renferme les jeux qu'on a ta-i
semblant de détruire et la prostitution qu'on a poussée doucement du revers de la main pour l'établir un peu plus loin.
Quant à celle-ci, de grâce, la morale, cette grande règle de riiunianité, est-elle bornée aux limites d'un carré de moellons ? Puritains qui balayez fièrement loPalais-ltoyal, pourquoi laissez-vous la fange s'amonceler aux boulevards? — Logiciens, ne savez-vous pas que, dans un incendie Impossible à éteindre, il faut faire la part du feu, le concentrer, le resserrer, l'isoler? Pourquoi, au lieu de cela, voyant brûler quelques maisons, en avez-vous chassé la flamme sur les demeures voisines qui étaient saines?
La morale ! — Mais la morale n'a rien à faire dans ces déménagemens du vice qui donne congé ici pour contracter plus loin bail devant notaire. La morale d'ailleurs est absolue et ne connaît pas de moyens tenues. Pourquoi parler de morale quand il ne s'agit que d'une parade manquée?
Pour tant de bruit, ne voilà-t-il pas un grandiose résultat ! On a purifié le Palais-Royal afin que les mères y pussent promener leurs filles, sans les exposer à coudoyer la honte. — Et les mères, ingrates, promènent leurs fil les ailleurs! et justement elles les promènent volontiers sur cet asphalte inendé de lumière où la honte proscrite a trouvé un reluge...
Restent les jeux. Sur cette question la voix publique s'était, dit-on, dès longtemps prononcée. La loi par laquelle le gouvernement se dépouilla d'un revenu immense, prélevé sur les facilités offertes à de dangereuses passions, fut accueillie par des apiilaudissemens universels.
Réellement cette loi avait une victerieuse apparence de moralité.
Mais, en définitive, qu'a-t-elle fait cette loi? — Elle a envoyé à Bade ou à llombourg monsieur le fermier-général des jeux qui a laissé derrière lui la roulette.
La roulette est chez nous, la roulette et le craps, et aussi le trente-et-quaranlo. Nous nous ruinons entre nous. Monsieur Bénazet seul et les Anglais sont en Allemagne.
Personne n'est sans savoir qu'il existe à Paris une énorme quantité de maisons de jeux clandestins. Chacun en connaît vaguement deux ou trois. — Beaucoup prétendeut qu'il en est de tolérées par un mystérieux privilège...
Ceci est un secret ; nous n'avons nul souci de le pénétrer. Il nous suffit d'avoir pour certain que les anciens jeux sont remplacés par un nombre décuplé de tripots privés qui, sous le nom de cercles, de clubs, de sociétés, ou môme en se passant d'une dénoniiiialioii iiuclcoiujue, entrebâillent, vers le soir, leurs portes perfides où se glissent de pauvres employés, des éludians, des onfans !
Au moins, la roulette officielle ne dépouillait i]ue des honnnes faits.
Et puis, dans les maisons publiijues, tout se faisait à découvert, tandis que, dans ces obscurs comités, tenus par des gens en guerre avec la loi, quel contrôle est-il possible d'exercer?
Au Palais-Royal, à Frascati, on demandait les passeports. C'était, il est vrai, une garantie bien précaire, mais cette garantie, si faible qu'elle soit, i)eut-elle exister dans ces prétendus tables d'InMe (lullulaiit dans Paris, où des femmes charmantes font les honneurs d'un somptueux dîner (pii prélude aux escroqueries du soir? Il n'y a plus là de surveillans à gage; il n'y a que des dupes sans défiance, et des fripons profès, avides, adroits, intrépides...
Affaire de police, nous dira-t-on. C'est vrai. — Mais c'est qu'il n'est pas bon pour le public qu'une affaire soit dans ce cas. Les/5carp«.? aussi sont affaire de police, — ce qui porte les hommes sages à revoir avec soin leur testament quand ils sont forcés de sortir après la nuit tombée.
Donc, nous regardons comme nuls en partie et en partie malheureux les résultats directs do la purification du Palais-Royal. Mais on ne saurait nier sans injustice l'influence exercée par la décentralisation graduelle qui s'en •et suivie, sur la banlieue de cette vieille cité du vice. Cette
lianh'eue est ignoble de no.^ jours, elle était effroyable il y ;i vin.ît ans.
Elle s'avançait en radiant dans Paris jusqu'à une certaine profondeur, entourant le palais d'un cercle sombre qui faisait d'autant ressortir ses splendeurs douteuses. A l'ouest, c'étaient les rues du Rempart, Jeannissoa, Traversi^^e et ces passades tortueux qui mènent au carrefour des Moineaux. — En tournant vers le sud, on rencontrait les rues de Valois, Batave et Saint-Thomas-du -Louvre, puis ces quatre ruelles polluées i\m courent parallèlement de la rue Sanit-Ilonor é aux décombres de l'aile inachevée du Louvre. D'un bout à l'autre de ces quatre rues, on voyait un long chapelet de lanternes, annonçant aux gens sans aveu de toute sorte qu'ils trouveraient là un asile pour la nuit.
A l'esl, la cour des Fontaines, donnait entrée dans la fameuse cour Montesquieu où s'ouvrait un caveau pareil à celui du Sauvage. La cour Montesquieu n'a point perdu encore entièrement le caractère qu'elle avait alors. On peut s'en faire une idée en visitant le passage de la Pompe et les abords de l'hùtcl d'Athènes. — Quant à la cour des Fontaines, elle a subi le sort du Palais-Royal dont elle est une annexe. On n'y voit plus comsie autrefois cette foule de marchands d'épinglettcs, de chaînes de sûreté, de boucles, de ceintures, qui encombrait la façade du café Boudignot. Elle servait en quelque sorte de foyer aux mille variétés de filous qui se partageaient l'exfiloitation du jardin et des galeries.
A l'est encore, en remontant Vers le nord, vous trouviez In rue des Bons-Enfans qui était dix fois plus ohscure et plus mal hantée ([u'aujourd'hui ; les derrières de la Banque, tout pleins d'hôtels tarés ; et enfin ces couloirs humides qui, de la rue Neuve-des- Bons-Enfans, descendijient aux caveaux bachiques de la rue de Valois.
Toutes ces rues étroites, à peine viabli's, étaient enfombrées d'une population pauvre, fainéante et livrée à tous les excès. Point de boutiques, des cabarclssuc(('dantinci'ssamment à des cabarets, et n'interrompant leur ligne que pour faire place à l'allée borgne d'un liùtel garni ou d'une maison suspecte.
C'était la pépinière inépuisable où se recrutait Parmée de malfaiteurs qui tenait nuit et jour en échec le Palais- Royal et ses avenues. Chacune des immondes tavernes qui ou\Taient sur la rue leurs devantures couvertes d'épais rideaux, était le quartier-général de quelque bande d'industriels des deux sexes faisant la chasse aux portellMiilles; et aux montres dans la cohue, no dédaignanl pas même di> pêcher au foulard, et vivant des produits partagés du vol et de l'infamie.
Le dehors, comme on le voit, ressemblait beaucoup nu dedans, ceci d'autant plus que l'un était l'hospice de refuge de l'aulre. A parties malheureux, nés dans la fange des coupe-gorges que nous venons de nommer, il y avait des viveurs déchus, des joueurs ruinés, de briUans chevaliers d'industrie démasqués et rejetés parmi leurs pairs en haillons. On tombait du jardin dans la rue, — et la tradition des galeries rapporte que ce gros homme à la longue redingote qui, posté sous une porte de la rue Beaujolais, arrête les passans pour leur offrir à voix ba^se les objets sans nom de son mystérieux commerce, était autrefois un banquier millionnaire à qui la roulette fut impitoyable.
Quant aux femmes, le sort ne se mêlait point de leurs affaires. Leur avenir était certain. L'âge suffisait seul à les metti-e au rebut. Quand nul ^Vjiglais ne prenait le caprice de les faire ladies, elles franchissaient un beau jour l'enceinte oîi la honte du moins se couronnait de fleurs, pas- .saient, tète basse, la rue Saint-Honoré, et s'en allaient mourir dans quelque trou, martyres des misèpes infinies qui sont au bout de la débauche.
Entre toutes ces rues presque exclusivement liabitées par l'écume de la population parisienne et composant ce ténébreux dédale que nous avons appelé la banlieue du Palais- Royal, la rue Xeuve-des-Bons-Enfans se distinguait par une physionomie à moitié honnête. Ou eût dit qu'elle étai te- 1
nue en respect jusqu'à un certain point par les factionnaires e la Banque de France. 11 n'aurait point fallu cependant d'y fier aveuglément. Les maisons de cette rue ont double svisage, et, à deux étages au dessous de son pavé, c'est-'idire dans les caves de la rue de Valois, Dieu sait que les actionnaires de la Banque .n'avaient rien à voir !
Il se trouvait dans cette rue trois ou quatre garnis do mauvais renom et fort en vogue parmi les chevaliers de ces dames. Rien n'y gênait Porgie. L'ivresse j avait droit dasile et s'y voyait traitée avec la considération due au gagne-pain de la maison.
Les chambres de ces hôtels n'avaient aucune prétention au luxe, mais elles étaient bien loin cependant de respirer cette repoussante misère des loge-à-la-nuit de la rue Froidmanteau, de la rue de la Bibliothèque et autres casse-cous tapis derrière le Louvre. Ces chambres ressemblaient assez à celles des bonnes auberges de province. Il fallait y avoir passé une nuit pour savoir au juste es qu'elles valaient. — Nous voHlons parler d'une nuit embellie par la chère trilogie de monsieur Scribe : le vin, le jeu. les belles...
C'est à la porte de l'un de ces hôtels que nous avons laissé Carmen et l'Américain \\'estern. Le maître de l'établissement, qui louait fort cher les services de l'Indien véritable ou prétendu au limonadier du Caveau, avait mis sou garni sous les auspices de son vieux pupille et l'avait baptisé : HOTEL DU SAUVAGE.
Dans cet hôtel qui portait son nom, le Sauvage avait un trou noir et un grabat.
Du côté de la rue de Valois, on montait à la porte principale du garni par un escalier de pierre, humide et glissant, qui servait en même temps de passage pour rejoindre la rue Neuve-des-Bons-Enfans.
Western avait le visage inondé de sang et portait dos maniues nombreuses de la lutte récente ; Carmen, qui avait mis un masque, le fit entrer néanmoins sans héïiter. La maîtresse de l'hôtel, femme supérieurement dressée à ne rien voir, les reçut en souriant.
— Une chambre pourmonsieur et madame! cria-t-ello en agitant sa sonnette.
Un garçon se présenta, tenant d'une main une clef, de l'autre un bougeoir.
ClIAPiîRE V.