‹ Les amours de ParisChapitre 101 sur 190 · BELGRAVE-SQUARE · texte numérisé non relu

BELGRAVE-SQUARE

Derrière les nobles jardins du palais de Buckingbam,1oin, bien loin de ces quartiers populeux où le commerce entasse ses servans faméliques, s'étend un square vaste et régulièrement dessiné, dont le parc intérieur n'affecte point cette forme ronde ou ovale qui jure si étrangemeni dans tout le reste de Londres avec les enclos de maisons tirés au cordeau parallélogramniatique.

Les construciioiis qui environnent ce beau tapis de verdure sont autant de palais. On ose à peine s'y loger quand on n'est ([ue pair d'Angleterre. C'est li» que les princes élran- ' gers, venant visiter Londres, plantent leur tente et ces fiers éditices ont eu parfois des rois pour habitans.

Celte place a nom Belgrave Square.

Don José-Maria Telles de Alarcaon, marquis de Rio-Santo, occupait de tous ces palais le plus grand, le plus brillant, le plus magnifique, celui qui s'élève au nord du square, entre la place et la rue qui porte le même nom, devant le passage conduisant à Pembroke-Street.

Le luxe de celte aristocratique demeure était devenu proverbial ; les plus somptueuses habitations du West-End lui cédaient le pas, et il fallait que la noblesse anglaise, si riche, si vaniteuse, si passionnée pour ce renom que donne dans le royaume-uni l'exagération d'un luxe poussé jusqu'à la folie, courbât le front devant 1« faste babylonien étalé par un étranger.

LES MYSTÈRES DE lONDIlES.

Rio-Santo,dofit le goût artistique et capricieux ne pouvait point s'accommoder des bourgeois aménagemens de l'architecture anglaise, laquelle n'a qu'un seul plan pour tout édifice, qu'il soit basse-cour, palais ou chapelle. avait bouleversé comme à plaisir tout l'intérieur de sa maison. Chez lui, on voyait de larges escaliers de marbre comme en Italie, et non point de ces raides échelles cirées et recouvertes d'un maigre tapis que les lords semblent avoir empruntées aux magasins cossus de Fleet-Street. L'ornemcniation, intérieure affectait ce slyle large et harmonieux qu'on admire à Paris ou à Gênes, et qui semble inconnu chez nous, où le comfortable étoufferait les inspirations du beau, lorsque même que le proteslantisme n'étendrait pas sur toutes les choses extérieures le lourd et stupide niveau de son hypocrisie puritaine.

Qui n'a gémi parfois du i)lus profond de son cœur, en voyant cette ignoble menuiserie (ju'un pasteur rougeaud et frileux fit élever quelque jour d'hiver au centre même de la nef royale de Westminster ! Londres avait là un de ces joyaux sans prix dont tout un peuple lire orgueil. L'Anglais, pour qui la vanité est si douce chose, pouvait dresser la tête et se complaire en lui, lorque son regard enfilait ces longues voûtes étendues au-dessus de tant de merveilles

Oh ! c'était vraiment beau, et digue, et splendide ! — mais il faisait froid. L'église, trop petite autrefois pour la. foule des catholiques, devenait bien grande pour le demi-i;ent d'épiscopaux qui viennent là, deux fois par semaine, nasiller des psaumes en famille. Les vieux viiraux des fenêtres ogives donnaient passage, ù travers leurs plombages séculaires, à de terribles vents coulis. Les dalles humides pénétraient le cuir des socques des ladies et jusqu'à la double semelle en liège des dévots genllemen.

C'était odieux.

Hélas ! on a remplacé les trois quarts des vitraux par de petites losanges de verre blanc admirablement équarries ! au milieu de la nef s'élève une baraque de bois marron, immense armoire qui peut garantir du froid le ministre et son 'roupeau poitrinaire, mais qui rompt toute harmonie, et semble un blasphème prémédite contre l'art.

N'est-ce pas là l'histoire de ce fat castillan qui, possesseur indigne de la glorieuse épée du Cid, la raccourcit d'un pied pour l'adapter à sa taille? Et n'aurait-on pu trouver dans Londres, pour bâtir cette cabane en planches, un lieu plus convenable que cet illustre Westminster, sépulture de tant de rois !

Mais il fallait qu'il en fut ainsi. Nos aises brutales et notre religion domin-.mte le demandaient impérieusement. Le protestantisme hait tout ce qui est pompeux et noble ; il raille les traditions, dédaigne la poésie et se plaît seulement entre quatre murs vernis, près d'un poêle brûlant qu'entourent des banquettes rembourrées.

Nous avons cité l'abbaye de Westminster, parce que le sacrilège artistique atteint là des proportions si effrontées, qu'il n'y a pas besoin de donner un autre exemple. A cette citation, nous eussions pu en ajouter mille autres et prendre pour ainsi dire Londres eu masse pour lui faire son procès de lèse-poésie.

On doit penser que Rio-Sanlo, avec ses instincts choisis et sa passion pnur le beau, ne pouvait point suivre la mode anglaise. Alcibiade, dit l'histoire, se transformait instantanément et prenait en un jour les mœurs de chaque pays qu'il parcourait. Ceci ne fait point l'éloge d'Alcibiade. Il vaut mieux, à coup sur, imposer le beau que de s'affubler complaisamment du laid.

Au r-z de-chaussée de la maison du marquis, trois superbes salons, séparés seulement par des portes battantes, s'alignaient sur Belgrave-Square. Derrière les salons, une série d'appariemens d'apparat régnait au-dessus des cuisines et touchait aux écuries, vastes constructions donnant sur IJelgrave-Street. Au premier étage se trouvaient lesappartemens privés du marquis. On parlait bien vaguement de leur féerique élégance, mais personne ne pouvait fournir là-dessus des détails fort précis, puisque, à Londres, l'œil du visiteur s'arrête au mur du salon comme devant une yifranciji*'

sable barrière. Les amis seuls, et nous parlons de ces amis dont une longue intimité a fait des frères, peuvent pénétrer parfois au-delà.

C'était dans ce palais de Belgrave-Square que le marquis de r»io Santo recevait tout ce que Londres renfermait d'émineuten quelque genre que ce fUt. Les hauts fonctionnaires de l'état ne dédaignaient point de le visiter et nul n'ignorait qu'il entretenait un commerce fort suivi avec les ambassadeurs des grandes puissances. Ceci ne contribuait pas peu î entretenir l'opinion que sa présence à Londres avait un but politique.

Si ce but existait, on devait avouer du reste qu'il était bien sûigneusf ment et habilement mis sous le voile. La vie de Rio Sanio était si complètement remplie par ces choses du monde que les uns disent frivoles et que les autres placent an-dess\is des plus sérieuses, qu'il devait sembler impossible pour lui lie trouver le temps nécessaire à de graves travaux. Il brillait trop et trop constamment au dehors, pour avoir le loisir d'agir derrière la toile.

Ce n'est pas un métier de fainéant que d'être lion. Il faut trôner du matin au soir et tenir ferme le sceptre de peur qu'une des mille mains gantées de frais, qui applaudissent sous le pavois, ne le ramasse à son profit. Le fashion ressemb'e à ces diètes de la vieille Pologne où le plus mince gentilhomme avait son vote et son sabre au côté pour soutenir son vote. Chaque gentleman sachant nouer comme il faut une cravate, connaissant le turj\ n'ignorant pas le ring, et susceptible de perdre un millier do guinêes à New-Market en pariant pour Lady- Waterloo, Sultan-Mahmond ou Childof-ihe-Foundered, a droit à la cravache souveraine. Malheur au monarque régnant qui s'endort sur ses étriers : le fasbion est un coursier rétif, et il ne lui faut pas même trois jours d'été, comme à nos bons voisins de France, pour opérer una révolution.

On pensait donc que Rio-Santo pouvait avoir une missioi» politique, mais on pensait aussi qu'il la négligeait fort, ce qui ajoutait une coudée ou deux à son piédestal. — Qu'y a-til, en effet, de plus réellement fashioiiable que d'avoir en main de graves intérêts et de ne s'en point occuper?

Il était huit heures du soir environ. Aucune lumière ne brillait dans les trois grands salons de Irish-House (c'était le nom que Rio-Santo avait donné, on ne savait pourquoi, à son palais). La porte d'entrée, au seuil de laquelle se tenaient d'ordinaire deux grooms de six pieds en grande livrée, était close. Le maître n'était point à la maison.

Dans l'un des appartemens situés sur le derrière etqu'é* clairait doucement une lampe recouverte d'un globe de verre dépoli, un jeune homme était assis ou plutôt demi-couché sur le velours bleu d'une ottomane et jouait avec les longues soies d'un magnili(|ue chien de race.

Au milieu de la chambre se tenait debout l'aveugle Tyrrel.

— Comment trouvez-vous Lovely, sir Edmund ? demanda tout-à coup le jeune homme.

Lovely était le nom du chien de race.

— - Je trouve la question impertinente, signor Angelo Bembo, répondît l'aveugle ; — ne connaissez-vtJfts pas mon infirmité?

— C'est juste, sir Edmund, c'est juste, murmura Bembo, dont l'iiiEOucieux et beau visage exprima une Buance de raillerie ; — votre infirmité est connue. C'est la plus belle plume de votre aile, et je suis sur que vous ne la troqueriez pas contre mille livres sterling.

— Si fait, dit sèchement Tyrrel.

— Eu vérité?... Au fait, il vous resterait la ressource de vous faire sourd... cela peut servir... A bas ! Lovely..,. Du diable si cette fille que vous avez déterrée je ne sais où n'est pas la plus be le créature qu'on puisse voir, sir Edmund.

— Vous trouvez, signor?

— Oui, de par Dieu! sir Edmund.. .Ne froncez pas le sourcil... je n'ai sur elle aucune prétention... fût-elle plus belle encore... et c'est difficile!... Du moment qu'elle a quelque rapport avec vous, elle devient pour moi aussi vénérable qu'une centenaire... Je vous estime fort tous, tant que vous êt£s, voyez-vous, mais je ne vous aime pas.

PA.UL FEVAl.

— C'est pour nous un grand malheur, signer. Le cavalier Angelo Bembo s'inclina.

— Je ne vous aime jias, repiit-il, et sans don José pour (|ui je nie ferais tuer mille fois, il y aurait longtemps que j'aurais envoyé voire association à tous les diables !

—Ce serai! pour nous une grande perte, signor, dit encore Tyrrei avec froideur.

" — Grande ou non, il en serait ainsi, monsieur .. Il y a parmivnus une douzainede figures qui m'agacent les neifs... la voire d'aliûid, sir Kdmund. . INe vous fAcliez plus, je vous supplie... Ensuite celle de ce docteur Moore, qui a l'air d'un vampire, sur mon honneur !... Ensuite, celle de ce froid fan faron de major Borougliam... un vtritable .4nglais, celui là! Eniln, pour ne pas faire la liste trop longue, celle du prétendu docteur Muller, — lont ché fuirais J'oir le iiplôme, tarteifle !

— 11 faut le lui demander, signor; on dit qu'il coupe en deux la balle d'un pisto et à vingt pas sur la lame d'un rasoir.

— C'est adroit... Pour en revenir, je ne vaux pas mieux que vous, peut-être, et c'est une chose terrible à se dire, Bionsieur!... Mais au moins je passe mon temps à m'étourdir, et puis, je ne suis pas un homme, moi...

— Signor, interrompit ïyrrel, je pouvais penser cela, mais non pas le dire.

— Vengez-vous, sir Edmund ; je vous en ai donné sujet... Je suis, pour continuer ma pensée, un pauvre esclave ; je me suis donné sans réserve...

— On m'avait dit vendu, signor.

Angelo se leva brusquement et repoussa Lovely du pied.

— Donné, monsieur, donné! s'écria-t-il. Je suis gentilhomme, moi, entendez vous ! et si j'ai mis ma volonté au service d'une volonté plus haute et plus forte, ce n'a pas été pour de l'or...

— Le bruit public peut se tromper, signor, dit Tyrrel avec une vindicative ironie.

— Le bruit public, dites-vous?... Âh 1 c'est que vous me toisez à votre aune, messieurs!... c'est que vous me croyez votre semblable,et que vous ne voyez en don José, mon ami, — mon maître, je l'avoue avec orgueil, — vous ne voyez en lui que le tôté qu'il vous montre, à vous, vils instrumens de ses vastes desseins... Si vous saviez...

— Quoi? demanda Tyrrel en s'approchant avidement. Angelo se mordit la lèvre jusqu'au sang.

— A bas, Lovely! grommela-t-il en rougissant;— que diable! maître Tyrrel ou sir Edmund, ne me regardez pas ainsi; vous ne verrez rien puisiine vous êtes aveugle !... Que voulez-vous ?... si vous ne m'aviez pas interrompu,— ce dont je vous remercie, monsieur,— j'allais dire quelque sottise.

— Le marquis a donc des desseins que nous ne connaissons pas? prononça sourdement l'aveugle.

— Ai-je dit cela?... C'est bien possible... Ce qu'il y a de certain, c'est que ces desseins me sont inconnus comme à vous... Don José m'aime, mais je ne suis pas son confident, et j'en remercie Dieu, car j'ai la langue légère... Tout ce que Je sais, c'est que son cœur est grand, son intelligence forte et sa volonté indomptable... La réunion de ces trois choses s'appelle le génie, sir Edmund, et, avec du génie, on ne se borne pas à pêcher en eau trouble comme vous, quoiqu'on doive reconnaître que vous mettez la main sur de jolis poissons parfois... Comment se nomme cette belle fille, s'il vous plaît?

— Susannah, signor.

— Et qu'en comptez-vous faire?

— C'est une question.

L'aveugle se reprit à parcourir la chambre de long en large et parut bientôt absorbé dans ses réflexions.

Le cavalier Angelo Bembo le suivait d'un regard boudeur

chagrin.

— Qu'avais-je besoin de parler à cet homme ! murmura-t-il enfin avec humeur; — un mot de plus, et je trahissais un secret qui n'est pas le mien... un secret qu'on ne m'a pas confié, que j'ai deviné par hasard et que ma pauvre cervelle est trop étroite pour contenir 1... Peut-être en ai-je déjà trop dit.

Angelo pouvait avoir vingt-deux ans. C'était un de ces beaux enfans au profil grec que les peintres d'Italie allaient chercher jadis au-delà des mers, dans les îles méditerranoennes-j pour les jetrr sur la toile avec des noms de dieux ou de héros mythologiques. Il y avait dans le regard de ses grands yeux noirs, perçans et doux à la fois, une vive intelligence et l'annonce d'un téméraire courage ; mais l'ensemble de ses tiaits, quelque parfait qu'il filt dans son h^irmonie, laissait percer une sorte d'irritabilité féminine et aussi decaprictieuse faiblesse mêlée à l'insouciance d'un cnfunt. Angelo devait être dans un bal un clinrmant cavalier, jur le terrain un fongueux ailversaire ; mais In où il fallait montrer de la force d'àiiie, de la prudence et de la longaniniiié virile, Angelo devait perdre son avaiil;ige.

11 était natif (le Halte, ofi ses pères, Vénitiens d'origine, avaient tenu un fort grand état autrefois. La conquête anglaise avait ruiné sa famille, dont la chul^^ avait commencé lors du passage du général Bonaparte allant conquérir l'Egypte.

Les Bembo avaient été obligé^, de quitter Malte par suite des vexations exercées contre eux par les agens de la colonisation anglaise, et Angelo, privé de ses parens presque au sortir de l'enfa' ce, s'était trouvé jeté dans la vie sans fortune et sans appui.

Il commença gaillardement son tour d'Europe, comme font ces bandes d'Italiens qui, chassés par l'étoulfante pression de la tyrannie étrangère, fuient leur patrie eu ils ne trouvent plus que l'Autriche, et se lancent, les yeux fermés, dans la chanceuse existence de l'aventurier. — A Paris, Angelo rencontra le marquis de Rio-Santo, lequel régnait, comme nous l'avons dit, sur les plaisirs delà grande cité.

A Paris comme à Londres, Rio-Santo avait d'innombrables et mystérieuses relations dont les rameaux divers s'étendaient bien au-delà des frontières de France. Il serait prématuré de donner actuellement au lecteur la clef de ces gigantesques manœuvres, combinées depuis si longtemps et gardant toujours depuis lors, dans leurs divers rouages, le jeu et l'activité du premier essai. Trop de bizarres événemens nous séparent des péripéties finales, pour qu'il nous soit permis de risquer déjà une indiscrétion, si petite qu'elle pût être.

Le jeune Italien fut présenté à Rio-Santo, qui se prit pour lui d'un intérêt presque subît en écoulant le récit des persécutions qu'avait subies sa famille de la part de l'Angieterre. Angelo resta désormais auprès du marquis et le suivit lorsque ce dernier passa à Loiulres.

Là, ils se séparèrent en apparence. Angelo reprit pour le monde sa qualité de jeune gentilhomme italien et sa position indépendante. Son rôle fut de grossir le nombre des admirateurs désintéressés de Rio-Santo et d'augmenter ainsi son prestige. Nous l'avons vu dans l'exercice de ces fonctions au bal de Trevor-House.

Mais il avait toujours ses entrées privées au palais de Belgrave-Square. Rio-Santo l'aimait véritablement, et Angelo répondait à cette amitié par un dévoûment sans limites.

Tyrrel continuait de se promener. Angelo avait repris sa sérénité et souriait à queliijie pensée d'amour sans doute, tandisque ses doigts blancs eteffilés jouaient avec distraction sous les longues soies de Lovely.

Tout à-coup le beau chien se dressa sur ses quatre pattes et poussa un hurlement joyeux. Puis il bondit ver.s l'une des portes de l'appartement qui s'ouvrit au même instant. Rio Santo entra, suivi du docteur Moore. Il était pflle et semblait rendu de fatigue. Un large cercle bleu cernait ses yeux éteints.

—'Bien, Lovely, bien I dit-il en repoussant le chien qui, peu habitué à ce traitement indifférent, se réfugia, triste, au pied de l'ottomane.— Bonsoir, Ange.

Il lui serra la main et l'attira tout contre lui. — Allez prendre l'argent qui se trouve dans ma voiture, dit-il à voix basse;— il y a dix raille livres sterling... Cela vient de la maison de Cornhill... Vous les porterez dans ma caisse.

Angelo salua et sortit.

— Qu'ya-til, sirEdnnind? demanda le marquis ensuite; — docteur, je vous prie de m'excuser ; veuillez vous asseoir : je suis ù vous.

— Je viens savoii', rt'poudit l'aveugle, si mon invention a été suivie de succès.

— Vous êtes un bomme habile, sir Edmund, répliqua froidement Rio-Santo. Tout a réussi, et vous avez gagné aujourd'liui cent guinées,que mon trésorier tient à votre disposilion.

— Milord !... commença l'aveugle en s'inclinant.

— Est-ce tout ? interrompit le marquis. •

— Ce n'est pas tout, milord. J'avais ù vous parler de cette jeune juive, Susannah.

— Susannah! interrompit encors le marquis, mais celte fois avec douceur et comme si ce nom eiU chatouillé agréablement son oreille.

L'aveugle ne put retenir un sourire qu'il fit disparaître bientôt comme s'il eût deviné le hautain regard que lui lança Rio-Santo.

— Parlez, reprit ce dernier en se jetant avec fatigue sur l'ottomane.

Tyrrel demeura debout et poursuivit.

— Celte jeune fille, milord, est belle, comme vous l'avez pu voir, et ptlmirablement propre it soutenir le rôle qui lui seracoiifié. Mais elle aime, et je craius...

— Qui aime-t-elle ? interrompit vivement le marquis.

— Ce fou de Brian de Lancester, répondit Tyrrel.

— Brian !... c'est un de nos instrumens, murmura le marquis trop has pour que Tyrrel put l'entendre, malgré toute sa bonne envie ; — et parmi ces défauts que milords et miladies laissent en héritage à leurs enfaus, il a gardé du moins un noble cœur... Je suis content qu'elle aime Brian de Lancester, sir Edmund.

— Vrai, milord! riposta l'aveugle. — En ce cas, je ne puis qu'être satisfait moi-même. Mais c'est une étrange lille...

— C'est une adorable enfant! dit Rio-Santo avec. mélancolie.

— Adorable, à coup sûr, milord, puisque Votre Seigneurie le juge ainsi, — mais elle ne ressemble point aux autres femmes. La crainte n'a sur elle aucun empire, et j'ai peur que quelques indiscrétions...

— E\i l'aime donc bien, sir Edmund?...

— D'un ïiniûur ardent et passionné, milord... Je dirais d'un amour sublime, si je ne détestais les grands mots, que les poètes ont rendus riilicales.

— Vous fies sévère, sir Edmund, — et ce Brian est bien heureux !

L'aveugle réprima un sourire, et Rio Sanlo reprit après quelques secondes de silence;

— Le moment approche, sir Edmund; où tous ceux qui ni'auront servi seront récompensés au-delà de leur espoir et à l'ab'i de louie iriquiéiude... Veillez sur Susannah, car il est vrai qu'une iiuliscréiion pourrait, sinon tout perdre, du moins remettre ie succès en question, mais ne la séparez point de i;rian... Cette jeune fille a su m'intéresser, sir Edmund, ne l'oubliez pas et agissez en conséquence.

1! cessa de parler. L'aveugle s'inclina profondément et sortit.

Rio-Santo resta seul avec le docteur Moore.

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