DIPLOMATIE
Après le départ de l'aveugle, le marquis demeura un instant peiisif. Son beau visage, pâli par la fatigue, avait pris une expression attendrie. Deux ou trois lois il murmura le
nom de Susannah, comme £i ce nom eùl fait vibrer au-dedans de lui !:i!e corde aimée.
— Ce tout ses yeux, murmura-t-ileiifin, — mais plus fiersl... c'est son front, mais plus large; c'est toute sa beauté, mais plus hautaine et plus fovte.. Je voudrais la faire heureuse en souvenir de mou bo.Theur passé...
Il appela d'un geste le docteur Moore, qui s'était tenu à l'écart pendant son entretien avecTvrrel. Le docteur s'approcha et se tint à son tour debout devant l'ottoma: e.
— Comment l'avez-vous trouvée? demanda Rio-i^antoavcc intérêt.
— Mal, milord, au plu?mal! répondit monsieur Moore en secouant gravement la léie. — L'origine toute morale de sa soull'rance rend le traitement diflicile, pour ne pas dire impossible... Je ne saurais à cela qu'un remède...
— Lequel ?
— Le bonheur.
Rio-Sanlo fit un geste d'impatience. Un nusge de tristesse passa sur sou front.
— Ne pensez-vous donc pas que je pourrais la rendre heureuse? murmura-t-il.
— La question n'est pas là, milord, s'il m'est permis de vous le dire. Vous savez mieux que personne l'étai de trouble moral ofi vit depuis longtemps déjà miss Mary Trevor... En ce moment, — nul ne peiit savoir ce que couvre l'avenir, — en ce moment, elle aime le jeune Frjiik Percerai; elle l'aime passionnément, milord... l'ohsessiou dirigée contre sa faible nature a pu décevoir sa raison et lui cacher l'état de son cœur, mais, par une réaction pliilosopliiquement explicable...
— Au fait, monsieur, je vous prie! dit impatiemment Rio-Santo.
— Par une réaction explicable, continua lentement le docteur, son cœur se révolte, et c'est Frank Perceval qui, en déliiiilive, récolle le fruit de tant de peines.
— Le croyez-vous réellement?
— J'en suis intimement convaincu, milord. D'après ce qui s'est passé aujourd'hui, votre mariage avec miss Mary e.st une chose certaine, arrêtée... Mais a l'heure même oii je vous parle, miss Mary pense à Frank ; miss .Mary, brisée par des émotions que son tempérament débile ne sait point supporter,miss Mary mourante...
— Mourante, monsieur ! s'éeria Rio-Santo en pâlissant.
— Mourante, milord... c'est-à-dire, je vais peut-être un / peu loin. Miss Trevor peut vivre aiusi quelques mois encore...
— Fatalité ! murmura Rio-Santo avec colère et douleur;— pourquoi la pauvre enfant s'est-elle trouvée sur mon chemin?
— Miss Mary, disais je, reprit le docteur dont le visage restait impassible et serein, — vit en la pensée de ce jeune Perceval. Cet amour la soutient, mais la tue... Ah ! milord, c'est un cas charmant et difficile, et du plus haut intérêt!
Rio-Santo ne l'eniendait plus. Ses sourcils s'étaient froncés sous l'efTort d'une muette et amère angoisse.
— Il le faut ! dit-il enfin ; ce mariage est une nécessité.
— Incontestablement, milord, incontestableifient... mais Toici épuisés désormais tous les moyens que l'état actuel de la science met A notre disposition... En apparence, le mal de lady Mary est une affection nerveuse qui atteint rapidement ses plus extrêmes limites. — Je l'ai traitée en conséquence • mes soins n'ont pas élé couronnés de succès... Cela devait être. Le mal n'est pas de ceux que l'on combat à l'al^de de caïmans...
— Mais enfin, monsieur, n'ya-t-il plus d'espoir?
— Permettez, milord ; si Votre Seigneurie a le temps de m'écoiiter jusqu'au bout, je répondrai implicitement à sa question... Et d'abord, je dois vous faire savoir qu'avanthier j'ai fait l'essai d'un remède qui pouvait être souverain.
— Quel remède?
— J'ai voulu empoisonner l'Honorable Frank Perceval, répondit le docteur avec un incroyable sang-froid.
Rio-Saiiio bondit sur son siège et soa front pâle se couvrit d'une épaisse rougeur.
PAUL FEVAL.
— Vous avez voulu !... commença-til avec violence.
— Empoisonner Frank Perceval, milord, acheva Moore sans s'émouvoir.
RioSanto s'était levé. Son œil lança un éclair d'indignation, puis se lixa, lourd et sévère, 'sur le visage du docteur. Un instant, celui-ci scalint bravement ce regard, mais il y avait dans la supcrioriié de Rio-Sanlo quelque chose de fascinateur, d'irrésistible. Moore fronça le sourcil, balbutia un murmure, et finit par baisser les yeux.
— Je vous avais donné, monsieur, une mission de confiance, dit Rio-Santo d'un ton de maître;— je vous avais chargé de secourir Frank Perceval, dont j'avais épargné la vie, vous le savez, volontairement... Au lieu de le secourir, vous avez voulu l'assassiner, sans songer (ju'un pareil acte, à part même son inexcusable infamie, pouvait jeter sur moi des soupçons odieux... C'est là un coup hardi, monsieur, et dont je pourrais vous faire repentir.
— Je savais qu'il était votre rival, milord, etje voulais... —Les gens qui me servent n'ont plus de volonté, monsieur.
— Eh 1 milord I dit le docteur avec un geste d'impatience, — vous êtes puissant, notis le savons ; mais les besoins de l'association demandent impérieusement ce mariage, et je suis lord de la nuit tout comme Votre Seigneurie.
—Tout comme moi I répéta le marquis avec un suprême dédain.
— Pardon, milord... tout comme vous.
Le docteur redressa une seconde fois sa raide taille, et rassembla tout son sang-froid pour relever les yeux sur Rio- Santo.
Il trouva le regard de ce dernier fixé sur lui et si plein de hautaine menace qu'il perdit de nouveau contenance.
— Vous le savez, milord, reprit-il en donnant à sa voix une subite expression d'humilité, — nous avons mis en vous une confiance illimitée. Nos réglemens ne vous lient pas; vous avez des droits et pas de devoirs. A Dieu ne plaise que j'aie la prétgntion de me dire votre égal ! mais je vois ce mariage vous échapper... Et je ne connais point dans Londres d'autre pair d'Angleterre privé d'héritiers mâles et ne possédant qu'une fille.
Le marquis ne répondit pas tout de suite- Il fit un ou deux tours de chambre et revint se placer devant Moore.
— Si vous aviez réussi à empoisonner Perceval, dit-il, je vous jure sur l'honneur que je vous aurais fait pendre.
Moore tressaillit si visiblement, qu'il eût été manifeste pour pour tout observateur que la menace n'était pas une vaine rodomontade.
Rio-Santo se rejeta nonchalamment sur l'ottomane.
— Mais vous n'avez pas réussi, reprit-il; je vous fais grâce.
La pendule sonna huit heures en ce moment. Le marquis continua.
— Je n'ai plus que cinq minutes à vous accorder, monsieur, et vous n'avez pas répondu à ma question.
Moore eut un memeiit d'Iiésitation. Lui aussi, dans sa sphère, était un homme hautain et fort. Ce rôle de vassalité passive qui lui était imposé sans ménagement révoltait tous ses instincts d'orgueil, mais il était retenu, faut-il croire, par un lien bien étroit et bien puissant, car il s'inclina respectueusement et répondit :
— Une ressource nous reste, milord. Elle est précaire, je dois le dire, et (|ui sait d'ailleurs si elle ne soulèvera point quelqu'une des répugnances généreuses qui peuvent nous étonner parfois, mais que nous n'avons pas le droit de combattre,—are (|uil parait.
— Expliquez, vous et dépêchez! dit RioSanto.
— Toute maladie a son antidote , milord ; la nature est cODiplète : la science seule est insufiisante et bornée... Il faut expérimenter. Or, expérimenter sur missTrevor...
— Gardez-vous en bien ! s'écria vivement le marquis.
— le suis heureux de voir que vous devancez ma pensée, milord : reste à expérimenter sur autrui. Mais ici, ce n'est point un cadavre coupé par morceaux qui pourrait éclairer mon ignorance. Il faut que j'interroge la vie; il faut que sur une Jeune fille de l'âge de miss Mary je provoque arliflciel-
lement des phénomènes semblables à ceux qui constiluent les symptômes de sa maladie...
— Mais c'est affreux, monsieur! dit le marquis avec dégoût.
— Oui, milord... ces symptômes évoqués, il faut que je les combatte,- en tâtonnant, — ù l'aveugle... /
— Mais ce peut être encore un assassinat I
— Oui, milord : il y a dix chances contre une que la jeune fille dont je vous parle périra.
— Dans d'affreuses tortures! après un long supplice 1
— Oui, milord.
— Ne pouvez-vous trouver un autre moyen, monsieur? dit Rio-Santo avec agitation.
—Si Votre Seigneurie le désire, je chercherai; mais letemps presse, et cha(iue heure de relard aggrave la position de missTrevor.
Rio-Santo passa la main sur son front, où il y avait de grosses gouttes de sueur.
— Votre Seigneurie n'avait à me donner que cinq minutes, dit le docteur Moore;— les cinq minutes sont écoulées.
— Sauvez Mary 1 prononça Rio-Santo d'une voix à peine intelligible.
Le docteur se dirigea vers la porte.
— Ecoutez I reprit le marquis; —c'est peur de l'or que vous faites cela, monsieur?
— Nous sommes à Londres, répondit Moore avec un demisourire, — etje suis Anglais : la question est inutile, milord.
Cette sanglante satire de tout un peuple alluma dans l'œil de Rio-Santo un de ces éclairs d'indignation qui donnaient à son visage la puissance et la majesté du mas((ne de Jupiter Tonnant.
— Ville de boue I nation infâme! murmura-til.— Eh bien! monsieur, si vous voulez gagner... gagner beaucoup... gagner une fortune, sauvez Mary en épargnant cette jeune fille.
Le docteur regarda Rio-Santo comme s'il ne l'eût jamais vu jusque-là.
— Je tâcherai, milord, dit-il.
En passant le seuil, il ajouta entre ses dents :
— Peut-il donc y avoir dans le même cœur de l'ange et du diable!... Cet homme a fait pis que nous !... et j'ai vu son œil devenir humide à la seule pensée des souffrances d'une jeune fille qu'il ne connaît pas !...
Rio-Santo tira le cordon de soie d'une sonnette. Un domestique souleva une portière faisant face à la porte qui avait donné issue au docteur Moore.
— Quelqu'un attend-il, Toby? demanda Rio-Sanlo.
— Un gentleman enveloppé d'un manteau, milord... II est entré tout seul par la porte de derrière...
— Introduisez ce gentleman.
La portière se souleva brusquement, et un homme de grande taille, dont le visage était en grande partie caché par les fourrures d'un vaste manteau, entra dans la chambre d'un pas lourd et en faisant sonner sur le tapis les éperons de ses bottes molles, admirablement vernies.
— Comment est la santé de Votre Grâce? demanda Rio- Santo en dessinant un salut de cour.
— Bien, bi«n, milord, répondit le nouveau venu, qui se débarrassa de son manteau et découvril une figure osseuse, aux pommettes saillantes outre mesure, à la mâchoire chevaline, au front déprimé , fourré jusqu'aux sourcils d'une épaisse forêt de cheveux.
Il y avait dans cet ensemble de l'homme un peu et beaucoup du cheval : ces longues dents semblaient avoir faim d'avoine; entre ces larges épaules il y avait place pour cent coups de cravache, — ou de knout.
Sa Grâce était unTartare.
Vn prince tartare, ma foi! Dimitri Nicolaewitsch, prince Tolstoï, ambassadeur du czar Nicolas auprès de Sa Majesté Britannique Guillaume IV.
Et quand on savait que c'était un prince, on était tenté vraiment de trouver de la noblesse dans sa brusquerie, qui ressemblait un peu pourtant à de la brutalité ; quand on l'en;;
LES MYMERES DE LONDRES
tendait ncmmcr niilord aaibassadeui-, on se sentait prêt àdécouvrir loues sortes de choses fiyes, spirituelles, diplomatiques, dans le regard clignolant de ses i elils yeux gris, qui étaient en observation, les matois, deniMe le fourré touffu de deux gros sourcils crépus.
Par II' f.iit, le prince Diniitri To'stui élait un Tarlare de nicrito, suit dit sans raillerie aiicurie. Il avait su prendre, ù Londres, une position de |)ieinifr oïdic, et y tenait peur ainsi dire la pitsidence tû'eclive du corps diplomatique.
11 se laissa tomber sur l'oUonianc àeolé de Uio Sanio.
— Marquis, dit-il, tout cela traîne en longueur et l'empereur mon maître s'impalienle.
— C'est une chose fâcheuse, milord, léponditRio-Sanlo Jouccment.
Le prince reprima un geste d'impatience.
— Youssemblez prendre bien philosophiquement le mécontentement du czar, monsieur, dit-il.
— C'est une chose fâcheuse, milord, répéta RioSanto. Je ne puis rii^n dire de plus, tt j'ai coutume de caractériser ainsi tous les événemeus malheureux qu'il n'est point en mon pouvoir d'éviter.
— A la bonne heure, marquis, à la lionne heure I cela veut dire alors: c'est une nouvelle désastreuse, c'est un coup cruel...
— Cela veut dire, milord : c'est une chose lâcheuse, et rien de plus.
Le Russe fronça ses gros sourcils.
— Par saint Nicolas ! monsieur, s'écria-t-il, vous en parlez bien à voirc aisel .. Ne semblerait-il pas que c'est là une de ces contrariétés qui peuvent arrivertous les jours... Quand Sa Majesté Impériale entre en courroux conlic un de ses a£ens, monsieur, il faut que cet agent tremble cl s'humilie...
— Je ne sais pas trembler, milord, intprrompit Rio-Santo sans élever )a voix, et j'ai trop peu d'orgueil pour avoir occasion de m'huti'ilier jamais... Fermeltez-moi, d'ailleurs, de reclifier une expression qui vous est sans doute échappée ; vous m'avez rangé au nombre des agens de Sa Majesté Impériale...
— El qu'êtes-vousdonc, s'il vous plaît, milord?
— Prince, il faudrait peut-être une bien longue histoire pour répondre à cette question ; je n'ai point le loisir de la couler, ni vous celui de l'entendre. Je me bornerai donc à vous dire ce que je ne suis pas : — Je ne suis pas l'agcnl de voire niaîtie, milord.
Le Russe laboura le tapis d'un violent coup d'éperon.
— Paidieu! monsieur, repril-il sjns plus dissimuler sa coicrc, voilà une audace étrange et k laquelle je ne pouvais paj m'attendre ! Après avoir déposé entre vos mains des sommes énormes...
— Dont je remercie Votre Grâce sificèrement et du fond du cœur. Elles ont imisfamment servi mes projets.
— Après m'être laissé prendre à de menteuses promesses...
— Pas un mot de plus, milord ! dit Rio Santo d'une voix brève et avec un regard souverain devant lequel l'orgueilleuse colère du Tarlare tomba i omme par enchantement.
— Pardon, milord, d'avoir interrompu Votre Grâce, re- .prit aussitôt Rio Santu de son ton orilinaire. Vous alliez prononcer de ces paroles qui ii: ce ssiicnt un cliàiiment posilif, et j'ai besoin de ne point perdre la cooi)ération de Sa Majesté Impériale... Veuillez me bien comprendre, milord, et ne point rompre pour des motifs frivoles un pacte qui nous est mutuellement avantageux.
— A merveille! murmura Tolstoï; — nous allons traiter de puissance a puissance, à ce qu'il paraît: savoir, vous, monsieur le marquis, pour Voirc Seigneurie, et moi pour Tenipereur mon maîlie... c'est charmant I
— C'e.t vr.ii, du moins , milord, répliqua paisiblement l'vi-j-Santo. ■
Le Russe joua de nouveau de l'éperon, et chercha une seconde querelle au lapis qui n'en iiouvait mais.
— D'autant plus vrai , continua le marquis, que vos ins-
Iructions, milord, renferment un paragraphe spécial qui me concerne.
— Comraenl savez-vousP...
— Permettez... Ces sommes dont vous faites tant de bruit ne complètent pas, adJitiuni.ées, le contingeiil que vous étiez chargé de, nu reaicilrc par Sa Majesté Impériale
— Qu'cst-'ceà diio, monsieur?..".
— Vous éies m n débiteur d'environ trois cent mille roubles, milurJ.
i.e prince ouvrit la bouche et regarda Rio-Santo avec de grands yaix ébahis.
— De iruis cent h trois cent cinquante mille, acheva tranquillement ce dentier -, —-j'ai les bordereaux dans rai caisse... Je suii sûr que ^ otre Grâce aura le bon goût de ne me point donner un démenli.
— Koii, monsieur ..non, sur ma parole ! dit le prince av c agitation ; — Sa Majesté m'avait, en efict, chargé... C'est une chose incroyable I... Soyez persuada iiue mon intention. . Mai-i, par le nom de l'empereur, vous avez donc un ambassadeur à Saint-Pétersbourg, monsieur?
Rio-Santo s'inclina gracieusement, en signe d'affirmation.
— Comme vous voyez, milord , dit-il, nous traitons de puissance à puissance : savoir. Votre Grâce avec moi; mou envoyé avec votre maître.
— Il y a de la diablerie là dedans... murmura le Tartare. En tout cas, monsieur le marquis, ajoula-iil avec une certaine courtoisie, je vous dois des excuses... Je savais que le czar estimait votre haut mérite, mais j'ignofais...
— Laissons cela, milord.
— Quant aux trois cent cinquante mille roubles...
— Laissons cela encore... Je veux que-Voire Grâce saclie, aOii d'élre une bonne fois pour toutes lixée sur mon compte, que l'or de la Russie ne forme qu'une bien iaiblo part de mes ressources... Et si vous aviez besoin, milord, pour le service de voire maître, de quelques avances .. deux ou trois millions de francs .. le double... ou même davantage, je vous pilerais de me regarder comme étant très fori. à votre disposition.
Rio-Santo dit cela d'un ton simple et sérieux qui na permettait pas l'ombre d'un doute sur la sincérité de ses paroles.
Le prince, abasourdi de celte offre royale, quitta la posture cavalière qu'il avait prise surroiiomanc, cl mit ses pieds eu dehors pour cacher ses éiicrous.